‹ Mémoires de Mme RolandChapitre 15 sur 15 · PROJET DE DÉFENSE AU TRIBUNAL · texte numérisé non relu

PROJET DE DÉFENSE AU TRIBUNAL

L'accusation portée contre moi repose entièrement sur ma prétendue complicité avec des hommes appelés conspirateurs. Mes liaisons d'amitié avec un petit nombre d'entre eux sont très antérieures aux circonstances politiques qui les font considérer aujourd'hui comme coupables. Les rapports que j'ai conservés avec eux par une voie intermédiaire, à l'époque de leur départ de Paris, sont absolument étrangers aux affaires. Je n'ai point eu proprement de correspondance politique, et à cet égard je pourrais m'en tenir à une dénégation absolue; car je ne saurais être interpellée de rendre compte de mesaffections particulières. Mais je puis m'houorer d'elles comme de ma conduite, et je n'ai rien à taire au public. Je dirai donc que j'ai reçu des expressions de regret sur ma détention, et l'avis que Duperret avait pour moi deux lettres, soit qu'elles eussent été écrites avant ou après avoir quitté Paris, soit qu'elles fussent d'un seul ou de deux de mes amis, je l'ignore. Elles ne me sont point parvenues. Duperret les avait remises en d'autres mains, et je ne les ai jamais vues. J'ai reçu une autre fois la pressante invitation de rompre mes fers, des offres de service pour m'aider à y réussir suivant les moyens que je jugerais convenables, et pour me rendre où je trou-

verais bon. Je n'ai voulu me prêter à rien de semblable, par devoir et par honneur; par devoir, pour ne point exposer ceux à la garde de qui j'étais confiée; par honneur, parce que dans tous les cas je préférais courir les risques d'un procès injuste à me couvrir d'une apparence coupable par une fuite indigne de moi. J'avais bien voulu être arrêtée au 31 mai; ce n'était pas pour m'échapper plus tard.

Voilà à quoi se sont bornées mes relations avec mes amis fugitifs. Sans doute, si les communications n'eussent pas été interrompues, ou que je n'eusse p;is été contrainte par ma capLivité, j'aurais cherché à me procurer de leurs nouvelles, car je ne connais pas de loi qui me l'interdît. Eh! dans quel temps, chez quel, peuple du mond.; vit-on jamais traduire en crime la fidélité aux sentiments d'estime et de fraternité qui lient les hommes entre eux? Je ne juge point les mesures que prirent ceux qu'on a proscrits, elles ne m'ont pas été connues; mais je ne crois point à des intentions perverses chez ceux dont la probité, le civisme et le généreux dévouement à leur pays, m'étaient démontrés. S'ils ont erré, ce fut de bonne foi; ils succombent sans être avilis; ils sont à mes yeux malheureux sans être coupables. Si je le suis moi-même en faisant des vœux pourleur salut, je me déclare telle a la face de l'univers. Je n'ai pas d'inquiétude pour leur gloire, et je consens volontiers à partager celle d'être

opprimée parleurs ennemis. J'ai vu ces hommes, accusés d'avoir conspiré contre leur pays, républicains déclarés mais humains, persuadés qu'il fallsit par de bonnes lois faire chérir la république de ceux même qui doutaient qu'elle pût se soutenir; ce qui effectivement est plus difficile que de les tuer. L'histoire de tous les siècles a prouvé qu'il fallait beaucoup de talents pour amener les hommes à la vertu par de bonnes lois, tandis qu'il suffit de !a force pour les opprimer par la terreur ou les anéantir par la mort. Je les ai vus prétendre que l'abondance, comme le bonheur, ne pouvait résulter que d'un régime équitable, protecteur et bienfaisant; que la toute puissance des baïonnettes produisait bien la peur, mais non pas du pain. Je les ai vus animés du plus vif enthousiasme pour le bien du peuple, dédaigner de le flatter, résolus à périr victimes de son aveuglement plutôt que de le tromper. J'avoue que ces principes et cette conduite m'ont paru totalement différer de ceux des tyrans ou des ambitieux qui cherchent à plaire au peuple pour le subjuguer. Elle m'a inspiré la plus profonde estime pour ces hommes généreux; cette erreur, si c'en est une, m'accompagnera dans le tombeau, et je m'honorerai de suivre ceux que je n'ai pu accompagner.

