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Mémoires de Molé

Le génie du poète , la pensée de Torateur , le talent de Tartiste revivent dans leurs ouvrages , la presse ou le burin transmet à Tavenir le plus reculé les souvenirs et les preuves de leur gloire. Les hommes qui se vouent à l'art difficile de la déclamation théâtrale sont moins heureux : la tradition seule fait passer à la postérité l'éclat de leurs succès , pour ainsi dire viagers ; tout s'éteint avec eux , et quand même ils laissent des préceptes ou des mémoires sur leur art , ce n'est point l'acteur qui revit , c'est le maître qui professe. Lekain a beau imprimer cent pages sur la manière dont il représentait Mahomet ou Orosmane.

nous ne nous faisons qu'une idée ^ague de son jeu; il n'a pu nous transmettre l'énergie de son âme , le feu de ses regards

ij NOTICi:

et r('l(K|iH'n('(' (le s;i |)antoiniine. 11 faut l'avoir vu. Ceux (|ui sont venus après lui ojit entendu dire (|u'il étoit sublime; ils l'ont 7 épéte à nne antre génération qni l'apprendra à toutes les générations snivantes. C'est ainsi que le nom de Roscius est parvenu jusqu'à nous, c'est ainsi que le nom de Mole traversera les Ages. De tous les acteurs qui ont brillé sur la scène française , aucun n'a obtenu des succès plus variés , plus éclatans ; aucun n'a réuni à la fois plus de profondeur et plus de légèreté , plus de tenue et plus d'abandon , plus de savoir et plus de grâces. Je l'ai vu dans les cinq dernières années de sa vie , et je me suis fait une idée , par la perfection d'un talent qu'avaient mûri l'expérience et l'étude , de ce qu'il devait être quand il était embelli des charmes de la jeunesse; car il en avait conservé tout le feu , et , presque septuagénaire , il exprimait avec une chaleur entraînante les passions les plus tendres ou les plus impétueuses. Il joua pour ainsi dire jusqu'à ses derniers

SUR MOLE. il)

momeiis : sa vieillesse ressembla à son vnlaiice; à peine il l)é<;avait , (|u il jouait déjà la (X)inéclie. On peut dire qu il est ué et qu'il est mort aeteur.

René- François Mole, né à Paris le ^4 novembre i^34, appartenait à une famille estimée de la bourgeoisie ; on a même dit qu'elle descendait de la même souche que celle des illustres magistrats de ce nom ; mais rien n'est moins prouvé , et la chose fiit-elle d'ailleurs certaine , serait fort indifférente au talent et à la carrière du célèbre acteur.

Le père de ]Molé était né dans une honnête aisance , mais des malheurs successifs lui enlevèrent sa fortune , et il fut obligé de se faire une ressource d'un art que dans sa jeunesse il avait cultivé comme amusement. Il était graveur ; sa profession lui rapportait peu ; attaqué d'une maladie de poitrine qui le conduisit très jeune au tombeau, il lui était impossible de se livrer à un travail assidu , et il eut la douleur de ne pouvoii^ donner à ses trois garçons l'éducation que

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liii-menu' avait reçue. Il fut leur seul instituteur, leur apprit le calcul et leur donna quelques élémens de littérature; toute son ambition était de les placer dans les bureaux de la ferme générale , seule carrière où l'on pût alors faire son chemin sans naissance et même sans talent. Mais ce bon père avait à peine fait entrer ses deux aînés chez un notaire qu'il mourut dans un état de profonde misère; sa veuve n'avait pas même les moyens de fournir aux frais de sa sépulture , et il allait être jeté dans ce vaste abîme de la mort qu'on nomme la fosse commune , et où l'on précipite pêlemêle les générations pauvres , quand le jeune René, au désespoir d'une humiliation qui pesait sur son cœur sensible et fier, s'avisa d'implorer la pitié d'un voisin , vieux célibataire et véritable Harpagon , qui , charmé des grâces de sa figure , aimait quelquefois , lorsqu'il sortait à peine du berceau , à le prendre sur ses genoux , et à se divertir de ses espiègleries et de ses grâces enfantines.

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