OBSERVATIONS
RAPIDES SUR L'ACTE d' ACCUSATION CONTRE LES DÉPUTÉS PAR AMAR.
Qu'il ait existé une conspiration contre V unité et l'indivisibilité de la république, contre la liberté et la sûreté du peuple français, il est évident qu'elle ne peut avoir été formée que par des fauteurs du despotisme, des ambitieux qui voulaient s'arroger le pouvoir ou acquérir des richesses, des ennemis de l'humanité.
On nomme pour tels Brissot, Gensonné, Vergniaux, Guadet, Gorsas, Pétion, BuzotjMc. Ces gens-là doivent donc avoir montré, dans plus d'une circonstance, leur haine pour la liberté, leur avidité pour le gain, leur empressement pour obtenir des places, enfin les
vices et la corruption qui sont propres à de tels êtres? En supposant même qu'ils se fussent revêtus d'un masque hypocrite, il n'est pas possible que leur but soit demeuré caché; leur conduite doit le désigner, et leur intérêt doit s'y montrer avec évidence. Examinons ce qu'ils étaient, voyons comment ils ont agi, et nous pourrons juger ce qu'on leur attribue; ce sera le cas ensuite d'en venir à la recherche de la conspiration même, ce qui pourrait bien res sembler à l'histoire de la dent d'or, ou se réduire aux efforts connus des aristocrates et royalistes, manifestés dès la naissance de la révolution, et dont la cause se lie aux entreprises des puissances étrangères.
Prenons plusieurs de ces hommes dans leur vie privée avant 89, époque où ils parurent sur la scène qui s'ouvrit alors, et suivons les premiers pas qu'ils y tirent. Avocats pour la plupart, les uns avaient suivi le barreau avec distinction, d'autres s'étaient fait connaître dans la république des lettres: plusieurs, honorés seulement pour l'intégrité qu'ils montraient dans l'exercice de leur profession, lurent portés, par l'estime qu'elle s'attire, à la place de députés aux Etats-G«néraux; quelques autres entin se dévouèrent aux pénibles, mais honorables fonctions de journalistes, en luttant avec courage contre le despotisme attaqué.
Pétîon, simple dans ses mœurs, modeste dans ses besoins, marié à une femme raison-
nable, vivait à Chartres, estimé de ses concitoyens, qui l'avaient vu naître, déjà connu par cette philosophie qui caractérise de bonne heure une âme saine ; on crut le mettre à sa place en le députant aux états.
Buzot, distingué à Evreux par une probité sévère et une prudence prématurée, inspirait de la confiance et méritait de la considération à un âge ou tant d'autres ne connaissent que le plaisir. Le goût de l'étude, les habitudes solitaires d'un esprit méditatif remplissaient les moments qu'il ne donnait point au barreau, et des mœurs également douces et pures le rendaient cher à ses amis. La chaleur du sentiment, la facilité de l'élocution, l'austérité des principes, le firent juger digne de porter aux états les plaintes et les demandes de son pays.
Gorsas, père d'une famille nombreuse, entreprend dès les premiers jours de la révolution, une feuille périodique où il combat la cour encore puissante, et se voue à la défense des droits du peuple, en cherchant à les établir et ne négligeant jamais de les réclamer.
Brissot, écrivain dès son jeune âge, avait prêché la liberté sous le despotisme, l'humanité sous la tyrannie, appelé la révolution par ses vœux, et préparé ses mouvements par des réclamations contre les abus du jour. Il avait essuyé la captivité pour punition de sa franchise, et plus occupé des vérités morales ou politiques que du soin de sa propre fortune, il avait fait
quelques entreprises malheureuses d'où il était sorti autant ou plus pauvre qu'il n'y était entré. La révolution fut le signal de sa vie publique . il s'élança dans la carrière, au milieu des orages, discutant les principes, n'épargnant pas les personnes qui lui paraissaient les blesser, et travaillant sans relâche pour la chose publique.
Je m'arrête pour un instant à ces quatre personnages : les deux premiers ont figuré dans l'Assemblée constituante; Brissot fut nommé à l'Assemblée législative ; tous sont devenus membres de la Convention. Est-il une seule circonstance où ils se soient montrés contraires à eux-mêmes? Se sont-ils arrogé quelque pouvoir? Ont-ils fait quelque profit? Visaient-ils à la suprême puissance pour eux ou leurs amis?
Pétion et Buzot servirent 3a liberté dans l'Assemblée consiiiuante, avec un zèle et une constance qui leur valurent la haine de l'aristocratie et la faveur populaire : mais cette faveur est inconstante; la haine ne s'éteint jamais, et bientôt elle se renforce de l'aide de tous les jaloux dont les tentatives suivent immédiatement un éclat quelconque.
Buzct à Evreux, placé au tribunal criminel dont il préféra les devoirs dans son pays aux mêmes fonctions à Paris, dont le séjour eût séduit un ambitieux, soutint son caractère sous les yeux de ses concitoyens et des ennemis que son civisme lui avait faits parmi eux ; il mérita
d'être député de nouveau à la Convention, après avoir formé dans sa ville une société populaire, le rempart indispensable contre les efforts du despotisme enchaîné, mais non abattu. On ne peut pas dire qu'il eût eu en vue ni cette réélection, ni d'être employé d'aucune manière au sortir de l'Assemblée constituante, non plus que Pétion ; car ce furent ces deux hommes qui firent rendre le décret qui interdisait toute place et réélection aux députés de cetti» assemblée, durant quatre ans. Ils avaient demandé un intervalle de six ; et lors de la révision, ce décret tut rapporté malgré leurs efforts pour le maintenir. Voilà donc Buzot revenu à la Convention aussi pur qu'il était sorti de l'Assemblée constituante : laissons-le là ; nous verrons par la suite comment il s'y est comporté et si un homme qui bravait toutes les clameurs et tous les outrages pour soutenir ses opinions, en supposant même qu'il y eût eu erreur dans quelques-unes de celles-ci, pouvait être un hypocrite, un ambitieux et un conspirateur.
