‹ Mémoires de Mme RolandChapitre 7 sur 15 · ANECDOTES · texte numérisé non relu

ANECDOTES

Lorsque j'avais été à l'Abbaye, la famille Desillesy était encore; elle fut bientôt transférée à la Conciergerie, d'où plusieurs des compromis dans la conspiration de Bretagne furem conduits à l'échafaud. Angélique Desilles. femme de Roland de la Fouchais, dont la conformité île nom avec moi occasionna des quiproquos singuliers de la part d'un de mes amis qui projetait de m'enlever, fut une des

victimes , ses sœurs furent acquittées et devaient jouir en conséquence de leur liberté, mais par mesure de sûreté générale on les fi* arrêter sur-le-champ et conduire à Sainte- Pélagie, où je les trouvai. Nous nous entretînmes quelquefois; c'était deux jeunes femmes douces et honnêtes, dont l'aînée, veuve de vingt-sept ans, ne manque pas d'amabilité ni de caractère ; la plus jeune était d'une santé fort languissante. D'abord accablées de douleur, elles paraissaient devoir succomber à celle dont elles étaient pénétrées-, mais toutes deux mères de jeunes enfants malheureux dans l'âge le pius tendre, elles avaient à se conserver pour eux et se servirent de tout leur courage. Elles m'ont plusieurs fois parlé de l'indigne trahison de Cheftel , homme d'esprit connu à Paris où il exerce la médecine, Breton d'origine, qui s'était insinué dans la plus intime confiance du père Besilles et connaissait ses vœux, paraissait servir ses projets; mais lié en même temps avec Danton, il recevait par lui des commissions du pouvoir exécutif, sf rendait en Bretagne courtiser son ami,.logei à sa campagne, fêté de sa famille, caressant ses desseins et y prêtant par son aide une activité nouvelle. Au moment qui lui parut le plus sûr, il le dénonce secrètement, et fait ve- ; nir des personnes commises pour s'en emparer.

Le pèreDesilles échappe:, toute sa famille

est saisie; les scellés sont apposés; on fait des recherches sur les lieux où peut être cachée la correspondance, et que Cheftel avait indiqués.; les jeunes femmes qui le croient toujours l'ami de la maison demandent ses conseils, et suivent aveuglément ce qu'il leur dicte; embar~ rassées d'une bourse de deux cents louis destinés à leur père, elles la déposent entre ses mains, font préparer le meilleur cheval de leur écurie et pressent Cheftel de partir pour échap per lui-même : il a l'air de vouloir encourir leur sort; il les accompagne en effet, mais non comme prisonnier, et il engage toujours le commandant de la force armée, chargé de la conduite des détenus, de les faire arriver de jour dans les grandes villes.

« Vous n'y pensez pas, répliquait celui-ci ; je compromettrais leur sûreté. » On vient à Paris, le procès s'entame; le nom de Cheftel est rayé de la correspondance, parce qu'il a révélé le complot, et les pauvres victimes reconnaissent alors le serpentqu'elles avaient accueilli. Jugées, acquittées, encore détenues et san> argent, les deux jeunes femmes se rappellent la bourse de louis; elle confient celte particularité à ufc homme probe et ferme qui se rend chez Chef* tel et lui demande les deux cents huis. Cheftei étonne nie d'abord, s'étonne de la vigueur du requérant qui menace de le couvrir ue mépris à la lace de l' univers; il balbutie, confesse la moitié et la rend es assignats, mais après plu-

sieurs conférences. Cheftel, précédemment médecin de Madame Elisabeth, visant à la fortune, avait également gagné la confiance d'un riche particulier appelé, je crois, Paganel, ou à peu près ainsi, possédant entre autres des terres immenses en Limousin. Cet homme, désirant émigrer pour échapper aux orages de la révolution, fait à Cheftel une vente simulée; il part, et compte sur les revenus que son fidèle ami doit lui faire passer; mais Cheftel les garde, et jouit avec Danton des plaisirs d'une opulence que tous deux ont acquise par des .noyens pareils.

Enfin des sollicitations réitérées, et peut-être soutenues d'offres plus concluantes, valurent à Mesdemoiselles Desilles leur liberté; je les ■ai vues sortir. Je n'ai pas su leur secret à cet égard. Mais je viens de voir Castellane quitter cette même prison au prix de trente mille livres délivrées à Chabot. Dillon est sorti des Madelonnettes de la même manière; tous deux étaient impliqués dans un projet de contrerévolution. A cet instant, 22 août, j'ai sous mes yeux une demoiselle Briant, demeurant cloître Saint -Benoît, n° 20, fille entretenue iont l'ami est fabricateur de faux assignats. Dénoncé, on a paru le poursuivre ; mais l'or a ioulé dans les mains des administrateurs; celui jui met sur pied la force destinée à chercher >a personne ei s'en emparer, sait où il est caihé; sa maîtresse est arrêtée pour la forme;

les administrateurs qui paraissent venir l'in terroger lui donnent des nouvelles de son an* et bientôt ils auront ensemble la liberté, puis^ qu'ils ont de quoi payer.