Ma défense, j'ose le dire, est plus nécessaire à ceux qui veulent s'éclairer de bonne foi, qu'elle ne l'est à moi-même. Tranquille et sa-

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tisfaite dans le sentiment d'avoir rempli mes devoirs, j'envisage l'avenir avec sérénité. Mes goûLs sérieux, mes habitudes studieuses m'ont tenue également éloignée des folies de la dissipation et du tracas de l'intrigue. Amie de la liberté dont la réflexion m'avait fait juger le prix, j'ai vu la révolution avec transport, persuadée que c'était l'époque du renversement de l'arbitraire que je hais, de la réforme d'abus dont j'avais souvent gémi en m'aitendrissant sur le sort de la classe malheureuse. J'ai suivi les progrès de la révolution avec intérêt, je m'entretenais de la chose publique avec chaleur; mais je n'ai point dépassé les bornes qui m'étaient iaiposées. par mon sexe. Quelques talents peut-être, as:»ez de philosophie, un courage plus rare, et qui me permettait de ne point affaiblir dans les dangers celui de mon mari; voilà probablement ce qu'auront indiscrètement vanté ceux qui me connaissent, et ce qui m'a fait des ennemis parmi ceux qui ne me connaissent pas. Roland a pu m'em, loyer quelquefois comme un secrétaire, et la fameuse lettre au roi, par exemple, est copiée toute entière de ma main; ce serait une assez bonne pièce à joindre à mon procès, si c'était les Autrichiens qui me le fissent, et qu'ils s'avisassent d'étendre la responsabilité d'un ministre jusques sur sa femme. Mais Roland avait depuis longtemps fait connaître ses lumières et son amour des grands principes, les preuves en existent

dans de nombreux ouvrages imprimés députe quinze ans. Son savoir el sa probité sont bien à lui, et il n'avait pas besoin d'une femme pour être un sage ministre. Jamais il ne s'est tenu chez lui de conférences, ni de concia'.ibules; ses collègues, quels qu'ils fussent, quelques amis et ses connaissances se réunissaient chez lui à table une fois la semaine ; là, dans des conversations très publiques, on s'entretenait ouvertement de ce qui intéressait tout ie monde. Du reste, les écrits de ce ministre respirant tous l'amour de l'ordre et de la paix, exposant d'une manière touchante les meilleurs principes de la morale et de la politique, attesteront à jamais sa sagesse, de même que ses comptes prouveront sa pureté.

Je reviens au délit qui m'est imputé; j'observe que je n'avais point de liaison avec Duperret; je l'avais vu quelquefois durant le ministère de mon mari; il n'était pas venu chez moi depuis six mois que Roland n'était plus en place. Je puis faire la même remarque pour les autres députés mes amis; ce qui sûrement ne s'accorde point avec la supposition d'intelligence et de conspiration qu'on nous prête. Il est évident, par ma première lettre à Duperret, que je n'écrivis à ce député que par la difficulté de m'adresser à tout autre, et dans l'idée qu'il se prêterait volontiers à m'obliger. Ainsi ma correspondance avec lui n'était pas projetée; elle n'ét-ii' pas la suite d'aucune liaison

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me soustraire au jugement que je prévoyais; j'ai cru qu'il é'ait plus convenable de le subir; j'ai cru devoir cet exemple à mon pays, j'ai cru que si je devais êire condamnée, il fallait laisser à la tyrannie l'odieux d'immoler une femme qui n'eut d'autre crime que quelques talents dont elle ne se prévalut jamais, un grand zèle pour le bien de l'humanité, le courage d'avouer ses amis malheureux et de rendre hommage à la vertu au péril de sa vie. Les âmes qui ont quelque grandeur savent s'oublier ellesmêmes; elles sentent qu'elles se doivent à l'espèce entière, et elles ne s'envisagent que dans la postérité. J'appartiens ù Rolai.d vertueux et persécuté; je fus liée avee. des hommes que l'aveuglement et la haine de la ja'.ouse médiocrité ont fait proscrire et immoler. Il est nécessaire que je périsse à mon tour, parée qu'il est dans les principes de la tyrannie de sacrifier ceux qu'elle a violemment opprimés, et d'anéantir jusqu'aux témoins de ses excès. A ce double titre, vous me devez la mort, et je l'attends. Quand l'innocence marche au supplice où la condamnent l'erreur et la perversité, c'est à la gloire qu'elle arrive.

