PARIS
UBEAIRIE DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE 2, RUE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL, 2
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PORTRAITS ET ANECDOTES
Làzowsky. — Polonais d'origine, venu et! France on ne sait comment, sans fortune, mais protégé par le duc de Liancourt, soit çttfil fût parent de quelque personne à son service ou qu'il lui appartînt de quelque autre manière ; Lazcwski avait été fait inspecteur des manufactures.
C'était une de ces places d'administration secondaires qui ne donnaient point d'autorité, dont les appointements étaient modestes, pour les devoirs desquelles il suffisait d'avoir de L'honnêteté, du mérite, et qui dès lors parurent convenir à tout le monde ou pour lesquelles du moins chacun se croyait propre. Elles étaient à ia nomination du conseil du roi, su? la prést niation du ministre des finances, et subordv. la du commerce.
magistrats à grandes prétentions, qui ?• baient passab ement valoir et qu'on avait la bonté de croire, comme tant d'autres, sur leur parole ; mais qui véritablement, par le nombre des affaires qu'ils étaient dans le cas de traiter, avaient be; i .iations, et donnaient des
audiences où de grands seigneurs prenaient quelquefois la peine d'aller.
Lazowski. vif, entreprenant, qui s'offrait luimême comme un homme d'esprit, avait persuadé à son protecteur qu'il ne devait pas rester simple inspecteur des manufactures. Il est vrai que ^our l'employer on avait créé une inspection à Soissons, où il n'y avait guère que des manufactures de prêtres et d'objets à inspecter que des religieuses ; c'était une ville de couvents sans industrie, sans commerce que celui des objets de première nécessité. M. de Liancourt, qui mettait à l'avancement de son protégé la vanité ordinaire chez les gens de la cour, y joignait de plus la loyauté de sa bonhomie; il pressait le ministre et surtout les intendants du commerce, caries seconds agents sont toujours les vrais faiseurs. Calonne était contrôleur général ; il avait l'esprit inventif et facile à saisir les idées ingénieuses. On imagina de créer une inspection ambulante ; ce n'était pas un effort de génie : ce genre de place avait déjà existé ; l'inutilité en avait été reconnue ; mais on conviendra que sa seconde création n'était pas sans motif; elle fournissait le moyen d'obliger un homme en crédit, et le nombre des places, porté à quatre, donnait à l'opération un air ministériel, sans compter l'avantage de trois places restantes pour la faveur et l'intrigue. Elles furent bientôt remplies. On leur attribua 8.O0O livres d'appointement; la résidence de
Paris durant quatre mois de l'année ; des voyages dans les provinces durant l'autre partie du temps; le droit de remplacer les inspecteurs généraux à leur décès et la permission de solliciter des gratifications en raison de la nature des déplacements et de l'importance des services. Il est bien vrai qu'on sapait ainsi par la base une institution dont l'esprit était excellent; on ôtait aux inspecteurs des généralités l'espoir de parvenir à l'inspection générale par rang d'ancienneté et de mérite ; on les décourageait encore en envoyant, dans leurs départements respectifs, des hommes étrangers à la chose pour la plupart, et l'on s'Gtait la faculté d'être bien informé sur l'état des arts, des manufactures, du commerce, enfin de tous les objets d'industrie desquels devaient pouvoi? mieux rendre compte des hommes tixés à cet effet dans chaque généralité, que les oiseaux de passage chargés de les parcourir toutes. Mais l'ancien régime ne portait pas si loin ses vues, et l'on sait si dans le nouveau les individus en ont de plus étendues et surtout de plus désintéressées.
Ceci se passait au printemps de 4784. Je me trouvais à Paris pour des affaires de famille : j'entendis parler de changements dans les in<> spections ; j'appris que celle de Lyon, abandon* née par l'ambitieux Brisson pour l'ambulance, était donnée à un très jeune homme. Je réfléchis que Roland rêvait toujours sa retraite, et
se proposait de la demander, après avoir terminé son entreprise encyclopédique, pour aile?dans son pays oublier Paris et les bassesses qu'il fallait y faire pour un avancement refus.' au mérite; je trouvai qu'il serait meilleur d'allet chez soi avec une place qu'autrement j'imaginai de demander l'échange de celle d'Amiens où nous étions contre celle de Lyon qui le mettait chez lui, et qu'il ne devait pas être difficile d'accorder ce léger plaisir à un vieux serviteur dont les intendants du commerce redoutaient assez le savoir et surtout le caractère, pour goûter son éloignement.Lescommis>ionsétaieni déjà expédiées; je fis valoir mes raisons avec l'avantage qu'une femme avait encore dans ce temps- la près de gens qui se piquaient de politesse ; on me fit valoir les difficultés que j'appréciai librement ce qu'elles valaient, et \ 'obtins le changement presque en même temps que I annonce faite à mon mari de la demande que j'avais imaginé d'en faire.
