‹ Mémoires de Mme RolandChapitre 2 sur 15 · NOTICES HISTORIQUES · texte numérisé non relu

NOTICES HISTORIQUES

A la prison de l' Abbaye, juin i?53 Aujourd'hui sur le trône et demain dans les fers.

C'est le sort de la vertu dans les temps de révolutions. Après les premiers mouvements d'un peuple lassé des abus dont il était vexé, les hommes sages oui l'ont éclairé sur ses droits, ou qui l'ont aidé a les reconquérir, sont appelés dans les places ; mais ils ne peuvent les occuper longtemps, car les ambitieux, ardents à profiter des circonstances, parviennent bientôt en flattant le peuple à l'égarer et l'indisposer contre ses véritables défenseurs, afin de se rendre eux-mêmes puissants et considérés. Telle a dû être la marche des choses, notamment depuis le V> ~oût. Peut-être un jour les reprendrai-je di r.us loin, pour tracer ce que ma situation m'a donné la faculté de connaître; je n'ai pour objet en ce moment quv. de consigner sur le papier les circonstances de moc arrestation ; c'est l'espèce d'amusement du so-

tilaire qui dépeint ce qui lui est propre et exprime ce qu'il sent.

La retraite de Roland n'avait point apaisé ses ennemis. Il avait quitté le ministère malgré ses résolutions d'y conjurer l'orage et braver tous ies dangers, parce que l'état du conseil bien développé, parce que sa faiblesse, toujours croissante et singulièrement caractérisée vers le milieu de janvier, ne lui présentaient plus la perspective que de fautes et de sottises dont il faudrait partager la honte; il ne pouvaitmême obtenir de faire consigner surle registre des délibérations son opinion ou ses motifs lorsqu'ils étaient contraires aux décisions de la majorité.

Aussi, à dater du jour de ce pitoyable arrêté, relatif à la pièce de l'Ami des lois, qu'il ne voulut point signer, parce que la seconde partie en était au moins ridicule, il ne signa plus aucune délibération du conseil. C'était le 4 ojanvier. La Convention ne lui offrait rien d'encourageant ; son nom seul y était devenu un sujet de trouble et de division ; il n'était plus permis de l'y prononcer sans rumeur; lorsqu'un membre voulait répondre aux inculpations odieuses, gratuitement faites au ministre, il était traité de factieux et condamné au silence. Cependant Tache accumulait dans le département de la guerre toutes les fautes que sa faiblesse et son dévouement aux jacobins laissaient commettre à l'ineptie ou à la perfidie et à l'audace de ses agents; et la Convention ne pouvait congédier

Pache, car dès qu'il s'élevait une voix contre lui, Ils aboyeurs rétorquaient de Roland. Ainsi, la prolongation de sa lutte courageuse dans le ministère ne pouvait plus arrêter les fautes du conseil, et elle ajoutait aux motifs de désordre dans la Convention. 11 donna donc sa démission. La preuve qu'elle était nécessaire, c'est que la saine partie du Corps législatif, toute pénétrée qu'elle fût des vertus et des talentsdu ministre calomnié, n'osa pas faire la moindre observation à cet égard. Ce fut sans contredit une faiblesse , elle avait besoin d'un homme juste et ferme au ministère de l'intérieur-, c'était le meilleur appui qu'elle pût se conserver, et il fallait en le perdant qu'elle subît le joug des exagérés qui cherchaient à élever et soutenir une autorité rivale de la représentation nationale.

Roland maintenait une commune usurpatrice ; Roland imprimait à tous les corps administratifs un mouvement uniforme, harmonique et régulier; il veillait à l'approvisionnement de la grande famille; il avait su rétablir la paix dans tous les déparlements ; il y inspirait cet ordre qui naît de la justice, cette confiance qu'entretiennent une administration active, une correspondance affectueuse et la communication des lumières. Il aurait donc fallu soutenir Roland ; mais puisque la faiblesse en ôtait la faculté, lui qui connaissait bien cette faiblesse n'avait plus qu'à se retirer.

Le timide Garât, aimable homme de société,

homme de lettres médiocre et détestable administrateur ; Garât, dont le choix pour le ministère de a justice prouvait la disette de sujetcapables, disette dont on ne se fait pas unr idée, et que connaîtront seuls ceux qin occupant de grandes places ont à chercher des coopérateurs; Garât n'eut même pas l'esprit de rester dans le département où il y a le moins à faire, où sa pauvre santé, sa paresse naturelle et ses difficultés pour le travail devaient être moins sensibles ; il passe à \ Intérieur, sans aucuii*' des connaissances qu'exige ce département, non-seulement dans la partie politique, mais relativement au commerce, aux arts, et à une foule de détails administratifs; il va remplacer, avec, son ignorance et son allure paresseuse, l'homme le plus actif de la République et le mieux versé dans les connaissances de ce genre. Bientôt le relâchement de la machine produisit la dislocation de ses parties et prouva la faiblesse du régulateur ; les départements s'agitèrent, la disette se fit sentir, la guerre civile s'alluma dans la Vendée ; les autorités de Paris anticipèrent ; les jacobins prirent les rênes du gouvernement-, le mannequin Pache, renvoyé du ministère qu'il avait désorganisé, fut porté par la cabale à la mairie où sa complaisance était nécessaire, et remplacé au conseil par l'idiotBouchotte, aussi complaisant et plus sot que lui.

Roland avait porté un coup terrible à ses adversaires en publiant, lors de sa retraite, des

comptes tels qu'aucun ministre n'en avait encore fourni. Les examiner et les sanctionner par un rapport était une justice qu'il devait solliciter vainement; car c'eût été reconnaître la fausseté des calomnies répandues contre lui, l'infamie de ses détracteurs, et la faiblesse de la Convention qui n'avait osé le défendre.

11 fallait continuer de l'injurier sans en venir à la preuve, ébranler, obscurcir, égarer l'opinion publique à son sujet au point de pouvoir le perdre impunément, et se défaire ainsi d'un incommode témoin de tant d'horreurs qu'il faut ensevelir ou justifier pour conserver à leurs auteurs l'argent et l'autorité qu'elles leur 9nt acquis. Roland eut beau prier, publier, écrire sept fois en quatre mois à la Convention pour demander l'examen et le rapport de sa conduite administrative; les jacobins continuèrent de faire crier par leurs affidés qu'il était un traître; Marat prouva à son peuple qu'il fallait sa tête pour la tranquillité de la République : les conspirations échouées, reprises, avortées, toujours suivies, aboutirent enfin à l'insurrection du 31 mai, où le bon peuple de Paris, irès décidé à ne massacrer personne, fit d'ailleurs tout ce que voulurent bien lui dicter ses audacieux directeurs, son insolente commune et le comité révolutionnaire demesseigneursU s jacobins, devenus fous, enragés ou stipendiés par les ennemis. Roland avait écrit pour la huitième fois ù la Convention, qui n'avait pas

fait lire sa lettre. Je me préparais à faire viser à la municipalité des passe-ports au moyen desquels je devais me rendre avec ma tille à la campagne, où m'appelaient nos affaires domestiques, ma santé, et beaucoup de bonnes raisons ; je calculais, entre autres, combien il serait plus facile à Roland seul de se soustraire à la poursuite de ses ennemis s'ils en venaient aux derniers excès, qu'il ne léserait à sa petite famille réunie ; la sagesse voulait diminuer le nombre des points par lesquels il pouvait être accessible. Mes passe-ports avaient été retardés à la section par les chicanes des zélés maratistes, aux yeux desquels j'étais suspecte; ils ne faisaient que de m'être délivrés, lorsqu'une attaque de coliques nerveuses, accompagnée d'horribles convulsions, seule indisposition que je connaisse et à laquelle m'exposent les vives affections d'une âme forte commandant à un corps robuste, m'obligea de garder le lit. Six jours s'écoulèrent ; j'arrêtai de sortir le vendredi pour me rendre à la municipalité; le bruit du tocsin m'avertit que le moment n'était pas favorable. Tout annonçait depuis longtemps une crise nécessaire ; il est vrai que i'ascendant des jacobins ne la promettait pas heureuse aux vrais amis de la liberté : mais les caractères énergiques haïssent /'incertitude; /'avilissement de la Convention, ses actes journaliers de faiblesse et d'esclavage me paraissaient si affligeants que je trouvais les derniers

excès presque préférables, parce qu'ils doivent servir à éclairer et décider les départements. Le canon d'alarme et les agitations du jour excitaient chez moi cet intérêt qu'inspirent de grands événements, sans aucune émotion pénible. Deux ou trois personnes vinrent; nous entretenir, et l'une plus particulièrement invita Roland à se montrer à sa section, où il était bien vu et dont les sages dispositions étaient pour luile meilleur gage de sûreté: il fut convenu cependant qu'il ne coucherait pas chez lui la nuit suivante ; on ne parlait d'ailleurs que des bonnes intentions des citoyensqui se rangeaient sous les armes avec le dessein de s'opposer à tout acte de violence ; mais on n'ajoutait pas qu'ils laisseraient tout préparer.

Le sang me bout dans les veines lorsque j'entends vanter la bonté des Parisiens qui ne veulent pms de 2 septembre. Et, justes dieux! on n'a pas besoin de vous pour en exécuter un second, vous n'aurez qu'à le laisser faire comme le premier, mais vous étiez nécessaires pour recueillir les victimes, et vous vous prêtez complaisamment à les arrêter ; vous étiez nécessaires pour donner à l'action des tribuns qui vous gouvernent l'air d'une insurrection légitime, et vous approuvez leurs entreprises; vous obéissez à leurs ordres, vous prêtez serment aux monstrueuses autorités qu'ils créent : vous environnez le Corps législatif de vos baioi nettes, et vous lui laissez rendre les dé-

crets qu'on veut lui dicter: ne venez donc plus vous glorifier de le défendre ; c'est vous qui l'enchaînez, c'est vous qui livrez à l'oppression ses membres les plus distingués par leurs vertus et leurs talents; c'est vous qui les verriez avec une égale lâcheté conduire à l'échafaud par une procédure semblable à celle qui y fit périr Sidney ; c'est vous qui répondrez de tant de forfaits à la France indignée ; c'est vous qui servez les ennemis ; c'est vous qui préparez le fédéralisme : croyez-vous que la fière Marseille et la sage Gironde supportent l'outrage fait à leurs représentants, et fraternisent jamais avec votre cité souillée de crimes ? C'est vous qui la perdez, et qui bientôt gémirez inutilement au milieu de ses ruines, sur votre infâme pusillanimité !

Il était cinq heures et demie du soir lorsque six hommes armés se présentèrent chez moi; l'un d'eux fit lecture à Roland d'un ordre du comité révolutionnaire, en vertu duquel ils venaient le mettre en arrestation. « Je ne connais point, dit Roland, de loi qui constitue l'autorité que vous me citez, et je n'obtempérerai point aux ordres qui émanent d'elle ; si vous employez la violence, je ne pourrai que vous opposer la résistance d'un homme de mon âge; mais je protesterai contre elle jusqu'au dernier instant. — Je n'ai pas ordre d'employer la violence, répliqua le personnage, et je vais faire part de votre réponse au conseil

de la commune; je laisse ici mes collègues. » L'idée me vint aussitôt qu'il serait bon de dénoncer ce fait à la Convention avec quelque éclat, afin de prévenir l'arrestation de Roland ou de le faire promptement relâcher si elle s'effectuait; en communiquer le projet à mon jnarï, faire une lettre au président et partir, fut l'affaire de quelques minutes. Mon domestiqua était absent; je laisse un ami qui était à la maison près de Roland ; je monte seule dans un fiacre à qui je recommande la plus grande vitesse, et j'arrive au Carrousel. La cour des Tuileries était remplie d'hommes armés ; je Traverse et franchis l'espace au milieu d'eux, en sautant comme un oiseau ; vêtue d'une robe du matin, j'avais pris un châle noir et je m'étais voilée : parvenue aux portes des premières salles toutes fermées, je trouve des sentinelles qui ne permettent pas d'entrer, ou qui se renvoient alternativement d'une porte à l'autre j'insiste inutilement : enfin je m'avise de prendre le langage qu'aurait pu tenir quelque dévote de Robespierre : « Eh mais, citoyens ! dans ce jour de salut pour la patrie, aumilieudes traîtres que nous avons à craindre, vous ne savez donc pas de quelle importance peuvent être des notes que j'ai à faire passer au président ? Faites-moi venir un huissier pour que je leslui eonfie. » — La porte s'ouvre et j'entre dans la salle des pétitionnaires ; je demande un huissier : attendez qu'ilen sorte un, me répondent

!es sentinelles de l'intérieur : un quart d'heure s'écoule : j'aperçois M. Rôze, le même qui était venu m'apporter le décret de la Convention qui m'invitait à me rendre à sa barre, lors de la ridicule dénonciation de Viard que je couvris de confusion ; je sollicitais d'y paraître en ce moment, et j'annonçais les dangers de Roland liés à la chose publique : mais les données n'étaient plus les mêmes, quoique mes droits tussent égaux ; autrefois invitée, aujourd'hui suppliante, comment obtenir de semblables succès ? Rôze se charge de ma lettre, comprend le sujet de mon impatience; il part pour la remettre au bureau et en presser la lecture. Une heure se passe. Je me promenais à grands pas ; je portais mes regards dans la salle chaque fois qu'9n en ouvrait la porte; mais elle était aussitôt refermée par la garde : un bruit affreux se faisait entendre par intervalles ; Rôze reparaît : « Eh bien! — Rien encore; il règne dans l'assemblée un tumulte impossible à peindre ; des pétitionnaires, actuellement à la barre, demandent l'arrestation des vingt-deux ; je viens d'aider Rabaud à sortir sans être vu ; on ne veut pas qu'il fasse le rapport de la commission des douze: il a été menacé; plusieurs autres s'échappent , on ne sait qu'attendre.— Qui donc préside en ce moment? — Héraul-Séchelles. — Ah! ma lettre ne sera pas lue; faites-moi venir un député que je puisse entretenir. — Qui ? — Eh ! je ne connais beaucoup ou

n'estime que les proscrits ; dites à Vergniaux que je le demande. »

Rôze va le chercher et le prévenir : il paraît après un fort long temps ; nous causons durant un demi-quart d'heure ; il retourne au bureau, revient et me dit : « Dans l'étal où est l'assemblée, je ne puis vous flatter, et vous ne devez guère espérer ; si vous êtes admise à la barre, vous pourrez comme femme obtenir un peu plus de faveur ; mais la Convention ne peut plus rien de bien. — Elle pourrait tout, m'écriai-je ; car la majorité de Paris ne demande qu'à savoir ce qu'elle doit faire : si je suis admise, j'oserai dire ce que vous-même ne pouvez exprimer sans qu'on vous accuse ; je ne crains rien au monde, et si je ne sauve pas Roland, j'exprimerai avec force des vérités qui ne seront pas inutiles à la République ; prévenez vos dignes collègues, un élan de courage peut faire un grand effet et sera du moins d'un grand exemple." — J'étais effectivement dans cette disposition d'âme qui rend éloquent ; pénétrée d'indignation, au-dessus de toute crainte, enflammée pour mon pays, tout ce que j'aime au monde exposé aux derniers dangers, sentant fortement, m'exprimant avec facilité, trop tière pour ne pas le faire avec noblesse, j'ava, s les plus grands intérêts à traiter , quelques moyens pour les défendre, et j'étais dans une situation unique pour le faire avec avantage. — « Mais, dans tous les cas, votre lettre ne peut être lue

d'une heure et demie d'ici : on Ya discuter un projet de décret en six articles : des pétitionnaires députés par des sections attendent à la barre : voyez quelle attente ! — Je vais donc chez moi savoir ce qui s'y est passé; je reviens snsuite ; avertissez nos amis. — Ils sont absents pour la plupart ; ils se montrent courageusement quand ils sont ici, mais ils manquent d'assiduité. — C'est malheureusement trop vrai ! »

Je quitte Vergniaux, je vole chez Louvet ; j'écris un billet destiné à l'instruire de ce qui est et de ce que je prévois; je me jette dans un fiacre que je fais tourner vers mon logis; ces maudits chevaux n'avançaient point à mon gré: bientôt nous rencontrons des bataillons dont la marche nous arrête; je m'élance hors delà voiture, je paye le cocher, je fends les rangs, je m'échappe ; c'était vers le Louvre ; j'accours dans ma maison, rue de La Harpe, vis-à-vis Saint-Côme. Le portier me dit tout bas que Roland est monté chez le propriétaire, au fond de la cour; je m'y rends, j étais en nage; on m'apporte un verre de vin et l'on m'apprend que le porteur du mandat d'arrêt étant revenu sans avoir pu se faire entendre au conseil, Roland avait continué de protester contre ses ordres, que ces bonnes gens avaient demandé :a protestation écrite, et s'étaient retirés ; d'après quoi Roland était venu traverser leur ;ppartemenl et sortir de la maison par les der-

rières. J'en fais autant pour aller le trouver, l'instruire de ce que j'ai tenté et de ce que je me propose de suivre. Je me rend? dans une maison où iJ n'était pas ; je vais dans une autre maison où je le trouve; à la solitude des rues d'ailleurs illuminées je présume qu'il est tard, et je ne me dispose pas moins à retourner à la Convention : j'aurais ignoré la retraite de Roland et parlé comme dans le premier cas ; j'allais repartir à pied sans m'apercevoir qu'il est plus de dix heures, que je suis sortie ce jour-là pour la première fois depuis une indisposition qui voulait le repos et les bains ; on m'amène un fiacre. En approchant du Carrousel, je ne vois plus de force armée ; deux canons et quelques hommes étaient encore à la porte du Palais-National ; j'avance, la éan :e est levée ! Le jour d'une insurrection, lorsque le son du tocsin cesse ù peine de frapper les airs, lorsque deux heures avant quarante mille hommes en armes environnaient la Convention, et que des pétitionnaires menaçaient ses membres à la barre, l'assemblée n'est pas permanente ? Elle est donc entièrement subjuguée? Elle a donc fait tout ce qu'on lui a ordonné? Le pouvoir révolutionnaire est donc si puissant qu'elle n'ose le balancer , et qu'il n'a plus besoin d'elle? — «Citoyens, dis-je, à quelques sansculottes groupés près d'un canon, cela s'est-il bien passé ? — Oh! à merveille! ils se sont embrassés et l'on a chanté l'hymne des Mar-

seillais, là, à l'arbre de la liberté. — Est-ce que le côté droit s'est apaisé ? — Parbleu! il fallait bien qu'il se rendît à la raison. — Et la

commission des douze ? — Elle est f dans

le fossé. — Et ces vingt-deux ? — Ah ! la municipalité les fera arrêter. — Bon ! est-ce qu'elle le peut ? — Jarnigué, est-ce qu'elle n'est pas souveraine ? il faut bien qu'elle le soit pour redresser les b... de traîtres et soutenir la République ? — Mais les départements seront-ils bien aises de voir leurs représentants... — Qu'appelez-vous ? les Parisiens ne font rien que d'accord avec les départements, ils l'ont dit à la Convention. — Cela n'est pas trop sûr, car, pour savoir leur vœu, il aurait fallu des assemblées primaires. — Est-ce qu'il en a fallu au 10 août ? et les départements n'ont-ils pas approuvé Paris? ils feront de même ; c'est Paris qui les sauve. — - Ce pourrait bien être Paris qui se perd. »

J'avais traversé la cour et je gagnais mon fiacre en finissant ce dialogue avec un vieux sans-culotte, assurément bien payé pour endoctriner les dupes. Un joli chien se pressait dans mes jambes ; — «Est-ce à vous ce pauvre animal ? me dit mon cocher avec un accent de sensibilité fort rare dans ses pareils, et qui me frappa singulièrement. — Non, je ne le connais pas, fui répïiquai-je gravement, comme s'il s'agissait d'une personne, et songeant déjà â tout autre chose ; vous m'arrêterez aux gale-

ries du Louvre. » Je voulais y voir un ami avec lequel je me proposais d'aviser au moyen de faire sortir Roland de Paris ; nous n'avions fait que vingt pas, la voiture s'arrête. « Qu'estce donc, dis-je au cocher ? — Eh! il m'a quitté comme un sot, tandis que je voulais le garder pour mon petit garçon qui s'en amuserait bien : petit! petit ! viens donc ! » Je me souvins du chien ; je trouvai doux et aimable d'avoir pour cocher à cette heure, un bon homme, père et sensible. « Tâchez de l'attraper, lui criai-je, vous le mettrez dans la voiture et je vous le garderai. » Le bon homme, tout joyeux, prend le chien, ouvre la portière et me donne compagnie. Cette pauvre bête paraissait sentir qu'elle trouvait protection et asile ; je fus bien caressé?, et je me rappelai ce conte de Saacll, qui nous peint un vieillard, las des hommes, rebuté de leurs passions, retiré dans une forêt où il s'était fait une habitation dont il animait le séjourpar quelques animaux qui payaient ses soins des témoignages affectueux d'une reconnaissance à laquelle il s'était borné, faute d'en trouver autant chez ses semblables.

P. .. venait de se coucher; il se relève; je lui propose mes moyens : nous convenons qu'il se rendra chez moi le lendemain après sept heures, et que je lui indiquerai où prendre son ami. Je rentre dans ma voiture, elle est arrêtée par la sentinelle du poste de la Samaritaine. « Un peu de patience, me dit tout bas le bon

cocher, en se retournant sur son siège, c'est l'usage à cette heure. » Le brigadier arrive, ouvre la portière : « Qui est là? — Une citoyenne. - D'où venez-vous? — De la Convention. — Ah! c'est bien vrai, glisse le cocher, comme s'il eût eu peur qu'on ne le crût pas. — Où allez vous? — Chez moi. — N'avez-vous pas de paquets? — Je n'ai rien, voyez. — Mais la séance est levée. — Oui, dont bien me fâche, car j'avais à faire une pétition. — Une femme, à cette heure, c'est inconcevable; c'est bien imprudent! — Sans doute, cela n'est pas ordinaire et n'a rien pour moi d'agréable; il fallait bien que j'eusse de grands motifs. — Mais, Madame, toute seule? — Comment, Monsieur, seule ! Ne voyez-vous pas avec moi Yinnocence et la vérité : que faut-il de plus? — Allons, je me rends à vos raisons. — Et vous faites bien, répliquai-je d'un ton plus doux, car elles sont bonnes. »

Les chevaux étaient si fatigués, qu'il fallut que le cocher les tirât par la bride pour leur faire monter ma rue ; j'arrive, je le paye : j'avais déjà monté huit à dix marches, un homme qui s'était fourré, je ne sais comment, sous la porte-cochère sans que le portier l'aperçût, est sur mes talons et me prie de le conduire au citoyen Boîand : « Chez lui, j'y consens, si vous avez que. que chose d'utile à communiquer; mais à lui c'est impossible. — C'est qu'on veut absolument le mettre ce soir en arrestation,

— Ils seront bien habiles, s'ils en viennent à bout. — Vous me faites plaisir, car c'est un bon citoyen qui vous parle. — A la bonne heure!» Et je monte, sans trop savoir qu'en penser.

Pourquoi, dans ces circonstances, rentratesfous dans votre maison, pourrait-on me demander?

