‹ Mémoires de MoléChapitre 16 sur 85 · ÉLOGE DE M^" DANGEVIT.LE · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE M^" DANGEVIT.LE

ANCIENiNK ARTISTE DU IHEATRt-FRAKÇAIS ,

Fait et pwnonce par M. Mole y artiste du même théâtre et membre du Lycée des Arts y le 20 fructidor an -i.

Messieurs,

Dans cette enceinte consacrée aux arts , aux sciences et aux talens, dans cet asile de la vraie fraternité , où les coeurs et les bras sont continuellement ouverts pour accueillir les efforts du génie, soit qu'ils tendent à soulager l'humanité souffrante, soit qu'ils aient pour objet d'enrichir la société de découvertes utiles, vous trouvez encore des momens pour les talens agréables; et, mus par l'amour social des arts , attentifs à suivre dans la foule des artistes ceux d entre eux dont un public idolâtre de la perfection a désigné les talens à l'immortalité, vous éprouvez ce désir, ce besoin de couronner en son nom ceux que la bienfaisante nature a généreusement comblés de ses dons.

C'est ce sentiment qui vous a nommé la ce-

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lèbre , Ymimiiahle Daiigeville , épithète qui fui de tout temps ajouté à son nom par l'équité, par le bon goût et par les enthousiastes de la grande vérité dans l'art de la représentation théâtrale.

Ce souvenir d'un talent sublime sera d'autant plus précieux à ceux qui ont applaudi à ses succès, qu'après les trente-un ans écoulés depuis sa retraite du théâtre, et les trentetrois années qu'elle y avait passées pour la gloire de la scène française, elle est vivante encore î Et le public, dont la volonté suprême , dont le sentiment unanime , dont l'urbanité de caractère est d'honorer la vieillesse, jouira de son propre bienfait, en applaudissant au bonheur que va répandre son assentiment sur les jours vénérables de notre ancienne Thalie, sur ces jours conservés par le feu qui animait son génie , qui appelait ia gloire sur elle, et qui aujourd'hui soutient encore sa vie.

Je viens de dire les trente-un ans écoulés depuis sa retraite : ce fut en 1 763 que le public la perdit, à l'époque où l'Opéra, qui venait d'être incendié, envoya Terpsichore dans le temple de Thalie ajouter ses grâces et ses jeux pour célébrer cette paix honteuse d'un

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î^ouvernement lâche avec les Pitl d'alors, cette paix que les Français vengent aujourd'hui, parce qu'ils sont libres dans leur énergie et gouvernés au gré de leur courage.

Cette époque reculée de la retraite de Dangeville prouvera que peu de nos auditeurs ont joui de sa perfection ; elle prouvera aussi que celui chargé de retracer à l'imaginai ion ses talens suprêmes, a long-temps vécu; mais ce devoir si doux de provoquer pour elle le réveil de la gloire au sein d'un repos si justement acquis, peut bien consoler le peintre admirateur de son modèle, du chagrin de ses soixante années , puisque c'est à leur nombre qu'il doit le pouvoir de la transmettre , quoique imparfaitement, à la génération présente.

Marie-Anne Bottot-Dangeville, née à Paris, le 26 décembre 1714? flébuta au Théâtre-Français le 28 janvier lySo; elle est de famille d'artistes du théâtre , la plupart célèbres; elle descend par sa mère de Montfleury, auteur de plusieurs comédies connues; elle a eu pour tante et pour aide dans ses premiers essais, Charlotte Desmarres, qui nous a laissé un nom digne d'être cité pour la tragédie , et dans la comédie, pour les soubrettes.

Ce début, en 1730, n'était qu'une suite des

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succès clc SOU premier à£^c : élevée au seiu d'une famille d'artistes estimables, ses parens l'avaient disposée aux grâces, en vouant ses premiers efforts à la danse. Instruits par des connaissances acquises, ils ne prévoyaient pas que l'instinct d'un genre de talent plus réfléchi fut tel chez Dangeville, qu'il surmonterait en elle le danger de faire trop tôt essayer la jeunesse dans l'art de la représentation théâtrale; c'est avec justice qu'ils supposaient que les sources de l'exécution de cet art ne se trouvent que dans l'usage de nos propres affections; mais la nature, plus savante encore, se fit en faveur de la jeune Dangeville un plaisir de franchir ses propres limites, et cette mère bienfaisante n'attendit pas pour la sevrer de l'enfance, qu'elle en eût dépassé l'âge.