«te rencontrai dans les bureaux Lazowski, alors élégant, bien coiffé, mis avec <oin, arrondissant un peu les épaules, marchant sur le talon, faisant jabot, se donnant enfin ce petft air d'importance que les sots d'alors prenaient pour de^ titres de considération, et dont se moquaient les gens de bon sens.
L'Assemblée constituante ayant renversé les nobles, supprimé les inspecteurs, ravit à Lazowski sa place et son patron ; n'osant espérer
une pension, qui devait se réduire à zéro eu égard au peu de temps qu'il avait été employé, il se trouvait sans le sou, devint patriote, prit des cheveux gras, brailla dans une section, et se fit sans-culotte puisque aussi bien il était menacé d'en manquer.
Vigoureux, jeune encore, criant bien et intrigant de même, il fut bientôt distingué et devint capitaine de quartier dans la garde nationale; il servit en cette qualité au 10 août, et se prévalut beaucoup des dangers de cette journée, à l'instar de tant de gens qui se mêlaient du mouvement pour y trouver quelque profit, et qui venaient fièrement ensuite se présenter comme les sauveurs de la patrie. 3Iais ces exploits datent du 2 septembre, et de l'activité qu'il sut entretenir dans le massacre des prêtres à Saint-Firmin, sur la section du Finistère, qui était la sienne ; il fut également itile dans l'expédition des prisonniers d'Oréans.
Il eut sujet de venir, comme député de sa section, chez le ministre de l'intérieur, où je l'aperçus, et pus juger de son étonnante transformation. Le joli monsieur, à petites grimaces, avait pris la tournure brutale d'un paJ enragé, la face enluminée d'un buveur et l'œil hagard d'un assassin.
Cher aux Jacobins qui savaient apprécier son mérite et lui préparaient de hautes destinées, directeur désigné pour la conspiration du 40
mars, il mourut toutàcoup, àVaugirard, d'une, fièvre inflammatoire, fruit des débauches, des veilles et de l'eau-de-vie.
On connaît la douleur de toute la horde à celte perte inopinée; l'oraison funèbre prononcée par le grand prêtre Robespierre, ses touchantes jérémiades et son pompeux éloge du grand homme ignoré; les funérailles éclatantes célébrées par la vénérable Commune et les saintes sociétés; l'adoption de son enfant embrassé dans l'hôtel commun par papa Pache; enfin l'inhumation de Lazowski près de l'arbre de la liberté, place du Carrousel, où l'on voit encore sa modeste tombe ornée de gazon.
Que ceux qui s'étonneraient de sa gloire posthume se rappellent qu'elle prit naissance ^u foyer des Jacobins, lorsqu'ils étaient devenus aussi redoutables qu'atroces pour les tilaides Parisiens; lorsque Marat était dans toute sa gloire, et Danton dans sa puissance.
Assurément le peuple, qui prenait l'un pour son prophète et l'autre pour son seigneur, pouvait bien honorer Lazowski comme un saint, ou un héros, ce qui est tout un dans la religion des septembristes.
Robert. — Qu'avez-vous donc fait à Robert ? me demandait quelqu'un dernièrement ; sa femme et lui se déchaînent contre vous plus ardemment qu'aucun de vos ennemis. — Jeies
ai peu vus; je leur ai rendu service; mais je n'ai pas concouru à flatter leur ambition : voici comment.
