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Mémoires de Mme Roland

Tout a été dit sur l'utilité des mémoires, et tout le monde sait quel charme il y a dans la lecture de L'histoire dramatisée, de l'histoire vécue, pour ainsi dire, par l'historien. Maisl'inlêrët redouble lorsqu'il s'agit de la Révolution française, qui n'est pas le passé, qui est pour ainsi dire le présent; époque étrange où rien ne se fait comme à une autre de l'histoire! Non-seulement la vie partout, mais le drame, la littérature, supprimée, remplacée par la parole, par une éloquence nouvelle comme les faits; du tragique partout, de l'inattendu partout, et pour qui fouille les écrits, pour qui écoute les témoins, toujours du nouveau. Combien d'existences bouleversées, de familles dispersées et anéanties; combien d'élevés en juelques heures, combien de sacrifiés ! Le triomphe aujourd'hui, la mort demain. — Ma-

1 tière inépuisable pour l'étude, encore inépuisée après un siècle, le plus fécond de tous. — Que

1 de sujets étranges pour les peintres de la réa-

lité, mais aussi pour les peintres et les poètes d'imagination, barrière ouverte au mensonge, aussi bien qu'à l'histoire vraie.

L'idée en mouvement entraîne tout; plus de société, plus de classe, plus de séparation de sexe; — rien que la vie publique: au pouvoir ou à l'échafaud, selon que vous êtes audacieux ou timide, mais personne ne peut rester en dehors du mouvement, il semble qu'il y ait une jouissance à se voir emporté, qu'il y en ait une à être broyé. C'est l'idée qui m'apparaît en lisant ces pages brûlantes écrites par Madame Roland.

Elle est en prison, et semble oublier que la vie est déjà fermée pour elle; elle va mourir, et elle sourit, elle est heureuse; oubliant le présent, elle ne voit que le passé, la part qu'elle avait dans la Révolution, les heures de bonheur qu'elle passait avec ses amis. Aucun détail de son enfance ne lui échappe, aucun de la vie publique, où, sans paraître, elle jouait un si grand rôle. Cette vie d'action l'attire, mais elle n'y rentrera pas, elle ne verra plus de la Révolution qu'un tribunal injuste et égaré, et que la foule hurlant devant la guillotine; mais pour elle c'est une consolation que de mourir en public, — apothéose d'une noble et pure existence. — C'est une gloire d'offrir à la liberté le dernier souffle d'une grande âme! Dans un moment de désespoir, elle a sonsé au suicide ; mais cette mort

est indigne d'elle, elle en détourne les regards., et ne peut penser que Roland, que Buzot, que Pétion, ses meilleurs amis, ne mourront pas autrement. Ce qui l'attriste au dernier jour, c;est que sa mort est un crime de sa patrie, c'est qu'elle voit cette pauvre France avilie par quelques ennemis du bien public, qui, profitant de i'erreur du peuple, craignent qu'il ne soit éclairé par quelques justes, et font la solitude pour paraître plus grands. Elle savait bien en mourant que la Gironde allait périr tout entière, et avec elle le dernier respect de la liberté, avec elle les grandes idées de la Révolution, et qu'il y avait au lendemain de ce crime la dictature et la réaction.

Il y a dans les Mémoires de Madame Roland quelque chose de plus que dans tout autre., il y a cette couleur étrange, ces idées inattendues, j etées avec hardiesse, que l'on trouve dans quelques œuvres de femmes.

Jusqu'alors on avait bien compté dans l'histoire quelques femmes, au-dessus de leur sexe par leur courage ou par leur esprit ; mais il était donné à la Révolution française d'ouvrir à la femmt, le livre de l'histoire, où jusque-là elle ne s'était glissée que par rencontre et par exception. Combien notre siècle en a-t-il vu.

et combien en voit-il encore de ces grands esprits femmes, qui semblent n'avoir appris nulle part ce qu'elles savent, qui n'imitent ni ne copient, mais qui créent, dont aucune n'3 rien pris à l'homme, mais dont beaucoup ont montré à l'homme ce que seul il n'aurait pu voir.

Entre toutes, la première en date, la seule peut-être dont la vie et la mort soient également grandes, est Madame Roland. On a voulu mettre à côté d'elle Marie-Antoinette dont la mort tout aussi imméritée n'est certes pas moins admirable et digne, mais n'oublions pas que sans ces événements dont elle se trouve inopinément victime , par elle-même Marie-Antoinette n'eût pas compté dans l'histoire qui eût vite oublié son nom sans signification.