Pétion avait été porté à la mairie par la fa* veur populaire ; il la conserva jusqu'après le 10 août, en même temps que la haine de la cour, qui se manifesta dans toutes les circonstances jusqu'à la dernière. Ce n'est que depuis peu qu'on a Imaginé de dire qu'il était au château pour ïs détendre, tandis qu'on savait qu'il y était exposé ; ce n'est que depuis peu qu'on a inventé la calomnie au' il avait donné ordre ù
— uo — Mandat de tirer sur le peuple. Je demande à quoi bon Pétion, détesté de la cour et chéri du peuple, aurait trahi celui-ci et servi la première quand elle était près de sa chute, lui qui l'avait combattue dans sa puissance, et qui avait acquis de la popularité; avait-il quelque raison de perdre cette dernière, lorsque le peuple avait plus beau jeu? Je laisse là le philosophe et le citoyen zélé, je ne prends que l'homme; et l'on voit que sous le rapport même de l'ambition ou de l'intérêt, la conduite attribuée à Pétion n'aurait pas le sens commun ; et s'il n'eût été trop homme de bien, il n'était pas du moins assez sot pour la tenir. Il ne pouvait pas par sa place marcher a la tête de l'insurrection : il fallait qu'il fût consigné et qu'on lui liât les bras, afin qu'il n'agît point contre elle. Les étourdis de la Commune oubliaient de le faire, et je me souviens que Lanthenas alla deux fois de la mairie à l'Hôtel de Ville, pour dire que l'on mît donc à son hôtel une force imposante.
Le rapporteur n'a pas dit le plus petit mot des massacres du 2 septembre ; il a évité recueil d'adopter une version quelconque, (B»«? les contraires ont été soutenues par les montagnards. Lorsque Roland dénonçait ces massacres, les jacobins disaient qu'ils étaient l'ouvrage du peuple et de sa vengeance; ils fai saienl un crime de ne pas les applaudir; et quand le côté droit, Pétion et les autres, obtinrent un décret Dour en poursuivre les au-
— ui —
leurs, on appela Pétion et le côté droit enne* mis du peuple et de la liberté. Mais depuis que ce décret fut tombé en désuétude, depuis que les jacobins triomphent et que les vingt-deux sont proscrits, les jacobins eux-mêmes, Hébert tout le premier, disent effrontément que ces massacres furent l'indigne ouvrage de Pétion t
Guadet, Vergniaux, Gensonné, recommandâmes par leurs talents, connus à Bordeaux par leur amour pour la révolution, vinrent à l'Assemblée législative; ils y furent les premiers en talents, et ce genre d'aristocratie leur a fait plus d'ennemis ou des ennemis plus dangereux que l'incivisme ne leur en eût donné. Ils tinrent le fauteuil le 10 août, lorsque les faibles eussent tremblé de représenter dans ce moment critique, et il faut être bien fourbe pour tenter de leur faire un tort de la modération et de la mesure qu'ils mirent dans leur conduite à cette époque intéressante. Cepen^ dant Brissot se lia naturellement avec eux, parce qu'il y avait plus de parité qu'avec na! autre, comme dans l'Assemblée constituante, dont il n'était pas, il s'était lié par rapports de principes avec leurs défenseurs; compatriote et ami de Pétion, il vit ceux de ses collègues qui soutenaient la même cause pour le triomphe de laquelle il écrivait son journal.
Il avait partagé l'erreur de beaucoup de gens sur le compte de Lafayette; ou plutôt il
paraît que Lafayette, d'abord entraîné par des principes que son esprit adoptait, n'eut pas la force de caractère nécessaire pour les soutenir quand la lutte devint difficile; ou que peutêtre, effrayé des suites d'un trop grand ascendant du peuple, il jugea prudent d'établir une sorte de balance. Le fait est que, professant même le républicanisme dans le particulier, Brissot fut longtemps encore à ne pas le croire coupable, lorsqu'il était devenu tel aux yeux des plus ardents. Mais il l'avait hautement blâmé el déclaré publiquement sa rupture avec .ui, dès avant l'affaire du Champ de Mars. Ici le rapporteur se pique si peu d'exactitude, qu'il confond les époques; il fait venir Brissot aux Jacobins en mars 94, pour préparer l'affaire du Champ de Mars qui eui lieu enfuillet, et qui ne fut occasionnée que par la fuite et le retour du roi qui s'étaient faits en juin. On sait bien d'ailleurs que Brissot n'alla pas aux Jacobins pour exciter a faire la pétition, mais qu'il y vint parce qu'il fut nommé commissaire pour la rédiger; je me souviens de lui avoir entendu raconter le lendemain que Laclos, commissaire avec lui, s'était plaint d'un si grand mal de tête, qu'il ne pouvait prendre la plume et qu'il pria Brissot de la tenir; que ce même Laclos proposait d'insérer un article qu'il annonçait d'un air sans conséquence, mais qui eût été favorable à d'Orléans; que Brissot le rejeta avec indignation, en mettant
a la place celui qui invitait à la république, pour laquelle ce moment était le véritable, et eût été bien précieux. On sait aussi que l'Assemblée ayant prononcé en faveur du roi, les jacobins, au lieu d'envoyer la pétition au Champ de Mars, y firent dire par des député de ieur société qu'il n'y avait plus lien à la dresser, puisque la loi était portée. Ceci se passa le samedi. J'ai vu venir ces députés au Champ de Mars, où j'étais à midi avec trois ou quatre cents personnes, pas davantage, et où déclamaient sur l'autel de la pairie le cordelier, petit bossu, Verrières, et d'auîres. Ce fut Je lendemain dimanche qu'il y eut au matin une farce tragique de deux hommes pendus, lorsqu'il n'\ avait pas trente personnes de rassemblées, et que j'ai entendu attribuer alors avec vraisemblance à la coalition des Lameth et autres, pour avoir une occasion de déployer la force et d'en imposer par la terreur. En effet, le dimanche lit assembler beaucoup de gens que le bruit vague d'une pétition avait attirés, tandis que celui de la pendaison n'étai point encore répandu; Robert se mit réelle ment en devoir d'en rédiges' une; il l'avait fi nie, il la faisait signer, lorsque l'appareil de îa force fut déployé, par suite de la dénonciation faite à l'Assemblée, et de la lettre violente écrite en conséquence par Charles Lameth, alors président, à la Commune de Paris, sur îa nécessité de réprimer d'affreux désordres
dont deux hommes avaient été victimes. Ainsi l'assassinat matinal fait pour ainsi dire à la dérobée servit de prétexte pour fusiller le peuple réuni après le dîner; le drapeau rouge est arboré à la maison commune, la frayeur et les arrestations s'établirent et préparèrent le triomphe des réviseurs qui voulaient fortifier la cour. Certes! il ne faut lire que le Patriote d'alors pour juger s'il est possible que Brissot qui dénonça l'affaire du Champ de Mars, soutint le peuple et fit la guerre aux réviseurs, fût en même temps leur complice. Cette accusation est révoltante! mais tout est ainsi d'un bout à l'autre clans cet ouvrage d'iniquité.