Lorsque je partis de Lyon pour Paris en 1 791 , Champagneux me demanda si je connaissais Madame Robert, femme d'esprit, auteur et patriote: « Nullement; je sais que Mademoiselle Keralio, dont le père a écrit, s'est mariée depuis peu à M. Robert, et qu'ils font ensemble le Mercure national, dont j'ai vu quelques numéros ; je n'en sais pas davantage.— Voulez-vous la voir? je vous donnerai une lettre pour elle; car nous sommes en relation, en qualité de journalistes. — Mais vraiment! une femme d'esprit, auteur et républicaine, c'est assez piquant! Donnezmoi une lettre. »
Je vins à Paris ; j'y étais depuis six semaines, lorsqu'un de mes amis, me parlant de Madame Robert, qu il avait eu occasion de voir, me fit souvenir que j'avais une lettre pour elle: je le dis; il me proposa de m'accompagner chez elle un jour; nous nous y rendîmes.
Je vis une petite femme spirituelle, adroite et fine, qui m'accueillit fort agréablement; je trouvai son gros mari, à face de chanoine, large, brillante de santé et de contentement de soi-même, avec cette fraîcheur que n'altèrent jamais de profondes combinaisons. Ils me rendirent ma visite, et je ne poussai pas plus loin la connaissance. Le 17 juillet, sortant des Jacobins, où j'avais ét^ témoin des agitation*
que causèrent les tristes événements du Champ de Mars, je trouvai, en rentrant chez moi, \ onze heures du soir, M. et Madame Itobe: i « Nous venons, me dit la femme avec l'air de confiance d'une ancienne amie, vous demander un asile; il ne faut pas vous avoir beaucoup vue pour croire à la franchise de votre caractère et de votre patriotisme : mon mari rédi geait la pétition sur l'autel delà patrie; j'étaie à ses côtés ; nous échappons à la boucherie, sans oser nous retirer ni chez nous, ni chez des amis connus où l'on pourrait nous venir chercher. — Je vous sais bon gré, lui répliquai-je, d'avoir songé à moi dans une aussi triste circonstance, et je m'honore d'accueillir les persécutés ; mais vous serez mal cachés ici (j'étais à l'hôtel Britannique, rue Guénégaud). cette maison ept fréquentée, et rh-t est fort oartisan de Lafayette. — Il n'est que? non que de cette nuit, demain nous aviserons à notre retraite. — Je fis dire à la maîtresse de l'hôtel qu'une femme de mes parentes arrivant à Paris, dans ce moment de tumulte, avait laissé ses bagages à la diligence et passerait la nuit avec moi ; que je la priais de faire dresser deux lits de camp dans mon appartement. Ils furent disposés dans un salon où se tinrent les hommes, et Madame Robert coucha dans le lit de mon mari auprès du mien dans ma chambre Le lendemain au matin, levée d'ass-z bonne heure, je n'eus rien de plus pressé que de faire
(tes rentres pour instruire mes amis éloignés de ce qui s'était passé la veille. M. et Madame Robert, que je supposais devoir être bien actifs et avoir des correspondances plus étendues comme journalistes, s'habillèrent doucement, causèrent après le déjeuner que je leur asservir, et se mirent au balcon sur la rue; ils allèrent même jusqu'à appeler par la fenêtre etfaire monter près d'eux un passant de leur connaissance.
Je trouvais cette conduite bien inconséquente Je la part de gens qui se cachaient. Le personnage qu'ils avaient fait monter les entretint avec chaleur tles événements de la veille, se vanta d'avoir passé son sabre au travers du corps d'un garde national; il parlait très haut ilans la pièce voisine d'un grand antichambre commun avec un autre appartement que le mien ; j'appelai Madame Robert. « Je vous ai accueillie, Madame, avec l'intérêt de la justice et de l'humanité pour d'honnêtes gens en danger; mais je ne puis donner asile à toutes vos connaissances: vous vous exposez à entretenir, comme vous le faites dans une maison telle que celle-ci. quelqu'un d'aussi peu discret; je reçois habituellement des députés qui risqueraient d'être compromis, si on les voyait entrer ici au moment où s'y trouve une personne qui se glorifie d'avoir commis hier des voies de tait-, je vous prie de l'inviter à se retirer. » Madame Robert appela son mari; je réitérai
mes observations avec un accent plus élevé, parce que le personnage plus épais me semblait avofr besoin d'une impression forte; on congédia l'homme. J'appris qu'il s'appelait Vachard ; qu'il était président d'une société dite des Indigents: on célébra beaucoup ses excellentes qualités et son ardent patriotisme. Je gémis en moi-même du prix qu'il fallait attacher au patriotisme d'un individu qui avait toute l'encolure de ce qu'on appelle une mauvaise tête, et que j'aurais pris pour un mauvais sujet. J'ai su depuis que c'était un colporteur de la feuille de Marat, qui ne savait pas lire, et qui est aujourd'hui administrateur du département de Paris, où il figure très bien avec ses pareils.