Madame Roland, au contraire, sans la révolution, n'aurait peut-être pas eu une grande, place dans l'histoire, mais aurait eu un nom. et peut-être une gloire égale à celle que la pos térité lui réserve. Avant de prendre une part active dans le ministère de l'intérieur, de diriger en grande partie les travaux de son mari, elle avait étudié la philosophie du dix-huitième siècle et s'était passionnée pour Rousseau. Elevée, il est vrai, beaucoup plus pour le rôle qu'elle a joué dans la révolution que pour tout autre, on peut dire certainement qu'elle était à la hauteur de tout événement possible. A côté d'elle on les compte ceuv qui la com-

prennent aussi clairement, cette Révolution gigantesque, ceux qui la décrivent si nettement, ceux qui voient aussi juste, ceux qui sont si î)ien préparés pour ces bouleversements dont la grandeur était imprévue. Les Mémoires politiques de Madame Roland indiquent nettement tfSëi fut son rôle, et ses .Mémoires privés nous uisent assez quel devait être celui d'une femme d'une telle énergie et d'un tel caractère.

Ecrites dans une prison dont on ne sortait que mort ou pour mourir, ces pages, assez peu nombreuses pour ne pas laisser place aux détails fastidieux et inutiles ne nous laissent rien ignorer ni sur la femme, ni sur les hommes et les idées qui gravitent autour d'elle pendant ces années si remplies, ni sur ceux que de temps à autre elle aperçoit encore à travers les barreaux de sa prison. Portraits politiques, récits de la vie privée et de la vie publique, tout a un intérêt, intérêt souvent très vif : dirai-je que tout est impartial? C'est exiger beaucoup que de demander l'impartialité à une femme arrachée à son domicile pour cette seule raison qu'elle est la femme d'un ministre intègre et vertueux, surtout lorsque cette femme écrit les portraits de ses juges trompés, sinon aveugles : cependant en dehors de quelques portraits un peu

noirs, de quelques pages trop vite écrites pour rester des monuments historiques, que de détails inconnus! que de vérités nouvelles! que d'importantes révélations! que de justice surtout ! quelle noble et entraînante passion dans ces lignes écrites au milieu des événements, et de quels événements ! quel détachement des petites choses, quel mépris de la vie et des haines cependant si dangereuses, et cela dans la prison de l'Abbaye dont le nom seul après septembre devait effrayer les plus hardis.

C'est là qu'est l'histoire attrayante; le lecteur le plus distrait ne voit plus que le livre; ceux mêmes qu'une lecture sérieuse effraye, que l'aspect d'un livre éloigne, se sentiront attirés vers celui-ci, et bientôt attachés par le style et la couleur, ils seront retenus par l'intérêt.

Mais, sera-t-il rejeté par les hommes de parti dont il choquera les opinions ? Certainement iion. Madame Roland est républicaine, elle aime la Révolution, mais elle hait la Révolution égarée, injuste; elle n'abhorre pas Danton, ni Robespierre, ni les autres qu'elle peint, mais elle n'épargne pas la justice à Danton féroce, à Robespierre perfide, à Dumouriez traître, à Pache infâme; et lorsqu'elle fera

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pénétrer le lecteur dans sa vie privée , lorsqu'elle parlera d'elle-même, elle aura vis-à-vis de ses propres actions la même justice, la même sévérité, et se sacrifiera volontiers à la vérité.

Aussi pouvons-nous dire que la publication de ces mémoires rend complète la connaissance non-seulement de Madame Roland, mais aussi de ceux auprès de qui elle a vécu. Après mille péripéties, lettres, mémoires, jusqu'à quelques lignes écrites derrière un portrait de Buzot, tout ce qui concerne Madame Roland a été remis au jour ; le drame est complet, le dernier mot est dit, et l'on peut juger de l'ensemble de cette vie, et aussi de l'importance de ces découvertes successives. Cette importance est grande à notre avis, mais à divers degrés; chaque page des mémoires écrits à l'Abbaye ou à Sainte-Pélagie doit être conservée, mais parmi les lettres, toutes n'ont pas la même valeur pour l'historien. Certes, pour qui veut ôter à la femme son dernier voile, il y a des trésors dans ces mémoires particuliers et dans ces lettres, mais qu'importe au plus grand nombre de suivre après un siècle tous les détails de l'amour combattu de Madame Roland pour Buzot; dans cette lutte où le caractère de Madame Roland triomphe, il y a à prendre, mais beaucoup aussi à négliger, beaucoup à retrancher; c'est ce que nous ferons le moins Dossible pour notre part, mais

c'est ce que nous ferons quelquefois sans sera mile; nous ne voulons pas accumuler les inutilités dans l'histoire; ce que nous lui demandons, c'est ('idée et l'ame humaine, mais sans nous égarer dans des futilités.

Cette resiriction faite, nous n ajouterons rien : c'est à Madame Roland à parler d'ellemême, c'est au lecteur à juger.

En. Daireaux.

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