Puissé-je être la dernière victime immolée aux fureurs de l'esprit de parti! Je quitterai avec joie cette terre infortunée qui dévore les gens de bien et s'abreuve du sang des justes.

Vérité! patrie! amitié! objets sacrés, sentiments chers à mon cœur, recevez mon dernier

sacrifice. Ma vie vous fut consacrée, vous rendrez ma mort également douce et glorieuse.

Juste ciell éclaire ce peuple malheureux pour lequel je désirai la liberté!... La liberté! Elle est pour les âmes fières qui méprisent la mort, et savent à prupos la donner. Elle n'est pas pour ces hommes faibles qui temporisent avec le crime, en couvrant du nom de prudence ieur égoïsme et leur lâcheté. Elle n'est pas pour ces hommes corrompus qui sortent du lit de la débauche ou de la fange de la misère pour s'abreuver dans le sang qui ruisselle des échafauds. Elle est pour le peuple sage qui chérit l'humanité, pratique la justice, méprise ses flatteurs, connaît ses vrais amis et respecte la, vérité. Tant qui; vous ne serez pas un tel peuple, ô mes concitoyens! vous parlerez vainement de la libeité; vous n'aurez qu'une licence dont vous tomberez victimes chacun à votre tour; vous demanderez du paty on vous donnera des cadavres, et vous finirez par être asservis.

Je n'ai point dissimulé mes sentiments ni mes opinions, Je sais qu'une dame Romaine fut envoyée au supplice, sous Tibère, pour avoir pleuré son fils; je sais que dans un temps d'aveuglement et de fureur d'esprit de parti, quiconque ose -s'avouer l'ami de condamnés ou de proscrit.-, s'expose à partager leui fortune. Mais je méprise la mort, je n'ai jamais craint que le crime, et je n'assurerais pas mes jours

au prix d'une lâcheté. Malheur au temps! malheur au peuple où la force de rendre hommage à la vérité méconnue peut exposer à des périls et trop heureux a:cc qui se sent capable de les braver.

C'est à vous de juger maintenant s'il convient à vos intérêts de me condamner, à défaut de preuves, sur de simples opinions et sans l'appui d'aucune loi.

Madame Roland fut condamnée à mort par un jugement du tribunal révolutionnaire le 9 novembre 1793 (18 brumaire an II).

« Tel fut, dit Bosc, le jugement qui envoya à l'éehafaud, à trente-neuf ans, une femme dont l'àme forte, le cœur sensible, l'esprit cul- Ihré, les agréments naturels, faisaient le bonheur et l'admiration de tous ceux qui la connaissaient. Sa mort fera la gloire de son sexe et la honte de ses bourreaux. Ce n'est pas à moi de la caractériser; ses écrits parlent, sa parole, témoigne, et l'histoire arrive pour la venger de l'injustice de ses contemporains.

« Ce jugement fut précédé, pour la forme et selon l'usage de cet affreux tribunal, de débats où il ne fut pas permis à la citoyenne Roland de parler, et où des brigands soudoyés vomirent les plus grossières calomnies devant d'autres brigands, les instruments de Robespierre, si indignement décorés du nom de jurés et de juges. Je n'ai pu me procurer ces débats qui,

comme on sait, ne doivent pas être écrits; mais je sais qu'une seule personne y a rendu hommage à la vérité, et que pour cela elle a été envoyée à la mort quelque temps après ; c'est l'estimable Lecocq, depuis huit mois seulement attaché à Roland en qualité de domestique, homme digne d'un meilleur sort par ses excellentes qualités.

« La citoyenne Roland alla à Féchafaud, comme ses amis devaient s'y attendre, c'est-àdire avec le calme d'une grande âme, au-dessus de l'idée de la mort, qui trouve en elle-même des secours pour en anéantir l'horreur naturelle. Je ne puis mnux faire, pour peindre ses derniers moments, que d'employer la plume élégante et sensible de Rioufîe. Voici ce qu'il en dit dans son écrit intitulé : Mémoires d'un détenu, pour servir à Unitaire de la tyrannie de Robespierre ; écrit qui fournira plus d'un article à l'histoire, et qu'on ne lira jamais sans attendrissement :

« Le sang des vingt-deux fumait e; « lorsque la citoyenne Roland arriva à la Con- « ciergerie. Bien éclairée sur le sort qui l'at- « tendait, sa tranquillité n'en était point altéa rée. Sans être à la fleur de l'âge, elle était « encore pleine d'agréments; elle était grande « el d'une taille élégante; sa physionomie était « très spirituelle; mais les malheurs et une « longue détention avaient laissé sur son vi « sage des traces de mélancolie, qui tempe-