Il était midi ; M- et Madame Robert parlèrent d'aller chez eux, où tout devait être en désordre : je leur dis que, par cette raison, s'ils voulaient accepter ma soupe avant de partir, je la leur ferais servir de bonne heure; ils me répliquèrent qu'ils aimaient mieux revenir, et s'engagèrent ainsi en sortant. Je les revis effectivement avant trois heures; ils avaient fait toilette; la femme avait de grandes plumes et beaucoup de rouge; le mari s'était revêtu d'un habit de soie, bleu céleste, sur lequel ses cheveux noirs, tombant en grosses boucles, tranchaient singulièrement. Une longue épée à son côté ajoutait à son costume tout ce qui pouvait le faire remarquer. — Mais, bon Dieu! ces
gens sont-ils fous! me demandai-je à moimême ! et je les regardais parler pour m'assurer qu'ils n'eussent point perdu l'esprit. Le gros Robert mangeait à merveille et sa femme jasait à plaisir. Ils me quittèrent enfin, et je ne les revis plus, ni ne parlai d'eux à personne.
De retour à Paris l'hiver suivant, Robert, rencontrant Roland aux Jacobins, lui fit d'honnêtes reproches, ou des plaintes de politesse, de n'avoir plus eu aucune espèce de relation avec nous; sa femme vint me visiter plusieurs fois, m'inviter de la manière la plus pressante à aller chez elle deux jours de la semaine, où elle tenait assemblée, et où se trouvaient des hommes de mérite de la législature : je m*y rendis une fois. Je vis Antoine, dont je connaissais toute la médiocrité, petit homme, bon à mettre sur une toilette, faisant de jolis vers, écrivant agréablement des bagatelles mais sans consistance et sans caractère. Je vis Mercier, espèce d'extravagant fort trivial. Je visd'autres députés patriotes à la toise, décents comme Chabot et graves comme Camille. Quelques femmes ardentes en civisme, et d'honorables membres de la Société fraternelle achevaient la composition d'un cercle qui ne me convenait père, et dans lequel je ne retournai pas.
A quelques mois de là, Roland fut appelé au ministère; vingt-quatre heures étaient à peine écoulées depuis sa nomination, que je vis arriver chez moi Madame Robert. «AU cà! voilà
votre mari en place; les patriotes do vent se servir réciproquement, j'espère que vous n'oublierez pas le mien. — Je serais, Madame, enchantée de vous être utile; mais j'ignore ce que je pourrais pour cela, et certainement M. Roland ne négligera rien pour l'intérêt public par P emploi des personnes capables. » Quatre jours se passent ; Madame Robert revient me faire une visite du matin; autre visite encore peu de jours après, et toujours grande insistance sur la nécessité de placer son mari, sur ses droits à l'obtenir par son patriotisme. J'appris à Madame Robert que le ministre de l'intérieur n'avait aucune espèce de places à sa nomination, autres que celles de ses bureaux; qu'elles étaient toutes remplies; que malgré l'utilité dont il pouvait être de changer quelques agents, il convenait à l'homme prudent d'étudier les choses et les personnes avant d'opérer des changements, pour ne pas entraver la marche des affaires, et enfin, d'après ce qu'elle m'annonçait elle-même, sans doute que son mari ne voudrait pas d'une place de commis. « Véritablement Robert est fait pour mieux que cela. — Dans ce cas, le ministre de l'intérieur ne peut vous servir de rien. — Mais il faut qu'il parle à celui des affaires étrangères, et qu'il fasse donner quelque mission à Robert. — Je crois qu'il est dans l'austérité de M. Roland de ne solliciter 'personne et de ne se point mêler du département de ses collègues; mais comme
- lovons n'entendez probablement qu'un témoignage à rendre du civisme de votre mari, je le dirai au mien. »
Madame Robert se mit aux trousses de Dumouriez, à celles de Brissot; et elle revint, après trois semaines, me dire qu'elle avait parole du premier, et qu'elle me priait de lui rappeler sa promesse quand je le verrais.