Je ne traiterai pas ici la question de la guerre; elle fut l'époque de la grande division entre les patriotes : Robespierre, ardent, jaloux, avide de popularité, envieux des succès d'autrui, dominateur par caractère et par prévention pour lui-même, se fit le chef du parti de l'opposition à la déclaration de guerre. Il faut voir les discours sur ce sujet; il m'a paru en général que la masse des gens éclairés était pour l'affirmative et de l'avis de Brissot; il est certain que la cour y répugnait beaucoup, et que le roi fut en quelque sorte violenté par son conseil. Il avait tout à gagner d'attendre; les ennemis se préparaient à l'aise, et notre inaction nous eût livrés à eux sans défense. Robespierre ne pardonna pas ce triomphe à Brissot, La glace fut rompue dès lors; il ne
s'attacha plus qu'à tous les malheurs inévitables ou autres qui survinrent pour en faire des crimes aux partisans de la guerre; l'exagération de la passion devint par degré un système raffiné de calomnie, profondément calculé, opiniâtrement suivi. Il ne fut plus permis à Brissot de faire l'éloge d'un homme que ce ne devînt une perfidie, si cet homme s'écartait ensuite du droit chemin. Brissot avait alors dans le ministère des personnes qu'il voyait, et dont il était estimé : autre sujet de défiance et de jalousie. Ces ministres, honorablement disgraciés par la cour, furent rappelés après sa chute; Brissot était du petit nombre des hommes à talents de l'Assemblée dans cet instant, et qui avaient sur elle quelque ascendant; Brissot parut un personnage puissant à Robespierre qui jura de le perdre et qui put y travailler à loisir, car Brissot confiant n'a pas cessé de compter sur la pureté de ses intentions, comme si le public ne pouvait être abusé à cet égard, et il ne put se résoudre à aller batailler aux Jacobins contre un éternel harangueur qui l'ennuyait à périr. Il méprisa son adversaire, il en est renversé. Mais qui aurait pu croire à la faiblesse de la Convention et à la stupidité du peuple? Ceux qui ne se laissant pas entraîner par les événements du jour, prennent le temps de relire souvent l'histoire et de méditer sur elle en faisant des rapprochements. Je n'ai pas vu un homme en place
dans la révolution qui fit ainsi; c'est que véritablement à peine a-t-on le temps de vivre et de suffire à tout ce que chaque jour impose, a moins d'une sévérité excessive, difficile et rare dans la distribution de ses heures.
La lettre de Gensonné et consorts à Louis XVI ne peut être traduite en trahison que par la malveillance la plus insigne. Assurément personne alors n'était sûr d'une heureuse révolution; les sages désiraient donc que le roi sentît la nécessité de faire marcher la constitution, et se décidât à reprendre pour les conserver des ministres qui voulaient sincèrement la faire exécuter. Ils avaient fait leurs preu ves, et la demande de leur rappel n'était point une démarche d'intérêt particulier, mais l'expression du vœu général. Roland pour sa part a ignoré cette lettre des députés jusqu'à ces derniers temps, et n'en aurait probablement jamais entendu parler, s'il n'en eût été instruit avec le public, Mais arrêtons-nous sur les inculpations faites à Roland dans cet acte d'accusation qui sera la honte du siècle et du peuple qui a pu ou l'applaudir ou ne pas hautement l'improuver.
« Dès le lendemain du 10 août, y est-il dit, Gensonné et sa faction affichèrent des diatribes contre ceux qui avaient contribué à la chute du trône, contre les jacobins, le conseil général de la Commune, le peuple de Paris; la plume de Louve, celles de Brissoî, de Cham-
pagneux, furent mises en activité; on a va chez Roland des paquets énormes de ces libelles ; on a vu toute sa maison occupée à les distribuer. »
J'ai relu cette tirade deux fois; je ne pouvais comprendre comment on avait osé l'écrire. Gensonné n'a jamais, que je sache, rien fait afficher; Louvet rédigeait la Sentinelle; cette collection existe ; elle a beaucoup servi la révolution ; elle est un démenti perpétuel de toutes ces assertions : rien ne respire davantage la liberté, les grands et sages principes, la haine de toutes les tyrannies, l'amour de l'égalité. Roland a contribué autant, plus que personne peut-être, à réunir tous les esprits à la révolution; ses circulaires existent aussi; qu'on les lise donc, et que Ton cite ce qui n'est pas même excellent; Champagneux n'expédiait que les pièces même imprimées par ordre de l'Assemblée; jamais la moindre altération n'y fut commise : la supposition contraire est aussi sotte qu'abominable; d'abord c'était impossible : ce n'était pas Roland qui faisait imprimer, mais les auteurs chez Baudouin, auquel le ministre faisait demander un nombre d'exemplai- Tes; en second lieu, c'était inutile; car, en supposant qu'il y mît du choix, il était libre d/expédier un moindre nombre de ce qui lui semblait moins bon; enfin s'il y avait eu la moindre infidélité, les intéressés n'auraient pas attendu plus d'un an à s'en plaindre et à le
démontrer. Que signifie donc cette ridicule tirade? — Je l'ai pourtant deviné : ceci demande quelques développements.