Cette question n'est point déplacée; car la calomnie m'avait aussi attaquée, et la malveillance pouvait s'exercer sur moi ; mais pour \ bien répondre, il faudrait, en développant entièrement l'état de mon âme, entrer dans les détails que je réserve pour un autre instant; je n'indiquerai donc que les résultats. J'ai naturellement de l'aversion pour tout ce qui n'est pas conforme à la marche évidente, grande et hardie, convenable à l'innocence ! le soin de me soustraire à l'injustice me coûte plus cher que de la subir. Dans les deux derniers mois du ministère de Roland, nos amis nous pressèrent souvent de quitter l'hôtel, et parvinrent trois fois à nous faire coucher dehors; ce fut toujours malgré moi : c'était un assassinat que l'on craignait ;>lcrs; je trouvais qu'il était difficile de se porter à viol r l'asile d'un tonctionnaire public, et que si des scélérats pouvaient tenter ce crime, il n'était pas inutile qu'il se consommât; que dans tous les cas .le ministre devait être à son poste, parce que (à sa perte crierait vengeance et instruirait la république;

tandis qu'il était possible de l'atteindre dans ses allées et venues, avec autant de profit pour les auteurs de l'entreprise, moins d'effet pour la chose publique et de gloire pour la victime. Je sais que ce raisonnement est ridicule pour quiconque met sa vie avant tout ; mais celui-là qui la compte pour quelque chose en révolution, ne comptera jamais pour rien vertu, non neur et patrie. Aussi je ne voulus pius quitter l'hôtel en janvier; le lit de Roland était dans ma chambre pour que nous courussions le même sort, et j'avais un pistolet sous mon chevet, non pour tuer ceux qui viendraient nous assassiner, mais pour me soustraire à leurs indignités, s'ils voulaient mettre la main sur moi.

Sortis de place, l'obligation n'était plus la même, et je trouvais fort bon que Roland évitât la fureur populaire, ou les serres de ses ennemis. Quant à moi, leur intérêt de nuire ne pouvait être aussi grand ; me faire tuer serait un odieux dont ils ne voulaient point se couvrir; m'arrêter ne leur servirait guère et ne serait pas pour moi un si grand malheur. S'ils avaient quelque honte et voulaient revêtir des formes, m'interroger, commencer cette affaire, je ne serais pas embarrassée de les confondre; cela même pourrait servir à éclairer plutôt sur le compte de Roland ceux qui ne sont véritablement qu'abusés. S'ils en venaient à recom* mencer un % septembre, c'est que les députés

honnêtes seraient aussi en leur puissance, et que tout sérail perdu à Paris; dans ce cas, j'aime mieux mourir que d'être témoin de la ruine de mon pays ; je m'honorerai d'être comprise parmi les glorieuses victimes immolées à la rage du crime. La fureur assouvie sur moi serait moins violente contre Roland, qui unefois sauvé de cette crise pourrait encore rendre de grands services à quelques parties de la France. Ainsi de deux choses l'une, ou je ne risque que la prison et une procédure que je rendrai utile à mon pays, à mon mari ; ou si je dois périr, ce ne sera que dans une extrémité où la vie me serait odieuse.

J'ai une jeune fille aimable, mais que la nature a laite froide et indolente ; je lui ai donné des exemples qu'on n'oublie plus à son âge, et elle sera une bonne femme avec quelques talents, mais jamais son âme stagnante et son esprit sans ressort ne donneront à mon cœur les douces jouissances qu'il s'était promises. Son éducation peut s'achever sans moi; son existence offrira à son père des consolations; mais elle ne connaîtra ni mes vives affections, ni mes peines, ni mes plaisirs ; et cependant, si j'avais à renaître avec le choix des dispositions, je ne voudrais pas changer d'étoffe, Je demanderais aux dieux de me rendre celle dont ils m'ont formée. Depuis la sortie du ministère, je m'étais tellement retirée du monde que je ne voyais presque plus per-

sonne; les maîtres d'une des maisons où j'aurais pu me celer étaient à la campagne; dans une autre, il y avait un malade qui rendait difficile l'admission d'un nouvel hôte ; celle où Roland s'était caché ne pouvait me recevoir sans une gêne extrême et il eût été trop marquant, partant impolitique, de se trouver dans le même lieu; entin j'aurais souffert de laisser mes gens à l'abandon : je rentrai donc chez moi, je calmai leurs inquiétudes, déjà trèsvives; j'embrassai mon enfant, et je pris la plume pour faire un billet, que je destinais à être porté de grand matin, pour mon mari.

J'étais assise à peine que j'entends frapper chez moi; il était environ minuit : une nomoreuse députation de la commune se présente et me demande Roland. « 11 n'est pas chez lui. — Mais, me dit le personnage qui portait le hausse-col d'officier, où peut-il être? quand reviendra-t-il? vous devez connaître ses habitudes et pouvoir juger de son retour? — J'ignore, lui répliquai-je, si vos ordres vous autorisent à me faire de semblables questions, mais je sais que rien ne peut m'obliger à y répondre. Roland a quitté sa maison tandis que j'étais à la Convention; il n'a pu me faire ses confidences, et je n'ai rien de plus à dire. » La bande se retira fort mécontente: je m'aperçus qu'elle laissait sentinelle à ma porte et garde à celle de la maison ; je présumai qu'il n'y avait plus qu'à prendre des forces pour

soutenir ce qui pourrait arriver; j'étais accablée de fatigue : je me fis donner à souper; je finis mon billet, le confiai à ma fidèle bonne, et me couchai

Je dormais profondément depuis une heure, lorsque mon domestique entre dans ma chambre pour m'annoncer que des messieurs de la section me priaient de passer au cabinet : « J'entends ce que cela veut dire, répliquai-je; allez, mon enfant, je ne les ferai pas attendre. » Je saute en bas du lit, je m'habille; ma bonne arrive et s'étonne de ce que je prends la peine de mettre autre chose qu'un peignoir : « C'est qu'il faut être décemment pour sortir, observai-je. » La pauvre fille me fixe avec des yeux qui se remplissaient de pleurs : je passe dans l'appartement. « Nous venons, citoyenne, vous mettre en arrestation et apposer les scellés. — OU sont vos pouvoirs? — Les voici, dit un homme, en tirant de sa poche un mandat du comité révolutionnaire, sans motif d'arrestation, pour me conduire à l'Abbaye. — Je puis, comme Roland, vous dire que je ne connais point ce comité; que je n'obtempère pas à ses ordres, et que vous ne me sortirez d'ici que par la violence. — Voilà un autre ordre, » se hâta d'exprimer d'un ton avantageux un petit homme a face ingrate, et il m'en lut un du conseil de la commune qui portait également sans déduction de motif l'arrestation de Roland et de son épouse. Je délibérai durant sa

lecture si je pousserais la résistance aussi loin qu'il était possible, ou si je prendrais le parti de la résignation; je pouvais me prévaloir de la loi qui défend les arrestations nocturnes, et si l'on insistait sur celle qui autorise les municipalités à saisir les personnes suspectes, rétorquer par l'illégalité de la municipalité même, cassée, puis recréée par un pouvoir arbitraire. Mais ce pouvoir les citoyens de Paris le sanctionnent en quelque sorte; mais la loi n'est plus qu'un nom dont on se sert pour mieux insulter aux droits les plus reconnus; mais la force règne, et si j'oblige à la déployer, ces brutaux que je vois ne connaîtront point de mesure : la résistance est inutile et pourrait m'exposer. « Comment comptez-vous procéder, Messieurs? — Nous avons envoyé chercher le juge de paix de la section, et vous voyez un détachement de sa force armée. » Le juge de paix arrive; on passe dans mon salon, on appose les scellés partout, sur les fenêtres, sur les armoires au linge; un homme voulait qu'on les mît sur un forte-piano ; on lui observe que c'est un instrument : il tire un pied de sa poche, il en mesure les dimensions, comme s'il lui donnait quelque destination. )e demande à sortir les objets composant la garde robe de ma fille, et je fais pour moi-même un petit paquet de nuit. Cependant cinquante, cent personnes entrent et sortent continuellement, remplissent deux pièces, environnent

tout et peuvent cacher les malveillants qui se proposeraient de dérober ou de déposer quelque chose : l'air se charge d'émanations infectes, je suis obligée de passer près de la fenêtre de l'antichambre pour y respirer. L'officier n'ose point commander à cette foule de se retirer, il lui adresse parfois une petite prière qui n'en produit que le renouvellement. Assise à.mon bureau, j'écris à un ami sur ma situation, et pour lui recommander ma fille; comme je pliais la lettre : « Il faut, Madame, s'écrie M. Nicaud, Noiraud ou Nigaud (c'était le porteur d'ordre de la commune), lire votre lettre et nommer la personne à qui vous l'adressez.

— Je consens à la lire, voyez si cela vous suffit. — Il vaudrait mieux dire à qui vous l'écrivez. — Je n'en ferai rien ; le titre de mon anu n'est point tel en ce moment que je veuille vous nommer ceux à qui je le confie, et je déchirai ma lettre. » Comme je tournais le dos, ils en ramassèrent les morceaux pour les fermer sous les scellés; j'eus envie de rire de ce sot acharnement; il n'y avait point d'adresse.

Enfin, à sept heures du matin, je laissai ma fille et mes gens, après les avoir exhortés au calme et à la patience ; je sentais leurs pleurs m'honorer plus que l'oppression ne pouvait me consterner. « Vous avez là des personnes qui vous aiment, dit un de ces commissaires.

— Je n'en ai jamais eu d'autres près de moi, » répliquai-je, et je descendis. Je trouvai sous

la porte deux haies d'hommes armés, depuis le bas de l'escalier jusqu'au iiacre arrêté de l'autre côté de la rue, et une foule de curieux; j'avançai bravement à petits pas, considérant cette troupe lâche ou abusée. La force armée suivit la voiture sur deux files; ce malheureux peuple qu'on trompe et qu'on égorge dans la personne de ses vrais amis, attiré par le spectacle, s'arrêtait sur mon passage, et quelques femmes criaient à la guillotine! « Voulez-vous qu'on lève les portières? me disent obligeamment les commissaires. — Non, Messieurs, l'innocence, tout opprimée qu'elle soit, ne prend jamais l'attitude des coupables; je ne crains les regards de personne, et je ne veux me soustraire à ceux de qui que ce soit! — Vous avez plus de caractère que beaucoup d'hommes, vous attendrez paisiblement justice. — Justice! si elle se faisait, je ne serais pas actuellement en votre pouvoir; mais une procédure inique me conduirait à l'échafaud, que j'y monterais terme et tranquille, comme je me rends à la prison. Je gémis pour mon pays, je regrette les erreurs d'après lesquelles je l'ai cru propre à la liberté, au bonheur; mais j'apprécie la vie, je n'ai jamais craint que le crime, ■Q méprise l'injustice et la mort. » Ces pauvres commissaires ne comprirent pas grand'chose à ce langage, et le trouvèrent probablement fort aristocratique.

Nous arrivons à l'Abbaye, ce théâtre de

scènes sanglantes dont les jacobins, depuiî quelque temps, prêchent le renouvellement avec tant de ferveur ; cinq à six lits de camp, occupé par autant d'hommes dans une chambre obs cure, furent les premiers objets qui s'offrirem à ma vue : après avoir passé le guichet, on se lève, on s'agite, et mes guides me font monter an escalier étroit et sale. Nous parvenons chez le concierge, dans une espèce de petit salon assez propre, où il m'offre une bergère. « Où est ma chambre? demandai-je à sa femme, grosse personne d'une bonne figure. — Madame, je ne vous attendais pas, je n'ai rien de préparé; mais vous resterez ici en attendant. » Les commissaires passent dans la pièce voisine, font inscrire leur mandat et donnent leurs ordres verbaux : j'appris dans la suite qu'ils étaient très sévères et qu'ils les firent renouveler plusieurs fois depuis, mais sans oser les donner par écrit. Le concierge savait trop bien son métier pour suivre à la lettre ce qui n'est point obligatoire; c'est un homme honnête, actif, obligeant, qui met dans l'exercice de ses fonctions tout ce que la justice et l'humanité peuvent faire désirer. « Que voulez-vous pour votre déjeuner ? — Une bavaroise à l'eau. » Les commissaires se retirent, en me disant que si Roland n'est point eoupable, il n'aurait pas dû s'absenter, u II est trop étrange qu'on puisse soupçonner tel l'homme qui a rendu de si grands services à la liberté ; il est trop odieux

de voir calomnier et persécuter avec acharnement le ministre dont la conduite est si franche, dont les comptes sont si clairs, pour qu'il n'ait pas dû se soustraire aux derniers excès de l'envie. Juste comme Aristide, sévère comme Caton, ce sont ses vertus qui lui ont donné des ennemis : la rage de ceux-ci ne connaît pas de mesure; qu'elle s'exerce sur moi, je la brave et me dévoue; lui doit se conserver pour son pays, auquel il peut encore rendre de grands services. » Un salut de confusion fut la réponse de ces messieurs. Ils sont partis; je déjeune, tandis que l'on range à la hâte la chambre à coucher où l'on me fait passer. « Vous pourrez, Madame, demeurer ici tout le jour, et si je ne pouvais vous faire préparer un local ce soir, parce que j'ai beaucoup de monde, on dresserait un lit dans le salon. » La lemme du concierge qui me parlait ainsi ajoute quelques expressions obligeantes sur les regrets qu'elle forme toutes les fois qu'elle voit arriver des personnes de son sexe. « Car, ajoute-t-elle, toutes n'ont pas l'air serein comme Madame. » Je la remercie en souriant; elle m'enferme.

« Me voilà donc en prison! » me dis-je. Ici je m'assieds et me recueille profondément. Je ne donnerais pas les moments qui suivirent pour ceux que d'autres estimeraient les plus doux de ma vie, je ne perdrai jamais leur souverir. Ils m'ont fait goûter, dans une situa-

îion critique, avec un avenir orageux, incertain, tout le prix de la force et de l'honnêteté dans la sincérité d'une bonne conscience et d'un grand courage. Jusque-là, poussée par es événements, mes actions, dans cette crise, avaient été le résultat d'un vif sentiment qui entraîne : quelle douceur que d'en justifier tous les effets par la raison ! Je rappelai le passé, je calculai les événements futurs; et si je trouvai, en écoutant ce cœur sensible, quelqu'affection trop puissante, je n'en découvrir pas une qui dût me faire rougir, pas une qui ne servît d'aliment à mon courage, et qu'il ne sût encore dominer. Je me consacrai pour ainsi dire volontairement à ma destinée, quelle qu'elle pût être ; je défiai ses rigueurs, et m'établis dans cette disposition où l'on ne cherche plus que le bon emploi du présent, sans inquiétude ultérieure. Mais cette tranquillité pour ce qui m'était personnel, je ne tentai même pas de l'étendre au sort de mon pays et de mes amis; j'attendais le journal du soir et j'écoutais les cris des rues avec une avidité inexprimable. Cependant je pris des renseignements sur ma nouvelle manière d'être et les facultés qui m'était laissées. Puis -je écrire, puis-je voir quelqu'un? quelle est la dépense à faire ici? ce furent mes premières questions. Lavacquerie ( le concierge) me fit connaître les recommandations qui lui avaient faites et la liberté que lui laissaient des ordres de cette

nature, qu'on p-eut regarder comme non avenus. J'écrivis ù ma fidèle bonne de venir me voir; il fut convenu qu'elle demanderait la femme du concierge, sans parler de moi, et qu'on ne ferait part â personne de cette facilité.

Il est assez curieux de remarquer comment les événements font quelquefois trouver à chacun le prix de ses œuvres. Lorsque Roland arriva la première fois au ministère de l'intérieur, il observa que l'état des prisons était horriblement négligé; il porta des regards attendris sur ces retraites préparées aux coupables et trop souvent peuplées d'innocents, mais que l'humanité doit conserver saines et consolantes, s'il est possible, même pour les premiers. Il créa une place qui avait pour objet la surveillance de cette partie; celui qui en est revêtu est chargé de visiter assidûment les prisons, de faire donner exactement au ministre îa liste des détenus, les ordres en vertu desquels ils sont amenés, de recueillir leurs plaintes, s'ils en ont à faire, et de les transmettre avec célérité. Il attacha à cette place le modeste appointement de mille écus, persuadé que c'était assez pour l'honnête homme qui sentirait ce que valait l'avantage d'avoir du bien à faire, et il y nomma Grandpré, homme sensible, très exercé par «on âme et son esprit à traiter avec des affligés. Grandpré a parfaitement rempli sa destination ; je me rappelle à ce sujet une anecdote qui mérite d'être rapportée.

Informé le 4er septembre des mouvements qui menaçaient les prisons, il les parcourt de grand matin ; il trouve à l'Abbaye entre autre? une foule de personnes amenées depuis peu, arrêtées dans les dernières visites domiciliaires, détenues comme je le suis aujourd'hui, sur des mandats arbitraires et non motivés; l'agitation et l'effroi régnaient parmi elles; les ordres de la commune leur avaient interdit toute communication au dehors; il les invite à écrire, il attend deux heures, part chargé de lettres qu'il remet à leur section , à leurs amis et au moyen desquelles quelques-unes ont été réclamées à temps. Cependant l'annonce du massacre se répandait comme un bruit sourd précurseur de l'orage. Grandpré vient à l'hôtel de l'Intérieur, il attend la sortie du conseil qui s'y tenait alors chez Roland, président; Danton sortait le premier ; Grandpré s'approche de lui. dépeint avec chaleur les malheurs dont on est menacé, insiste sur la nécessité d'établir promptement une ligne de démarcation entre les diverses sortes de prisonniers... 11 est intei rompu par une exclamation de Danton, décriant avec sa voix de taureau, les yeux sortant le la tête et le geste d'un furieux : Je me/., bien des prisonniers! qu'ils deviennent ce qu'ils pourront ! Les assistants (la scène se passait dans le second antichambre) furent pénétrés d'horreur pour un ministre de lajustic; capable de s'exprimer ainsi en pareille cir

constance. Ils ne savaient pas que c'était chez lui, comme il s'est répandu depuis, que s'étaient tenus les conciliabules où l'on s'était fait apporter les listes des prisonniers pour examiner si toutes les victimes étaient renfermées et quels êtres il conviendrait de sauver afin de prêter à l'expédition l'apparence d'un jugement populaire. Roland avait déjà fait des réquisitions à la force armée, il les réitéra vainement, ainsi que les ordres aux autorités constituées de prévenir tout excès ; lui-même fut l'objet d'un mandat d'arrêt auquel les conjurés n'osèrent donner suite; il dénonça les forfaits de ces affreuses journées avec ce courage dont sa lettre du 3 à l'assemblée nationale est un témoignage authentique, et qui enflamma les ennemis que lui avait acquis son austère probité. La première visite que je reçus à l'Abbaye le jour même de mon arrivée fut celle de Grandpré. 11 accourait »e cœur pénétré; jamais témoignages d'intérêt ne me parurent plus touchants et plus honorables que ceux qu'il m'a prodigués; il y mêlait le sentiment d'une noble reconnaissance et j'y trouvais l'esprit d'une bonne action. » Il faut, me dit-il, écrin à l'assemblée : n'y avez-vous pas déjà songé? — Non; et maintenant que vous m'y faites penser, je ne vois pas comment j'y ferai lire ma lettre. — Je m'y emploierai de mon mieux. — Eh bien! je vais écrire. — Faites; je serai de retour dans deux heures. — Il part et j'écris.

La citoyenne Roland à la Convention nationale.

De la prison de l'Abbaye, le 1er juin bà.

« Législateurs!

« Je viens d'être arrachée de mon domicile, « des bras de ma fille âgée de douze ans, et je « suis détenue à l'Abbaye en vertu d'ordres qui « ne portent aucun motif de mon arrestation. « Ils émanent d'un comité révolutionnaire; et « des commissaires de la commune qui accom- « pagnoient ceux du comité, m'en ont exhibé « du conseil général, qui n'en contiennent égale- « ment aucun. » Ainsi je suis présumée coupable aux yeux du public; j'ai été traduite dans les prisons avec éclat, au milieu d'une force armée imposante, d'un peuple abusé, dont quelques individus m'envoyoient hautement à l'échafaud , sans que l'on ait pu indiquer à personne, ni m'annoncer à moi-même, d'après quoi j'étois présumée telle et traitée en conséquence. Ce n'est pas tout; le porteur des ordres de la commune ne s'en est prévalu qu'auprès de moi, et pour me faire signer son procès-verbal; en quittant mon appartement, j'ai été remise aux commissaires du comité révolutionnaire; ce sont ceur. qui m'ont amenée à l'Abbaye; ce n'est que sur leur mandat que j'y suis entrée.

Je joins ici copie certifiée de ce mandat, signé d'un seul individu sans caractère. Les scellés ont été apposés partout chez mo, ; durant leur apposition qui a duré de trois à sept heures du matin, !a foule des citoyens remplissoit mon appartement; et s'il s'étoit trouvé dans leur nombre quelque malveillant avec le dessein de placer furtivement de coupables indices dans une bibliothèque ouverte de toutes parts, il eri •orott eu la facilité.

« Déjà hier le même comité avoit voulu faire mettre en arrestation i'ex-minbtre que les lois ne rendent comptable qu'à vous des faits de son administration, et qui ne cesse d'en solliciter de vous le jugement.

■ Roland avoit protesté contre l'ordre, et ceux qui i'avoient apporté s'étoient retirés ; il est sorti lui-même de sa maison, pour éviterun crime à Terreur, dans le temps où je m'etois rendue à la Convention pour Finstruire de ces \ s : mais je fis inutilement remettre à son président une lettre qui n'a pas été lue. J'allois réclamer justice et protection; je Tiens les réc amer encore avec de nouveaux droits, puisque je suis opprimée. Je demandé que la Convention se fasse rendre compte des motifs et du mode de mon arrestation ; je demande qu'elle statue sur elle ; et si elle la confirme, j'invoque la loi qui ordonne l'énoncé du délit, de même que l'interrogatoire dans les premières vingt-quatre heures de. la détention Je de-

mande enfin le rapport sur les comptes de l'homme irréprochable qui offre l'exemple d'une persécution inouïe, et qu'on semble destiner à donner la leçon terrible pour les nations, de la vertu proscrite par l'aveugle prévention.

« Si mon crime est d'avoir partagé la sévérité de ses principes, l'énergie de son courage et son ardent amour pour la liberté, je me confesse coupable; j'attends mon châtiment. Prononcez, législateurs ; la France, la liberté, le sort de la république et le vôtre tiennent nécessairement aujourd'hui à la répartition de cette justice dont vous êtes les dispensateurs. »

L'agitation dans laquelle j'avais passé la nuit précédente me faisait ressentir une fatigue extrême ; je désirais avoir ce soir même une chambre, je l'obtins et j'en pris possession à dix heures. Lorsque j'entrai, entre quatre murs assez sales, au milieu desquels était un grabat sans rideaux, que j'aperçus une fenêtre à double grille et que je fus frappée de cette odeur qu'une personne accoutumée à un appartementtrès propre trouve toujours dans ceux qui ne le sont pas, je jugeai que c'était bien une prison qu'il s'agissait d'habiter, et que ce n'était pas du loca) qu'il me fallait attendre quelque agrément. Cependant l'espace était assez grand, il y avait une cheminée; la couverture du lit était passable, on me donnait un oreiller ; et en apprêtant les choses sans faire de comparaison,

J'estimai que je n'étais point mal. Je me couchai, bien résolue de demeurer au lit tant que je m'y trouverais bien. J'y étais encore à dix heures du lendemain, lorsque Grandpré arriva; il avait l'air non moins touché, mais plus inquiet que la veille ; il promenait ses regards dans cette vilaine chambre qui me paraissait déjà passable, car j'y avais dormi. « Comment avez-vous passé la nuit ? me demanda-t-il avec des yeux numides. — J'ai été fréquemment réveillée par le bruit; je me rendormais chaque fois qu'il s'apaisait; même en dépit du tocsin que j'ai cçu entendre ce matin : eh!... ne le sonne-t-on pas encore ? — Mais je l'ai cru aussi ; ce n'est rien. — Ce sera ce qu'il plaît aux dieux ; si l'on me tue, ce sera dans ce lit; je suis si lasse que j'y attendrai tout : n'y a-t-il rien de nouveau contre les députés? — Non. Je vous rapporte votre lettre, nous avons pensé avec Champagneux qu'il fallait en adoucir le commencement ; voilà ce qu'on vous propose d'y substituer : et puis il faudrait faire un mot au ministre de l'intérieur, pour qu'il adressât officiellement votre lettre ; cela me donnerait un nouveau droit d'en solliciter la lecture. » Je prends la minute, je réfléchis, et je lui dis : « Si je croyais que ma lettre fût lue celle qu'elle est, je la laisserais, dût-elle n'être suivie pour moi d'aucun succès, car on ne peut guère se flatter d'obtenir justice de l'assemblée ; .es vérités qu'on lui adresse ne sont pas

pour elle qui ne saurait les mettre en pratique aujourd'hui; mais il faut les dire pour que les départements les entendent. »

Je conçois que mon début puisse empêcher la lecture de la lettre; dès lors, c'est folie que le laisser : je substituai donc aux trois premiers alinéas ce qui m'était proposé. Quant à l'intervention du ministre, je sens qu'elle rend la marche plus régulière; et quoique Garât ne mérite guère que je lui fasse l'honneur de lui écrire, je saurai le faire sans m'avilir : je traçai ces lignes :

Au ministre de V intérieur.