Il vint dîner chez moi dans la semaine; Brissot et d'autres y étaient. « N'avez-vous pas, dis-je au premier,, promis à certaine dame, fort pressante, de placer incessamment son mari ; elle m'a priée de vous en faire souvenir, et son activité est si grande que je suis bien aise de pouvoir la calmer à mon égard en lui disant que j'ai fait ce qu'elle désirait. — N'est-ce pas de Robert dont il est question, demande aussitôt Brissot? — Justement. — Ah! reprit-il, avec cette bonhomie qui le caractérise; vous devez, en s'adressant à Dumouriez, placer cet homme-là, c'est un sincère ami de la révolution, un chaud patriote; il n'est point heureux, il faut que le règne de la liberté soit utile à ceux qui l'aiment. — - Quoi ! interrompit Dumouriez, avec autant de vivacité que de gaieté, vous me parlez de ce petit homme à tête noire, aussi large qu'il a de hauteur! Mais, par ma foi, je n'ai pas envie de me déshonorer. Je n'enverrai nulle part une telle caboche. — Mais^ répliqua Brissot, parmi les agents que vous êtes dans le cas d'employer, tous n'ont pas be-
soin d'une égale capacité. — Eh! connaissezvous bien Robert ? demanda Dumouriez. — Je connais beaucoup Keralio, le père de sa femme, homme infiniment respectable; j'ai vu chez lui Robert ; je sais qu'on lui reproche quelques travers, mais je le crois honnête, ayant un excellent cœur, pénétré d'un vrai civisme et ayant nesoin d'être employé. — Je n'emploie pas un fou semblable. — Mais vous avez promis à sa femme? — Sans doute, une place inférieure de mille écus d'appointements dont il n'a pas voulu : savez-vous ce qu'il me demanbe? L'ambassade de Constantinople. — L'ambas- ,)de de Constantinople! s'écria Brissot en jant; cela n'est pas possible. — Cela est ainsi. »- Je n'ai plus rien à dire. — Ni moi, ajouta Dumouriez, sinon que je fais rouler ce tonneau jusqu'à la rue, s'il se représente chez moi, et que j'interdis ma porte à sa femme. »
« Mais, bon Dieu! dis-je en particulier à l'ami qui l'année d'auparavant m'avait accompagnée chez Robert; c'est un être bien étrange que cet homme, et sa femme m'importune horriblement ! On ne veut pas se faire d'affaire aveo de tels gens, et ils n'entendent rien à demimot. — Ils sont tous deux pis qu'étrange — Eh que voulez-vous dire? — Ils ont de mauvaises notes sur leur compte. Mademoiselle Keralio a tenté des entreprises de librairie qui lui ont donné lieu à faire une banqueroute frauduleuse, la veille de laquelle elle avait em-
pmnté à Laméterie, aujourd'hui député, cinquante louis à titre de prêt et d'amitié; Robert son mari s'est retiré durant cinq semaines à la suite du massacre du Champ de .Mars, chez l'avocat Leblanc, qui pendant le séjour de Robert dans son appartement, a eu un secrétaire forcé et deux mille écus d'emportés; tous deux sont brouilles avec le père Keralio, à l'égard duquel ils ont agi indignement. »
Madame Robert revint encore chez moi; je voulais m'en défaire absolument, mais sans éclat, et je ne pouvais employer qu'une manier* conforme à ma franchise. Elle se plaignit beaitoup de Dumouriez, de ses lenteurs; je lui dis lue je lui avais parlé, mais que je ne devais )as lui dissimuler qu'elle avait des ennemis qui épandaient de mauvais bruits sur son compte; me je l'engageais à remonter à leur source pour s détruire, afin qu'un homme public ne s'exosât point aux reproches des malveillants en mployant une personne qu'environnaient des réjugés défavorables ; que l'on se prévalait affaires malheureuses pour les traduire comme s fautes ; qu'elle ne devait avoir besoin sur la que d'explications que je l'invitais à donr Madame Robert alla chez Brissotqui dans n ingénuité lui dit qu'elle avait fait une folie demander une ambassade, et qu'avec de pâlies prétentions l'on devait finir par ne rien tenir. Nous ne la revîmes plus; mais son ri fit une brochure contre Brissot pour le
dénoncer comme un distributeur de places, et un faussaire qui lui avait promis l'ambassade de Constanlinople et s'était dédit. Il se jeta aux Cordeliers, se lia avec Danton, souffrit d'être son commis lorsque au 10 août Danton /ut mi nistre, fut poussé par lui au corps électoral, et dans la députation de Paris à la Convention ; paya ses dettes, fit de la dépense, recevait chez lui à manger d'Orléans et mille autres, estriche aujourd'hui, calomnie Roland et déchire sa femme: tout cela se conçoit ; il fait son métier et gagne son argent.