Dans les mouvements révolutionnaires, les gens les plus actifs ne sont pas toujours les plus purs : combien d'êtres ne se mettent en avant que pour devenir quelque chose? 11 faut laisser faire ceux-là avec les autres; mais l'objet du mouvement rempli, il faut se dépêcherd'établir l'ordre pour éviter la dissolution. LaCommune formée le 40 août avait servi à la chute du tyran, c'était bien fait ; mais plusieurs de ses membres avaient commis divers excès; il y avait eu aux Tuileries et ailleurs beaucoup de vols et de pillages; il y avait eu depuis des fonds donnés à cette Commune pour lessubsistances ; c'était au ministre de l'intérieur à demander des comptes pour les transmettre au corps législatif. Roland pressa donc la Commune de lui en donner; la Commune ne voulait guère, et pouvait moins encore en rendre; Roland dut le dire à l'Assemblée pour faire justice et pour n'être pas inculpé. Si l'Assemblée eût eu de la force, elle n'aurait pas même attendu cette époque, ou du moins elle l'eût saisie pour renouveler la Commune ; c'était une opération politique, équitable et nécessaire. Mais Danton> qui se servait de la Commune, était ministre; il avait des partisans dans l'Assemblée ; il fit conserver son instrument.
Roland demeura donc dans une position dif-
ficile : acejsable s'il ne demandait pas des comptes, haï s'il continuait de les demander ; son caractère probe ne pouvait hésiter, son rigorisme y mit peut-êlre encore plus de solennité; et lorsqu'il fut chargé de présentera l'Assemblée l'état de Paris, il n'eut pas d'indulgence pour les erreurs, les sottises et les torts de la Commune. Ils étaient nombreux f elle devint son ennemie : le voilà donc avec la haine de gens actifs qui avaient auprès du peuple la réputation de patriotes du 10, destructeurs de la tyrannie. Joignez-leur ceux que Danton, déprédateur, suscitait à un collègue dont l'austérité le gênait, qui d'ailleurs avait dénoncé les attentats de septembre, autre ouvrage d'une partie de la Commune, de Santerre, etc. Joignez-y encore ceux que le jaloux Robespierre préparait contre toutes les relations de Brissot, et vous trouverez une foule considérable, ou de gens coupables qui avaient besoin de renverser leur surveillant et leur dé nonciateur, ou d'hommes exagérés qui se prévenaient pour les patriotes du 10, sans voir le fond du sac; ou d'intéressés à les soutenir, ou d'ignorants gagnés par eux, et de quelques conducteurs envieux, habiles à saisir le moyen de renverser un homme en crédit. Voilà l'origine d'un parti qui s'est grossi de tous les débarquants à la Convention, trop étrangers à Paris ou aux affaires pour bien juger des choses, et de tous ceux dont l'amour-propre s'est irrité
contre les députés marquants qui étaient naturellement liés avec Roland, parce que des hom mes de la même étoffe doivent se voir avec plaisir. Avec plus de temps je suivrais ce parti dans toutes ses ramifications, et je mettrais le doigt sur ses entreprises ; mais c'en est assez pour conduire sur la voie de rechercher et de s'éclairer.
Maintenant il est clair que ce parti, aujourd'hui dominant et dont Amar est l'organe, appelle libelles les écrits où Roland rendait compte de l'état de Paris, demandait des comptes à la Commune, dénonçait à l'indignation publique les attentats de septembre, ef prêchât l'ordre à établir pour gagner tous les cœurs à la révolution ; ce qui est plus difficile que de tuer les gens comme le font ces messieurs. On n'indique pas ces prétendus libelles, car ce serait se brûler les doigts ; mais on déclame sur la distribution de libelles quelconques, et le public croit qu'il faut être fondé à pareille accusation pour la faire aussi hautement; il applaudit à ta force de la déclamation, et se crot vengé quand on assassine ses défenseurs.
L'intelligence avec les Prussiens est une extravagance qu'on ne sait comment caractériser, et Brunswick doit bien rire de voir accuser d'être ses amis des gens qui lui faisaient si bonne guerre. Il n'y a qu'à lire la lettre où l'on prétend que Roland avoue le projet de quitter Paris, et l'on verra ce qu'il faut en croire, sur-
tout avec le but d'ouvrir le passage à Brunswic:-: Je sais que, dans la supposition que les Prussiens s'approchassent beaucoup de Paris, on mit une fois en question ee qu'il conviendrait de faire, et s'il serait sage de faire quitter celte ville à la représentation nationale qui intéressait tout l'Empire; mais la discussion fut légère, hypothétique, plus même qu'elle n'eût dû l'être; il n'y eut point de menaces faites par aucun des ministres à ses collègues : c'est Danton qui a imaginé, après l'événement, de bâtir cette dénonciation, tant pour s'en faire un mérite que pour nuire à Roland. J'ai ces choses-là très présentes pour en avoir entendu parler à mon mari en sortant du conseil, qui se tenait alors chez lui. Quant à ce grand mouvement des citoyens de Paris, on sait qu'il servit de voile aux attentats de septembre, et que ce fut l'affaire de Kellermann, du 20 du même mois, qui «auva la république.
Il n'est pas moins ridicule de voir accuser le gouvernement d'alors d'affamer le peuple ; jamais, sous le ministère de Roland, les subsistances ne furent rares et difficiles comme elles le sont devenues depuis ; sa sollicitude à cet égard était extrême, et l'on peut voir ce qu'il à dit de la mauvaise administration particulière à la Commune de Paris sur cet objet.
C'est une infâme et absurde calomnie que d'avancer que Roland ait employé à soudoyer des écrivains les fonds qui lui étaient donnés
pour les sobststances. Premièrement, eesfondsla ne venaient jamais dans ses mains; il n? pouvait les employer que par des mandats sur la trésorerie, en indiquant leur emploi ; en second lieu, il a fourni les comptes deces fonds; il les donnait chaque mois ; il les a répétés à sa sortie, le tout appuyé de pièces justificatives, et il n'a cessé de demander qu'on en fit le rapport. Ils ont éié examinés; mais il n'y avaitque du bien à en dire, jamais la Montagne n'a voulu souffrir que le rapport fût fait. Il n'y a qu'à le demander à Dupin, député, l'un des commissaires chargés de l'examen ; il n'y a qu'à le demander à Saint-Aubin , commissaire à la comptabilité, dont les commissaires de la Convention s'étaient aidés dans ce travail qui a duré deux mois, qui a été suivi avec minutie et désir de trouver des fautes, sans pouvoir y parvenir. Troisièmement enfin, il n'y eut de donné à Roland, pour des impressions et des écrits, que cent mille livres sur lesquelles, en six mois, il a dépensé seulement trente-quatre mille livres, dont il a également fourni les comptes; le reste étant demeuré au trésor public, ainsi qu'il est prouvé par l'étct de ce qui en est sorti.