« Le ministère dont vous êtes chargé, citoyen, vous donne la surveillance pour l'exécution des lois et la dénonciation de leur violation par les autorités qui les méconnaissent. Je erois que votre justice s'honorera de faire passer à la Convention les réclamations que j'ai besoin de faire entendre contre l'oppression dont je suis la victime. »

Levée à midi, j'examinai comment je m'établirais dans mon nouveau logis ; je couvris d'un linge blanc une petite vilaine table que je plaçai près de ma fenêtre et que je destinai à me servir de bureau, résolue de manger sur le coin de la cheminée pour me conserver propre et rangée la table de travail. Deux grossesépin-

gles de tête, fichées dans les planches, nie servirent de porte-manteau. J'avais à ma poche le poème de îhompson, ouvrage que je chéris à plus d'un titre; je fis une note de ce que j'aurais à me procurer : d'abord les Vies des hommes illustres de Plutarque, qu'à l'âge de huit ans je portais à l'église au lieu d'une Semainesainte, que je n'avais pas relues à fond depuis cette époque ; l'Histoire anglaise de David Hume, avec le Dictionnaire de Shéridan, pour me fortifier dans cette langue : j'aurais préféré suivre Maccaulaij ; mais celui qui m'avait prêté les premiers volumes de cet auteur n'était sûrement pas dans sa maison, et je n'aurais su où demander cet ouvrage que déjà je n'avais pu trouver chez les libraires. Je souriais moi-même âmes préparatifs, car il y avait une grande agitation ; le rappel battait à chaque instant, et j'ignorais ce que ce pouvait être. « Ils ne m'empêcheront pas de vivre jusqu'au dernier instant, me disais-je ; plus heureuse de ma conscience qu'ils ne seront animés de leur fureur, s'ils viennent, je vais à eux, et je sors de la vie comme on entre dans le repos. » La femme du concierge vint m'inviter à passer chez elle, où elle avait fait mettre mon couvert pour que je dînasse en meilleur air : je m'y rendis, je vis ma fidèle bonne ; lorsqu'elle se jeta dans mes bras, baignée de pleurs, oppressée de sanglots, l'attendrissement et la tristesse me saisirent ; je me reprochai presque d'être

paisible, en songeant à l'inquiétude de ceux quî m'étaient attachés, et me représentant les angoisses de tel et tel, je sentis un serrement de cœur inexprimable. Pauvre fille I que de pleurs je lui ai fait verser, et que ne rachète point un attachement semblable au sien! Elle me brusque quelquefois dans la vie ordinaire, mais c'est lorsqu'elle me croit trop négligente de ce qui peut servir à mon bonheur, à ma santé ; lorsque je souffre, c'est elle qui gémit et moi qui la console. Il fallait bien suivre cette habitude. Je lui prouvai qu'en s'abandonnant à sa douleur, elle se rendrait moins capable de m'être utile ; qu'elle m'était plus nécessaire au dehors que dans la prison où elle me priait de permettre qu'elle restât ; qu'à tout prendre, je n'étais pas si malheureuse qu'elle l'imaginait, et cela est vrai. J'ai expérimenté, toutes les fois que j'ai été malade, une sorte de calme tout particulier, et qui tient sans doute à une façon de voir, ainsi qu'à la loi que je me suis faite d'adoucir toujours la nécessité, loin de me révolter contre elle. Du moment où je me mets au lit, il me semble que tout devoir cesse et qu'aucune sollicitude n'a de prise sur moi ; je ne suis plus tenue qu'à être là et à y demeurer avec résignation, ce que je fais de fort bonne grâce. Je donne carrière à mon imagination, j'appelle les impressions douces, les souvenirs agréables, les sentiments heureux ; plus d'efforts, plus de calculs, plus de raison ; toute à

!a nature et paisible comme elle, je souffre sans impatience ou me repose et m'égaye. Je trouve que la prison produit sur moi le même effet que la maladie ; je ne suis tenue aussi qu'à être là, et qu'est-ce que cela me coûte ? ma compagnie n'est pas si mauvaise.

J'appris bientôt qu'il me fallait déloger ; les victimes abondaient ; la chambre où l'on m'avait placée pouvait contenir plus d'un lit ; et pour me laisser seule, on était obligé de me resserrer dès ce soir dans un petit cabinet ; déménagement, en conséquence. La fenêtre de ce nouvel appartement donne, je crois, au-dessus de la sentinelle qui garde la porte de la prison ; toute la nuit, j'entendis crier d'une voix tonnante, qui vive ? tue ! brigadier ! patrouille ! Les maisons étaient illuminées ; et au nombre, à la fréquence des patrouilles, il était aisé de juger que l'on craignait des mouvements, ou qu'il y en avait eu. Je me levai de bon matin, je m'occupai de mon ménage, c'està-dire de faire mon lit, de nettoyer mon réduit et d'établir la propreté chez moi comme sur ma personne. Je voyais bien qu'en réclamant ces soins, ils ne me seraient pas refusés, mais je jugeais parfaitement qu'en les payant beaucoup ii faudrait néanmoins beaucoup aussi les attendre, et qu'ils seraient toujours fort superficiels ; il y avait donc tout à gagner en les prenant soi-même ; je serais mieux, plus tôt servie, et les petits cadeaux que je ferais

seraient d'autant plus sentis qu'ils seraient gratuits. J'attendais avec impatience d'entendre tirer les gros verrous de ma porte pour demander le journal. Je l'ai lu ; le décret ù'arrestation est rendu contre les vingt-deux ; le papier me tombe des mains, et je m'écrie dans un transport de douleur : « Mon pays est perdu !... »

Tant que je m'étais crue seule, ou à peu près, sous le joug de l'oppression, fière et tranquille, je formais des vœux et conservais quelque espoir pour les défenseurs de la liberté. L'erreur et le crime l'ont emporté ; la représentation nationale est violée, son unité est rompue ; tout ce qu'il y avait dans son sein de remarquable par la probité unie au caractère et aux talents est proscrit ; la Commune de Paris commande au Corps législatif ; Paris est perdu; les brandons de la guerre civile sont allumés; l'ennemi va profiter de nos divisions; il n'y aura plus de liberté pour le nord de la France, et la république entière est livrée à d'affreux déchirements. Sublimes illusions , sacrifices généreux, espoir, bonheur, patrie, adieu! Dans les premiers élans de mon jeune cœur, je pleurais à douze ans de n'être pas née Spartiate ou Romaine ; j'ai cru voir dans la révolution française l'application inespérée des principes dont je m'étais nourrie ; la liberté, me disaisje, a deux sources : les bonnes mœurs qui font les sages lois, et les lumières qui nous rame-

nent aux unes etaux autres par la connaissance de nos droits ; mon âme ne sera plus navrée du spectacle de l'humanité avilie, l'espèce va s'améliorer et la félicité de tous sera la base ^t le gage de celle <îe chacun. Brillantes chimères, séductions qui m'aviez charmée, l'effrayante corruption d'une immense cité vous fait évanouir ! je dédaignais la vie, votre perte me la fait haïr, et je souhaite les derniers excès des forcenés. Qu'attendez-vous, anarchistes, brigands ? vous proscrivez la vertu, versez le sang de ceux qui la professent ; répandu sur celte terre, il la rendra dévorante et la fera s'ouvrir sous vos pas.

Le cours des choses avait dû me faire pressentir l'événement ; mais j'avais peine encore à croire que le calcul des dangers n'arrêtât pas la masse de la Convention, et je n'ai pu éviter d'être frappée de cet acte décisif qui sonne l'heure de sa dissolution.

Une froide indignation couvre actuellement, pour ainsi dire, tous mes sentiments; indifférente autant que jamais sur ce qui me concerne, j'espère faiblement pour les autres, et j'attends les événements avec plus de curiosité que de désir : je ne vis plus pour sentir, inais pour connaître. Je ne tardai pas d'apprendre que le mouvement commandé pour faire rendre le décret d'arrestation, avait donné des inquiétudes sur les prisons-, c'était la cause de la garde sévère et bruyante de la

nuit : aussi les citoyens de la section de l'Unité n'avaient pas voulu se rendre au rappel qui les envoyait autour de la Convention ; tous restèrent chez eux pour veiller sur leurs propriétés et sur la prison située dans leur enceinte : je vis le motif de l'air inquiet et alarmé de Grandpré qui me confessa ses craintes le lendemain. Il s'était rendu à l'assemblée pour y faire lire ma lettre ; et durant huit heures consécutives, il avait, ainsi que plusieurs députés, inutilement réitéré ses instances auprès du bureau; il était évident que je n'obtiendrais pas cette lecture. Je remarquai sur le Moniteur que ma section, celle de Beaurepaire, s'était prononcée en ma faveur, même depuis ma détention; j'imaginai de lui écrire, et je le fis en ces termes :

« Citoyens,

« J'apprends par les papiers publics que vous aviez mis sous la sauvegarde de votre section Roland et son épouse; je l'ignorais lorsque j'ai été enlevée de chez moi; et le porteur des ordres de la commune m'a présenté au contraire la force armée dont il était accompagné, comme celle de la section qu'il avait requise; c'est ainsi qu'il l'a exprimé dans son procès-verbal. Du moment où j'ai été fermée à l'Abbaye, j'ai écrit à la Convention, et je me suis adressée au ministre de l'Intérieur

pour qu'il lui fît passer mes réclamations; je sais qu'il a obtempéré à ma demande, et que ma lettre a été remise; mais elle n'a point été lue. J'ai r honneur de vous en adresser une copie certifiée. Si la section croit digne d'elle de servir d'interprète à l'innocence opprimée, elle pourrait députer à la barre de la Convention pour y faire entendre mes justes plaintes et ma demande. Je soumets cette question à sa sagesse; je n'y joints aucune prière; la vérité n'a qu'un langage, c'est l'exposé des faits; les citoyens qui veulent justice n'aiment pas qu'on leur adresse des supplications, et l'innocence n'en sait point faire,

« P. S. Voici le quatrième jour de ma détention, et je n'ai pas été interrogée. J'observe que l'ordre d'arrestation ne portait aucun motif, mais qu'il exprimait que je serais interrogée le lendemain. »

Quelques jours se passèrent sans que j'entendisse parler de rien; je n'étais toujours point interrogée. J'avais pourtant reçu beaucoup de visites d'administrateurs à plats visages et sales cordons, se disant appartenir les uns à la police, les autres à je ne sais quoi; grands sans-culottes, à cheveux puants, zélés observateurs de l'ordre du jour, venant savoir si les prisonniers étaient satisfaits de leur traitement. Je m'étais exprimée vis-à-vis de tous avec l'énergie et la dignité convenables à l'in-

fiocence opprimée ; j'avais aperçu deux ou trois hommes de bon sens qui me comprenaient sans oser m'appuyer, et j'étais à dîner lorsqu'on vint m'en annoncer cinq à six autres d'une seule fournée. La moitié s'avance; celui qui portait la parole me parut, avant d'avoir ouvert la bouche, un de ces bavards à tête vide qui jugent de leur mérite par la volubilité de leur langue. » Bonjour, citoyenne. — Bonjour, Monsieur. — Etes-vous contente de cette maison? n'avez-vous pas de plaintes à faire sur votre traitement, ou de demandes à former sur quelque chose? — Je me plains d'être ici, je demande à en sortir. — Est-ce que votre santé est altérée ? vous vous ennuyez un peu? — Je me porte bien et je ne m'ennuie pas. L'ennui est la maladie de ceux qui ont l'âme vide et l'esprit sans ressources; mais j'ai un vif sentiment de l'injustice ; je réclame contre celle qui m'a fait arrêter sans motif et détenir sans être interrogée. — Ah! dans un temps de révolution, il y a tant à faire qu'on ne peut suffire à tout. — Une femme à qui le roi Philippe faisait à peu près cette réponse, lui répliqua : « Si tu n'as pas le temps de me faire justice, tu n'as donc pas le temps d'être roi ! » Prenez garde de forcer les citoyens opprimés à dire la même chose au peuple, ou plutôt aux autorités arbitraires qui l'égarent. — Adieu, citoyenne. — Adieu. » Et mon bavard de s'en aller, faute de savoir répondre à des raisons.

Ces gens m'ont eu l'air d'être venus pour voir la figure que j'avais en cage; mais ils feraient bien du chemin avant d'y trouver aussi sots qu'eux.

J'ai dit que je m'étais informée de la manière de vivre dans ces lieux, non que je mette un grand prix à ce qu'on appelle, les commodités de la vie ; je sais user d'elles sans scrupules quand il n'y a pas d'inconvénient à le faire, mais toujours avec modération, et je me passe de tout sans difficultés. C'est par un esprit d'ordre naturel que j'ai besoin de savoir ce qui constitue ma dépense, et de la régler suivant ma situation.

On m'apprit que Roland au ministère avait trouvé excessive la quotité de o livres allouées par tète de prisonnier pour la dépense de chaque jour, et qu'il l'avait réduite à % livres ; mais l'extrême augmentation des denrées, triplées de valeur depuis quelques mois, rend ce traitement assez médiocre; car la nation ne donnant que les quatre murs et de la paille, on prélève d'abord 20 sols pour indemnité au concierge de ses frais de chambres, c'est-àdire du lit et des meubles quelconques. 11 faut, sur les 20 sols qui restent, s'éclairer, payer son feu s'il est besoin d'en faire faire, et se nourrir; <*'est insuffisant; mais on est libre comme de raison d'ajouter tout ce qu'on veut à sa dépense. Je n'aime point a en faire une grande pour ma paonne, et j'ai Quelque plai-

sir à exercer mes forces dans les privations L envie m'a pris de faire une expérience et de voir jusqu'où la volonté humaine peut réduire les besoins ; mais il faut procéder par gradations, c'est la seule manière d'aller loin J'ai commencé, au bout de quatre jours, par retrancher les déjeuners, et substituer au café auf chocolat, du pain et de l'eau ; j'ai établi quon ne me servirait qu'un plat de viande commune avec quelque herbage à mon dîner le soir, un peu de légumes, point de dessert ■ J ai bu de la bière pour me déshabituer du vin Puis je l'ai quittée elle-même. Cependant' comme ce régime a un but moral, et que j'aurais autant d'aversion que de mépris pour une économie inutile, j'ai commencé par donner une somme pour les malheureux à la paille afin d avoir le plaisir en mangeant le matin mon pain sec, de songer que de pauvres diables me devront de joindre quelque chose avec le eurpour leur dîner. Si je reste ici six mois e veux en sortir grasse et fraîche, n'avant plus >esoin que de soupe et de pain, et ayant méîte quelques bénédictions incognito. J'ai fait ussi, mais dans un autre esprit, quelques présents aux gens de service de la prison. Quand n est ou paraît sévèrement économe dans sa epense, il faut être généreux à l'égard d'aur* pour se le faire pardonner, surtout dans ne situation où ceux qui vous entourent Dmptent leur gain sur cette déDense. Je ne

demande ni soins, ni marchandises; je ne fais rien venir; je n'emploie personne : il est clair que je serai la plus maussade prisonnière pour les domestiques qui établissent leurs petits profits sur les commissions et les fournitures dont on le* charge; il convient donc que j'achète l'indépendance où je me mets d'eux; c'est la rendre plus parfaite et me faire aimer en sus.

J'ai reçu quelques visites de l'excellent Champagneux et de l'estimable Bosc. Le premier, père d'une nombreuse famille, attaché à la liberté par principes, en avait professé la sainte doctrine dès le commencement de la révolution, dans un journal destiné à l'instruction de ses concitoyens; un esprit judicieux, des mœurs douces, un grand amour du travail le caractérisent. Roland, au ministère, l'appela pour le mettre à la tête de la première division du département de l'intérieur-, c'est l'un des meilleurs choix qu'il ait faits. Au reste, il n'a pas moins bien réussi dans celui de plusieurs autres chefs, tels que l'actif et franc Le Camus, l'habile Fépoul, etc. Jamais bureaux ne furent mieux montés; c'est «à leur parfaite organisation que Garât doit la faculté de supporter un fardeau qui passe ses forces; c'est à l'honnêteté, à la capacité de tels agents qu'il est redevable de la tranquillité dont on le laisse jouir : il l'a senti, et il disait avec raison qu'il abandonnerait la partie s'il était

obligé de faire des changements dans ses bu reaux. Il sera forcé de l'abandonner malgré cela, car tous les talents des seconds ne suppléent pa» au manque de caractère d'un ministre; la faiblesse est le pire de tous les défauts dans ceux qui gouvernent, particulièrement au milieu des factions. Garât et Barrère, simples particuliers, ne seraient jugés manquer ni d'esprit, ni d'honnêteté; mais l'un chargé du pouvoir exécutif et l'autre législateur perdraient tous les Etats du monde par leurs demi-mesures : leur manie prétendue conciliatoire leur fait toujours prendre la ligne oblique qui mène droit au précipice et à la confusion. La conciliation des hommes d'Etat doit être toute dans le mode, je veux dire dans la manière de traiter avec ceux qu'ils emploient; ils doivent se servir des passions mêmes et des défauts de ceux qu'ils dirigent ou avec qui ils traitent; mais rigoureux dans les principes, fermes et rapides dans l'action, jamais obstacles ni considérations ne doivent les faire plier au premier égard, ni dévier au second.

Si Roland pouvait joindre à l'étendue de ses vues, à la force de son âme, à sa prodigieuse activité, un peu plus d'art dans la manière, il gouvernerait aisément un empire; mais ses défauts ne nuisent qu'à lui-même, et ses qualités sont infiniment précieuses en administration.

Bosc, notre ancien ami, administrateur des

postes, d'un caractère vrai, d'un esprit éclairé, allant chez moi le premier jour de ma détention, s'empressa de conduire ma fille chez Madame Creuzé-la-Touche qui l'accueillit, la compta au nombre de ses enfants avec lesquels il fut établi qu'elle resterait sous ses yeux, Il faut connaître les personnes pour sentir tout ce que vaut ce trait. Il faut se représenter Bosc sensible et franc, accourant chez ses amis, se saisissant de leur enfanl, le confiant de son propre mouvement à la famille la plus respectable, comme un dépôt qu'il s'honore de leur faire, et qu'il sait devoir être reçu avec la reconnaissance qu'éprouvent les âmes délicates à qui on offre l'occasion de bien faire; il faut avoir connu les mœurs patriarcales, les vertus domestiques de Creuzé et de sa femme, la douceur et la bonté qui les distinguent, pour juger de leur accueil et en sentir le prix.

Qui donc est à plaindre dans tout ceci! Roland seul; Roland persécuté, proscrit; Roland à qui l'on refuse l'examen de ses comptes; Roland, obligé, pour se soustraire à l'aveugle fureur d'hommes abusés par ses ennemis, de se cacher comme un coupable; de trembler même pour la sûreté de ceux qui le reçoivent; de dévorer en silence la détention de son épouse, l'apposition des scellés sur tout ce qui lui appartient... et d'attendre dans l'incertitude le règne d'une justice quine l'indemnisera jamais de ce que la perversité lui aura fait souffrir I

Ma section, pénétrée des meilleurs principes, avait pris, le 3, un arrêté qui les respire, et qui établit les droits des citoyens à réclamer contre les détentions arbitraires, à s'opposer même à celles qui pourraient être tentées. Ma lettre y fut lue, écoutée avec intérêt; la discussion qui s'établit sur elle ayant été prolongée au lendemain, les Montagnards s'entendirent, l'éveil fut donné dans leur parti; il arriva force députations d'enragés d'autres sections pour entraver la marche des délibérations, et corrompre s'il était possible l'esprit de celle-ci, ou l'effrayer par des menaces et porter la majorité des sections à la désarmer. Sur ces entrefaites, pressée par Grandpré de ne négliger aucun moyen d'abréger ma captivité, j'écrivis encore à Garât, et je m'adressai aussi à Gohier : ce dernier, que j'ai peu vu, d'une faiblesse égale à celle de Garât, m'a paru d'une médiocrité plus grande encore à toul autre égard. Je ne pouvais guère écrire à de tels hommes qu'en leur donnant des leçons; elles étaient sévères... Grandpré les trouva mortifiantes, quoique justes; j'adoucis quelles expressions et me tins aux suivantes

La citoyenne Roland au ministre de la justice De la prison de l'Abbaye, le 8 juin 93

« Je suis opprimée; j'ai donc sujet de vous rappeler mes droits et mes devoirs.

a Un ordre arbitraire, sans motif d'arrestation, m'a plongée dans ces lieux préparés pour les coupables; je les habite depuis huit jours sans avoir été interrogée.

« Les décrets vous sont connus; l'un vous charge de visiter les prisons, d'en faire sortir ceux qui s'y trouvent détenus sans cause; dernièrement encore il en a été rendu un autre qui vous prescrit de vous faire représenter les mandats d'arrêt, d'examiner s'ils sont motivés, et de faire interroger les détenus.

« Je vous fais passer copie certifiée de celui en vertu duquel j'ai été enlevée de mon domicile et amenée ici.

« Je réclame l'exécution de la loi pour moi et pour vous-même. Innocente et courageuse, l'injustice m'atteint sans me flétrir, et je puis la subir avec fierté dans un temps où l'on proscrit la vertu. Quant à vous , placé entre la loi et le déshonneur, votre volonté ne peut être douteuse, et il faudrait vous plaindre si vous n'aviez pas le courage d'agir en conséquence. »

Au ministre de l'intérieur.

juin, etc.

« Je sais que vous avez fait l'envoi de mes réclamations au Corps législatif; ma lettre n'a pas été lue : vos devoirs sont-ils remplis pour ['avoir adressée à ma prière? J'ai été arrêtée

sans déduction de motif, je suis détenue depuis huit jours, je n'ai pas été interrogée; c'est à vous, homme public, lorsque vous n'avez pu préserver l'innocence de l'oppression, à vous efforcer de l'en délivrer.

« Vous êtes plus intéressé que moi peut-être au soin que je vous invite à prendre ; je ne suis pas la seule victime de la prévention ou de l'envie, et leurs poursuites actuelles contre tout ce qui présente la réunion du caractère au talent, à la vertu, rend honorable la persécution dont je suis l'objet; je la dois à mes liens avec l'homme vénérable que la postérité vengera. Mais vous, maintenant au gouvernail, vous n'échapperiez point au reproche de l'abandonner aux flots, si vous ne saviez le diriger d'une main ferme, et à la honte d'y être demeuré sans pouvoir le maintenir.

« Les factions passent, la justice seule demeure; et de tous les défauts de l'homme en place, la faiblesse est celui qu'on pardonne le moins, parce qu'elle est la source des plus grands désordres, surtout dans les temps d'orage.