Champfort et Carra. — Champfort, hommi de lettres, répandu dans le monde, familierche ies grands de l'ancien régime, lié avec leshom mes à talentsqui ont figuré dans la révolution!2 a connu la cour et la ville, les intrigues et le r1 caractères, la politique et son espèce, mieu 0L que son siècle même.
Champfort a partagé l'extrême confiance qu H j'ai toujours reprochée aux philosophes acteui ec dans le nouvel ordre de choses; il ne pouva ' ; croire à l'ascendant de quelques mauvaises têt r' et au bouleversement qu'elles seraient capable de'produire. « Vous portez les choses à l'en crème, m disait-il quelquefois, parce que, p]P cée au centre du mouvement, vous croyez à u lE' grande étendue d'action-, elle vous paraît vr1' et vous la jugez redoutable; ces gens-là se p< dent par kurs propres excès : ils ne fer<
point rétrograder les lumières de dix-huit siècles » Ces gens-là sont pourtant les maîtres, ht Champfort est aujourd'hui prisonnier comme [ous ceux qui n'adorent point leur empire, jjeaucoup d'esprit, assez de moralité, les agrélents de l'usage du monde et les ressources Ju abinet, la philosophie d'un esprit juste et cuîvé rendaient pour moi la conversation de hampfort également solide et piquante. D'aord je le trouvais trop causeur ; je lui reprochais le superflu de discours et l'espèce de épondérance que s'attribuaient assez communient nos gens de lettres ; je l'aimais mieux comité de cinqà six personnes bien assorties, e dans une société de quinze auxquelles je vais faire honneur; mais définitivement je lui rdonnais de parler plus qu'un autre, parce il m'amusait davantage ; il a souvent de ces tades heureuses qui font, chose très rare ;e et penser tout à la fois. « Est-ce que vous yez Cham fort bien sincèrement patriote, demandait un jour un homme sévère comme Lacédensonien ? — Entendons-nous, lui iquai-je ; Champfort voit et juge bien ; il a hl tète saine et ne se méprend pas sur les cipes ; il reconnaît et révère ceux de la rté publique et du bonheur des hommes, et les trahirait point. Mais sacritierait-il à » triomphe son repos, ses goûts et sa vie? "flt une autre question ; alors je crois qu'il
Calerait. — Vous voyez donc bien que ce
fil
n'est pas un homme vertueux. — Mais il est vertueux comme Ninna était honnête ; et dans la corruption qui nous ronge, vous seriez trop heureux d'avoir beaucoup de ces vertus-là. »
Nos exagérés et nos hypocrites n'ont jamais voulu comprendre qu'il fallait employer les hommes en raison combinée de leurs talents et de leur civisme, de manière qu'ils fussent intéressés à faire valoir les uns au profit de l'autre. J'ai vu Servan furieux de ce qu'on repoussait d'excellents ingénieurs qu'il employait au camp près Paris, sous prétexte qu'ils n'étaient pas ardents républicains, et de ce qu'on voulait les remplacer par de fiers patriotes, grands ignorants qui ne savaient pas tirer une ligne. « Je ne les chargerais pas, disait-il fort bien, de donner leurs voix sur la forme du gouvernement, mais je suis sûr qu'ils serviront bien celui qui saura les employer ; il nous faut ici des redoutes et non des motions. » C'était trop raisonnable; c'était parler comme la faction des hommes d'Etat, et c'est ainsi que les sages se sont attiré le titre de conspirateurs.