Il faut une mauvaise foi qu'on a peine à croire pour débiter ces insignes mensonges ! Roland n'avait point formé chez lui de nouveaux bureaux ; il avait affecté à quelques commis le soin d'expédier les envois qu'il était
chargé de faire, et jamais ne donna à rien le nom déformation d'esprit public ; ce sont ses ennemis qui ont commencé par inventer la chimère, et qui la baptisèrent ensuite à leur guise. Je ne me suis jamais mêlée de rien, bien moins encore ai-je rien dirigé; je délie de le prouver. Roland n'avait rien de commun avec ses collègues pour la partie des finances, de même que ses collègues ne se mêlaient de l'envoi d'aucun écrit; il est impossible d'en citer un expédié par Roland qui n'eût pour but d'attacher à la révolution du 10 août, loin de chercher à la flétrir. Roland n'avait point d'action sur l'administration des posies pour lui rien faire, intercepter, et jamais les administrateurs n'eussent pu sans se perdre se prêter à une si odieuse manœuvre ; et s'ils l'avaient seulement tenté, comment ne les en eût-on pas punis, eux tant persécutés et dont on a bien pris les places, mais dont on n'a pu compromettre les personnes?
11 est faux que Roland ait supprimé quoi que ce fût dont Y envoi était ordonné ; j'ai vu expédier les discours de Marat. Il est égalementfaux qu'aucun ait été tronqué, ni pu l'être; je l'ai dit plus haut; j'ai fait voir que c'était impossible comme invraisemblable, et qu'on n'au» rait pas attendu jusqu'aujourd'hui à le dénon ter, si cela se fût pratiqué une seule fois ; qu'enfin, aujourd'hui même qu'on a l'audace de l'avancer, on n'ose ni ne peut citer. Mais quelle
excellente précaution que celle d'accuser Roland et le Moniteur d'avoir fait, par le déplacement d'un mot, délirer les montagnards aux yeux de la république entière ! Ne pouvant anéantir l'histoire, ils voudraient empêcher de croire à ses matériaux ! Eh ! bon Dieu î lors même qu'il ne resterait que leurs calomnies et leur conduite, l'atrocité du mensonge percerait toujours î On peut, durant quelques années, réduire la vérité au silence ; mais en ne saurait l'étouffer, et les efforts mêmes employés pour l'anéantir résistent et constatent son existence. On a fait un crime à Roland de la découverte de l'armoire de fer, et l'on est bien aise de supposer <!u'il en ait retiré quelques chose pour cacher ainsi le défaut de preuves qu'on ne saurait fournir contre la prétendue faction Brissot. Mais Roland avait des témoins, et Roland ne s'est poinî contredit. Un serrurier nommé Gamin, établi à Versailles, dénonça qu'il avait été employé par Louis XVI à construire une petite cache dans son appartement aux Tuileries; il ignorait si cette cache contenait quelque chose. Roland avait l'inspection des Tuile; i es-, elles étaient confiées à sa surveillance, ainsi que tout ce qu'elles renfermaient , il prend avec lui Gaminei Heurtier l'architecte, homme respectable, se rend dans l'appartement du roi. où dans un passage, entre deux i.ortes, Gamin lève un panneau de boiserie et découvre une petite porte de ter ■ Roland la lui fait ouvrir
elle fermait un trou dans le mur où se trouvent des liasses de papier. Roland appelle un domestique, fait apporter une serviette, tire les liasses sans les défaire, jette un coup d'œil sur leurs titres qui annonçaient des correspondances avec les généraux et autres, les place dans la serviette, toujours en présence d'Heurlier et de Gamin, fait prendre le paquet à son domestique, et se rend à la Convention où il les dépose authenîiquement. Comme il traversait les appartements , il rencontre un député qui lui demande ce qu'il a lu : « De bonnes choses, répliqua t-il, que je vais remettre à la Convention. » Il faut dire qu'en mettant le château et tout ce qu'il contenait sous la responsabilité du ministre de l'intérieur, elle avait en outre créé une commission de quelques-uns de ses membres pour examiner les pièces, écrites ou imprimées, qui s'y étaient trouvées lors de l'invasion, et qui avaient été réunies dans une partie. Les membres de cette commission furent fâchés que le ministre ne les eût point appelés à la découverte ; le ministre n'avait rien trouvé de plus simple, sur la dénonciation de Gamin, que de visiter les lieux; et y rencontrant des papiers, de les soumettre sur-le-champ à la Convention 11 se conduisit en homme probe et sans défiance; il n'agit point en politique qui prévoit tout et ménage les amours-propres. Roland n'a point de tort réel dans cette affaire; mais il y a une faute de conduite et de précau-
tion. Ajoutez que parmi les membres de la commission au château était un certain Caion, personnage que Roland méprisait, avec lequel il avait quelquefois des difficultés, parce que ces députés commissaires voulaient étendre leur pouvoir et bouleverser le château A leur gré, tandis que Roland, naturellement rigide, et fort de sa responsabilité, s'opposait souvent à leurs entreprises. On jugera ce Calon, lorsque j'aurai dit qu'il s'était associé avec une femme, sa maîtresse, pour établir à communauté de profits un caft-buvette auprès de l'Assemblée.
On voit maintenant l'origine de tout ce tapage sur l'armoire de fer ; on sent combien les divers ennemis de Roland se saisirent des apparences pour le faire soupçonner, et combien de petites passions concoururent à élever des nuages sur cette circonstance. De quel prix n'est-elle pas devenue pour ceux qui, voulant accuser de conspiration les députés amis de Roland, trouvent si commode de faire croire que l'armoire renfermait des pièces que le milistre aura soustraites! Mais rapprochez les temps, calculez les faits, et vous arrêtant à celui-là seul, voyez donc que si Roland avait voulu faire une soustraction, il aurait commencé par une ouverture furtive, après laquelle il en aurait fait faire une bien authentique, à laquelle aucune forme n'eût manqué. Sa marche rapide et non précautionnée- en l'exposant aux
inculpations, prouve son innocence pour qui* conque veut réfléchir.