Dans les rôles donc où nos auteurs se plaisent à montrer les enfans artistes à leur aurore , Dangeville parut au plus beau matin de son talent, avec une physionomie charmante et fine, avec des traits réguliers, vifs et pleins d'expression, une taille svelte, des mouvemens arrondis et pleins de grâces, un agencement tel dans toute sa personne, que sa marche, sa gesticulation, et tout son ensemble aussi flatteur à l'œil que son naturel était se-

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(luisant , inspiraient à la voir autant de plaisir que d'enthousiasme à Tentcndre. Mais surtout elle avait dans son dire un charme de vérité que nos plus «grands talens ont pu atteindre, mais qu'ils n'auraient jamais pu surpasser. Ainsi elle avait paru , ainsi elle a prospéré jusqu'au dernier moment; et, du reste, le premier tact du sentiment était chez elle si juste, si parfait et si rapide, qu'il est connu qu'à la première lecture qu'elle faisait avec ses camarades d'un rôle de pièce nouvelle, le trait comique ou saillant était en elle marqué aussi sûr et aussi vrai qu'à la trentième représentation.

Son emploi de fonds était les soubrettes ; mais des talens aussi supérieurs ont-ils un emploi circonscrit ? A l'exemple de la célèbre Quinault qu'elle a remplacée , elle passait successivement de la femme aimable des Dehors trompeurs à la jeune paysanne des Trois Cousines^ et de la grande amoureuse du Legs à la bonne Martine des Femmes savantes , ou à la fine soubrette du Dissipateur, Aucune nouveauté n'était offerte au public, sans que nos littérateurs dramatiques niaient , autant que le sujet pouvait le comporter, mis en activité la richesse de sa composition; et par-

tout c'était en elle ce... je ne sais quoi de séduisant qui découle d'un dire vrai, piquant, spirituel, plein d'attrait et de ce charme qui amuse l'esprit en intéressant le cœur.

Pour donner la nomenclature des rôles dont elle était chargée, il faudrait presque citer le répertoire entier qui l'avait précédée, et la plus grande partie des nouveautés comiques données pendant les trente-trois années de sa présence au théâtre : tels , l'étourdie indiscrète de r ambitieux; la nonchalante petite maîtresse des Mœurs du temps; la mère vive et entraînante dans le Complaisant; la Fausse jignès; la vieille Olban dans Nanlne; l'Amour dans les Grâces , et tant d'autres de genres si opposés. Le juste penchant de nos auteurs dramatiques était si prononcé en faveur de son talent , ce talent était partout si heureusement employé, que Voltaire lui-miême, attiré vers elle par sa supériorité comique et par le souvenir de ses succès dans le rôle d'Hermione, dont elle avait joué de suite onze représentations, vint un instant lui arracher le masque de Thalie, pour l'armer de nouveau du poignard de Melpomène, et lui confier le sort de Tullie , dans la tragédie de BrutuSy conservée au théâtre par l'admiration

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(lue au génie, et par renlliousiasmc des vertus républicaines de son héros.

Quant au caractère de ce talent , plus facile à louer qu'à définir, une anecdote du temps en pourra donner 1 idée juste; je la trouve dans le célèbre Armand, son contemporain , artiste jouant ce que l'on appelait alors les grands valets, et mémorable aussi par sa grande vérité comique. Armand s'était amusé, sans fiel et sans méchanceté, à appliquer à chacun de ses camarades des titres de pièces connues, qui pussent peindre leur personnel. Tel il avait nommé Paulin, acteur jouant les paysans, et d'un naturel sauvage et solitaire , le Geôlier de soi-même , comédie de Thomas Corneille; tel encore il avait désigné la belle et tendre Gaussin sous le nom d'une comédie de Marivaux, vaûXyAé^la Réunion des Amours-, et tel enfin il n'hésita pas à appliquer à notre inimitable Dangeville le nom d'une comédie de Destouches , intitulée la Force du Naturel. L'éloge de Dangeville est tout entier dans cette ingénieuse allusion. Ajoutons à l'avantage de ce naturel si pur et si vrai , une timidité modeste tellement rare, que notre ancienne Thalie, jusqu'à sa dernière représentation, en 1763, et pendant le cours de ses trente-

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trois années de succès, n'a jamais paru sur la scène sans un tremblement insurmonlable qui nécessairement lui eut nui, si le public toujours juste , et soutien enthousiaste du vrai beau, n'eût à chaque occasion occupé sa reconnaissance du devoir de vaincre sa timidité, en lui prodiguant les applaudissemens les plus nombreux , récompense équitable des talens de la veille, et précurseurs certains de ses succès du jour.

Cette intéressante timidité la suivait partout, et ce fut elle qui, jointe aux réserves d'une éducation très soignée et à une grande douceur de caractère, a pu prêter à la jalousie toujours maligne, le plaisir perfide de publier qu'elle avait peu de ressources dans l'esprit. Mais, aussi ignorante que persécutrice, la malignité ne pouvait savoir que si le tact du sentiment dont elle était si heureusement pourvue est le bienfait premier de la nature, l'esprit vient ensuite donner la direction à l'ensemble, et que la perfection ne peut naître que du concours de l'âme identifiée pour la partie artiste, avec les combinaisons de l'esprit.