Lorsque Roland fut rappelé au ministère le 10 août, il fallut bien changer le chef de 1» bibliothèque nationale; c'était un d'Ormesson, dont le nom effarouchait le nouveau régime, etj dont la médiocrité ne devait pas inspirer dej regret. Le ministre de l'intérieur imagina de partager les fonctions de bibliothécaire entre deux personnes, d'en réduire les appointements
de douze à huit mille livres, et d'établir que la bibliothèque serait ouverte tous les jours : de manière que le public eût à gagner pour l'instruction, la nation par l'économie, et le gouvernement par l'emploi de deux sujets utiles. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si l'esprit de réduction et d'austérité que Roland portait dans ses opérations n'aurait pas eu besoin de quelque amendement ; il est très vrai qu'il lui a fait dans les détails beaucoup de petits ennemis très actifs et très bruyants. Quant au choix des personnes, il le fixa sur Champfort, qu'il n'avait jamais vu, mais qui comme homme de lettres et philosophe était un de ceux de cette classe qui se fussent ouvertement déclarés pour la révolution, et sur Carra, employé déjà dans la bibliothèque et dont le zèle extrême, sinon les talents, semblait demander cette récompense. Il n'avait pas plus vu l'un que l'autre, et ne se détermina que par ces considérations, dans lesquelles entrait encore la nécessité de faire goûter son choix au public. J'ai reçu ces deux hommes chez moi par suite de leur place et de leurs relations en conséquence avec le ministre de l'intérieur ; et j'aurais continué de voir Champfort avec plaisir, si les circonstances ne nous eussent éloignés.
Carra, devenu député, m'a paru un fort bon homme à très mauvaise tête : on n'est pas plus enthousiaste de révolution, ae république et de liberté ; mais on ne juge pas plus mal des nom-
mes et des choses. Tout entier à son imagination, calculant d'après elle plutôt que sur les faits, arrangeant dans sa tête les intérêts des puissances comme il convenait à nos succès, voyant tout en couleur de rose, il rêvait le bonheur de son pays et l'affranchissement de l'Europe entière avec une complaisance inexprimable. On ne peut pas se dissimuler qu'il n'ait beaucoup contribué à nos mouvements politiques et aux soulèvements qui eurent pour objet de renverser la tyrannie; ses Annales réussissaient merveilleusement dans le peuple par un certain ton prophétique, toujours im*osantpour le vulgaire; et quand on voit cet homme-là traduit en jugement comme traître à la république, on est tenté de se demander si Robespierre travaille pour l'Autriche? Mais il est bien clair que c'est pour lui-même, et que dans sa dévouante ambition de passer pour l'unique libérateur de la France, il veut anéantir tous ceux qui de quelque manière servirent leur pays avec jne sorte d'éclat ou de bruit.
Dorat-Cubières et Pons de Verdun sont des noms que j'avais tant vus dans Y AlmauaGh des Muses et autres recueils de cette importance, qU' je n'ai pu m'empêcher de rire en les trouvant, le d rnier dans la liste des législateurs, et le premier accolé du titre drf secrétaire-greffier de la municipalité ; cela ressemble à une incongruité : c'en est une véritable-
ment. On dirait que Pons en est tout honteux aussi ne parle-t-il qu'autant qu'il a peur. Mais Cubières, fidèle à ce double caractère d'inso^ lencb et de bassesse qu'il porte au suprême degré sur sa répugnante figure, prêche le sansculottisme comme il chantait les grâces, fait des vers à Haras comme il en faisait à Irisj et sanguinaire sans fureur, comme il fut apparemment amoureux sans tendresse, il se prosterne hum bleroent devant l'idole du jour, fût-ce Teutatès ou Ténus. Qu'importe ? pourvu qu'il rampe eî qu'il gagne du pain ; c'était hier en écrivant un quatrain, c'est aujourd'hui en copiant uc procès-verbal ou signant un ordre de police.