Heurtier existe; c'est un homme d'âge, et généralement estimé; Gamin existe aussi. Ils ont dressé leur petit procès-verbal de l'opération, et cette pièce, comme ces détails, ne seront pas perdus pour l'histoire.
Je ne relèverai point l'accusation faite contre Roland de protéger les partisans de l'aristocratie, et de tendre les bras aux émigrés; Roland était dans son administration d'une justice impartiale et sévère; il ne tendait les bras qu'à la loi ; il ne voyait qu'elle et ne prononçait jamais que d'après elle. Assurément l'aristocratie doit trouver aussi étrange de se voir donner un tel patron, qu'il doit le paraître à Brunswick de l'entendre nommer son ami; ces sottises-là ne feront pas longtemps fortune. Il est très vrai que, la république une fois établie, Roland voulait attacher à elle jusqu'à ses ennemis par un régime équitable; il voulait de bonnes lois au lieu du :*ang; ces principes donnèrent une sorte de confiance aux gens mêmes qui, sans fanatisme pour la royauté, n'étaient pourtant pas républicains; ils se sentaient convertir; ils convenaient que ce ministre patriote paraissait cependant honnête homme. Les jaloux prirent acte de ces aveux pour offrir Roland comme un partisan del'arisioiratie ; c'est ainsi qu'ils ont fini parqualitier tous les sages amis de l'humanité.
Je voudrais bien que l'on me fît voir corn-
ment Roland qui, dans l'ancien régime, avait renoncé à son propre avancement pour soutenir la liberté du commerce, sur laquelle on lui faisait un crime de ses opinions; qui avait professé ses principes dans des ouvrages publics, depuis quinze à vingt ans; qui fidèle à son caractère, lors de la révolution, s'était déclare pour elle au point de devenir en butte à toute l'aristocratie de Lyon; qui, placé au ministère s'y était comporté avec un vrai courage ; qui avait osé publier une lettre au roi, que les partisans du trône ne lui pardonnent point encore, qui, rappelé au ministère par l'insurrection du 4 0 août, avait son intérêt et sa gloire engagés à la soutenir; comment, dis-je, Roland pouvaitil chercher à la décrier, à favoriser les royalistes qui le haïssaient ou se seraient défiés de lui, à relever l'aristocratie dont il avait mérité la persécution, et qui aujourd'hui même sourit à celle dont il est victime? Ou'aurait-il pu prétendre? Il était placé aussi haut qu'on put l'être alors, et il jouissait d'une grande considération; j'ambition ou l'intérêt n'avaient à chercher que de le soutenir en place; et s'il les eût écoutés, il aurait ménagé les passions, flatté les partis; il se serait bien gardé de heurter personne; le soin de ne pas se faire des ennemis est le premier caractère de l'homme ambitieux déjà parvenu, dans une république.
Voyez-le, au contraire, dénonçant rigoureusement les abus qu'il ne pouvait réprimer, ne
flattant qui que ce soit au monde, et ne pliant jamais devant la force ou le préjugé du jour c'est l'allure d'un homme sincère et courageux et non celle d'un hypocrite. Ceci nous ramène aux députés auxquels on peut appliquer de semblables raisonnements.
Le corps électoral de Paris avait été évidemment soumis à Robespierre et Danton ; ses nominations étaient leur ouvrage; on sait comment Robespierre pérora contre Priestley et pour Marat; on sait qu'il produisit son frère; on vit Danton s'échapper des fonctions du ministère pour y exercer son empire, et l'on n'a point oublié que ce sont ces meneurs du corps qui lui ont fait élire d'Orléans (je demande ici, par occasion, pourquoi on ne l'a pas attendu pour le procès des députés avec lesquels on a voulu le confondre dans le décret d'accusation, et à qui on le donne pour complice). On vit dans la tiéputation de Paris les membres de ce fameux comité de surveillance de la Commune qui avaient dirigé les massacres de septembre, qui avaient exhorté les départements à les imiter, dans une circulaire bien connue que Danton faisait expédier sous son couvert ; ou y vit des hommes accusés de vols, et qu'effectivement ilepuis, le conseil généra! un peu renouvelé, n'a pu se dispenser de dénoncer en conséquence, quoiqu'ils siégeassent dans la Convention, et qu'ils y soient demeurés sur le somme' de la IVIontag ne (Sergent et Panisj.
Les constituants arrivant pour la Convention, connaissant déjà Paris, les révolutions et les personnages, y vinrent inquiets de cette députation parisienne, indignés des événements de septembre, disposés à se méfier de l'une, et à punir les auteurs des autres. Cette disposition n'eût point échappé aux intéressés, lors même que les consiituans auraient cherché à la dissimuler ; ce qu'ils ne firent pas. Mais la Convention s'ouvrit avant d'être complète, et la députation parisienne s'y fit un parti qui se recruta de tous les ignorants ou les faibles, à mesure qu'ils su/vinrent; elle en avait déjà bon nombre, lorsque la totalité fut rassemblée et que tous les constituants s'y trouvèrent. On voit bien que j'appelle ainsi les députés qui l'avaient été à l'Assemblée de 89, et qui se sont trouvés en plus grande partie dans ce qu'on a appelé le côté droit de la Convention.
L'agitation de Paris, la conduite de sa Commune, la faiblesse du département, le ton de ses députés, la tyrannie des tribunes, inspirèrent comme première mesure l'idée d'une garde départementale qui assurât la liberté de la représentation nationale, qui rappelât aux Parisiens qu'ils n'étaient pas ses maîtres, et qui ne laissât point oublier aux départements la nécessité de la balance pour l'avantage commun. On peut voir dans le rapport de Huzot sur cet objet les principales raisons à l'appui de celte proposition. Ce fut le gant jeté comme signe de
combat. La députation parisienne sentit que son ascendant allait être perdu, et comme elle renfermait des coupables qui ne pouvaient se sauver qu'à la faveur de cet ascendant soutenu, elle mit tout en œuvre pour éviter la mesure qui le lui aurait arraché; dès lors la guerre fut à mort; c'est ainsi qu'elle la lit; mais ses adversaires ne le virent pas assez: ils ne surent point se coaliser, parce qu'ils n'imaginaient point qu'il fallût un parti à la vérité; ils négligèrent les Jacobins, parce qu'ils y étaient ma! accueillis; ils n'intriguèrent pas, parce qu'ils n'avaient pour cela ni argent, ni astuce ; une quarantaine d'entre eux se réunissaient pour causer chez Valazé, d'où il ne sortait jamais que beaucoup de courage pour soutenir les principes, pour braver les clameurs, pour se dévouer généreusement; mais point de mesures qu'en motions dont on leur faisait des crimes. Ils voulaient travailler, tel quel, à la constitution, puisqu'il était inutile de batailler davantage pour se mettre en meilleure situation.
