SUR LES MÉMOIRES DE H. L. LEKAIN
Ces Mémoires, précédés d'une courte in- Iroduction, par LeLain fils, sont plutôt un recueil de manuscrits et de lettres trouvés dans le cabinet de son père, qu'un ouvrage suivi qui pourrait donner quelque idée du talent de l'homme célèbre dont le nom doit passer à la postérité. On y voit la preuve de l'intérêt qu'il avait inspiré à Voltaire , de l'amitié que lui a toujours conservée ce grand homme, qui s'était plu à lui donner les premières notions du talent tragique auquel il a du sa gloire; on y voit des témoignages de l'estime qu'il s'était attirée de grands personnages et d'hommes d'un mérite rare ; on y voit souvent Lekain, dans son intérieur, travaillant à l'amélioration d'une société dont il était devenu l'un des membres les plus distingués; on y voit Lekain, pénétré des beautés originales de Rotrou, résister, avec l'impru-
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dciicc la plus courageuse, à l'enthousiasme qu'avait excilé à la cour et dans les sociétés encyclopédiques, le zèle indiscret de Marmontel à traduire le Vc.nccshis de ce père de la tra^^édie , sous prétexte de rajeunir son style; et, par un contraste assez bizarre, on y voit Lekain reprenant dans le Cid et dans N'icoinede les fautes grammaticales de Corneille , qui n'avait pas pu devancer les progrès de la langue française, et dont le cachet original était peut-être aussi sacré que celui de Rotrou ; on y voit partout un homme de bien , voulant le bien ; un homme reconnaissant envers son bienfaiteur (M. de Voltaire), qualité si rare qu'il faut en faire une vertu ; on y voit un homme occupé , réfléchi ; un homme amoureux de l'ordie dans toutes les parties où il pouvait avoir quelque influence; un homme désireux à l'excès du maintien et des progrès de son art; et l'on sait avec quelle amertume il redoutait la chute de l'art du théâtre, au temps où l'on conçut le projet de transporter la scène française de la rue des Fossés, faubourg Saint-Germain, lieu de sa naissance et de sa gloire, aux Tuileries, devant un public nouveau, un public partagé, disait-il, entre le chant et la danse de l'Opéra,
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la musique de Grétry — (Que dirnit-il donc aujourd'hui , s'il avait le pouvoir d'ajouter à ce mélanfi[e des ^oùts, les tlieâtres Montnnsier , Feydeau et les BoufTous entourant le TIieâ^re-Francais?) tandis que l'amour sans alliacée du faubourg Saint -Germain , pour Molière, Corneille et Racine, lui paraissait un £;arant plus sur contre rëgarement de cet art si délicat , que le plaisir qu'il offre le perd , si l'on en jouit sans le guider ou sans le contenir. On trouve encore dans ses opuscules les vœux qu'il formait pour l'établissement d'une école. 11 avait fait des élèves en chambre; mais il sentait mieux que personne que le talent du théâtre étant vu dans Toptique, les leçons à hauteur d'appui étaient insuffisantes, et qu'il fallait un théâtre, un point d'optique pour juger les élèves , les conseiller et les former aux divers besoins de cet art. Toujours conséquent et pourvu d'ensemble dans ses vues, c'était auprès du Théâtre-Français, alors rue des Fossés, faubourg Sain'-Germain, dans les masures attenant le palais (\i\ T-uxembourg , qu'il l'aurait cru placé favorablement.