Venu chez moi, je ne sais comment, lorsque mon mari était au ministère, je ne le connaissais que comme bel esprit et j'eus occasion de iui faire une honnêteté; il mangea deux foii, chez moi, me parut singulier à la première, insupportable à la seconde; plat courtisan, fade complimenteur, sottement avantageux et bassement poli ; il étonne le bon sens et déplaît à la raison plus qu'aucun être que j'aie jamais rencontré. Je sentis bientôt la nécessité de donner à mes manières franches cet air solennel qui annonce aux gens qu'on veut éloigner ce qu'ils ont. à faire : Cubières l'entendit; cependant après quelque temps il m'écriviî pour me demander la permission de me présenter un prince qui désirait d'être admis dans ma société; il apuu.yait sur ce titre de prince
avec une emphase tout à fait risible, et il ajoutait les flatteries les plus dégoûtantes pour ma personne. Je répondis comme je sais faire quand je veux rappeler les gens à l'ordre sans les fâcher, et me moquer d'eux sans leur donner le droit de s'en plaindre. Quant au prince et à sa présentation, je me réduisis a observer que dans la vie austère que je menais, étrangère à tout ce qu'on appelle cercle et m'interdisant les sociétés particulières, je ne recevais absolument que les personnes que les relations d'affaires ou d'anciennes relations d'amitié faisaient désirer à mon mari de trouver quelquefois à sa table. Ctibières me répliqua de longues excuses aussi ennuyeuses que ses éloges, me demandant un seul instant pour s'expliquer à mes pieds : je ne lui répondis pas, et je n'ai plus songé à lui que le jour de mon arresta tion, où j'ai vu sa signature sur l'ordre de fe Commune; car il y en avait deux, l'un du comité d'insurrection dudit jour 31 mai, l'autre Je la Commune. Tous deux me furent montrés, dans la crainte que je récusasse celui du comité; et pourtant ce fut de ce dernier seul que se prévalurent mes gardes auprès du conderge de l'Abbaye où ils me conduisirent.
La demande de Cubières m'avait fait présumer quelque intérêt caché; je divertis mon mari dans le temps en lui racontant ce qui s'était passé : j'appris effectivement que le prince desalm-Kirbourg dontil était question
poursuivait alors les ministres pour obtenir du conseil je ne sais quelle indemnité de possessions en Alsace ; je jugeai que j'avais bieD deviné, et qu'on n'avait cherché à me voir que dans l'idée qu'il pouvait en être comme dans l'ancien régime où l'on engageait les femmes à solliciter leurs maris. Je m'applaudis de ma méthode, et je trouvai dans celte anecdote un nouveau trait pour reconnaître Cubières. Ce serait un bon tour à lui jouer que de publier ses lettres rampantes pour les mettre en opposition avec son affectation de franchise et de liberté. J'aurais de plaisantes pièces en ce genre, si j'en avais gardé le fatras. Que de parents et d'admirateurs, dont je n'avais jamais entendu parler, sont nés tout à coup, dès que je me trouvai la femme d'un ministre! Comme je ne recevais point, ils m'écrivaient ; j'avais assez à faire de lire ces lettres; je répondais brièvement, avec politesse mais sincérité, pour détruire toute idée que je pusse ni roulusse me mêler de rien, ef pour persuader de la parfaite inutilité de me faire des compliments ou de se dire de ma famille. Ce qu'il y a d'original, c'est que certaines gens s'en fâchaient et me répliquaient des choses dures. Je me souviens d'un M. David qui projetait je ne sais quel établissement auquel il voulait que je m'intéressasse ; j'eus beau répondre qu'en se présentant directement au ministre, il remplirait son objet, que mon intervention
ne servirait de rien, et que je ne devais jamais la prêter parce que ce serait me faire jugv d'objets qui n'étaient point de ma compétence : il trouva mes principes détestables et me récrivit avec humeur. Ainsi dans le particulier j'é'ais molestée pour ma constance à demeurer concentrée dans mes devoirs ; et dans le public, j'étais calomniée par l'envie, comme si j'eusse dirigé toutes les affaires. Et l'on croit bien doux et bien désirable d'occuper des places éminentesî Ah! sans doute, l'épouse d'un homme de bien qui se dévoue, qui s'honore de ses vertus et se sent capable de soutenir son courage, goûte quelque douceur et jouit de sa gloire : mais ce n'est pas un don gratuit, et il appartient à peu de gens de soutenir tout ce qu'elle coûte sans en regretter le prix.