« Je n'ai pas besoin de rien ajouter à ces réflexions , si elles vous parviennent à temps pour vous et pour moi-même, ni d'en presser l'application a ce qui me concerne, car rien ne peut suppléer la volonté et le courage. »

Assurément des ministres qui ont négligé

aiéprisé les décrets qui leur ordonnaient la recherche des auteurs du massacre de septembre, et des conspirateurs du 4 0 mars; des hommes qui par la mollesse et l'indignité de leur conduite dans ces circonstances ont enhardi le crime, favorisé ses attentats, et assuré cette nouvelle insurrection où l'aveuglement et l'audace, prescrivant des lois à la représentation nationale, appellent tous les malheurs de la guerre civile, de tels hommes ne se feront pas les dénonciateurs de l'oppression : je n'attends rien d'eux; et les vérités que je leur adresse sont bien plutôt destinées à marquer ce qu'ils doivent et à quoi ils manquent, qu'à me valoir une justice qu'ils sont incapables de me rendre, à moins qu'un peu de honte ne produise quelque miracle.

La fable nous représente tous les animaux tremblants ordinairement à l'aspect du lion, venant l'insulter chacun à son tour lorsqu'il est malade ; ainsi, la cohue des hommes médiocres, trompés ou jaloux, assaille avec fureur ceux que l'oppression retient captifs, ou dont elle diminue les facultés en altérant l'opinion sur leur compte. Le numéro 526 du Thermomètre du jour y du 9 juin, en fournit un exemple; on y trouve, sous le titre d' Interrogatoire de L.-P. d'Orléans, une série de questions, parmi lesquelles il faut distinguer l'inculpation suivante : « D'avoir assisté à des conciliabules secrets qui se tenaient la nuit chez la femme de Buzot,

dans le faubourg Saint-Germain, où s'est rendu Dumouriez, Roland et sa femme, Vergniaux Brissot Gmsonné, Gorsas, Louvet, Pétion, Guadet, etc. »

Quelle profonde scélératesse et quels excès d'impudence I tous les députés ici dénommés sont précisément ceux qui ont volé pour l'exil; des Bourbons ; jamais ces tiers défenseurs de: la liberté n'ont regardé d'Orléans comme un chef capable, mais il leur a toujours paru un mannequin dangereux; ils ont été les premiers à redouter ses vices, son argent, ses relations, sa popularité, sa faction, à dénoncer cette dernière et à poursuivre ceux qui leur en ont paru les agents. Louvet les a signalés dans sa Catiiinaire contre Robespierre : morceau précieux, comme tous ceux qui sont sortis de sa plume, et que l'histoire recueillera soigneusement, dans lequel il suit leur marche au corps électoral d'où Philippe sortit député. Buzot, dont la constante énergie s'est attiré la haine des fâcheux, saisit le premier instant qui lui parut favorable pour demander le bannissement de* Bourbons, mesure qu'il regarda comme indispensable du moment où la Convention voulut se charger du jugement de Louis.

Roland ni moi n'avons jamais vu d'Orléans, j'ai même évité de recevoir chez moi Sillery, qu'on me disait être un homme bon et aimable, parce que ses relations avec d'Orléans me le rendaient suspect. Je me souviens à ce sujet

de deux lettres fort piquantes, l'une de Madame de Sillerij à Louvel, après qu'il eut appuyé la motion de Buzot. « Voici, me dit Louve t en me la communiquant , une preuve que nous ne sommes pas dans l'erreur, et que le parti d'Orléans n'est point une chimère. Madame Sillery ne m'écrirait point en pareils termes, si ce n'était une chose convenue avec les intéressés; et s'ils craignent si fort le bannissement, il faut bien qu'ils y voient le renversement de quelques projets. »

Effectivement, la lettre de 3Iadame de Sillery, fort étudiée, avait pour but de dissuader Louvet de son opinion, de le persuader que les principes républicains dans lesquels les enfants d'Orléans avaient été élevés les en rendaient les partisans les plus zélés, et qu'il était impolitique et cruel de sacrifier des sujets certainement utiles à d'absurdes préjugés. L'autre lettre était la réponse de Louvet ; spirituelle et digne, elle exprimait avec force et politesse les motifs de son opinion; il y disait entre autres que les principes monarchiques, les préjugés nobiliaires et autres exposés par Madame Sillery ellemême dans ses ouvrages, étaient loin de le rassurer sur ceux de ses élèves , et il persistait avec la fierté d'un homme libre dans une opinion qui lui était inspirée par l'amour de son pays.

Quant aux prétendus conciliabules chez la femme de Buzot, rien au monde n'est si ridi-

cule. Buzot, que j'avais beaucoup vu lors de l'Assemblée constituante, avec lequel j'étais demeurée en correspondance d'amitié; Buzot, dont les principes purs, le courage, la sensibilité, les mœurs douces, m'inspiraient infiniment d'estime et d'attachement, venait fréquemment à l'hôtel de l'Intérieur; je ne suis allée qu'une seule fois chez sa femme depuis leur arrivée à Paris pour la Convention, et ils n'avaient aucune espèce de relation avec Dumouriez. Indignée de ces sottises, je pris la plume et j'écrivis à Dulaure, rédacteur du Thermomètre du jour, bon homme, que j'ai vu jusqu'au moment où la Montagne le séduisit.

La citoyenne Roland au député Dulaure, auteur du Thermomètre du jour.

De la prison de l'Abbaye, le 9 juin 1793.

« Si quelque chose pouvait étonner encore l'innocence, lorsqu'elle se trouve déjà sous le joug d3 l'oppression, je vous dirais, citoyen, que je viens de lire avec la plus grande surprise les absurdités consignées dans votre numéro de ce jour, sous le titre d' Interrogatoire de Philippe d'Orléans, que le hasard m'a fait tomber entre les mains. 11 serait fort étrange, si l'expérience n'avait prouvé que c'est seulement fort audacieux, que les personnes qui les premières ont craint, dénoncé, poursuivi une

faction d'Orléans, fussent présentées comme l'ayant formée elles-mêmes!

« Le te-mps éclairgra sans doute ce mysièrs d'iniquité; mais en attendant sa justice qui peu» être lente au milieu d'une si effroyable corrup tion, la vôtre me paraît obligée à publier en même temps que les questions d'un interroga toire propre à semer des soupçons, les réponses qui doivent y avoir été faites, et pouvoir servii aies apprécier.

« Cette justice est d'autant plus rigoureuse, que la calomnie et la persécution s'attache^ aux pas des personnes nommées dans ces questions; qu'elles sont pour la plupart dans les liens d'un décret arraché par l'audace et la prévention à fa faiblesse et à l'erreur. Je suis moimême détenue depuis huit jours, en vertu d'un mandat qui ne porte aucun motif d'arrestation ; je n'ai pas été interrogée; je n'ai pu faire entendre mes plaintes à la Convention; et lorsqu'on est parvenu à lui annoncer qu'elles avaient été soustraites, on l'a fait passer à l'ordre du jour, sous le prétexte que cela ne la regardait pas. Quoi donc! des autorités nouvelles agissent arbitrairement, les autorités constituées se taisent devant elles, et les injustices qu'elles commettent ne doivent pas être représentées à la Convention! Ce n'est point au Corps législatif qu'il faut adresser ses réclamations, lorsqu'il ne reste plus que lui à qui les fa*re! Et l'on s'intéresse aux détenus par ordre

du tribunal de Marseille ; et moi , détenue ici par un Comité révolutionnaire, je n'ai plus de droits! — Et la Commune fait répéter dans les journaux que les prisons de Paris ne renferment que des assassins, des voleurs et des contrerévolutionnaires! — Citoyen! je vous ai connu; je vous crois honnête : combien vous gémirez un jour! Je vous fais passer quelques minutes dont je vous prie de prendre lecture : je vous invite à donner place dans votre journal à la lettre que je n'ai pu faire lire à la Convention; vous me devez cette justice, toutes les circonstances le démontrent assez : et si vous pouviez ne le pas sentir, il me serait inutile d'insister.

« P. S. Ni Roland ni moi n'avons jamais vu Philippe d'Orléans : je dois ajouter que j'ai toujours entendu les députés nommés dans l'in terrogatoire (cité au Thermomètre de ce jour; professer pour ce personnage un mépris semblable à celui qu'il m'inspire; et qu'enfin, s» nous nous sommes entretenus à son sujet, ç';* été en raisonnant sur les craintes qu'il pouvait inspirer aux vrais amis de la liberté, et sur la nécessité de le faire bannir par cette raison. »

Puisque les circonstances m'ont amenée à citer Du m ou riez, je dirai ce que je sais de lui, ce que j'en pense; mais cela me reporte au premier ministère de Roland, et m'engagea tracer ici comment cet homme austère fut nommé dans

une place où les rois appellent rarement ses pareils. Je reprendrai donc les choses d'un peu loin, et je devrai au loisir de ma captivité de consigner des faits, ou de me rappeler des détails que peut-être je n'eusse jamais écrit sans elle.

Roland exerçait les fonctions d'inspecteur du commerce et des manufactures dans la généralité de Lyon, avec ces connaissances et ces vues administratives qui auraient dû distinguer le corps des inspecteurs, si le gouvernement eût su maintenir l'esprit de leur institution, mais dont Roland donnait presque seul l'exemple. Au-dessus de sa place à tous les égards, passionné pour le travail et sensible à la gloire, il assemblait dans le silence du cabinet les matériaux que son expérience et son activité lui avaient fait recueillir, et il continuait le Dictionnaire des Manufactures pour la nouvelle Encyclopédie. Quelques ouvrages de Brissot lui furent adressés de la part de l'auteur, comme un témoignage de l'estime que lui avaient inspirée les principes de justice et de liberté qu'il avait remarqués dans les écrits de Roland. Ce témoignage fut reçu avec la sensibilité naturelle aux auteurs, et celle d'un lJomme de bien qui se trouve loué par ses pareils; il donna lieu à une correspondance, d'abord fort rare, puis soutenue par celle d'un de nos amis qui fit à Paris la connaissance de Brissot, et nous entretint de son personnel d'une manière avanta-

geuse, comme offrant en pratique l'application de la théorie philosophique et morale renfermée dans ses écrits ; enfin elle s'alimenta parla Révolution de 89; car les événements, chaque jour multipliés, exerçaient vivement > esprit et l'âme des philosophes préparés pour /a liberté; ils donnaient lieu à des communications intéressantes entre ceux qu'avaient enflammés l'amour de leurs semblables et l'espoir de voir arriver pour tous le règne de la justice et de la félicité. Brissot ayant commencé à cette époque une feuille périodique que l'excellence du raisonnement fera souvent consulter, nous lui faisions passer tout ce dont les circonstances nous présentaient la publicité comme utile : bientôt la connaissance fut perfectionnée; nous devînmes confiants et intimes, sans nous être encore vus.

Au milieu des crises inévitables dans ces temps de révolution, où les principes, les préjugés, les passions élèvent des barrières insurmontables entre les personnes qui jusque-là avaient paru se convenir, Roland fut porté à la municipalité de Lyon. Son existence, sa famille et ses relations paraissaient devoir l'attacher à l'aristocratie; son caractère, sa réputation le rendaient intéressant pour le parti populaire auquel devaient le consacrer sa philosophie et son austérité. Dès qu'il se fut prononcé, il eut des ennemis d'autant plus ardents, que son imperturbable équité dénonça sans

ménagement tous les abus qui s'étaient multipliés dans l'administration des finances de la ville. Elle offrait l'abrégé des dilapidations de celles de l'Etal, et Lyon se trouvait endetté de quarante millions. Il fallait sollicite! des secours; car les fabriques avaient souffert dans la première année de la révolution ; vingt mille ouvriers avaient été sans pain durant l'hiver: il fut résolu de députer extraordinairement auprès de l'Assemblée constituante, pour lui faire part de cette situation, et Roland se trouva député. Nous arrivâmes à Paris le 20 de février 91. Je n'avais pas revu mon pays depuis cinq ans; j'avais suivi la marche de la révolution, /es travaux de l'Assemblée, étudié le caractère et les talents de ses membres les plus considérables, avec un intérêt difficile à imaginer et qu'on ne peut guère apprécier qu'avec la connaissance de ma trempe et de mon activité. Je courus aux séances ; je vis le puissant Mirabeau, l'étonnant Gazalès, l'audacieux Maury, les astucieux Lameth, le froid Barnave ; je remarquai avec dépit, du côté des noirs, ce genre de supériorité que donne dans les assemblées l'habitude de la représentation, la pureté du langage, les manières distinguées : mais la force de la raison, le courage de la probité, les, lumières de la philosophie, le savoir du cabinet et la facilité du barreau, devaient assurer le triomphe aux patriotes du côté gauche, s'ils étaient tous purs et pouvaient rester unis.

Brissol nous vint visiter ; nous nous lrou~ vâmes lies comme d'anciens amis, après nous être regardés avec cette espèce de curiosité que l'on met à considérer le masque de ceux du moral desquels on est parfaitement assuré. Je ne connais rien de si plaisant que la première entrevue de personnes qui se sont liées par correspondance sans connaître réciproquement leurs masques: on se regarde avec curiosité pourvoir si les traits du visage répondent à la physionomie de l'âme, et si l'extérieur de la personne confirme l'opinion qu'on s'est formée d'elle. Les manières simples de Brissot, sa franchise, sa négligence naturelle, me parurent en parfaite harmonie avec l'austérité de ses principes ; mais je lui trouvai? une sorte de légèreté d'esprit et de caractère qui ne seyait pas également bien à la gravité de la philosophie; elle m'a toujours fait peine, et ses ennemis en ont bien tiré parti. A mesure que je l'ai connu davantage, je l'ai plus estimé; il est impossible d'unir un plus entier désintéressement à un plus grand zèle pour la chose publique, et de s'adonner au bien avec plus d'oubli de soi-même ; mais ses écrits sont plus propres que sa personne à l'opérer, parce qu'ils ont toute l'autorité que donnent à des ouvrages la raison, la justice et les lumières, tandis que sa personne n'en peut prendre aucune, faute de dignité. C'est le meilleur des humains : bon époux, tendre père, fidèle ami, vertueux ci-

toyen, sa société est aussi douce que son caractère est facile, confiant jusqu'à l'imprudence, gai, naïf ingénu comme on l'est à quinze ans; il était fait pour vivre avec des sages et pour être la dupe des méchants. Savant publieiste, livré dès sa jeunesse à l'étude des rapports sociaux et des moyens de bonheur pour l'espèce humaine, il juge bien l'homme et ne connaît pas du tout les hommes. Il sait qu'il existe des vices, mais il ne peut croire vicieux celui qui lui parle avec un bon visage; et quand il a reconnu des gens pour tels il les traite comme des fous qu'on plaint, sans se défier d'eux. II ne peut pas haïr ; on dirait que son âme, toute sensible qu'elle soit, n'a point assez de consistance pour un sentiment aussi vigoureux. Avec beaucoup de connaissances, il a le travail extrêmement facile, et il compose un traité comme un autre copie une chanson ; aussi l'œil exercé discerne-t-il dans ses ouvrages, avec un fond excellent, la touche hâtive d'un esprit rapide et souvent léger. Son activité, sa bonhomie, ne se refusant à rien de ce qu'il croit être utile, lui ont donné l'air de se mêler de tout, et l'ont fait accuser d'intrigue par ceux qui avaient besoin de l'accuser de quelque chose. Le plaisant intrigant que l'homme qui ne songe jamais à lui ni aux siens, qui a autant d'inca- 5>acité que de répugnance pour s'occuper de ses intérêts, et qui n'a pas plus de honte de la pauvreté que de crainte de la mort, regardant l'une

et l'autre comme le salaire accoutumé des vertus publiques ! Je l'ai vu consacrant tout son temps à la révolution , sans autre but que de faire triompher la vérité et concourir au bien général, rédigeant assidûment son journal, dont il aurait pu faire aisément un objet de spéculation, se contenter de la modeste rétribution que lui donnait son associé, qui prenait pour lui tous les profits et qui a su faire sa petite fortune dans cette association dont Brissot est sorti aussi pauvre qu'il y était entré.

Sa femme, modeste comme lui, jugeait plus sévèrement les choses : avec un très bon sens et quelque force d'âme, s'affligeait du dévouement de son mari, non qu'elle manquât de générosité pour y applaudir ou y contribuer, s'il devait être utile, mais persuadée que la France n'est pas digne de la liberté et que ceux qui voulaient la fonder, se sacrifieraient en pure perte. Elle avait depuis leur mariage toujours tourné les yeux vers les Etats-Unis d'Amérique, comme le lieu dont le séjour convenait à leurs goûts, à leurs mœurs, et dans lequel il était aisé de s'établir avec de très faibles moyens de fortune. Brissot avait fait un voyage en conséquence, et ils étaient sur le point d'y passer lorsque ia révolution l'enchaîna. Né à Chartres, et camarade de Pétion qui est de la même ville. Brissot se lia encore plus étroitement avec lui dans l'Assemblée constituante, où ses lumières et son travail aidèrent plusieurs fois son ami.

Il nous le fit connaiire, ainsi que plusieurs députés que d'anciennes relations ou la seule conformité des principes et le zèle de la chose publique réunissaient fréquemment pour conférer sur elle. Il fut même arrangé que l'on viendrait chez moi quatre fois la semaine dans la soirée, parce que j'étais sédentaire, bien logée, et que mon appartement se trouvait placé de manière à n'être fort éloigné d'aucun de ceux qui composaient ces petits comités.

Cette disposition me convenait parfaitement; elle me tenait au courant des choses auxquelles je prenais un vif intérêt ; elle favorisait mon goût pour suivre les raisonnements politiques et étudier les hommes. Je savais quel rôle convenait à mon sexe, et je ne le quittai jamais. Les conférences se tenaient en ma présence sans que j'y prisse aucune part; placée hors du cercle et près d'une table, je travaillais des mains, ou faisais des lettres, tandis que l'on délibérait : mais eussé-je expédié dix missives, ce qui avait lieu quelquefois, je ne perdais pas un mot de ce qui se débitait, et il m'arrivait de me mordre les lèvres pour ne pas dire le mien.

Ce qui me frappa davantage et me fit une peine singulière, c'est cette espèce de parlage et de légèreté au moyen desquels des hommes de bon sens passent trois ou quatre heures ensemble sans rien résumer. Prenez les choses en détail, vous avez entendu soutenir d'sxcel-

lents principes, donner de bonnes idées, ouvrir quelques vues, mais en masse il n'y a point de marche tracée, de résultat fixe, et de point déterminé vers lequel il soit convenu que chacun parviendra de telle manière.

J'aurais quelquefois souffleté d'impatience ces sages que j'apprenais chaque jour à estimer pour l'honnêteté de leur âme, la pureté de leurs intentions : excellents raisonneurs, bons philosophes, savants politiques en discussion, mais n'entendant rien à mener les hommes, et par conséquent à influer dans une assemblée, ils faisaient ordinairement en pure perte de la science et de l'esprit.

Cependant j'ai vu projeter ainsi quelques bons décrets qui ont passé ; bientôt la coalition de la minorité de la noblesse acheva d'affaiblir le côté gauche et opéra les maux de la révision ; il n'y avait plus qu'un petit nombre d'hommes inébranlables qui osaient combattre pour les principes ; et, sur la fin, il se réduisit presque à Buzot, Pétion et Robespierre. Celui-ci me paraissait alors un honnête homme; je lui pardonnais, en faveur des principes, son mauvais langage et son ennuyeux débit, j'avais cependant remarqué qu'il était toujours concentré dans ces comités où régnait la confiance ; il écoutait tous les avis, donnait rarement le sien ou ne prenait pas la peine de le motiver; et j'ai ouï dire que le lendemain, le premier à la tribune, il faisait valoir les raisons qu'il avait en-

tendu exposer la veille par ses amis. Sa timidité, sa frayeur dans les dangers ne me frappèrent pas moins, lors de la fuite du roi et de l'affaire du Champ de Mars; mais j'en avais pitié. La nature l'a fait si peureux qu'il me semblait avoir doublement du courage à soutenir la bonne cause. Je ne calculais pas que la faveur populaire à laquelle il visait déjà, lui offrait le point d'appui qui soutenait sa faiblesse et son ambition dans le parti qu'il prenait contre la cour. Cette conduite lui fut quelquefois reprochée avec douceur; il se tirait d'affaire par des gambades, et on lui passait sa ruse comme celle d'un amour-propre dévorant dont il était vraiment tourmenté. Cependant cela nuisait un peu à la confiance; car s'il s'agissait de proposer quelque chose et de convenir des faits, ou de se distribuer les rôles en conséquence, on n'était jamais sur que Robespierre ne viendrait pas, comme par boutade, se jeter à la traverse ou prévenir inconsidérément les tentatives par l'envie de s'en attribuer l'honneur et faire ainsi tout manquer. Persuadée alors que Robespierre aimait passionnément la liberté, j'étais disposée à attribuer ses torts à l'excès d'un zèle emporté ; cette sorte de réserve, qui semble annoncer or la crainte de se laisser pénétrer parce qu'on n'est pas bon à connaître, ou la défiance d'un homme qui ne trouve pas en soimême de quoi ajouter foi à la vertu d'autrui, et qui caractérise Robespierre, me faisait de la

peine, mais je la prenais pour de la timidité. C'est ainsi qu'avec un heureux préjugé en faveur de quelqu'un, on transforme les plus fâcheux indices en signes des meilleures qualités. Jamais le sourire de la confiance ne s'est reposé sur les lèvres de Robespierre, tandis qu'elles sont presque toujours contractées par le rire amer de l'envie qui veut paraître dédaigner.

Son talent, comme orateur, était au-dessous du médiocre : sa voix triviale, ses mauvaises expressions, sa manière vicieuse de prononcer, rendaient son débit fort ennuyeux. Mais il défendait les principes avec chaleur et opiniâtreté; il y avait du courage à continuer de le faire au temps où le nombre des défenseurs du peuple s'était prodigieusement réduit. La cour les haïssait et les faisait calomnier, les patriotes devaient donc les soutenir et les encourager. J'estimais Robespierre sous ce rapport, je le lui témoignais, et lors même qu'il était peu assidu au petit comité, il venait de temps en temps me demander à dîner.

J'avais été frappée de la terreur dont il parut pénétré le jour de la fuite du roi à Yarennes; je le trouvai l'après-midi chez Pétion, où il disait avec inquiétude que la famille- royale n'avait pas pris ce parti sans avoir dans Paris une coalition qui ordonnerait la Saint-Barthélémy des patriotes, et qu'il s'attendait à ne pas vivre dans les vingt-quatre heures. Pétion et Brissot

disaient au contraire que celte fuite du roi était sa perte, et qu'il fallait en profiter; que les dis positions du peuple étaient excellentes; qu'il serait mieux éclairé sur la perfidie de la cour par cette démarche, que n'auraient pu faire les plus sages écrits; qu'il était évident pour chacun, par ce seul fait, que le roi ne voulait pas de la constitution qu'il avait jurée ; que c'était le moment de s'en assurer une plus homogène, et qu'il fallait préparer les esprits à la république. Robespierre, ricanant à son ordinaire et se mangeant les ongles, demandait ce que c'était qu'une république ! Le projet du journal intitulé le Républicain (et dont il n'y a eu que deux numéros) fut alors imaginé. Dumont le Genevois, homme d'esprit, y travaillait ; du Châtelet, militaire, y prêtait son nom, et Condorcet, Bnssot, etc., se préparaient à y concourir. L'arrestation de Louis XVI fit grand plaisir à Robespierre; il voyait par là tous les malheurs prévenus, et cessait de craindre pour lui. Les autres s'en affligèrent, ils trouvaient que c'était la rentrée de la peste dans le gouvernement; que les intrigues allaient recommencer, et que l'effervescence du peuple, apaisée par le pl?isir de voir retenir le coupable, ne servirait plus à seconder les efforts des amis de la liberté. Ils jugeaient bien, et d'autant plus sûrement que la réconciliation de Lafayette avec les Lameth leur démontrait une coalition nouvelle qui ne pouvait avoir pour base l'htérêt public. Il n'é-

tait possible de la contre-balancer que par ta force de l'opinion manifestée d'une manière imposante; les patriotes n'ont jamais eu pour cela que leur plume et leur voix ; mais lorsque quelque mouvement populaire venait les aider, ils l'accueillaient avec plaisir, sans regarder ni s'inquiéter assez comment il était produit. Il y avait derrière la toile un intéressé que les aristocrates accusaient trop vivement pour que les patriotes ne fussent pas tentés de lui pardonner, tant qu'ils n'apercevraient que des choses qu'on pouvait tourner au profit commun; d'ailleurs ils ne pouvaient se persuader que sa personne fùL redoutable.