A l'égard de son caractère personnel , qui, dans l'exercice de ce talent, n'est jamais
étranger à son essence , le sien est peint avec la vérité la plus parfaite, dans une lettre de Colardeau écrite à lui-même, et insérée dans ses Mémoires, page 292; il lui dit, à propos de sa tragédie de Caliste ^ dont le sort futur excitait sa modeste inquiétude. « Les Mar- « montel et la méchanceté tragique m'attcnc( dent au fatal passage ; ne vous sentez-vous f< pas cette fermeté stoïcienne qui déconcerte c( les petits complots et la sourde cabale? a Oh î je vous connais ! vous êtes un homme u impayable dans les momens critiques où il « faut de la résistance et de \ inébranlement, « Vous avez fait vos preuves, et vous êtes, (( soit dit entre nous, le plus opiniâtre per- « sonnage que je connaisse. Pour moi, etc. »
Indépendamment de l'influence que ce caractère suivi et profond avait répandue sur le genre de son talent , on voit combien , d'une part, il pouvait être hasardeux d^arrêter ses idées dans leur course , et de l'autre combien son inflexibilité put lui attirer de chagrins secrets dans les occasions où céder une partie de son bien est un de ces moyens que la prudence conseille pour se conserver l'autre ; aussi trouve-t-on , dans plusieurs endroits de ses écrits , quelques teintes de cette
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niclancolie qu'excite dans une tète rcflcchie et pensante le non succès de ses entreprises pour le bien qu'il voit à sa manière. Mais quelque estime qui doive résulter pour son personnel de la lecture de ces Mémoires, on n'y trouve nulle part ce qui doit exciter le plus d'intérêt et de curiosité dans un artiste célèbre comme î^ekain. On n'y trouve point quel fut le caractère de son talent , quels furent ses droits a des succès éclatans , et quelle route il suivit pour arriver à se faire un nom destiné à vivre daiis la postérité. Ce que n'a pu faire M. Lekain fils, éditeur de ces Mémoires, je vais l'essayer, et j'adopterai volontiers pour épigraphe, en parlant de Ijekain, ce que M. de Ségur aîné vient de dire dans sa Notice de la vie de Garrick , Bibliothèque française, deuxième année, n° m : «Que le {< moyen de créer des hommes d^un grand i( talent, est de louer ceux qui n'existent « plus. » Ici les acteurs en activité, et ceux à naître, pourraient en effet trouver quelque chose à recueillir, s'il était plus facile de rendre vivans à l'imagination les traits qui ont caractérisé le talent mâle et sublime du grand tragique dont je vais parler.
(( Cependant Lekain , lors de ses débuts ,
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est-il dit dans son éloge extrait du Mercure de France, mois do mars 1778, n'eut pas seulement à vaincre la nature, mais encore les eflbrts de l'envie, les intrigues du foyer, du grand monde, les jugemens précipites des gens frivoles ; il n'avait pour lui que le parterre , constant à l'admirer et à l'applaudir. »
Ce parterre alors était composé en partie des habitués de ce fameux café Procope, qui avait été le rendez-vous de tous nos hommes de génie ; où résidaient , à propos des talens du théâtre, l'amour du beau, la volonté du vrai, la justesse du goût, le souvenir des Baron, des Lccouvreur, l'admiration pour M"^ Dangeville, les discussions approfondies sur la différence marquée qui se trouvait entre le talent entraînant de M"^ Dumesnil et le talent réfléchi de M"^ Clairon ; ainsi cette constance du parterre à applaudir Lekain , à l'admirer, sufQt seule pour prouver que l'on découvrait, dès son aurore, les beaux jours de Melpomène qu'il a fait luire depuis.
Nous ignorons s'il excita l'envie de ses émules , il ne faut peut-être que connaître la nature pour le présumer ; mais nous croyons, à son sujet, aux intrigues du foyer, du grand
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nioiule , aux jugenicns précipites des ^ens frivoles, et nous supposons qu'on ne scia j>as facile d'apprendre qnelle cause, frivole en efïbt, pensa priver la scène d'un des plus beaux talens qui l'aient jamais illuslrec.