Les meneurs parisiens voulurent juger le roi pour entretenir le feu des esprits, se faire un mérite de la mort d'un homme renversé, qui ne pouvait plus nuire, et retarder une constitution dont la confection ramènerenait l'ordre et bornerait leur pouvoir. Mais, dira-t-on, ce sont eux qui l'ont faite depuis le 2 juin; mais, vous répondrai je, ce sont eux qui l'empêchaient auparavant : lisez les feuilles du temps; et la
preuve qu'ils lie s'en soucient pas davantage aujourd'hui, c'est qu'après l'avoir fait accepter, ils Vont suspendue en déclarant que la France demeurait en révolution. De manière que les départements, qui ne l'ont acceptée que. par lassitude, ne s'en reposent pas mieux; jamais ils n'ont été tant travaillés de mouvements, de misère, et de tout ce qui s'ensuit.
Pour quiconque a suivi les séances de la Convention, il est aisé déjuger qui faisait naître !es débats scandaleux : lorsque les députés du côté droit raisonnaient, on les accusait; ils se défendaient donc : aussitôt on criait à la personnalité; les tribunes les menaçaient, faisaient pleuvoir sur eux les injures, même les crachats; indignés, ils en appelaient à leurs commettants: on les traitait de conspirateurs, et on leur montait des bâtons ou des pistolets ; et l'on dit aujourd'hui, dans leur procès, qu'ils gouvernaient : qu'ont-ils donc fait à leur guise? rien au monde; ils n'étaient donc ni meneurs, ni puissants. Leurs discours, dans l'affaire du roi, prouvent assez leur raison, et le désir de fonder !a république par la sagesse plutôt que par le sang : je me dispense de les suivre; il faut les Sire pour les juger : voilà ce que la postérité appréciera sans passion ; elle verra qu'ils calculaient pour elle, en s'oubliant eux-mêmes; elle honorera leur mémoire en jetant des fleurs sur leur tombe : vain et tardif hommage, qui ne rappelle pointa la vie ceux qui l'ont perdue, et
dont pourtant l'espoir les console quand ils s'immolent à leur pays!
L'assassinat de Lepelletier est encore une sorte de mystère; mais je n'oublierai jamais deux faits que je veux consigner ici : le premier, c'est que j'ai vu tous les proscrits d'aujourd'hui désespérés de cet événement; j'ai vu Buzot et Louvet en soupirer et verser des pleurs de rage, persuadés que quelque, hardi montagnard avait préparé ce coup pour l'attribuer au côté droit, et s'en faire contre lui, sur le peuple, un moyen de fanatisme. Le second, c'est que Gorsas, énonçant assez clairement cette opinion, ajoute que probablement on ne découvrirait point l'assassin, ou qu'on ne le produirait que mer:. Il est très vrai que Tallien, Parisien montagnard, commis avec, un autre à sa recher che, ne joignit Paris qu'en Normandie, dans une auberge où ils dirent qu'il s'était brûlé la cervelle, li est très vrai aussi que la Montagne tit une espèce de saini de Lepelletier, qui sûrement ne s'attendait guère à cet honneur : homme faible et riche qui s'était donné à elle par peur, comme Héraut de Sêchelles et quelques autres ci-devant de celte trempe; il ne lui devenait très utile qu'en mourant de cetle manière. L'effet de celte mort fut tel que l'avait prévu le côté droit; et c'est une raison de plus pour s'assurer que les fugitifs ne sont pas h. s auteurs de celle de Maiat, quand il ne sérail point absurde de supposer oue Ton commande la réso-
lution d'une Corday, sans compter encore que l'immolation de M;irat de leur part était une sottise dangereuse dans les circonstances et avec leur projet de venir à Paris. Ajoutons maintenant que des hommes ennemis du sang, cherchant à réprimer les excès, le meurtre et le pillage, assez courageux pour délier leurs adversaires en face, ne prennent guère de tels moyens ; tandis qu'ils son! naturels à un Danton qui faisait dresser chez lui les listes du massacre de septembre, qui en faisait distribuer ensuite l'éloge sous son couvert, de même qu'à ses coopérateurs, les membres du comité de surveillance, qui avaient dirigé l'opération.
Il faut étudier les séances des Jacobins dans toutes ces circonstances, voir comment avait été préparé le 10 mars, l'histoire de la conspiration de ce jour, échouée, puis reprise, pour juger de la valeur des audacieuses inculpations qui attribuent nos maux aux sages qu'on va sacrifier.
Il est curieux de voir comment le rapporteur Amar confond les t. mps, les choses et les personnes ; il fait de la Vendée l'ouvrage du côté droit, de la prétendue faction dont il met Roland. Or les troubles de la Vendée ne se sont déclarés que deux mois après sa sortie du ministère; et certes à cette époque, les brissotins n'étaient pis les meneurs de la Convention; ce n'est donc pas leur faute si l'Assemblée ne prit pas des mesures efficaces contre ces troubles.
Je dirai plus : c'est qu'avec l'activité de Roland et sa correspondance vigilante, jamais ces troubles n'eussent eu le temps de s'accroître sous son ministère ; la mollesse de Garât les a laissé propager. Je sais de son premier commis que ce faible ministre avait mis beaucoup de lenteur dans les commencements ; Champagneux lui présenta des vues sur les moyens rapides à déployer; Garât, toujours entre deux eaux, n'adopta point de plan et laissa l'étincelle produire l'embrasement.