Il est fort difficile de ne point se passionner en révolution; il est même sans exemple d'en faire aucune sans cela; on a de grands obstacles à vaincre : on ne peut y parvenir qu'avec une activité, un dévouement qui tiennent de l'exaltation ou qui la produisent. Dès lors on saisit avidement ce qui peut servir, et l'on perd la faculté de prévoir ce qui pourra nuire. De là cette confiance, cet empressement à profiter d'un mouvement subit, sans remonter à son origine pour bien savoir comment on doit le diriger; de là cette indélicatesse, si je peux ainsi parler, dans la concurrence d'agents qu'on n'estime pas, mais qu'on laisse faire parce qu'ils semblent aller au même but. D'Orléans n'était sûrement pas à craindre isolément; mais son nom, ses alliances, sa richesse et son conseil

lui prêtaient de grands moyens; il avait certainement une part secrète à toutes les agitations populaires ; les hommes purs le soupçonnaient, mais cela leur paraissait un ferment nécessaire pour soulever une masse inerte ; il leur suffisait de n'y pas avoir part, et ils se flattaient de rendre tout utile au public ; d'ailleurs ils croyaient plus au désir qu'avait d'Orléans de se venger d'une cour qui l'avait dédaigné et qu'il était bien aise d'humilier, qu'à tout autre dessein d'élévation pour lui-même.

Les Jacobins proposèrent une pétition à l'Assemblée pour demander le jugement du traître qui avait fui, ou l'inviter à recueillir le vœu du peuple sur le traitement qu'il pouvait mériter, et; déclarer en attendant qu'il avait perdu la confiance de celui de Paris. Laclos, cet homme plein d'esprit, que la nature avait fait pour de grandes combinaisons et dont les vices ont consacré toutes les facultés à l'intrigue, Laclos, dévoué à d'Orléans et puissant dans son conseil, fit cette proposition aux Jacobins qui l'accueillirent, el près de qui elle fut appuyée par un détachement de quelques centaines de motionnaires et de coureuses, tombés du Palais-Royal dans le lieu de leur séance, à dix heures du soir. Je les y vis arriver. La Société délibéra avec cette foule qui donna aussi son suffrage; elle arrêta les bases de la pétition, et nomma pour la rédiger des commissaires au nombre desquels étaient Laclos et Brissot; ils travaillèrent dans la nuit

même, car il avait été arrêté qu'une députation de la Société porterait dès le lendemain cette pétition au Champ de Mars, pour y être communiquée à ceux qui désireraient en prendre connaissance et voudraient y apposer leur signature. Laclos prétexta un mal de de tête, résultat du défaut de sommeil, qui ne lui permettait pas de tenir la plume; il pria Brissot de la prendre ; en raisonnant avec lui de la rédaction. il proposait comme dernier article je ne sais plus quelle clause qui rappelait la royauté et ménageait une porte à d'Orléans; Brissot étonné la repoussa vivement, et l'autre fort habile l'abandonna avec l'air de n'en avoir pas pesé toute la conséquence; il sentait bien qu'il pourrait toujours l'y faire glisser, et véritablement elle s'est trouvée dans l'imprimé qu'on a répandu comme projet arrêté par les Jacobins. Mais lorsque la Société, assemblée le lendemain matin pour examiner la rédaction et faire l'envoi de la pétition, apprit que l'Assemblée nationale avait fixé le sort du roi, elle expédia ses commissaires au Champ de Mars, pour annoncer au peuple que le décret étant porté sur l'affaire du roi, il n'y avait plus lieu à la pétition proposée.

J'étais au Champ de la Fédération, où la curiosité m'avait conduite; il n'y avait pas plus de deux ou trois cents personnes éparses aux environs de l'autel de la Patrie, sur lequel des députés des Cordeliers, des sociétés fraternelles, portant des piques avec des écriteaux déclamatoi

res, haranguaient les assistants et alimentaient l'indignation contre Louis XVI. On annonça que, les Jacobins retirant leur pétition, il fallait que les citoyens zélés en fissent une autre et se réunissent le lendemain à cet effet. Ce fut alors que les partisans de la cour, sentant la nécessité d'en imposer par la terreur, combinèrent les moyens de frapper un grand coup; les menées furent préparées en conséquence, la proclamation inopinée et la brusque exécution de la loi martiale opérèrent ce qu'on a justement appelé le massacre du Champ de Mars. Le peuple effrayé n'osa plus remuer ; partie de la garde nationale séduite ou trompée, secondant Lafayette par dévouement à la cour, ou par une aveugle conSanee dans son prétendu patriotisme, servait elle-même de rempart contre ses concitoyens; le drapeau de la mort fut appendu à l'Hôtel commun, et toute la révision se fit sous son influence. L'érection des Feuillants avait été arrangée presque en même temps pour affaiblir les Jacobins, et certes toute la marche de la coalition à cette époque prouva combien la cour et ses partisans étaient supérieurs à leurs adversaires en combinaisons d'intrigues.

Je ne connais pas d'effroi comparable à celui de Robespierre dans ces circonstances, on parlait effectivement de lui faire son procès, probablement pour l'intimider; on disait qu'il s'ourdissait une trame aux Feuillants contre lui et les commissaires à la rédaction de la pétition des

Jacobins. Nous nous inquiétâmes véritablement sur son compte, Roland et moi ; nous nous fîmes conduire i nez lui au fond du Marais, à onze heures du soir, pour lui offrir un asile; mais il avait déjà quitté son domicile; nous nous rendîmes chez Buzot pour lui dire que; sans abandonner les Jacobins, il ferait peut-être bien d'entrer aux Feuillants pour juger de ce qui s'y passait, et s'y trouver prêt à défendre ceux qu'on voulait persécuter. Buzot hésite quelque temps. « Je ferais tout, dit-il, pour sauver ce malheureux jeune homme (en parlant de Robespierre), quoique je sois loin de partager l'opinion de certaines personnes sur son compte; il songe trop à lui pour tant aimer la liberté; mais il la sert^ et cela me suffit. Néanmoins le public doit passer avant lui; je serais inconséquent à mes principes et j'en donnerais une fausse idée, si je me rendais aux Feuillants; j'ai de la répugnance à un rôle qui me donnerait deux visages. Grégoire y est allé, il nous instruira de ce qui s'y passe; et enfin on ne peut rien contre Robespierre sans faire agir l'Assemblée; là, je serai toujours pour le défendre. Quant à moi, qui n'allais guère aux Jacobins, parce que l'espèce m'afllige et me paraît plus hideuse dans ces bruyantes assemblées, je vais m'y rendre assidûment tant que durera la persécution qui s'élève contre une Société que je crois utile à la liberté. »

Buzot se peignait dans ces paroles, et il agit

comme il parle, avec rectitude et vérité; c'est le caractère de la probité même, revêtue des formes douces de la sensibilité. Je ''avais distingué, dans ce petit comité, par le grand sens de ses avis et cette manière bien prononcée qui appartient à l'homme juste. Il ne logeait pas fort loin de nous; il avait une femme qui ne paraissait point à son niveau, mais qui était honnête, et nous nous vîmes fréquemment. Lorsque les succès de la mission de Roland, relative aux dettes de la commune de Lyon, nous permirent de retourner en Beaujolais, après sept mois de séjour A Paris, nous restâmes en correspondance avec Buzot et Robespierre; elle fut plus suivie avec le premier; il régnait entre nous plus d'analogie, une plus grande base à l'amitié, et un fond autrement riche pour l'entretenir. Elle est devenue intime, inaltérable; je dirai ailleurs comment cette liaison s'est resserrée.

La mission de Roland le retint sept mois a Paris; nous quittâmes cette cité à la mi-septembre, après que Roland eut obtenu pour Lyon tout ce que cette ville pouvait désirer, et nou passâmes l'automne à la campagne, occupés de nos vendanges.

L'un des derniers actes de l'Assemblée constituante fut la suppression des inspecteurs. Nous examinâmes si nous prendrions le parti de rester à la campagne, ou s'il ne serait pas mieux d'aller passer l'hiver à Paris, pour y faire

valoir les droits de Roland à une retraite après quarante années d'emploi, et y suivre en même temps son travail encyclopédique, toujours plus facile à rédiger au foyer des lumières, parmi les savants et les artistes, qu'au fond du désert. Nous revînmes à Paris dans le courant de décembre. Les constituants étaient retournés chez eux; Pétion avait passé à la mairie, et les sollicitudes de cette place l'occupaient tout entier; il n'y avait plus de point de ralliement, et nous vîmes beaucoup moins Brissot lui-même. Toute notre attention se concentrait dans l'intérieur; l'activité de Roland lui faisait projeter un Journal des arts utiles, et nous cherchions dans les douceurs de l'étude une distraction aux affaires publiques, dont l'état nous paraissait affligeant. Cependant plusieurs députés de l'Assemblée législative se rassemblaient quelquefois chez l'un d'eux, place Vendôme, et Roland dont on estimait le patriotisme et les lumières fut invité à s'y rendre; l'éloignement l'en dégoûtait; il y alla très peu. L'un de nos amis, qui s'y trouvait fréquemment, nous apprit vers la mi-mars que la cour intimidée cherchait, dans son embarras, à faire quelque chose qui lui rendît de la popularité; qu'elle ne s'éloignerait pas de prendre des ministres jacobins, et que les patriotes s'occupaient à faire tomber son choix sur des hommes graves et capables; ce qui importait d'autant plus, que cela même pourrait être un piège de la part de la cour quinese-

rait pas fâchée qu'on lui poussât de mauvaises têtes dont elle eût droit de se plaindre ou de se moquer. Il ajouta que quelques personnes avaient songé à Roland dont l'existence dans le monde savant, les connaissances administratives et le caractère connu de justice et de fermeté offraient de la consistance. Roland allait alors assez souvent à la Société des Jacobins, et se trouvait employé dans leur comité de correspondance. Cette idée me parut creuse et ne fit guère d'impression sur mon esprit.

Le 21 du même mois, Brissotvint me trouver un soir, me répéta les mêmes choses d'une manière plus positive, demandant s-i Roland consentirait à se charger de ce fardeau; je lui répliquai que m'en étant entretenue avec lui, par conversation, lors de la première ouverture qui en avait été faite, il m'avait paru qu'en appréciant les difficultés, même les dangers, son zèle et son activité ne répugnaient point à cet aliment; que cependant il fallait y regnrder de plus près. Le courage de Roland ne s'effraya pas; le sentiment de ses forces lui inspirait la confiance d'être utile à la liberté, à son pays, et cette réponse fut rendue à Brissot le lendemain.

Le vendredi 23, à onze heures du soir, je le vis entrer chez moi avecDumouriez. qui sortant du conseil venait apprendre à Roland sa nomination au ministère de l'Intérieur et le saluer son collègue: Ils restèrent un iuart d'heure-

on donna le rendez-vous pour prêter serment le lendemain. «Voilà un homme, dis-je à mon mari après leur départ, en parlant de Dumouriez crue je venais de voir pour la première fois, ml a 1 esprit délié, le regard faux, et dont peut-être il faudra plus se défier que de personne au monde; il a exprimé une grande satisfaction du choix patriotique dont il était chargé de faire annonce, mais je ne serais pas étonnée qu'il te fit renvoyer un jour. » Effectivement, ce seul aperçu de Dumouriez me faisait trouver une si grande dissonance avec Roland, qu'il ne me semblait pas qu'ils pussent Ion-temps aller ensemble. Je voyais d'un côté la droiture et la franchise en personne, la sévère équité sans aucuns des moyens des courtisans, ni des ménagements de 1 homme du monde; de l'autre je crovais reconnaître un roué très spirituel, un hardi chevalier qui devait se moquer de tout, hormis de ses intérêts et de sa gloire. Il n'était pas difîcile de conclure que de tels éléments devaient se repousser.

Roland ministre eut bientôt, avec son incrova- ,'le activité, sa facilité pour le travail et son i?rand esprit d'ordre, classé dans sa tête toutes es parties de son département. Mais les prinipes et les habitudes des chefs de bureau endaient le travail infiniment pénible; il fallait tre sur ses gardes et dans une extrême conntion pour qu'il n'échappât rien de contradic- :"re ; n fallait lutter perpétuellement avec ses

agents. Il sentait bien la nécessité de les changer, mais il était trop sage pour le faire avant de s'être familiarisé avec les choses, et assuré des personnes qu'il pourrait substituer. Quant au conseil, ses séances ressemblaient davantage à des causeries de compagnies, qu'à des délibérations d'hommes d'Etat. Chaque ministre y portait les ordonnances et proclamations à la signature, et celui de la justice présentait le* décrets à la sanction. Le roi lisait la gazette, faisait à chacun des questions sur ce qui lui était personnel, témoignait ainsi avec assez d'adresse ce genre d'intérêt dont les grands savaient se faire un mérite; raisonnait en bon homme sur les affaires en général, et protestait à tous propos avec l'accent de la franchise de son désir de faire marcher la Constitution. J'ai vu Roland et Clavière presque enchantés, durant trois semaines, des dispositions du roi, le croire sur sa parole et se réjouir en braves gens, delà tournure que devaient prendre ]es choses. « Bon dieu! leur disais-je, lorsque je vous vois partir pour le conseil dans cette disposition confiante, il me semble toujours que vous êtes prêts à faire une sottise. » Je n'ai jamais pu croire à la vocation constitutionnelle d'un roi né sous le despotisme, élevé pour lui et habitué à l'exercer; il aurait fallu que Louis XVI fût un homme fort au-dessus du vulgaire par son esprit pour vouloir sincèrement la constitution qui restreignait son pouvoir; et s'il avait été

cet homme, il n'aurait pas laissé survenir les événements qui ont amené la constitution.

La première fois que Roland parut à la cour, la simplicité de son costume, son chapeau rond et les rubans qui nouaient ses soutien*, Tirent l'étonnement et le scandale de tous les valets. de ces êtres qui, n'ayant d'existence que par l'étiquette, croyaient le salut de l'empire attaché à sa conservation. Le maître des cérémonies s'approchant de Dumouriez d'un air inquiet, le sourcil froncé, la voix basse et contrainte, montrant Roland du coin de l'œil : « Eh ! Monsieur, point de boucles à ses souliers! — Ah! Monsieur, tout est perdu, » répliqua Dumouriez avec un sang-froid à faire éclater de rire.

Il y avait conseil quatre fois la semaine; les ministres convinrentdemanger ensemble chez l'un d'eux lejour de ses séances -Je les recevais tous les vendredis. Degrave était alors à la guerre; c'était un petit homme à tous égards : la nature l'avait fait doux et timide; ses préjugés lui commandaient la fierté, son cœur lui inspirait d'être aimable; et dans l'embarras de tout concilier, il n'était véritablement rien. Il me semble le voir marcher en courtisan sur les talons, la tête haute sur son faible corps, montrant le blanc de ses yeux bleus qu'il ne pouvait tenir ouverts après le repas qu'à l'aide de deux ou irois lasses de café, parlant peu, comme par réserve, mais parce qu'il manquait tf'i/lées; dé-

finitivement perdant si bien la tête au milieu des affaires de son département, qu'il demanda à se retirer. Lacoste, vrai commis de bureau de l'ancien régime, dont il avait l'encolure insignifiante et gauche, l'air froid et le ton dogmatique, ne manquait point de ces moyens que donne la triture des affaires ; mais son extérieur concentré cachait une violence de caractère dont les emportements dans la contradiction allaient jusqu'au ridicule: il n'avait d'ailleurs ni l'étendue de vue, ni l'activité nécessaires à un administrateur. Duranthon, qu'on avait fait venir de Bordeaux pour la Justice, était honnête, dit-on, mais très paresseux; avait l'air vain, et ne m'a jamais paru qu'une vieille femme par son caractère peureux et son important radotage. Clavière, précédé auministère par une réputation d'habileté dans la finance, a, je crois, dans ce genre, des connaissances dont je ne suis pas juge. Je crains seulement qu'elles ne soient un peu gâtées par les habitudes de l'agiotage; non que je soupçonne sa droiture, mais on sait quel est l'effet sur l'esprit des soins journaliers de la fortune et l'empreinte qu'ils laissent après eux. Clavière, actif et travailleur, est irascible par tempérament, opiniâtre, comme le sont ordinairement le? hommes qui vivent beaucoup dans la solitude du cabinet; pointilleux et difficile dans la discussion; il devait se heurter avec Roland, sec et tranchant dans la discute, et non moins attaché à

ses opinions : ces deux hommes sont faits pour s'estimer, sans s'aimer jamais, et ils n'ont pas manqué leur destination. Dumouriez avait plus qu'eux tous ce qu'on appelle de l'esprit, et moins qu'aucun de moralité. Diligent et brave, bon général, habile courtisan, écrivant bien, s'énonçant avec facilité, capable de grandes entreprises, il ne lui a manqué que plus de carac tère pour son esprit, ou une tête plus froide pour suivre les plans qu'il avait conçus. Plaisant avec ses amis, et prêt à les tromper tous; galant auprès des femmes, mais nullement propre à réussir auprès de celles qu'un commerce tendre pourrait séduire, il était fait pour les intrigues ministérielles d'une cour corrompue. Ses qualités brillantes et l'intérêt de sa gloire ont persuadé qu'il pouvait être utilement employé dans les armées de la république ; et peutêtre eût -il marché droit, si la Convention eut été sage ; car il est trop habile pour ne pas agir comme un homme de bien, lorsque sa réputation et son intérêt l'y engagent.

Degrave était remplacé par Servan, honnête homme dans toute l'étendue du terme, d'une trempe ardente, de mœurs pures, avec toute 'austérité d'un philosophe, et la bonté d'une }me sensible; patriote éclairé, militaire courageux, ministre vigilant*, il ne lui aurait fallu que plus de froideur dans l'esprit et de force dans le carac tue.

Les troubles religieux, les dispositions des

ennemis ayant nécessité des décrets décisifs, le refus de leur sanction acheva de dévoiler louis XVI, dont la bonne foi était déjà devenue bien suspecte à ceux de ses ministres qui avaient été portés à la supposer réelle. D'abord te refus ne fut pas formel : le roi voulait réfléchir; il remettait la sanction au conseil suivant, et trouvait toujours des raisons pour la remettre encore. Ces lenteurs donnèrent lieu aux ministres de se prononcer avec vigueur. Roland et Servan particulièrement insistèrent sans relâche, et dirent les vérités les plus frappantes avec une grande énergie.

Leur situation devenait critique ; la chose publique était en péril ; il fallait que des ministres vraiment patriotes obtinssent ce qui devait la sauver, ou se retirassent pour ne pas concourir à sa ruine. Roland proposa à tous ses collègues une lettre au roi dans cet esprit. Clavière chicana sur les expressions. Duranthon, qui aimait sa place, ne se souciait pas je risquer de la perdre, s'il y avait encore moyen je la conserver sans être un traître avéré. Lacoste ne goûtais pas les grandes mesures, et la volonté du roi lui paraissait au fond la meilleure de toutes les règles. Dumouriez laissait discuter, et songeait à son jeu; il avait à se venger de ce qu'il regardait comme une tracasseserie; voici le fait.

Certaine rumeur qui n'est point encore l'opinion publique, mais qui la précède et

l'annonce, s'élevait contre Bonnecarrère que Dumouriez avait fait directeur général du département des affaires étrangères. Il avait la réputation, les talents, le caractère et les mœurs d'un intrigant; du moins c'est ainsi que j'ai entendu parler de lui des hommes probes qui citaient quelques détails de sa vie, et gé missaient du choix que Dumouriez avait fait de sa personne.

Le bruit se répandit de je ne sais quelle place accordée ou quelque affaire arrangée par Bonnecarrère, au prix de cent mille livres dont partie devait être remise à Madame de Beauvert. C'était la maîtresse de Dumouriez, vivant chez lui où elle faisait les honneurs de sa table, au grand scandale des hommes sensés, des amis des mœurs et de la liberté. Car cette licence de la part d'un homme public chargé d'affaires d'Etat marque trop bien le mépris des bienséances; et Madame de Beauvert, sœur de Rivarol, très connu sous un mauvais jour, était environnée des suppôts de l'aristocratie, fort peu recommandables à tous égards. La conduite de Dumouriez, n'eût-elle pas été déjà blâmable en principe, était encore impolitique et propre à le rendre suspect.

Je voyais souvent, avec Brissot, plusieurs autres membres de l'Assemblée législative; ils se trouvaient quelquefois chez moi avec les ministres et entretenaient avec eux ce genre de liaison nécessaire parmi les hommes qui, tous

voués à la chose publique, ont besoin de s'entendre et de s'éclairer pour la mieux servir. L'histoire de Bonnecarrère fut dénoncée à l'un d'eux; on citait les personnes, l'objet, le notaire chei qui le dépôt ivait été fait, ou qui était indiqué pour le recevoir. Ces détails me sont échappés ; je me rappelle seulement que deux hommes estimables vinrent les attester chez moi, devant trois ou quatre députés dont l'un, ami de Dumouriez, avait désiré les entendre de leur bouche. Il fut arrêté de réitérer à Dumouriez, avec une sorte de solennité, les représentations qui lui avaient déjà été faites dans le particulier sur la nécessité, pour la chose publique et pour lui-même, de mieux accorder sa conduite et le choix de ses agents avec les principes politiques qu'il disait professer. L'entretien en conséquence eut lieu en présence de ses collègues et des trois ou quatre députés. Roland, usant des droits que lui donnaient son âge et son caractère, fit sentir à Dumouriez combien il importait qu'il se conduisîL avec plus de mesure et d'austérité; chacun cod*venait que le dernier trait de Bonnecarrère devait achever de l'éclairer sur son compte et le déterminer à le remplacer. Dumouriez, qui s accommodait fort de son genre de talent et s'inquiétait peu de la moralité, reçut fort légèrement les observations de ses amis et finit par les repousser avec humeur. De ce moment, il S8f.sa de voir les députés, fut pus froid avec

ses collègues; et ne songea plus sans doute qu'à faire sauter ceux dont la gravité lui déplaisait davantage. Je pressentis l'effet de cette conférence, et je dis à Roland : « Si vous étiez un intrigant capable de vous conduire d'après les errements de l'ancienne cour et de son régime, je dirais que le moment est venu de perdre Dumouriez, pour éviter qu'il vous joue quelques mauvais tours. » Mais les honnêtes gens n'entendent rien à cette petite guerre, et Roland était aussi incapable d'y avoir recours qu'il eût été peu propre à la faire.