« raient sa vivacité naturelle. Elle avait l'âme « d'une républicaine dans un corps pétri de « grâces, et façonné par une certaine politesse a de cour. Quelque chose de plus que ce qui « se trouve ordinairement dans les yeux des « femmes, se peignait dans ses grands yeux « noirs, pleins d'expression et de douceur. Elle « parlait souvent à la grille avec la liberté et « le courage d'un grand homme. Ce langage « républicain, sortant de la bouche d'une jolie « femme française dont on préparait l'éeha- -< faud, était un des miracles de la révolution, o auquel on n'était point encore accoutumé. « Nous étions tous attentifs autour d'elle, « dans une espèce d'admiration et de stupeur. « Sa conversation était sérieuse, sans être a froide; elle s*exprimait avec une pureté, en « nombre et une prosodie, qui fai-aienî de son « langage une espèce de musique dont i'orei'le « n était jamais rassasiée. Elle ne parlait ja- « mais des députés qui venaient de périr qu'a- « vec respect, mais sans pitié efféminée,. et « leur reprochant même de n'avoir pas pris « des mesures assez fortes. Elle les désignait « le plus ordinairement sous le nom de nos * amis; elle faisait souvent appeler Clavières « pour s'entretenir avec lui. Quelquefois aussi « son sexe reprenait le dessus, et on voyais « qu'elle avait pleuré au souvenir de sa fille « et de son époux. Ce mélange d'amollissemen! « naturel et de force la rendait plus inléres-

« santé. La femme qui la servait me dit un « jour : Devant vous, elle rassemble toutes « ses forces; mais dans la chambre, elle reste a quelquefois trois heures appuyée sut sa « fenêtre à pleurer.

« Le jour où elle monta à l'interrogatoire, « nous la vîmes passer avec son assurance or- « dinaira; quand elle revint, ses yeux étaient a humides : on l'avait traitée avec une telle du- « reté, jusqu'à lui faire des questions outraa géantes pour son honneur, qu'elle n'avait « pu retenir ses larmes tout en exprimant son « indignation. Un pédant mercenaire outrageait « froidement cette femme célèbre par ~on es- « prit, et qui, à la barre (Je la Convention naît tionale, avait forcé parles grâces de son élo- « quence ses ennemis à se taire et à l'admirer, o Elle resta huit jours à la Conciergerie, et sa « douceur l'avait déjà rendue chère à tout ce a qu'il y avait de prisonniers qui la pleurèrenl « sincèrement.

a Le jour où elle fut condamnée, elle s'était « habillée en blanc et avec soin ; ses longs che- « veux noirs tombaient épars jusqu'à sa cein- « ture ; elle eût attendri les cœurs les plus fé- <* roces, mais ces monstres en avaient-ils un? « D'ailleurs elle n'y prétendait pas; elle avait « choisi cet habit comme symbole de la pureté « de son âme. Après sa condamnation, elle re- « passa dans le guichet avec une vitesse qui « tenait de la joie : elle indiqua, par on iigne

« démonstratif, qu'elle était ondannée à mort. « Associée à un homme que le même sort ata tendait, mais dont le courage n'égalait pas le « sien, elle parvint à lui en donner avec une « gaieté si douce et si vraie, qu'elle fit naître « le rire sur ses lèvres à plusieurs reprises.

« A la place du supplice,. elle s'inclina de- «. vant la statue de la liberté, et prononça ces « paroles mémorables : O liberté, que de « crimes on commet en ton nom!

« Elle avait dit souvent que son mari ne lu « survivrait pas : nous apprîmes dans nos ca « chots que sa prédiction était justiiiée. et qut « le vertueux Roland s'était tué sur une grande a route, indiquant par là qu'il avait voulu mou « rir irréprochable envers l'hospitalité coura- « geuse.

« Mon cœur, qui devait être déchiré par tan « de tenaillements dans cette horrible de « meure, n'a point connu de douleur plu « amère que celle que me causa la mort d « cette femme à jamais célèbre. Le souveni « de son assassinat s'unira dans mon âme « celui de mes infortunés amis, pour Feuvelop « per jusqu'au tombeau d'un deuil inconso « labié. »

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