‹ Mémoires de MoléChapitre 2 sur 85 · SUR MOT-É. V · texte numérisé non relu

SUR MOT-É. V

T^es larmes du jeimc hoinnio le trouvèrent insensible; mais il embrassa ses genoux avee tant d'effusion , sa douleur filiale eut tant d'éloquence, qu'il attendrit enfin ce cœur d'airain, et qu'il obtint de l'avare, qui n'avait jamais prêté qu'à usure et sur de solides gages , dix louis que le jeune Mole consacra tout entier à la sépulture de son père. Ce fut le premier triomphe de cet art puissant d'émouvoir qu'il avait reçu de la nature , et auquel il dut, dans sa longue carrière , de si nombreux succès. Il répétait souvent qu'il nen avait jamais obtenu de plus doux.

Ce fut aussi la première dette qu'il s'empressa d'acquitter. Le plus beau jour de sa vie fut celui où il remit la somme que le vieux usurier lui avait prêtée , et où il put s'acquitter d'un bienfait si cher à son cœur.

Placé dans les bureaux de M. Blondel de Gagny, intendant général des finances , le jeune Jlolé y jouissait du traitement modique de 800 fr. d'appointemens ; mais il

rraviiilhiit peu. La srcliciesse des affaires, l'aricJilé des chiffîcs excitaient en ini un profond dégoût; on le siirveilla , et on s'apercent bientôt (pTan lien de rem])lir ses registres on de tenir ses éeritnres , il passait sa jonrnée à réeiterdes scènes de tragédie. Prëlndant à ses fntnrs succès , il rangeait les chaises de son bureau de façon à figurer un parterre ; se faisant un manteau tragique du tapis qui couvrait sa table à écrire , il montait majestueusement sur ce théâtre improvisé, et y débitait tour à tour les rôles de Séide , d'Hippolyte , d'Egyste et de Titus.

Ce fut dans cette position que le surprit lin jour l'intendant des finances. Mole se crut perdu ; mais M. Blondel était un homme sensible et éclairé ; il aimait les lettres ; il découvrit dans le jeune Mole le germe d'un vrai talent , et se fit un plaisir d'encourager , de cultiver ses heureuses dispositions ; il l'admit même à plusieurs de ses soirées où il charma la société par la magie de son débit et par les grâces ex-

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pressivos de sn pantomime. !\I. lîloiulel de (iii^iiy lit pins, il eut la lunité de lui conserver ses a|)pointemens, sans exiger de lui un tra\ail assidn. Il ne faisait pour ainsi dire, dans les bureaux, qu un simple acte de présence; il n'était exact qu'au parterre de la Comédie française. Tout l'argent de ses modiques honoraires se dépensait en frais de spectacles ; on ne distribuait pas alors de billets gratis aussi facilement qu'aujourd'hui. Notre jeune enthousiaste se privait du plus stricte nécessaire ; souvent même il se contentait de pain sec et il se passait de dîner. Il thésaurisait pour avoir le moyen de payer une place le jour de la pièce nouvelle. Avant midi il se collait, pour ainsi dire, au bureau ; le premier billet distribué, c'était toujours lui qui l'avait, et c'était toujours lui qui sortait le dernier de la salle. Il aurait voulu que le spectacle ne finît jamais ; là se concentraient tous ses plaisirs , toutes ses illusions. Obligé de cacher à sa mère , femme extrêmement pieuse, sa passion pour le théâtre, il se

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renfermait dans sa ehainhi'e, s'amusait à répéter les intonations , les attitudes et les gestes des aeteurs célèbres qu'il avait vus la veille , et apprenait par cœur toutes les tragédies de Corneille, de Racine et de Voltaire; mais il avait besoin d'une scène plus vaste et moins solitaire. On devine bien que peu à peu il s'était lié avec des personnes qui partageaient ses goûts ; à Paris les talens analogues se cherchent et se trouvent facilement. Une société d'amateurs jouait la comédie au Temple ; Mole parvint à s'y faire recevoir, et ce fut sur ce modeste théâtre , à côté de Feulie et d'Auger , qu'il préluda aux succès brillans qui l'attendaient sur la scène nationale.

Les comédies bourgeoises étaient alors la pépinière des grands acteurs ; c'est laque s'exerçaient des jeunes gens d'honnêtes familles, peu favorisés de la fortune ou jetés par leurs passions dans une carrière qui offre tant d'attraits à un talent véritable , et tant de séductions à la vanité ou à la paresse. Mole y produisit une telle sensation , qu'il

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obtint, sans lesoIli(*it('r,des gjentilshomnies de la chanil)ie, un ordre de début à la Comédie franeaise. Qhi'ou se peigne sa joie, son bonheur! Voilà ses j)lus ehers désirs aeeomplis! Le voilà auprès de ces talens sublimes qu'il a si long-temps admirés ; le voilà au milieu des Bellecourt , des Préville , des Lekain , des Brizard , des Clairon , des Gaussin , des Dano^eville, élite brillante des favoris de Melpomène et de Thalie. Sans penser à l'avenir , ou plutôt comme s'il ne doutait pas de sa fortune , il quitte bureaux, appointemens , et dit un éternel adieu à la finance. A dix-neuf ans il débute sur le premier théâtre du monde , il se trouve mille fois plus heureux qu'un fermier général. Le y novembre 1764 il parut, pour la première fois , dans Britannicus et dans Olinde de Zénéide , et quelques jours après , il joua Nérestan et Séide. On trouva au jeune débutant une figure charmante et beaucoup de naturel , qualités précieuses au théâtre; mais sa voix parut faible, et sa déclamation tant soit peu ampoulée. Ou