Le retard de la sanction devenait un refus ; on touchait au terme du délai. Nous sentîmes que le conseil n'ayant pas assez de nerf et d'ensemble pour se prononcer en masse, il convenait à l'intégrité, au courage de Roland de s'avancer seul, et nous arrêtâmes entre nous deux sa fameuse lettre au roi : il l'avait portée avec lui au conseil pour la lire hautement le jour où le roi, pressé de nouveau sur la sanction, se résuma à demander que chacun de ses ministres lui donnât son opinion écrite et signée, et passa rapidement à traiter d'autres affaires. Roland revint chez lui, joignit à sa lettre quelques lignes d'envoi, et fit remettre le tout aux mains de Sa Majesté, le 11 juin au matin. Le lendemain 12. à huit heures du soir, je vois arriver Servan d'un air joyeux : « Félicitezmoi, me dit-il; j'ai l'honneur d'être chassé. — Mon mari, lui répliquai-jc, doit donc le parta-

ger sous peu, et je suis piquée que vous soyez le premier, » Il me raconta que s'étant rendu le matin chez le roi pour quelques objets particuliers, il l'avait entretenu avec chaleur de la nécessité du camp des vingt mille hommes, s'il voulait véritablement s'opposer aux projets des ennemis; que le roi lui avait tourné le dos de fort mauvaise humeur, et que Dumouriez sortait à l'instant de l'hôtel de la guerre, où il était venu lui prendre le portefeuille en conséquence d'un ordre dont il était porteur. « Dumouriez? — II joue là un vilain rôle, mais qui ne me surprend pas. » Les trois jours précédents il avait été souvent aux Tuileries en longue conférence avec la reine, près de laquelle il n'est pas inutile de remarquer que Bonnecarrère avait quelque appui par les femmes. Roland averti que lervan était chez moi, quitte les personnes auxquelles il donnait audience, apprend la nouvelle, et fait inviter ses collègues (Dumouriez excepté) à le venir trouver.

Il lui paraissait qu'il ne fallait pas attendre le renvoi, et que celui de Servan étant pronon ce, il convenait à ceux qui professaient les mêmes principes d'offrir leur démission, à moins que Sa 3Iajesle ne rappelât Servan, et renvoyât Dumouriez avec lequel ils ne devaient plus s'asseoir au conseil. Je ne doute pas que si les quatre ministres se fussent ainsi comportés, la cour n'eût été un peu embarrassée pour les remplacer, que Lacoste et Duranthon ne se

fussent honorés, et que la chose eût été d'autant plus frappante pour le public; mais elle le devint d'une autre manière.

Les ministres arrivèrent; on délibéra sans rien conclure sinon que l'on se rassemblerait le lendemain à huit heures du matin, et que Roland leur préparerait une lettre. Je n'aurais jamais cru, si les circonstances ne m'avaient mise à portée d'en faire l'expérience, combien sont rares la justesse d'esprit et la fermeté de caractère : combien peu d'hommes, par conséquent, sont propres aux affaires et moins encore à gouverner. Voulez-vous la réunion de ces qualités à un désintéressement parfait ? voilà le phénix presque impossible à trouver. Je ne m'étonne plus que les hommes supérieurs au vulgaire, et placés à la tête des empires, aient ordinairement un assez grand mépris pourl'espèce; c'est le résultat presque nécessaire d'une grande connaissance du monde ; et pour éviter les fautes où il peut entraîner ceux qui sont chargés du bonheur des natiors, il faut un fond de philosophie et demagnanimu?bien extraordinaire.

Les ministres vinrent au rendez-vous ; ils hésitèrent sur la lettre, et finirent par arrêter qu'il vaiak mieux se rendre en personne °,hez le roi et lui parler ; cet expédient me parut urç manière d'éluder ; on ne parle jamais avec autant de force que l'on peut écrire à un individu auquel son rang et l'habitude font accorder de

grands égards ; il fut convenu d'aller' prendre Lacoste, qui n'avait pas paru, ou du moins de lui proposer de se joindre aux autres. A peine ces messieurs élaient-ils réunis à l'hôtel de la Marine, qu'un message du roi vint porter à Du ranthon l'ordre de se rendre seul au château et à l'instant. Clavière et Roland lui dirent qu'ils allaient attendre son retour à la chancellerie. Ils n'y furent pas longtemps sans voir arriver Duranthon, la face allongée, silencieux, avec un air de douleur hypocrite, tirant lentement de chacune de ses poches un ordre du roi pour chacun des deux autres. « Donnez donc, lui dit Roland en riant ; je vois seulement que nos lenteurs nous ont fait perdre l'initiative. » C'était effectivement leur congé, & Me voilà aussi chassé, m'annonça mon mari en revenant. — J'espère, lui répliquai-je, que c'est encore mieux mérité de votre part que de celle de personne ; mais c'est bien le cas de ne pas attendre que le roi l'annonce à l'Assemblée; et puisqu'il n'a pas profité des leçons de votre lettre, il faut rendre ces leçons utiles au public en les lui faisant connaître ; je ne vois rien de plus conséquent au courage de la lui avoir écrite, que la hardiesse d'en envoyer copie à l'Assemblée; en apprenant votre renvoi, elle en verra la cause. »

Cette idée devait plaire beaucoup à mon mari; elle fut saisie, et l'on sait comment l'Assemblée honora le renvoi des trois ministres en décla-

rant qu'ils emportaient les regrets de la nation, comme elle applaudit à la lettre en ordonnant qu'elle fût imprimée et envoyée aux départements. Je suis convaincue, etje crois que l'événement a démontré que cette lettre a beaucoup servi à éclairer la France; elle offrait au roi avec tant de force et de sagesse ce que son propre intérêt devait le déterminer àfaire, qu'on a pu juger qui! ne refusait à s'y prêter que par une opposition déterminée au maintien de la constitution.

Lorsque je me rappelle que Fâche était dans le cabinet de Roland lorsque nous lûmes la minute de cette lettre, qu'il trouvait cette démarche bien hardie ; lorsque je songe combien de t'ois cet homme a été témoin de notre enthousiasme pour la liberté, de notre zèle à la servir, et que je le vois aujourd'hui à la tête de l'autorité arbitraire qui nous opprime et nous poursuit comme des ennemis de la république, je me demande si je veille, et si le rêve ne doit pas finir par le supplice de cet infâme hypocrite ?

Nous voilà donc rentrés dans la vie privée. On me demandera peut-être si je n'ai jamais eu plus de détails sur la manière dont Roland avait été appelé au ministère ? Je puis affirmer que non, et que même je n'ai pas eu ia pensée de m'en informer; cela m'a paru se faire comme tant de choses en ce monde; l'idée en vient à quelqu'un, plusieurs la goûtent, et elle se pré-

sente ainsi appuyée à quiconque peut agir en conséquence. J'ai vu que celle-là avait frappé des députés ; j'ignore celui qui l'a proposée le premier et par qui elle a été transmise à la cour. Roland n'en a pas su davantage, et ne s'en est pas plus inquiété que moi. Quand il fut question de remplacer Degrave à la guerre, les ministres et les députés patriotes n'imaginaient point sur qui faire tomber le choix ; les militaires connus passaient presque tous pour les ennemis de la constitution. Roland songea à Servan qui était au service et y avait mérité la croix de Saint- Louis, dont les principes n'étaient pas douteux, puisqu'il les avait exposés avant la Révolution, dans un ouvrage estimé {Le Soldat citoyen) , nous le connaissions personnellement pour l'avoir vu à Lyon, où il avait la réputation méritée d'un homme sage et actif ; enfin il avait perdu en 90 une charge à la cour, où M. Guynard-Saint-Priest n'aimait pas son civisme; les membres du conseil se réunirent, d'après ces considérations, pour le proposer au roi qui l'accepta.

Lorsque mon mari tut au ministère, je m'imposai la loi de ne faire ni recevoir de visites et de n'inviter à manger aucune femme ; je n'avais pas de grands sacrifices à faire à cet égard, car n'étant pas de résidence habituelle à Paris, mon cercle n'y était pas fort étendu ; d'ailleurs je ne m'étais livrée nulle part à la grande société, parce aue i'aime l'étude autant

que je hais le jeu et que je m'ennuie des sots. Habituée à passer mes jours dans l'intérieur de mon domestique, je partageais les travaux de Roland et je cultivais mes goûts particuliers. C'était donc à la fois conserver ma manière d'être, et prévenir les inconvénients dont une foule intéressée environne les personnes qui tiennent aux grandes piaces, que d'établir cette sévérité dans mon hôtel. Je n'y ai jamais eu proprement de cercle de société ; je recevais à dîner deux fois la semaine des ministres, des députés, celles des personnes avec laquelles mon mari avait besoin de s'entretenir ou de conserver des relations. On causait d'affaires «levant moi, parce que je n'avais ni la manie de m'en mêler, ni d'entourage qui inspirât la défiance. De toutes les pièces d'un vaste appartement, j'avais choisi, pour l'habiter journellement, le plus petit salon formant cabinet ou j'avais mes livres et un bureau. Il arrivait souvent que des amis ou des collègues ayant besoin de parler confidentiellementau ministre, au lieu d'aller chez lui, où ses commis et le public l'environnaient, se rendaient chez moi et me priaient de l'y faire appeler. Je me suis ainsi trouvée dans le courant des choses sans intrigue ni vaine curiosité : Roland y avait l'agrément de m'en entretenir ensuite dans le particulier avec cette confiance qui a toujours régné entre nous, et qui a mis en communauté nos connaissances et nos opinions; il arrivait aussi

que les amis qui n'avaient cju'un avis à cemmuuiquer, un mot à dire, toujours certains de me trouver, s'adressaient à moi pour me charger de le lui rendre au premier instant.

On avait senti le besoin de balancer l'influence de la cour, de l'aristocratie, de la liste civile et de leurs papiers, par des instructions populaires d'une grande publicité. Un journal placardé en affiches parut propre à cette fin ; il fallait trouver un homme sage et éclairé, capable de suivre les événements et de les présenter sous leur vrai jour, pour en être le rédacteur. Louvet, déjà connu comme écrivain nomme de lettres et politique, fut indiqué, choisi, et accepta ce soin ; il fallait aussi des fonds, c'était une autre affaire. Pétion luimême n'en avait point pour la police ; et cependant dans une ville comme Paris, et dans un tel état de choses où il importait d'avoir du monde pour être informé à temps de ce qui arrive ou de ce qui se prépare, c'était absolument nécessaire. Il eût été difficile de l'obtenir de l'Assemblée ; la demande n'eût pas manqué de donner l'éveil aux partisans de la cour et de rencontrer desobst acles. On imagina que Dumouriez, qui avait aux affaires étrangères des fonds pour dépenses secrètes , pourrait remettre une somme par mois au maire de Paris pour la police, et que sur cette somme seraient prélevés les frais du journal en affiche que surveillerait le ministre de l'intérieur. L'expédient éta!t

simple, il fut arrêté. Telle a été l'origine de la Sentinelle.

C'est dans le courant de juillet que voyant les affaires empirer par la perfidie de la cour, la marche des troupes étrangères et la faiblesse de l'Assemblée, nous cherchions où pourrait se réfugier la liberté menacée. Nous causions souvent avec Barbaroux etServan de l'excellent esprit du Midi, de l'énergie des départements dans cette partie de la France, et des facilités que présenterait ce local pour y fonder une république, si la cour triomphante venait à subjuguer le Nord et Paris. Nous prenions des cartes géographiques ; nous tracions la ligne de démarcation : Servan étudiait les positions militaires; on calculait les forces, on examinait la nature et les moyens de reversement des productions ; chacun rappelait les lieux ou les personnes dont on pouvait espérer de l'appui, et répétait qu'après une révolution qui avait donné de si grandes espérances, il ne fallait pas retomber dans l'esclavage, mais tout tenter pour établir quelque part un gouvernement libre. « Ce sera notre ressource, disait Barbaroux, si les Marseillais que j'ai accompagnés ici ne sont pas assez bien secondés par les Parisiens pour réduire la cour ; j'espère cependant qu'ils en viendront à bout, et que nous aurons une Convention qui donnera la république pour toute la France. »

Nous jugeâmes bien, sans qu'il s'expliquât

davantage, qu'il se préparait une insurrection; elle paraissait inévitable, puisque la cour faisait des préparatifs qui annonçaient le dessein de subjuguer. On dira que c'était pour se défendre; mais l'idée de l'attaque, ou ne serait venue à personne, ou n'aurait pas pris parmi le peuple, si elle eût fait sincèrement exécuter la constitution; car en lui voyant tous ses défauts, les plus fermes républicains ne voulaient qu'elle pour l'instant, et auraient attendu des améliorations de l'expérience et du temps.

Il est vrai qu'à l'époque des révolutions il se trouve toujours, particulièrement chez les peuples corrompus et dans les grandes villes, une classe d'hommes privés des avantages de la fortune, avides de ses faveurs et cherchant à les extorquer à tous prix, ou habitués à les suppléer par des moyens peu licites. Si la hardiesse de l'esprit, l'audace du caractère, quelques talents naturels distinguent quelqu'un d'entre eux, il devient chef ou directeur d'une bande turbulente qui se recrute bientôt de tous les sujets qui n'ayant rien à perdre sont prêts à tout oser, de toutes les dupes qu'ils ont l'art de faire, et enfin des individus que sèment parmi eux les politiques ou les puissances intéressées à fomenter les divisions pour affaiblir ceux qu'elles agitent, ou pour les tourner ensuite à leur profit.

Les sociétés patriotiques, ces rassemblements d'hommes réunis pour délibérer sur

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leurs droits et leurs intérêts, nous ont présenté au raccourci le tableau de ce qui se passe dans la grande société de l'Etat.

Ce sont d'abord quelques hommes ardents, vivement pénétrés des dangers publics, et cherchant de bonne foi à les prévenir; les philosophes se joignent à eux, parce que cetf^ association leur paraît nécessaire pour le renversement de la tyrannie et la propagation des principes utiles à leurs semblables. Effectivement de grandes vérités se développent et deviennent communes, des sentiments généreux s'animent et se répandent; l'impulsion est donnée aux cœurs et aux esprits. Alors s'avancent des individus qui, revêtant les principes et adoptant le langage propre à les faire accueillir, cherchent à capter la bienveillance publique pour acquérir des places ou du crédit. Ils enchérissent sur la vérité pour se faire remarquer davantage; ils frappent les imaginations par des peintures exagérées; ils flattent les passions de la multitude toujours prompte à admirer le gigantesque; ils la portent à des mesures dans lesquelles ils se rendent utiles, afin de se faire croire toujours nécessaires, et ils finissent par travailler à rendre suspects les hommes sages ou éclairés dont le mérite les effraie et dont ils ne pourraient soutenir la concurrence. La calomnie, d'abord grossièrement employée par eux, apprend dans les humiliations qu'elle

reçoit à s'ériger en système ; elle devient un art profond dans lequel eux seuls et leurs pa reils peuvent réussir.

Sans doute, beaucoup de gens de cette trempe s'étaient jetés dans le parti populaire contre la cour, prêts à servir celle-ci pour son argent, puis à la trahir si elle devenait plus faible. La cour affectait de croire tels tous ceux qui s'opposaient à ses vues, et se plaisait à les confondre sous le titre de factieux. Les vrais patriotes laissaient aller cette meute bruyante comme des chiens d'arrêt, et peutêtre n'étaient pas fâchés de s'en servir comme d'enfaRts perdus qui se livrent à l'ennemi. Ils ne calculaient pas, dans leur haine du despotisme, que s'il est permis en politique de laisser faire de bonnes choses par de méchantes gens, ou de profiter de leurs excès pour une /.n utile, il est infiniment dangereux de leur attribuer l'honneur des unes ou de ne pas les punir des autres.

Tout le monde connaît la révolution du 4 0 août; je n'en sais pas plus que le public à cet égard; car, instruite de la grande marche des affaires tant que Roland a été homme public, et la suivant avec intérêt même lorsqu'il n'était plus en place, je n'ai jamais été confidente de ce qu'on peut appeler les petites manœuvres, de même qu'il n'a jamais été agent de cette espèce.

Rappelé au ministère à cette époque, il y rentra avec de nouvelles espérances pour la liberté. « Il est grand dommage, disions-nous, que le conseil soit gâté par ce Danton qui a une réputation si mauvaise! » Quelques amis, à qui je le répétais à l'oreille, me répondirent : « Que voulez-vous! il a été utile dans la révolution, et le peuple l'aime ; on n'a pas besoin de faire des mécontents, il faut tirer parti de ce qu'il est. » C'était fort bien dit; mais il est plus aisé de ne point accorder à un homme des moyens d'influence que de l'empêcher d'en abuser. Là commencèrent les fautes des patriotes; dès que la cour était abattue, il fallait former un excellent conseil dont tous les membres, irréprochables dans leur conduite, dislingués par leurs lumières, imprimassent au gouvernement une marche respectable, et aux puissances étrangères de la considération. Placer Danton, c'était inoculer dans le gouvernement ces hommes que j'ai peints plus haut, qui le tourmentent quand ils ne sont pas employés par lui, mais qui le détériorent et l'avilissent dès qu'ils participent à son action. Mais qui donc aurait fait ces réflexions? qui eût osé les communiquer et les appuyer hautement? C'était l'Assemblée ou sa commission des vingt et un qui déterminait les choix; il y avait là beaucoup d'hommes de mérite, et pas un chef; pas un de cer êtres à la Mirabeau, propre à commander au vulgaire, à rallier pn un faisceau

les volontés des sages et à les présenter avec l'ascendant du génie qui se fait obéir dès qu'il se manifeste.

On ne savait qui mettre à la marine; Condorcet parla de Monge, parce qu'il l'avait vu résoudre des problèmes de géométrie à l'Académie des sciences, et Monge fut élu. C'est une espèce d'ours qui ferait bien des singeries à la manière des ours que j'ai vus jouer dans les fossés de la ville de Berne : on n'est pas plus lourdement Pasquin et moins fait pour être plaisant. Autrefois tailleur de pierre à Mézières où l'abbé Bossut l'encouragea et lui fit commencer l'étude des mathématiques, il s'est avancé à force de travail, et avait cessé de voir son bienfaiteur dès qu'il avait espéré de devenir son égal. Bon homme au demeurant, ou sachant en acquérir la réputation dans un petit cercle dont les malins ne se seraient pas amusés à faire voir qu'il n'était qu'épais et borné. Mais enfin il passait pour être honnête homme, ami de la révolution, et l'on était si las des traîtres, si embarrassé de trouver des gens capables, que l'on commençait de s'accommoder de ceux qui étaient sûrs. Je n'ai pas besoin de rien dire de son ministère; le triste état de notre marine ne prouve que trop aujourd'hui son ineptie et sa nullité.

Le premier soin de Roland fut d'opérei dans ses bureaux le renouvellement dont il avait senti le besoin; il s'environna d'hommes :2bo-

rieux, éclairés, attachés aux principes; et n'eût-il fait que cela seul, il aurait produit un grand bien dans cette partie du ministère. Il se hâta d'écrire à tous les départements avec cette force que donne la raison, cet empire qu' appartient à la vérité, cette onction qui résulte du sentiment; il leur montrait dans la révolution du 4 0 août les destinées de la France, la nécessité pour tous les partis de se réunir à la justice qui prévient tous les excès, à la liberté qui fait le bonheur de tous, au bon ordre qui seul peut l'assurer, et au corps législatif comme chargé d'exprimer la volonté générale. Les corps administratifs qui parurent hésiter furent suspendus ou cassés. Une grande expédition dans les affaires, la correspondance la plus active et la plus étendue répandirent de toutes parts un même esprit, ranimèrent la confiance et vivifièrent l'intérieur.

Danton ne laissait guère passer de jours sans venir chez moi; tantôt c'était pour le conseil : il arrivait un peu avant l'heure, et passait dans mon appartement ou s'y arrêtait un peu après, ordinairement avec Fabre d'Eglantine; tantôt il venait me demander la soupe, d'autres jours que ceux où j'avais coutume de recevoir, pour s'entretenir de quelque affaire avec Rolani.

On ne saurait l'aire montre de plus de zèle, d'un plus grand amour de la liberté, d'un plus vif désir de s'entendre avec ses collègues pour la servir efficacement. Je regardais cette figure

repoussante et atroce; et quoique je me dissf bien qu'il ne fallait juger personne sur parole, que je n'étais assurée de rien contre lui, que !'hommt le plus honnête devait avoir deux réputations dans un temps de partis, qu'enfin il fallait se défier des apparences, je ne pouvais appliquer l'idée d'un homme de bien sur ce visage. Je n'ai jamais rien vu qui caractérisât si parfaitement l'emportement des passions brutales, et l'audace la plus étonnante demivoilée par l'air d'une grande jovialité, l'affectation de la franchise et d'une sorte de bonhomie. Mon imagination assez vive se représente loutes les personnes qui me frappent dans l'action que je crois convenir à leur caractère ; genevois pas durant demi-heure une physionomie un peu hors du vulgaire, sans la revêtir du costume d'une profession, ou lui donner uu rôle dont elle m'inspire ou me rappelle l'idée. Cette imagination m'a souvent figuré Danton, un poignard à la main, excitant de la voix et du geste une troupe d'assassins plus timides ou moins féroces que lui; ou bien, content de ses forfaits, indiquant par le geste qui caractétérise Sardanapale ses habitudes et ses penchants. Assurément je défie un peintre exercé de ne pas trouver dans la personne de Danton toutes les convenances désirables pour cette composition.

Si j'avais pu m'astreindre à une marche suivie, au lieu d'abandonner ma plume à l'allure

vagabonde d'un esprit qui se piomène sur les événements, j'aurais pris Danton au commencement de 4789, misérable avocat, chargé de dettes plus que de causes, et dont la femme disait que, sans le secours d'un lcuis par semaine qu'elle recevait de son père, elle ne pourrait soutenir son ménage; je l'aurais montré naissant à la section, qu'on appelait alors un district, et s'y faisant remarquer par la foTce de ses poumons; grand sectateur des d'Orléans, acquérant une sorte d'aisance dans le cours de cette année, sans qu'on vît de travail qui dût la procurer, et une petite célébrité par des excès que La Fayette voulait punir, mais dont il sut se prévaloir avec art en se taisant protéger par la section qu'il avait rendue turbulente. Je l'observerais, déclamant avec succès aux sociétés populaires, se faisant le défenseur des droits de tous, et annonçant qu'il ne prendrait de places appointées qu'après la révolution; passant néanmoins à celle de substitut du procureur de. la Commune, préparant son influence aux Jacobins sur les débris de celle des Lamelh; paraissant au 10 août avec ceux qui revenaient du château, et arrivant au ministère comme un tribun agréable au peuple et à qui il fallait donner la satisfaction de le mettre dans le gouvernement. De cette époque, sa marche fut aussi rapide que hardie; il s'attache par des libéralités, ou protège de son crédit ces hommes

avides et misérables que stimulent le besoin et les vices; il désigne les gens redoutables dont il faudra opérer la perte; il gage les écrivains ou inspire les énergumènes qu'il destine à les poursuivre; il enchérit sur les inventions révolutionnaires des patriotes aveugles ou des adroits fripons; il combine, arrête et fait exécuter des plans capables de frapper de terreur, d'anéantir beaucoup d'obstacles, de recueillir beaucoup d'argent et d'égarer l'opinion sur toutes ces choses. Il forme le corps électoral par ses intrigues, le domine ouvertement par ses agents, et nomme la députation de Paris à la Convention, dans laquelle il passe. Il va dans la Belgique augmenter ses richesses; il ose avouer une fortune de quatorze cent mille livres, afficher le luxe en prêchant le sansculottisme, et dormir sur des monceaux de cadavres.

Quant à Fabre d'Eglantine, affublé d'un froc, armé d'un stylet, occupé d'ourdir une trame pour décrier l'innocence ou perdre le riche dont il convoite la fortune, il est si parfaitement dans son rôle, que quiconque voudrait peindre le plus scélérat tartufe, n'aurait qu'à faire son portrait ainsi costumé.

Ces deux hommes cherchaient beaucoup à me faire causer en me parlant patriotisme : je n'avais rien à taire ou à dissimuler à cet égard ; je professe également mes principes devant eeux que je crois les partager, ou que je soup-

</onne n'en pas avoir d'aussi purs : c'est confiance à l'égard des uns , fierté vis-à-vis des autres ; je dédaigne de me cacher, même sous le prétexte ou l'espérance de mieux pénétrer autrui. Je pressens les hommes par le tact, je les juge par leur conduite comparée dans ses différents temps avec leur langage : mais moi, je me montre tout entière et ne laisse jamais douter qui je suis.