Amar prétend que les fugitifs tentèrent depuis leur proscription, de se réunira la Vendée ; quoi donc les en eût empêchés s'ils l'avaient voulu ? Us seraient en sûreté, et ils errent à Yaveniure. Us sont à chaque minute au moment de perdre la vie qu'ils pourraient assurer en se donnant à l'Angleterre dont on avance qu'ils furent les agents; qui donc les retient?
Calomniateurs abominables, comparables à ces insensés qui condamnèrent Socrate, aux jaloux qui perdirent Phocion, aux intrigants qui bannirent Aristide, aux scélérats qui assassinèrent Dion, vous dites au peuple : Voilà la liberté, et vous la violez dans ses représentants; vous prétendez lui avoir donné une constitution, et vous ne voulez pas qu'il en jouisse; vous proscrivez, emprisonnez, faites juger deux cents membres de la Convention, et vous dites qu'ils vous dominaient, qu'ils faisaient une faction. Qu'êtes-vous donc? vous qui méconnais
sez tous les droits, qui vous éievez au-dessus de toutes les autorités, qui abusez de tous les pouvoirs, qui gouvernez par le fer, qui m prêchez que la terreur, et qui faites gémir la France sous la tyrannie la plus exécrable ! — Ces hommes que vous accusez de tant de crimes, sans en prouver un seul, qu'ont-ils gagné dans cette lutte honorable, soutenue avec intrépidité contre la scélératesse ou l'aveuglement, au milieu de dégoûts sans nombre, de périls qu'ils sentaient, qu'ils annonçaient, que vous avez réunis sur leur tête et dont vous les accablez ?
Leurs opinions sur les colonies étaient un objet de trafic. — Eh! ce sont les riches colons qui les haïssent; ils ne les payaient donc pas? où sont leurs biens? N'est-ce pas eux qui firent rendre un décret pour obliger tous les députés à présenter le compte et donne» raison de l'augmentation de leur fortune depuis la révolution? Vous ne poursuivîtes pas son exécution, et vous avez fait semblant de ne pas vous en souvenir en en rendant dernièrement un autre pareil qui n'aura pas plus d'effet. Vous faites juger Perrin, pourquoi donc gardezvous Sergent, et ne faites-vous pas regorger Danton ? Cela viendra peut-être ; car vous devez finir par vous déiruire les uns les autres, et vous servir pour cela de vos propres mains. Mai? pourquoi les femmes de vos riches proscrits languisseni-elle dans la misère?
Celle de Guadet , nourrice d'un enfant qui Prit le jour dans ces temps malheureux, gardée ••liez elle, depuis le départ de son mari, par un gendarme qui se rit de ses pleurs, sous la surveillance d'un portier barbare, président de sa section, qui ne permet pas la sortie d'un paquet, ne subsiste que du prix de quelques effets, montres, couverts, linge, qu'elle fait vendre en cachette. Celle de Gensunné. mourante de maladie et de douleurs, ne suffît au soulien de ses deux jolis enfants que par les secours secrets de quelques amis. Celle de Brissot, gardée d'abord dans un hôtel garni, parce que les scellés étaient sur sa porte, traînée à la Force, y languirait encore comme elle a fait durant cinq jours, au pain et à l'eau, sur la paille, faute d'argent, si une main secourable n'était venue lui apporter quelque soulagement. La femme de Pition, comme celle de Roland, également prisonnières a Saim'e-Pélagie, ne payent ju'à l'aide d'emprunts la mince dépense à laquelle elles se réduisent. Et toi, Chabot, où pris-tu ces sommes que tu reconnais à ta nouvelle épouse? Et toi... mais une récrimination, toute juste qu'elle soit, n'est pas digne de la cause des hommes célèbres que la tyrannie tient assis aujourd'hui sur la sellette d'un tribunal sanguinaire dont la composition ferait rire, si elle ne transportait d'horreur. Et ces hommes, non encore jugés, sont réunis dans un local de la prison , au nombre de vingt-neuf.
avec un lit pour cinq ! 0 France ! tu laisse: ainsi traiter, je ne dis pas tes enfants, mais te: pères à !a liberté, tes défenseurs, et tu parle: de République!
Je n'ai pas le courage de m'appesantir su les déiails révoltants de cet acte absurde d'ac cusation, après la lecture publique duquel oi a entendu un défenseur observer que contr toutes les formes, aucune des pièces ne lu avait été communiquée. A sa prière de fain délibérer le tribunal sur cette représentation e la demande en conséquence, le président chu chotte un instant à sa droite, et répond en bal buîiant que l'immensité des pièces rend leu communication difficile ; que d'ailleurs il y en beaucoup sous les scellés chez les accusés qu'on les fera prendre, mais qu'on va toujour; procéder aux débats. — Ainsi, l'on a procédé i la confection de l'acte d'accusation dans l'espé rance qu'il doit être appuyé par des pièces qu'a n'a pas vues et qu'on suppose chez les accusés ainsi, l'on procède à leur jugement sans codJ muniquer les autres pièces qu'on prétend avoir sons prétexte de lerj- trop grand nombre. Et c n'est pas là de L'impc )îufe! — Juste ciel! jamai je n'aurais imaginées détails, si je n'eusse et présente.
Appelée comme témoin aux débats, j'ai as
siste dans cette qualité à l'ouverture de l'affaire
j'ai présumé qu'on avait dessein de profite
pour me perdre des vérités que j'aurais le coui
rage de dire; retirée, après la lecture de l'acte d'accusation, j'attendais mon leur d'être appelée; il n'est pas venu, on m'a ramenée dans ma prison; voici le troisième jour, on ne vient point encore. J'ai passé tes heures d'attente du premier jour dans le greffe du tribunal, où j'ai parlé avec force et liberté à tous ceux qui s'y sont trouvés. Aurait-on réfléchi que cette force et celte liberté pourraient avoir quelque effet à l'audience, qu'il vaut mieux l'éviter, dépêcher les députés sans moi etm'appeler ensuite après eux pour finir de ma personne, sans me faire un accessoire intéressant à leur cause ? — J'en ai peur, je désire mériter la mort en aillant leur rendre témoignage tandis qu'ils vivent, et je crains de perdre cette occasion. Je suis sur les épines ; j'attends l'huissier comme une âme en peme attend son libérateur : je n'ai écrit ce qu'on vient de lire que pour tromper mon impatience.
Ce 25 octobre.