F&uquai-Tinville, accusateur public du tribunal révolutionnaire, connu par sa mauvaise vie, son impudence à dresser des actes d'accusation sans motifs, reçoit habituellement de l'argent des parties. Madame Rochechouart lui a payé 80 mille livres pour Mony l'émigré : Fouquai-Tinville a touché la somme ; Mony a été exécuté, et Madame de Rochechouart a été prévenue que si eiie ouvrait la bouche, elle serait fermée pour ne jamais voir le jour. Cela est-il possible? se demande-t-on : eh bien! écoutez encore. Il existe entre les mains du ci-devant président du département de l'Eure deux lettres de Lacroix, député, autrefois juge fiscal ù'Jnet : par l'une, il fait une soumission de cinq cent mille livres pour acquérir des domaines nationaux; par l'autre, il retire sa soumission et donne son désistement fondé sur le décret qui oblige les députés à justitier de l'accroissement de leur fortune depuis la révolution. Mais ce décret n'a plus d'exécution depuis que les incommodes vingt- deux sont expulsés; Lacroix possède comme Danton, après avoir pillé comme lui.

Dernièrement un Hollandais va chercher un

i passe-port à la Commune de Paris pour retour-

' ner dans son pays : on le refuse; le Hollandais

| le se plaint point, mais en homme qui juge le

;ent, il tire son portefeuille, met sur le bureau

un assignat de cent écus : il est entendu et

reçoit son passeport.

Ici j'entends citer Marat, chez qui les papiers publics annoncent qu'on a trouvé à sa mort un seul assignat de 25 sols; quelle édifiante pauvreté! Voyons donc son logement; c'est Madame Montané qui va le décrire. Son mari, président du tribunal révolutionnaire, est détenu à la Force, pour n'avoir pas prononcé la confiscation des biens des victimes d'Orléans. Elle a été mise à Sainte-Pélagie par mesure de sûreté, est-il dit; mais probablement qu'on aura craint les sollicitations actives de cette petite femme du Midi. Née à Toulouse, elle a toute la vivacité du climat ardent sous lequel plie a vu le jour; cousine germaine de Bonnearrère et tendrement attachée à ce parent l'aimable figure, elle fut désolée de son arrestation, faite il y a quelques mois. Elle s'était jonné beaucoup de peines inutiles, et m savait plus à qui s'adresser lorsqu'elle imagina d'aller trouver Marat. Elle se l'ail annoncer chez lui : on dit qu'il n'y est pas; mais il entend la voix d'une femme et se présente luimême : il avait aux jambes des bottes sans bas, portait une vieille culotte de peau, une veste

de taffetas blanc; sa chemise crasseuse et onverte laissait voir une poitrine jaunissante; des ongles longs et sales se dessinaient au bout de ses doigts, et son affreuse figure accompagnait parfaitement ce costume bizarre. Il prend la main de la dame, la conduit dans ur salon très frais, meublé en damas bleu et blanc, décoré de rideaux de soie élégamment relevés en draperies, d'un lustre brillant et de superbes vases de porcelaine remplis de fleurs naturelles, alors rares et de haut prix : il s'assied à côté d'elle sur une ottomane voluptueuse, écoute le récit qu'elle veut lui faire, s'intéresse à elle, lui baise la main, serre un peu ses genoux, et lui promet la liberté deson cousin. « Je l'aurais tout laissé faire, dit plaisamment la petite femme, avec son accent loulousah?, quitte à aller me baigner après, pourvu qu'il me rendît mon cousin. » Le soir même, Mara:. fut au comité, et Bonnecarrère sortit de l'Abbaye le lendemain ; mai? dans les vingt-quatre heures l'Ami du peuple écrivit au président Montané, en lui envoyant un sujet auquel ii s'agissait de rendre un service qu'il fallait bien ne pas refuser.

Un M. Dumas, physicien de profession ou savant de son métier, se présenta au fameux Comité de Salut public dans le courant du mois de juin, pour lui faire des propositions importantes. Il offrait de reconnaître l'armée des re-

belles de la Vendée, de donner un état exact de leurs forces et de leur position : choses sur lesquelles on est demeuré dans la plus grande ignorance depuis le commencement de la guerre. M. Dumas prétend aviser le tout au plus juste, à vue d'oiseau, au moyen d'un ballon. « Mais vraiment! l'idée est ingénieuse, dirent quelques-uns des profonds politiques du comité. — Oui, reprend le citoyen Dumas, et l'exécution peut être rapide. Je connais un ballon qu'en doit trouver, avec toutes ses dépendances, dans l'hôtel d'un émigré; ainsi la Nation n'aura pas à faire les frais de l'acquisition. — Bravo! il donne les indications; elles sont reçues avec transport et officiellement envoyées au ministre de l'intérieur, pour qu'il ait à trouver le ballon dans le plus court délai. Le ministre met son monde en campagne; on marche, on se rend dans l'hôtel de l'émigré ; c'était une auberge, et l'appartement qu'il avait occupé une petite chambre où ne restait pas même un chiffon. Rapport en conséquence, désolation du comité, clameurs de M. Dumas, nouvelle injonction au ministre de rechercher plus exactement le ballon. Mors le ministre confère avec son premier commis; on prend les grandes mesures; on fait une lettre au département : cerui-ci renvoie à la municipalité, qui en défère à ses administrateurs de police. Ici la chose se perd pour les fonctionnaires publics, et j'ai beaucoup ri à 'Abbaye, avec Champagneux qui avait fait la

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