NOTICL

ifcommt 0(*|)en(I;iiil ([iic son oii^aiie était (le nature à se fortifier avee 1 âge, et que ses antres défauts pouvaient se eorriger par l'expérienee et l'étude. On avait alors le droit d'être diffieile k la Comédie frarieaise ; le parterre n'était point un mélange confus d'honniïes sans lumières et sans éducation. 11 était sévère et juste ; Mole fut encouragé, mais ne fut point reçu. Il subit son arrêt sans murmure, et alla s'engager dans une troupe de province, école où se formaient alors les jeunes acteurs , parce qu'on jouait dans ce temps-là les ouvrages des maîtres de la scène, et que le talent n'y était point faussé dans ces compositions bâtardes , nées de la décadence de l'art et de la corruption du goût , qui passent des tréteaux de nos boulevards sur les premiers théâtres de nos départemens , et pervertissent à la fois les acteurs qui les jouent, et le public qui les écoute. Mole , après avoir passé quatre ans en province , reparut sur le théâtre français , le 28 janvier 1 760 , par le rôle

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(l'yViiciroiiic ; son tilleul parut s'être fortilie j)ar l'exerciee; sa voix était toujours un peu faible, mais sa diction était pure, sa prononciation exacte, et ces avantages étaient d'ailleurs relevés par les dehors les plus séduisans ; ses traits étaient réguliers , sa physiononiie expressive , sa taille déliée, sa démarche vive et légère , et ses mouvemens pleins de feu et de grâce. On l'avait d'abord trouvé un peu froid , soit que la timidité eût paralysé l'énergie de son âme, soit que , dans un âge encore si tendre , le développement de ses facultés physiques ne fût point complet. On lui reprocha bientôt de tomber dans un excès contraire; en effet, jamais acteur ne montra sur la scène une sensibilité plus communicative et plus ardente ; et désormais sa principale étude fut de modérer l'excès d'une chaleur qui l'entraînait souvent au-delà du but.

Ses rapides sruccès , la remise du Sage étourdi, dans lequel ses camarades lui confièrent le rôle principal, et la manière

Xlj NOTICE

originale dont il le renj[)lit, lui assurèrent bientôt le titre de soeiétaire de la Comédie française, qu'il ambitionnait presque depuis son enfance comme le terme de toutes les grandeurs humaines.

Mole jouait la tragédie et la comédie, d'après les règlemens de ce temps-là , qui obligeaient les acteurs à paraître dans les deux genres ; aux premiers temps de sa carrière théâtrale , il semblait même rendre un culte plus fervent à Melpomène qu'à Thalie ; mais à côté de Lekain^ doué d'une organisation vigoureuse , et dans toute la force de l'âge et du talent , il pouvait tout au plus aspirer à la deuxième place ; sa santé , un peu frêle, s'accommodait avec peine d'un genre qui exige tant de fatigue , et qui use si promptement un tempérament faible. D'ailleurs dans la comédie Grandval s'éteignait, et Bellecourt , toujours noble, mais souvent un peu lourd et un peu froid , touchait au terme de sa carrière théâtrale. Le premier rang allait vaquer, et Mole en prit d'avance posses-

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sioii. Dès lors il se livni à mie étiiJe profonde de son art. Il se jeta dans le mojide qu'il devait imiter, et il observa surtout les gens de cour et les petits-maîtres qu'il devait jouer, comme un peintre observe ses modèles qu'il veut faire vivre sur la toile. Ce genre fut en quelque sorte créé par lui. Il fixa sa réputation , et il acheva sa fortune. Heureusement , comédie de Rochon de Chabanne, imitée des Contes soi-disant moraux de Marmontel , petite pièce dont la dimension et le mérite ne s'élèvent guère au-dessus du proverbe dramatique , fut le premier ouvrage qui décida de sa destinée et qui commença sa vogue. Le rôle de Lindor exigeait tant de grâces , de gentillesse et de vivacité , que l'auteur voulait le confier à une femme. Mole le lui demanda , en lui garantissant une réussite complète ; Rochon de Chabanne y consentit, et il fut bien inspiré. La pièce , représentée médiocrement, se serait perdue dans la foule de ces pâles comédies qui ne font que naître et mourir; et le jeu brillant de Mole la

XIV INOTICE

porta acix nues; tout Paris y courut, et peut-être elle ne doit l'honneur de figurer encore sur le grand Répertoire qu'au souvenir éclatant de son premier succès.

Il excita un bien autre engouement dans le rôle du marquis du Cercle , petite comédie de mœurs , qui peint si bien l'époque où elle fut jouée; esquisse fidèle et hardie de la frivolité et de la corruption d'un temps qui excite si amèrement les regrets de nos dévots d'antichambre et de nos moralistes de cour. Ce mélange de légèreté d'esprit et de sécheresse de cœur , de ridicule et de cupidité , exigeait dans l'acteur une finesse de tact , une pureté de goût , et des nuances d'une délicatesse exquise. Comment exposer aux yeux d'une jeune noblesse , sans la révolter ou sans la faire rougir, un colonel qui brode et qui fait des nœuds .'^ Mais la manière charmante dont Mole tirait des jarretières de sa poche , ses airs de grand seigneur, ses manières vives et lestes , ses grâces enchanteresses , cette fleur de galanterie et de bon ton , et

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