Dès que l'Assemblée eut rendu, de son propre mouvement, un décret qui attribuait cent mille livres au ministre de l'intérieur pour impression d'écrits utiles, Danton et Fabre surtout me demandèrent, par forme de conversation, si Roland était en mesure à cet égard,. s'il avait des écrivains prêts à employer, etc. Je répondis qu'il n'était point étranger à ceux qui s'étaient déjà fait connaître; que les ouvrages périodiques, rédigés dans un bon esprit, indiquaient d'abord ceux qu'il convenait d'encourager; qu'il s'agissait de voir leurs auteurs, de les réunir quelquefois pour qu'ils s'instruisissent des faits dont il importerait de répandre la connaissance, et se conciliassent sur la manière d'amener plus efficacement les esprits à un même but.

Que si lui Fabre, lui Danton, en connaissaient particulièrement quelques-uns, il fallait qu'ils les indiquassent, et qu'ils vinssent avec eux chez le ministre de l'intérieur où l'on pourrait, une fois la semaine par exemple, s'entretenir

de ce qui devait dans les circonstances occuper essentiellement les écrivains. « Nous avons le projet, me répliqua Fabre, d'un journal en affiche, que l'on intitulera : Comptp rendu au peuple souverain, et qui présentera le tableau de la dernière révolution ; Camille-Desmoulins, Robert, etc., y travailleront. — Eh bien! il taut les amener à Roland. » Il s'en garda bien, el ne parla plus du journal qui commença cependant dès que l'Assemblée eut donné au conseil deux millions pour dépenses secrètes. Danton dit à ses collègues qu'il fallait que chaque ministre pût en user dans son département; mais que celui des affaires étrangères et de la guerre ayant déjà des fonds pareils, il convenait que ceux-ci restassent à la disposition des quatre autres qui auraient ainsi chacun tant de cent mille livres. Roland s'éleva fortement contre cette proposition : il prouva que l'intention de l'Assemblée avait été de donner au pouvoii exécutif, dans ces moments de crise, tous les moyens dont il pouvait avoir besoin pour agir avec célérité; que c'était le conseil collectivement qui devait déterminer l'emploi de ces fonds d'après la demande et pour les objets présentés par chacun ; que pour lui particulièrement il déclarait ne vouloir en faire aucun usage sans en justifier au conseil à qui il appartenait d'en connaître, et a qui ils étaient confiés. Danton répliqua, jura comme il avait coutume de faire- parla de révolution, de grandes

mesures, de secret, de liberté ; les autres, séduits peut-être par le plaisir de tripoter chacun à sa fantaisie, se rangèrent à son avis, contre toute justice, politique et délicatesse malgré les réclamations de Roland et sa vigoueuse insistance dont l'austérité déplut Danton se pressa de toucher cent mille écus au trésor public, dont il fit ce que bon lui sembla ; ce qui ne l'empêcha pas d'obtenir de Serran soixante mille livres, de Lebrun davantage, sur les fonds secrets de leurs départements, sous différents prétextes. Jamais il n'a fourni de compte à l'Assemblée; il s'est contenté de lui attester qu'il l'avait rendu au conseil; et à ce conseil il s'est borné à dire, dans une séance où Roland n'était pas pour cause d'indisposition , qu'il avait donné vingt mille francs à tel, dix à tel autre, et ainsi du reste, pour la Révolution, à cause de leur patriotisme, etc.

C'est ainsi que Servait me l'a répété. Le conseil, interrogé par l'Assemblée sur la question de savoir si Danton avait rendu des comptes, répondit simplement que oui. Mais Danton avait acquis tant de puissance, que ces hommes timides craignaient de l'offenser. Jusque-là que le brave Servan quittant le ministère, dont le poids l'excédait, m'avoua qu'il avait empoisonne l'armée de cordeliers agents de Danton ; qu'à la vérité ils n'étaient que surnuméraires et qu'il serait facile à un successeur courageux de 'en purger. Je lui lis des reproches de cette fai-

blesse. « J'étais malade : et que voulez-vous qu'on refuse à ceux qui ont derrière eux une troupe prête à vous assassiner?— On se retire avant de leur rien accorder et on les dénonce à toute la République. » Véritablement cette circonstance me montra Servan moins ferme que je ne l'avais jugé. Sa maladie, qui était une humeur portée à la tête, me parut seule l'excuser.

D'après cela, on ne sera point étonné que Danton voulant envoyer en Bretagne un homme à lui, sous prétexte de visiter les ports et d'examiner les inspecteurs, détermina le ministre de la marine à lui donner une commission ; mais comme ces sortes de commissions doivent être signées de tous les membres du conseil, Roland s'y refusa. « De deux choses l'une, dit-il à Sfonge, ou vos employés à la marine font leur devoir, ou ils ne le font pas, et c'est ce que vous pouvez parfaitement juger. Dans ce dernier cas, il faut les renvoyer sans miséricorde; dans le premier, pourquoi les décourager et les insulter, en leur envoyant un étranger qui ne tient point à cette partie et qui leur prouverait votre défiance! Cette opération n'a rien qui convienne au caractère d'administrateur ; je ne signe pas cette commission. » La séance du conseil se prolongea; les papier» pour les signatures se pressaient sur la fin ; Roland s'aperçoit qu'il vient d'apposer la sienne à la suite de celles de tous ses collègues, sur

celte commission rejetée qu'on venait de lui glisser: il la biffe, et se récrie contre Monge qui d'un air effaré lui réplique tout bas : « C'est Danton qui le veut; si je le refuse, il me dénoncera à la Commune, aux Cordeliers, et me fera pendre.— Eh bien! moi ministre, je périrai avant que de céder à de semblables consi dérations. »

Le porteur de cette commission fut arrêté en Bretagne, par ordre d'une administration que sa conduite indisposa, et à qui la signature biffée de Roland avait paru un juste motif d'examiner de près le porteur: il y avait contre lui des plaintes graves; mais c'était à la fin de l'année, ^rsque la Montagne prenait ouvertement la défense de tous les anarchistes, et elle fit décréter que Guermeur serait mis en liberté.

Je me suis laissé entraîner par les circonstances; je reprends la liaison des faits.

Danton et Fabre cessèrent de venir me voir dans les derniers jours d'août; ils ne voulaient pas sans doute s'exposer à des yeux attentifs lorsqu'ils chantaient les matines de septembre. et ils avaient assez jugé ce qu'étaient Rolano et ses entours. Un caractère ferme, élevé et franc, des principes sévères manifestés sans ostentation mais sans gêne, une conduite égale et soutenue se dessinent d'abord à tous les yeux. Us conclurent que Roland était un honnête homme, avec lequel il n'y avait rien à faire

pn entreprises de leur genre ; que sa femme n'offrait aucune prise par laquelle onpûl influer sur lui; que tout aussi ferme dans ses principes elle *\vait peut-être de cette sorte de pénétration propre à son sexe dont les gens faux ont à se défier davantage ; peut-être aussi augurèrent-ils qu'elle pouvait quelquefois tenir la plume, et qu'en somme un tel couple, fort de raison, de caractère, avec quelques talents, pouvait nuire a lenrs desseins et n'était bon qu'à perdre. La suite des événements, éclairés d'ailleurs par une foule de détails qu'il me serait difficile d'exposer aujourd'hui, mais dont il me reste un vif sentiment, donne à ces conjectures toute l'évidence de la démonstration. On avait imaginé, comme l'une des premières mesures à prendre par le conseil, l'envoi dam les départements de commissaires chargés d'éclairer sur les événements du 10 août, et surtout d'exciter les esprits aux préparatifs de défense, à la levée rapide de recrues nécessaires à nos armées contre les ennemis sur les frontières, etc. Dès qu'il fut question de leur choix, en même temps que de la proposition de leur envoi, Roland demanda jusqu'au lendemain pour réfléchir aux sujets qu'il pouvait indiquer : « Je me charge de tout, s'écria Danton ; la commune de Paris nous fournira d'excellents patriotes. » La majorité paresseuse du conseil lui confia le soin de les indiquer, et le lendemain il arriva âU conseil avec les commis-

sions toutes dressées ; il ne s'agit plus que de les remplir des noms qu'il présente et de signer. On examine peu; ou ne discute point, et on signe. Voilà donc un essaim d'hommes peu connus, intrigants de sections ou braillards de clubs, patriotes par exaltation et plus encore par intérêt, sans autre existence pour la plupart que celle qu'ils prenaient ou espéraient acquérir dans les agitations publiques, mais très dévoués à Danton leur protecteur et facilement épris de ses mœurs et de sa doctrine licencieuse; les voilà représentants du conseil exécutif dans les départements de la France.

Cette opération m'a toujours semblé l'un des plus grands coups de parti pour Danton, et la plus humiliante école pour le conseil.

Il faut sr représenter la préoccupation de chaque ministre au milieu des affaires de son département, dans ces temps d'orages, pour concevoir que des hommes honnêtes et capables se soient conduits avec cette légèreté. Le fait est qu'un travail excessif surchargeait les ministres de l'intérieur, de la guem et même de la marine, et que les détails absorbaient [ trop les facultés pour laisser à chacun le temps de réfléchir sur la grande politique. Il faudrait que le conseil fût composé d'hommes qui n'eussent qu'à délibérer et non pas à administrer. Danton se trouvait au département qui donne le moins à faire; d'ailleurs il s'embarrassait fort peu de remplir '.es devoirs de sa plac*

et ne s'en occupait guère ; les commis tournaient la roue, il confiait sa griffe, et la manœuvre se suivait, telle quelle, sans qu'il s'en inquiétât. Tout son temps, toute son attention étaient consacrés aux combinaisons, aux intrigues utiles à ses vues d'agrandissement de pouvoir et de fortune. Continuellement dans les bureaux de la guerre, il faisait placer aux armées les gens de son bord ; il trouvait moyen de les intéresser dans les fournitures et les marchés; il ne négligeait aucune partie dans laquelle il pût avancer ces hommes, lie d'une nation corrompue dont ils deviennent l'écume dans les bouleversements politiques, et sur laquelle ils dominent durant quelques instants; il en augmentait son crédit et se formait une faction, bientôt devenue puissante, car elle règne aujourd'hui.

Les ennemis s'avançaient sur notre territoire, leurs progrès devenaient alarmants; les hommes qui veulent conduire le peuple et qui ont étudié les moyens de l'influencer, savent fort bien que la terreur est un des plus puissants. Cette affection soumet absolument les individus qui réprouvent à ceux qui ne se laissent pas dominer par elle ; combien plus grand est l'avantage de ceux qui l'inspirent à dessein, pai des prétextes ou des faux bruits! Assurément cette combinaison avait été faite par les instigateurs des journées de septembre; ils devaient avoir le double but de produire uu

mouvement à la faveur duquel la violation des prisons, le massacre des détenus leur fourniraient l'occasion de satisfaire des haines particulières, d'exécuter un pillage donf le produit Battait leur cupidité, et de répandre cette sorte 3e stupeur durant laquelle le petit nombre des mardis ambitieux jettent les fondements de leur puissance. Les agents inférieurs n'étaient pas difficiles à gagner par l'appât du profit ; le prétexte d'immoler de prétendus traîtres, dont 3n aurait les conspirations à redouter, devait séduire quelques mauvaises têtes, tromper le peuple, et servir à justifier l'action dont il résulterait pour les directeurs le dévouement de leurs satellites bien payés, l'attachement de tous ceux qui auraient part au gain avec les chefs, la soumission du peuple intimidé, surpris ou persuadé de la force et de la justice d'une opération à laquelle on saurait l'enchaîner en la présentant comme son ouvrage.

4.ussi quiconque osa, par la suite, s'élever contre ces attentats fut proclamé calomniateur le Paris, désigné comme tel à la fureur de cérame classe de ses habitants, a\}\)e\è fédéraliste 3t conspirateur. Voilà le crime des vingtieux, joint au tort irrémissible de leur supériorité.

Le bruit de la prise de Verdun se répandit e 1er de novembre avec effroi; les habitués des coupes disaient les ennemis en marche vers Ihàlons ; il ne fallait plus, à les entendre, que

trois journées pour arriver à Paris ; et le peuple qui ne s'informe que de la distance, sans calculer tout ce qui est nécessaire à la marche d'une armée pour ses vivres, son bagage, son artillerie, tout ce qui rend enfin son allure si différente de celle d'un particulier, voyait déjà les troupes étrangères dans la capitale fumante et ravagée.

Rien ne fut négligé de toutcequiétaitpropreà enflammer l'imagination, grossir les objets, accroître les dangers ; il ne fut pas difficile d'obtenir de l'Assemblée quelques mesures propres à seconder de telles vues. Les visites domiciliaires, sous le prétexte de rechercher les îrmes cachées, de découvrir les gens suspects, ces visites, si fréquentes depuis le 10 août, furent arrêtées comme dispositions générales et faites au milieu de la nuit. Elles donnèrent lieu à des arrestations nouvelles et nombreuses, à des vexations inouïes. La commune du 10, composée en grande partie de ces hommes qui j'ayant rien à perdre ont tout à gagner dans ,es révolutions ; cette commune déjà coupable de miîle excès avait besoin d'en commettre de nouveaux, car c'est par l'accumulation des crimes que s'assure l'impunité. Les malheurs de I la patrie sont solennellement annoncés; leL drapeau noir, signe de détresse, est élevé sur j les tours de l'église métropolitaine ; le canon g d'alarme est tiré ; la commune fait proclamai à son de trompe, le rendez-vous général des

■itoyens pour le dimanche 2, au champ de Mars, afin de réunir autour de l'Autel de la Patrie les zélés défenseurs qui voudraient partir sur-le-champ pour sa défense. Cependant ?lle fait ordonner la clôture des barrières, et personne n'est frappé de ces dispositions contradictoires : on parle de conspiration tramée jans les prisons par les aristocrates (ou riches) lui y étaient enfermés en grand nombre, de l'inquiétude du peuple et de sa répugnance à abandonner ses foyers , en laissant derrière lui ces loups dévorants qui bientôt déchaînés se jetteraient sur ce qu'ils auraient laissé de plus cher.

Aux premiers signes d'agitation, le ministre de l'intérieur, qui a la surveillance générale de l'ordre mais non l'exercice immédiat du pouvoir, ni l'emploi delà force, écrivit d'une manière pressante à la commune, dans la personne du maire, pour lui montrer tout ce qu'elle devait déployer de vigilance ; il ne s'en tint pas à :ette mesure : il s'adressa au commandant général pour lui recommander de fortifier les >ostes et de veiller sur les prisons: il fit plus ncore, en apprenant qu'elles étaient menaées, il le requit formellement de les faire soineusement garder, appelant sur sa tête la esponsabilité des événements: et pour donner lus d'effet à une réquisition à laquelle étail ornée son autorité, il la ai imprimer etaffîchei tous les coins de rue : c'était avertir les

citoyens de veiller eux-mêmes, si le commandant oubliait son devoir.

Sur les cinq heures du soir du dimanche 2, moment à peu près où les prisons furent investies, ainsi que je l'ai appris depuis, environ deux cents hommes arrivent à l'hôtel de l'intérieur ; ils demandent à grands cris le ministre et des armes.

Du fond de mon appartement je crois entendre quelques clameurs: je sors, et des pièces qui donnent sur la grande cour j'aperçois le rassemblement; je vais à l'antichambre, je m'informe du sujet. Roland était sorti ; mais ceux qui le demandaient ne se payaient pas de celte raison et voulaient absolument lui parler ; les domestiques s'opposaient à ce que ces gens montassent, en leur répétant la vérité. J'ordonnai qu'on allât de ma part inviter dix d'entre eux à monter ; ils entrent ; je leur demandai paisiblement ce qu'ils voulaient ; ils me dirent qu'ils étaient de braves citoyens prêts à partir pour Verdun, mais qu'ils manquaient d'armes; qu'ils venaient en demander au ministre et qu'ils voulaient le voir. Je leur observai que jamais le ministre de l'intérieur n'avait eu d'armes à sa disposition; que c'était au département de la guerre et chez le ministre de ce département qu'il fallait en demander ; ils répliquèrent qu'ils y avaient été : qu'on leur avait dit qu'il n'y en avait pas; que tous ces ministres étaient de f traîtres, et qu'ils de-

mandaient Roland. — Je suis fâchée qu'il soit sorti, car il vous convaincrait par ses bonnes raisons : venez visiter l'hôtel avec moi ; vous vous assurerez qu'il n'est pas chez lui ; qu'il n'y a d'armes nulle part, et vous réfléchirez qu'il ne doit pas non plus y en avoir ; retournez à l'hôtel de la guerre, ou faites à la commune vos justes plaintes et si vous voulez que Roland vous parle, rendez-vous à l'hôtel de la marine; tout le conseil y est assemblé. — Ils se retirèrent. Je me plaçai au balcon sur la cour ; je vis un furieux en chemise, les manches retroussées au-dessus du coude, le sabre à la main, déclamant contre les trahisons des ministres: mes dix députés se répandent parmi la foule, et déterminent enOn la retraite au son du tambour ; mais emmenant avec eux le valet de chambre comme' un otage, ils le firent courir dans les rues durant une heure, puis le laissèrent aller.

Je montai sur-le-champ en voiture pour me rendre à la Marine, et prévenir mon mari de ce qui venait de se passer. Le conseil n'était point encore formé ; je trouvai un cercle nombreux, plusieurs députés : le ministre de la guerre, celui de la justice n'étant point arrivés, les autres étaient au salon comme société. Je racontai l'anecdote j chacun la commenta diversement ; elle fut prise par la plupart comme le résultat fortuit des circonstances et de l'effervescence des esprits.

Que faisait alors Danton ? Je ne l'ai su que plusieurs jours après ; mais c'est bon à dire ici, pour rapprocher les faits. Il était à la mairie, dans le comité dit de surveillance d'où sortait Tordre des arrestations si multipliées depuis quelques jours : il venait d'y embrasser Marat, après la parade d'une feinte brouillerie de vingtquatre heures. Il monte chez Pétion, le prend en particulier, lui dit dans son langage toujours relevé d'expressions énergiques : « Savez-vous de quoi ils se sont avisés ! Est-ce qu'ils n'ont pas lancé un mandat d'arrêt contre Roland? — Qui cela ? demande Pétion. — Eh î cet enragé de comité. J'ai pris le mandat ; tenez, le voilà ; nous ne pouvons laisser agir ainsi. Diable ! contre un membre du conseil ! » Pétion prend le mandat, le lit, le lui rend en souriant, et dit : « Laissez faire, ce sera d'un bon etîet. — D'un bon effet ! répliqua Danton qui examinait curieusement le maire ; oh ! je ne souffrirai pas cela, je vais les mettre à la raison ; » et le mandat ne fut pas mis à exécution. Biais qui est-ce qui ne se dit pas que les deux cents hommes devaient avoir été envoyés chez le ministre de l'intérieur par les auteurs du mandat ? Qui estce qui ne soupçonne pointque l'inutilité deleur tentative apportant du retard à l'exécution du projet, put taire balancer ceux qui l'avaient conçu ? Qui est-ce qui ne voit pas dans la démarche de Danton auprès du maire, celle d'un conjuré qui veut pressentir l'effet du coup, ou

se faire honneur de l'avoir paré lorsqu'il se trouve manqué d'ailleurs ou rendu douteux par d'involontaires délais ?

Les ministres sortirent du conseil après onze heures; nous n apprîmes que le lendemain matin les horreurs dont la nuit avait été le témoin, et qui continuaient de se commettre dans les prisons. Le cœur navré de ces abominables forfaits, de l'impuissance de les arrêter, de l'évidente complicité de la commune et du commandant général, nous convînmes qu'il ne restait à un minisire honnête homme que de les dénoncer avec le plus grand éclat, d'intéresser l'Assemblée à les arrêter, de soulever contre eux l'indignation des hommes honnêtes, de se laver ainsi du déshonneur d'y participer par le silence et de s'exposer s'il le fallait aux poignards des assassins, pour éviter le crime et la honte d'être en aucune façon leur complice. « Il n'est pas moins vrai, dis-je à mon mari, que les résolutions du courage sont aussi convenables à la sûreté qu'à la justice: on ne réprime l'audace qu'avec la fermeté: si la dénonciation de ces excès n'était pas un devoir, elle serait un acte de prudence : les gens qui les commettent doivent vous haïr, car vous avez fait vos efforis pour les entraver : il ne vous reste qu'à vous faire craindre et à leur en imposer. » Roland écrivit à l'Assemblée cette lettre du 3 septembre, qui devint aussi fameuse que celle qu'il avait adressée au roi. L Assemblée

raccueillit avec transport : elle en ordonna l'impression, l'envoi, l'affiche ; elle y applaudit comme louent et applaudissent les gens faibles aux signes d'un courage qu'ils ne sauraient imiter, mais qui réveille *in eux quelque espoir.

Je me souviens d'avoir lu un petit ouvrage fort aristocratique, fait à Londres depuis cette époque par Pelletier, je crois : l'auteur s'étonnait beaucoup de ce que le même riomme qui avait manqué si audacieusement à son roi, eût montré par la suite tant de justice et d'humanité. Il faut que l'esprit de parti rende bien inconséquent, ou que la vertu soit si rare que Ton ne veuille plus y croire. L'ami de ses semblables et de la liberté hait aussi puissamment, et dénonce avec une égale vigueur la tyrannie royale ou populaire, le despotisme du trône et l'astuce des cours, les désordres de l'anarchie et la férocité des brigands.

Ce même jour, le 3 septembre, un homme, autrefois confrère de Roland et auquel j'avais cru devoir l'honnêteté de l'inviter à dîner, s'avisa de m'amener l'orateur du genre humain, sans m'avoir prévenue, ni demandé si je le trouverais bon : je vis dans son procédé le manque d'usage d'un bonhomme que le bruit de l'orateur avait séduit. Je fis nonnêteté ? Clootz, dont je ne connaissais que les déclamations ampoulées, et sur lequel je n'avais d'ailleurs aucune note défavorable; mais un de mes amis le voyant, me dit à l'oreille : « On intro-

duit chez vous un insupportable parasite que je suis fâché d'y voir. » Les événements du jour faisaient le sujet de la conversation ; Clootz prétendit prouver que c'était une mesure indispensable et salutaire; il débita beaucoup de lieux communs sur les droits des peuples, la justice de leur vengeance et l'utilité dont elle était pour le bonheur de l'espèce; il parla longtemps et très haut, mangea davantage et ennuya plus d'un auditeur. Bientôt nommé député, il revint quelquefois de lui-même, cherchant sans gêne la première place et le meilleur morceau; une politesse extrême et froide que j'accompagnai du soin de servir toujours plusieurs personnes avant lui, dut promptement lui apprendre qu'il était jugé; il le sentit, ne revint plus, et se vengea par des calomnies. Je n'aurais pas parlé de ce vil personnage sans le rôle distingué qu'il a joué parmi les détracteurs des gens de bien, et l'art avec lequel il a concouru i faire ùujédéralisme un épouvantail pour les sots, ou un titre de proscription contre les bons esprits qui n'adoptaient pas sa chimère de républiqueuniverselle.