Eh ! qui d'ailleurs aurait pu défendre notre vraiment inimitable contre cette calomnie? Eùt-ce été une société peu nombreuse et choi-

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sic d'amis estimables, soit hommes de Icllres, soit artistes, dont elle était dif^iie, et dont elle! s'entourait? sa famille, qu'elle a{)pelait sans cesse auprès d'elle? Leur justice à son égard aurait été nommée un aveuglement de l'amitié , et à ce prix, le cœur sensible et naturel de Dangeville consolait facilement son amourpropre de n'avoir à opposer à ce reproche ridicule que des défenseurs suspects. Que l'on juge, au surplus, de son discernement à placer ses bienfaits. Elle a recueilli chez elle et couvert des égards recherchés de la délicatesse, la petite-fille du grand Baron, que l'infortune avait semblé abandonner à toutes les inquiétudes d'un avenir incertain. Dangeville pourvut à tout, et la vie de cette intéressante demoiselle, vouée depuis plus de dix-huit ans aux doux soins de la reconnaissance , ne fut plus dès le premier moment tourmentée d'une perspective douteuse , que la plus riche des deux venait enfin de fixer au calme et au bonhem\ En bienfaisance comme en talent, un esprit sur a toujours dirigé son âme.

C'est avec un regret bien sensible que j'éprouve l'impossibilité de rendre plus vivans aux jeux et à l'âme de mes auditeurs les traits qui composaient sa perfection. Là est l'ingra-

titude de cet art qui ne laisse après lui qu'un nom! Comment peindre cet usaj^e riche, aimable, spirituel et vrai qu'elle faisait du fonds que l'auteur avait confié à son tact rapide et sur, à ses grâces, au charme séduisant qu'elle répandait sur tous ses rôles? enfin cette discrétion du bon goût qui la maintenait dans les justes bornes du sujet, de la situation et du caractère, au-delà desquelles on n'a pas à lui reprocher d'avoir jamais dérobé un seul effet.

Dans l'impuissance de perpétuer par le secours des sens l'image des talens de Dangeville , c'est a vous, adorateurs des arts, hommes de goût et d'une imagination vive, à chercher (et vous le trouverez) dans celles qui lui ont succédé, ici (j), cette finesse active, cette vivacité de comique, ce saillant de l'art qui la caractérisaient; là (2), cette grâce aimable qui se répand sur toutes les idées, sur toutes les formes et les décore ; plus loin (5) , dans une artiste qui sous nos yeux s'élève au niveau de celle dont nous célébrons aujourd'hui

(i) Mademoiselle Joly.

(2) Mademoiselle Devienne.

(3) Mademoiselle Contât.

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la perfection, la profondour du génie, la fécondité de l'intelligence et la richesse de cette composition, qui, décorée du plus beau naturel , forme la régularité du dessin et la vérité du coloris.

Pour moi, qui dans ma jeunesse, placé au parterre, dus à rinimitable Dangeville l'amour de cette vérité dont j'ai tenté de faire la base de mes premiers essais , mon hommage ici n'est qu'un sentiment de reconnaissance; c'est à la flamme de son talent que s'est allumée l'étincelle du mien. Pré ville alors était rémule de Dangeville ; si ce n'eût pas été d'elle que j'eusse pris la passion du vrai beau , c'eût été de Préville; mais elle est femme, et Thalie me pénétra plus encore que ne le faisait Momus.

J'ajoute, en faveur de l'art, une remarque aussi juste qu'utile : c'est que Dangeville avait tellement accoutumé le public à la grande vérité du dire, que cette qualité première du talent était devenue son premier besoin. La vérité dans l'art de la représentation théâtrale était alors le principe de tout jugement ; les journaux , le public assemblé, le public séparé , tout ne retentissait que de ce mot : Vérité l Tout talent sans vérité, quelle que fût d'ail-

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leurs la portion iiilellifycnte de l'artiste , n'était regardé que eomme secondaire et factice ; tout jeune sujet , avec de la vérité , laissait des espérances. Tant il est vrai qu'un être parfait en un genre a le triple mérite , d'abord de s'acquitter glorieusement de la dette dont on est comptable envers la société ; ensuite, de tracer la route qu'il est utile de suivre; et finalement, de fixer les limites du bon goût, sur lequel seul repose la régénération des vrais talens ; et l'on ignore si ce précepte conservateur des arts , tracé par Boileau , a été donné ou reçu par l'immortelle Dange ville :

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.

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