Lekain était d'humeur a se livrer tout entier à ce qu'il entreprenait; les recliercbes d'une toilette soignée lui eussent pris des momens qu'il aimait à consacrer au travail : orfèvre d'abord, et déjà distingué dans cette profession, il avait conservé, en paraissant au milieu de nos dames de la Comédie-Française, le costume, les habitudes et les négligences d'un homme tout entier à son premier état; il portait même ces négligences plus loin qu'aucun autre de sa profession , qui n'exclut point les petites attentions qu'inspire le goût naturel d'être bien aux regards des autres; heureux de la conquête d'une femme jeune et charmante , devenue son épouse , l'aimer bien franchement avait été son seul art pour lui plaire , et le soin de ses succès était son seul effort pour se la conserver. On ne croira jamais qu'un défaut de cette espèce ait pu influer sur le sort d'un jeune débutant, pourvu d'ailleurs de dispositions si nouvelles et si entraînantes ; cela fut vrai pourtant :
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Lckaiii se préscnla pour débuter avec un tel a^^andon dans ses ha])lts, dans sa tenue, qu'il fit sourire de pitié des gens à talens, décorés des vêtemens de luxe que Ton portait alors. Cette négliçfence, accompagnée d'une figure et d'une taille peu avantageuses , annonçait pour lui une chute humiliante sur le premier théâtre du monde; tout l'aréopage comique y comptait; mais quelle fut sa surprise , quand le parterre, peu chicaneur sur la toilette plus ou moins recherchée de l'homme privé , se transporta d'enthousiasme a la découverte des qualités qui lui valurent de sa part cette protection décidée!
Il est à croire aussi que les partisans de Voltaire ne contribuèrent pas peu à attiser ce feu protecteur en faveur de Lekain, son élève, et nous devons cet hommage à quelques femmes d'esprit (M™^ la princesse de Robeck et toute sa société, idolâtre du grand homme qui l'avait formé ) , que sans égard pour son extérieur, elles l'accueillaient avec bonté, tandis que toutes les autres femmes mettaient à la mode de le trouver affreux.
Il n'est point, dit-on, de héros pour son valet de chambre : les cris de l'enthousiasme, les faveurs glorieuses du parterre s'anéan-
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tissaient le Icndrniain à la rëpetiliou, h Taspect trop ne^lii^(' qu'il présentait dans lout son cnsem])le ; comment a-t-on des talens avec une figure connue celle-là ? Comment serait-on jamais comédien du roi, sous des dehors si peu soignés? L'image que je présente paraît exagérée , et cependant ne l'est pas ; le rire, la moquerie tenaient lieu de raisonnement et de raison quand on mettait en question s'il fallait l'admettre seulement à l'essai.
Qu'opposer cependant à cet homme dont le parterre s'est engoué ? Un acteur très beau et très recherché dans ses habits. On fît venir de Bordeaux le brave et loyal Bellecour, qui pensa être sacrifié à celte intrigue de foyer; la force de son talent était dans la comédie, et ce fut dans la tragédie qu'on le fît paraître d'abord; Bellecour avait trop d'esprit et d'intelligence pour se fourvoyer à un certain point dans ce genre que la nature lui avait refusé ; mais il ne fut vraiment bien accueilli que dans la comédie. Ainsi Lekain resta en pleine possession de ses succès , malgré cette petite niche de ses camarades , en dépit desquels, enfin, il fut reçu à l'essai, puis congédié, puis essayé de nouveau , et congédié encore.
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Pendant les intervalles de ces renvois à ces réceplions éphémères, il reprenait ses amusemens chéris dans les troupes de société dont il paile, à l'hôtel de Jaback, à l'hôtel de Tonnerre, rue des Minimes, et au Temple dans les tours, où le bailli de Saint-Simon avait fait bâtir un théâtre. Le public se portait en foule à ces représentations déjeunes amateurs les j >urs qu'il jouait ; les recettes du Théâtre- Français en soulTraient, et la société des comédiens du roi , ballottée entre son éloignement pour Lekain et son intérêt, consentait qu'il rejouât , en se dépitant contre sa laideur, I la négligence de son costume et l'énergie de | son talent.
Quelque aigreur aussi s'était mêlée dans ses rapprochemens avec ses camarades : peu accoutumé aux demi-mots piquans de nos femmes spirituelles par état, et malicieuses par esprit de corps , Lekain , sans sortir des bornes d'une bonne éducation, mais avec un caractère plus profond que léger, répondait un peu sévèrement à de malignes plaisanteries , et cette manière ne stimulait pas l'intérêt en sa faveur; ces petites querelles passaient du foyer chez Procope, et le parterre s'ingéra d'une façon nouvelle de faire connaître son vœu en faveur