La dernière fois qu'il vint chez moi, il mit en jeu sa marotte, rebattit toutes ses extravagances sur la possibilité d'une convention formée des députés de tous les coins du monde •. les uns répliquèrent par des plaisanteries; Roland, ennuyé du pédantisme et du bruit avec lequel Qootz soutenait son opinion et prétendait 1»

faire adopter, eut la bonté de lui pousser trois ou quatre syllogismes, après lesquels il lui tourna le dos; la conversation se tempérait et se divisa; Buzot, dont l'esprit judicieux ne s'amuse pas longtemps à combattre des moulins à vent, s'étonnait de ce qu'on traitait le fédéralisme comme une hérésie politique ; il observait que la Grèce, si célèbre, si féconde en grands hommes et en hauls faits, était composée de petites républiques fédérées; que les Etats- Unis qui de nos jours offraient le tableau le plus intéressant d'une bonne organisation sociale, formaient un composé du même genre, et qu'il en était ainsi de la Suisse. Qu'à la vérité, dans le moment actuel et la situation de la France, l'unité était importante à conserver pour elle, parce qu'elle offrait ainsi une masse plus imposante aux ennemis du dehors, et un ensemble d'action précieux à conserver pour la confection des lois qui devaient lui assurer une constitution; mais qu'on ne pouvait se dissimuler qu'il y aurait toujours du relâchement dans les liens politiques qui uniraient un Provençal avec un Flamand ; qu'il était difficile de faire régner sur une si grande surface cet attachement qui kit la force des républiques, parce qu'enfin l'amour de la patWe n'est pas précisément celui de la terre qu'on habite, mais des citoyens avec lesquels on vit et des lois qui les régissent, sans quoi les Athéniens n'eussent pas transporté leur existence sur de*

vaisseaux en abandonnant leur ville; qu'on ne peut bien aimer que ce q-j'on connaît, et que jamais l'enthousiasme d'hommes séparés par deux cents îienes ne peut être commun, uniforme et vif, comme celui des habitants d'un petit territoire.

Ce sont ces réflexions sages, trouvées telles par la plupart de ceux qui les écoutaient, qui furent traduites et dénoncées par Clootz, comme une conjuration de fédérer la France et de détacher les départements de Paris; il présenta Buzot comme le plus dangereux des conspirateurs,. Roland comme leur chef, et les députés qui venaient le plus souvent che? moi comme <es fauteurs de ce vrojet liberticide. Je ne sais si un fou tel que Clootz peut avoir été de bonne foi dans ses craintes; je ne saurais me le persuader, et je crois seulement qu'il a trouvé dans la fabrication de son mensonge une occasion de venger son amour-propre irrité de n'avoir pas été admiré; un sujet de déclamations dans son genre, très convenable à la bouffissure de son style et au désordre de son imagination ; un moyen de nuire à des hommes 'dont la raison doit lui déplaire, et de faire cause commune avec ceux dont les vices lui sont agréables; en supposant même qu'il n'ait pas la mission secrète de brouiller la France à l'aide des enragés, pour faire plus beau jeu aux Prussiens ses compatriotes.

Cependant les massacres continuèrent; à

Y Abbaye, du dimanche au soir au mardi matin; à la Force, davantage; à Bicêtre, quatre jours, etc. Je dois à mon séjour actuel dans la première de ces prisons, d'avoir appris des détails qui font frémir, et que je n'ai pas le courage de tracer. Mais une anecdote que je ne passerai point sous silence, parce qu'elle concourt à démontrer que c'était un projet bien lié, c'est qu'y ayant dans le faubourg Saint- Germain une maison de dépôt où l'on met les détenus que l'Abbaye ne peut recevoir quand elle renferme trop de monde, la police choisit pour les transférer le dimanche au soir, l'instant d'avant le massacre général : les assassins étaient prêts; ils se jetèrent sur les voitures; il y avait cinq ou six liacres, et à coups de sabres et de piques ils percèrent, ils tuèrent ceux qui les remplissaient, au milieu de la rue, au bruit terrible de leurs cris douloureux. Tout Paris fut témoin de ces horribles scènes, exécutées par un petit nombre de bourreaux (ils n'étaient pas quinze à l'Abbaye, à la porte de laquelle étaient pour toute défense, malgré les réquisitions faites à la commune et au commandant, deux gardes nationaux). Tout Paris laissa faire... tout Paris fut maudit à mes yeux, et je n'espérai plus que 'a liberté s'établit parmi des lâches, insensibles aux derniers outrages qu'on puisse faire à la naîure, à l'humanité; froids spectateurs d'attentats que. le courage de cinquante hommes ai mes aurait facilement empêchés.

La force publique était mal organisée, comme elle l'est encore-, car les brigands ont bien soin quand ils veulent régner, de s'opposera tout ordre qui pût les entraver : mais faut-il connaître son capitaine et marcher en compagnie réglée, quand il s'agit de voler su secours de victimes qu'on égorge? Le fait est que le bruit d'une prétendue conspiration dans les prisons, toute invraisemblable qu'il fût, l'annonce affectée de l'inquiétude et de la colère du peuple, retenait chacun dans la stupeur et lui persuadait au fond de sa maison que c'était le peuple qui agissait, lorsque, de compte fait, il n'y avait pas deux cents brigands pour la totalité de cette infâme expédition. Aussi ce n'est pas la \»remière nuit qui m'étonne; mais quatre jours! — et des curieux allaient voir ce spectacle ! — Non, je ne connais rien, dans les annales des peuples les plus barbares, de comparable à ces atrocités. La santé de Roland en fut altérée; la contention du genre nerveux était telle que son estomac ne pouvait rien recevoir, et la bile arrêtée se répandit à la surface de la peau; il était jaune et faible avec une égale activité, ne pouvant dormir ni manger, et ne cessant de travailler. Je me souviens d'avoir vu le sensible Gorsas touché de son élat, ne pouvoir retenir quelques pleurs en l'invitant à modérer l'indignation dont il était pénétré. 11 ignorait encore avoir été l'objet d'un mandat d'arrêt ; je l'avais appris et me serais bien gardée de le lui

faire commît re ; c'eût été fournir un aliment à une affection assez profonde : je ne sais qui s'avisa de lui en parler la semaine suivante. Il faut convenir qu'il lui est arrivé par la suite de citer quelquefois ce fait particulier de manière que ses ennemis affectèrent de répandre qu'il ne s'était soulevé contre ces exécutions que par la crainte qu'il avait eue d'être compris parmi ceux qui en avaient été les victimes, tandis qu'il ne faisait que joindre à la juste horreur qu'elles lui avaient inspirée, l'indignation d'avoir été compté au nombre de ceux qui devaient les subir.

Danton fut celui qui s'efforça le plus de présenter l'opposition de Roland à ces événements comme le fruit d'une imagination ardente, et de la terreur dont il était gratuitement frappé. Ce trait m'a toujours paru fort significatif.

L'histoire conservera sans doute l'infâme circulaire du comité de surveillance de la commune, renfermant l'apologie des journées de septembre, et l'iuviîation d'en célébrer de semblables par toute la France; circulaire expédiée avec profusion dans les bureaux et sous le contre-seing (\u ministre de la justice.

Les circonstances faisant juger l'inconvénient d'amener à Paris les prisonniers d'Orléans, dont la translation avait été ordonnée et qui déjà étaient en chemin, le ministre de l'intérieur donna des ordres d'après l'avis du conseil, pour les conduire à Versailles; on envoya une

nombreuse escorte; des hommes qui jouaient l'horreur pour les assassinats de Paris, obtinrent sous ce manteau d'en faire partie, et dirigèrent la boucherie qui s'exécuta daifs les charrettes, à l'arrivée des prisonniers de Versailles.

L'or, l'argent, les portefeuilles, les bijoux et autres effets précieux, en grande quantité dans les prisons à cette époque, par la condition et la richesse de ceux qui les peuplaient, furent pillés comme on pjut croire.

Des dilapidations bien plus considérables avaient été faites par les membres de la commune, après le 1 0 août, soit au château des Tui- .eries, soif dans les maisons royales des environs où elle envoya des commissaires, soit chez les particuliers dits suspects, où elle avait fait apposer les scellés.

Elle avait reçu de grands dépôts, elle avait fait enlever des trésors; nul compte ne paraissait, et le ministre de l'intérieur ne pouvait obtenir les renseignements qu'il avait droit d'exiger sur ces objets. Il se plaignit à l'Assemblée; il le fit aussi de la négligence du commandant général, dont il réclamait inutilement de plus nombreux factionnaires pour le poste du gardemeuble : cependant des brigands se permettaient tout; on avait en plein jour, sur les boulevards et dans les marchés, arraché des montres, des boudes de souliers, des pendants d'oreilles. L'Assemblée, comme de coutume, trouva fort bun le zèle du ministre, le chargea

de lui faire un rapport sur l'état de Paris, et ne prit point de mesures.

Le vol du garde-meuble s'effectua ; des millions passèrent aux mains de gens qui devaient s'en servir pour perpétuer l'anarchie, source de leur domination.

Le jour qui s'ouvrit après ce vol important, d'Eglantine vint chez moi à onze heures du matin ; d'Eglantine, qui avait cessé d'y paraître lors des matines de septembre ; d'Eglantine qui la dernière fois qu'il y était venu m'avait dit, comme par un sentiment profond de l'état critique de la France : « Jamais les choses n'iront bien si l'on ne concentre les pouvoirs; il faut que le conseil exécutif ait la dictature, et que «e soit son président qui l'exerce. » D'Eglantine ne me trouva pas; je venais de sortir avec Madame Pétion : il m'attend deux heures; je le trouve dans la cour à mon arrivée; il monte ^vec moi sans que je l'engage à le faire ; il reste une heure et demie sans que je l'invite à s'asseoir; il se lamente d'un ton bien hypocrite sur le vol de cette nuit, qui prive la nation de véritables richesses : il demande si l'on n'a point quelques renseignements sur les auteurs; il s'étonne de ce qu'on n'ait rien pressenti à cet •égard; il parle ensuite de Robespierre, de Marat, qui avaient commencé de déchirer Roland et moi, comme de têtes chaudes qu'il fallait laisser aller, comme d'hommes bien intentionnés, très zélés, qui s'effarouchaient de tout,

mais desquels il ne fallait pas s'inquiéter. Je le laissai dire, parlai fort peu, et ne m'ouvris sur tien : il se relira; je ne l'ai plus jamais revu.

J'ai reçu ce matin chez moi, dis-je à mon mari lorsque nous nous retrouvâmes, un des voleurs du garde-meuble qui venait voir s'il n'était pas soupçonné. — Qui donc? — Fabre d'Eglanîine. — Comment le sais-tu? — Comment!

an coup si hardi ne peut êire que l'ouvrage de Vaudacieux Danton; j'ignore si jamais cette vérité sera mathématiquement démontrée, mais je la sens vivement, et Fabre n'est venu faire que le rôle de son complice et de son espion. »

J'ai appris, sept mois après, que l'on retenait dans les prisons de Beauvais un grand coquin nommé Le/ort qui avait été saisi avec des effets du garde-meuble, et qui chargeait Danton; mais on n'ose le faire paraître, parce que sa faction est trop puissante. On aime mieux le garder pour un temps où il sera possible de faire justice, si jamais ce temps arrive pour la génération présente. Certes! les gens qui ont fait une insurrection pour renverser la commission des douze de la Convention, parce qu'elle tenait les lils de l'un de leurs complots, sauraient bien étouffer le témoin ou renverser le tribunal qui s'aviserait de les inculper. Il n'y eut d'arrêtés et de punis que de petits garçons voleurs employés comme des manœuvres à l'affaire du garde-meuble, sans être initiés dans le secret

de son entreprise; ils avaient été avertis qu'il y avait une grande aubaine dont ils pourraient profiter, en prêtant la main à l'enlèvement de riches effets; ils étalent grimpés par le dehors de la colonnade, avaient enlevé et remis beaucoup de choses, mettant en poche pour eux tant que faire se pouvait; cinq à six de ces gredins furent exécutés sans donner aucune lumière sur la trame dont ils n'étaient que des agents bien secondaires.

J'ai dit que Marat commençait à nous déchirer. Il faut savoir que du moment où l'Assemblée avait mis des fonds à la disposition du ministre de l'intérieur pour impression d'écrits utiles, Marat, qui, le lendemain du 40, avait fait enlever par son peuple quatre presses à l'imprimerie royate pour s'indemniser de celles que la justice lui avait précédemment fait retirer, Marat écrivit à Roland pour lui demander quinze mille livres, afin de le mettre en état de publier d'excellentes choses; Roland répondit que la somme était trop considérable pour la délivrer sans connaître l'objet auquel elle devait servir; que si Marat voulait lui envoyer ses manuscrits, il ne s'attribuerait pas le droit de les juger, mais les soumettrait au conseil pour savoir s'il convenait de les publier aux frais de la nation. Marat répliqua assez mal, comme il sait faire, et envoya un fatras de manuscrits dont la seule vue faisait peur; il y avait un traité des Chaînes de c esclavage, je

ne sais quoi encore, marqué à son coin; c'est suffisant pour l'apprécier.

J'avais quelquefois douté que Marat fût un être subsistant ; je fus persuadée alors qu'il n'était pas imaginaire : j'en parlai à Danton, je lui témoignai Venvie de le voir, et lui dis de me l'amener (car il faut connaître les monstres, et j'étais curieuse de savoir si c'était une tête désorganisée ou un mannequin bien soufflé). Danton s'en défendit comme d'une chose bien inutile, même désagréable, puisqu'elle ne m'offrirait qu'un original qui ne répondrait à rien; au ton de l'excuse, je jugeai qu'il n'aurait point égard à cette fantaisie, lors même que j'aurais insisté; je n'eus pas l'air d'y avoir sérieusement songé.

Le conseil trouva que les manuscrits de Marat devaient être remis à Danton, qui saurait bien s'arranger avec lui; c'était couper le nœud gordien au lieu de le dénouer. Le minisire de l'intérieur ne devait point employer les fonds publics à solder un extravagant; la prudence exigeait qu'il ne s'en fît pas un ennemi; le refus pur et simple du conseil aurait tout concilié.

Commettre ce soin à Danton, c'était lui donner un nouveau moyen de s'attacher ce chien enragé, de le faire courir et mordre ceux contre lesquels il lui plairait de l'exciter. Trois semaines et plus s'étaient écoulées, les journées de septembre étaient passées; Marat avait eu l'impudence d'afficher la demande des quinze mille livres à d'Orléans, en se plaignant du mi-

nistre qui avait eu l'incivisme de ne pas les lui donner, lorsqu'il lit un placard contre moi nommément. Je n'y fus pas trompée. « Voilà, dis-je à mon mari, du Danton tout pur; il veut vous attaquer, il commence par rôder autour de vous ; puis avec son esprit il a la bêtise d'imaginer que je serai sensible à ces sottises, que je prendrai la plume pour y répondre; qu'il aura te plaisir de traduire une femme sur la scène, et de jeter ainsi du ridicule sur l'homme public à qui je suis attachée. Ces gens-là peuvent a?oir quelque opinion de mes facultés, mais ils ne sauraient juger mon âme; ils n'ont qu'à me calomnier tant qu'il leur plaira, ils ne me feront pas bouger, ni me plaindre, ni m'en soucier. »

Roland fit son rapport sur l'état de Paris le 22 septembre : il fut exact et vigoureux; c'est dire qu'il peignait les désordres qui y avaient été commis et les inconvénients de laisser plus longtemps les autorités constituées dans l'insubordination la plus grande, dans l'exercice de l'arbitraire le plus dangereux.

Il rendit justice au zèle de la commune du 10, à l'utilité dont elle avait été pour la Révolution de ee jour; mais il fit voir que l'usage prolongé des moyens révolutionnaires produisait exactement le contraire de ce qu'on espérait obtenir par eux, puisqu'on ne détruisait la tyrannie que pour faire régner la justice et l'ordre également incompatibles avec l'anarchie ; et il démontrait la justice et la difficulté d'obtenir des comptes de

celte commune à laquelle il en avait inutilement demandé. L'Assemblée, saine par l'esprit, mais incapable et faible par caractère, applaudit, fit imprimer, ordonna peu de choses et ne rectifia rien. Il n'est guère possible d'imaginer une situation plus pénible que celle d'un homme équitable et ferme, à la tête d'une grande administration dans laquelle il paraît avoir une puissance considérable, et se charge effectivement d'une grande responsabilité; témoin journalier d'abus révoltants dont il n'a pourtant que la dénonciation, et sur lesquels l'autorité législative qu'il éclaire ne sait ou n'ose prendre un parti. Casser la commune, ordonner l'élection dans les règles d'une nouvelle municipalité, organiser la force publique et lui faire nommer un commandant par les sections, étaient véritablement les seules mesures propres à rétablir dans Paris l'ordre sans lequel on y citerait vainement les lois, et faute duquel une Convention y serait nécessairement soumise à l'autorité municipale qui ne connaissait aucun frein. Dans cet état de choses, j'aurais mieux aimé que Roland consacrât ses talents à sa patrie comme député, qu'en qualité de membre d'un consei'. sans énergie et de ministre d'un gouvernement sans action. Je ne dissimulais pas cette façon de penser à quelques personnes faites pour l'apprécier; car le vulgaire n'aurait rien compris à la préférence d'une existence modeste sur le traitement et l'entourage dune place mi-

nistcrielle; et faute d'y voir clair, il aurait fait de sottes suppositions.

Le département de la Somme que Roland avait longtemps habité, le nomma son représentant • cette nomination excita des regrets presque universels; on trouvait absurde et fâcheux de voir ôter du gouvernail un homme intègre, éclairé, courageux, difficile à remplacer, pour le faire passer dans une assemblée où tant d'autres pouvaient voter utilement sans une égale capacité. Roland n'avait point à hésiter; il écrivit à l'Assemblée en conséquence, en la priant de nommer à sa place, et lui indiquant la personne qu'il croyait pouvoir lui succéder ; l'agitation fut extrême à cette nouvelle; on se récria de toutes parts et l'on opina pour qu'il fût invité à rester au ministère. La Convention s'était déjà formée du grand nombre de députés à l'Assemblée législative qm s'y trouvaient nommés, et de ceux des députés les premiers arrivés, ou ceux-ci prenaient place dans l'Assemblée législative; c'est ce que je ne me rappelle pas parfaitement à ce moment où je n'ai près de moi aucune espèce de renseignement. Mais Danton était présent; je me souviens que pendant plus d'un mois il continuait d'agir au conseil, en allant voter à l'Assemblée; cette annulation de pouvoirs paraissait très condamnable à Roland qui, durant la dernière quinzaine de cette allure de Danton, s'abstint d'aller au conseil,, disant bientôt qu'il

ne se rendrait plus à ses séances influencées par un homme qui ne devait plus s'y trouver. II s'éleva avec beaucoup de chaleur contre cette invitation ; son impétuosité trahit sa haine, lui fit dire beaucoup de choses ridicules, et entre autres, qu'il faudrait donc aussi m'adresser l'invitation, parce que je n'étais pas inutile au ministère de Roland. Les murmures de la réprobation repoussèrent ses propos envieux; mais le décret ne fut pas rendu, quoique le désir général fût bien marquera démission ne fut pas non plus acceptée, et le ministre demeura dans la possibilité de choisir encore. La foule des députés se porta chez lui pour l'engager à ne pas quitter le ministère; on le pressa vivement comme pour un sacrifice qu'il devait à son pays ; on lui représenta que la Convention une fois complète ferait prendre aux affaires une marche grande et décisive, dans laquelle son caractère et son activ.té seraient nécessaires, et par laquelle il serait soutenu : deux jours s'étaient passés dans ces sollicitations, lorsqu'on vint lui apprendre que sa nomination était mauvaise, parce qu'elle avait été faite en remplacement d'une autre que l'on croyait nulle et qui ne l'était point; qu'ainsi il n'avait point de raison de quitter le ministère, Il se détermina donc «à rester; il l'écrivit à l'Assemblée avec l'aeeent d'un courage et d'une fierté qui fut couvert des applaudissements de Ja majorité et lit pâlir ses ennemis. Son élection

se trouva nulle en effet; mais le parti Danton s'efforçait de le cacher jusqu'à ce qu'il eût quitté le ministère, afin qu'il ne se trouvât nulle part. Il n'y eut plus de relâche dans ce parti contre lui, chaque jour c'étaient de nouvelles attaques; le journal de Marat, des pamphlets ad hoc, des dénonciations aux jacobins, répétèrent sans cesse des accusations, des calomnies plus bêtes ou plus atroces les unes que les autres. Mais la persévérance et l'effronterie dans ce genre ont toujours des succès auprès du peuple naturellement défiant et léger. On alla même jusqu'à lui faire un crime de ce qui aurait dû lui mériter des éloges, et l'on eut l'art d'inspirer ces craintes à d'honnêtes gens timides par celle de ses sollicitudes qui concourait davantage au salut de la république : je veux parler du soin d'éclairer l'opinion. Il ne faut pas être profond politique pour savoir que l'opinion fait la force des gouvernements; aussi toute la différence qui existe à cet égard entre une administration tyrannique et celle qui prend la justice pour base, c'est que la première n'est occupée que de resserrer les lumières, de contraindre la vérité, tandis que l'autre s'impose pour loi de les répandre.

L'Assemblée avait bien jugé que les événements du 4 0 août produiraient des impressions diverses, suivant les préjugés ou les intérêts des individus et la manière dont ils seraient présentés ; elle fit dresser un récit des faits,

décréta son impression, l'appuya par la publication de toutes les pièces qui justifiaient de leur exaciiiude, chargea le ministre de l'intérieur de les expédier par toute la Fiance, et lui enjoignit en outre de faire publier des écrits propres à remplir le même but. Roland sentit que dans cette circonstance l'art de répandre avait besoin d'être perfectionné, et qu'il s'agissait de former un courant de lumières qui suppléât en quelque sorte à l'instruction publique toujours négligée. Il s'assura dans les départemenis, par les informations et les recherches, d'un petit nombre d'hommes sages et zélés qu'on pût regarder comme les fidèles distributeurs des écrits qui ieur seraient envoyés; il se fit une règle de répondre à tout, d'entretenir correspondance soit avec les sociétés populaires, les curés, ou les particuliers qui s'adresseraient à lui; il envova aux sociétés une circulaire, où il les rappelait à l'esprit de leur institution, au soin fraternel d'instruire et de s'éclairer, dont elles tendaient trop à s'écarter pour délibérer et gouverner; il choisit dans ses bureaux trois ou quatre personnes d'un bon esprit, qu'il fit diriger par celle d'entre elles qui avait le plus de sensibilité dans l'âme, d'austériié dans les ipriucipes, je douceur dans le style, poursuivre ceile Correspondance patriotique, cl faire l'envoi des imprimés; il nourrit souvent cette correspondance de ses proures circulaires die

tées par les circonstances, et respirant tonjours cette moralité, ce charme d'affection qui gagne les cœurs. On ne peut se figurer l'excellent effet qui en est résulté ; aussi les troubles de toute espèce s'apaisèrent; les 2orps administratifs opérèrent avec régularité ; cinq à six cents sociétés, des curés en assez grand nombre, se vouèrentavecun zèle touchant a répandre l'instruction, à intéresser et lier à la chose publique des hommes jusque-là livrés à leurs travaux, mais abandonnés à leur ignorance et prêts à recevoir des fers plus qu'à maintenir une liberté dont ils ne connaissaient ni l'étendue, ni les limites, ni les droits, ni les devoirs.

Cette Correspondance patriotique est un monument prérieux qui atteste également la pureté des principes, la vigilance éclairée du ministre, la bonne volonté d'un grand nombre de sages citoyens, et les fruits admirables de la sagesse, du civisme et de la raison.

Les hommes soupçonneux et jaloux virent beaucoup moins, dans la chose et dans ses effets, le triomphe de la liberté, le maintien de la paix, l'affermissement de la république, que la gloire et le crédit qui pouvaient en résulter pour le premier coopérateur. Dès lors Roland fut représenté comme un homme dangereux, qui avait des bureaux d'esprit public; bientôt comme un corrupteur de l'opinion, un ambitieux de 1& suprême puissance; enfin comme un conspirateur

Il ne faUait que lire ses écrits, visiter sa correspondance: les départements qui les recevaient lui réponda:ent par des actions de grâces; mais les brigands de Paris calomniant toujours et ne prouvant jamais, élevèrent à l'aide de mille mouvements une sort» de défiance et d'opinion populaire que les jacobins soutenaient de tout leur pouvoir; car ils n'étaient plus régis que par Danton, Robespierre et Marat...

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