‹ Mémoires de MoléChapitre 19 sur 85 · DR MOLK · texte numérisé non relu

DR MOLK

fut an théâtre, son talent snhlt trois variations : à son déhnt, il était ibnguenx , cmporié, et semblait qnelqnefois passer les bornes de l'expression ; ses détracteurs faisr.nt nu continuel usa<^e de ce repuoclic, il finit par vouloir se régler : dans T intervalle de ce passage, entre le premier instinct de son talent et le degré sublime où il parvint ensuite, il cessa d'être aussi véhément, sans avoir atteint encore cette profondeur imposante et tragique qui mit le comble h sa gloire. Ce fut dans l'instant de ce mouvement orageux entre lui débutant et lui grand homme, que l'on donna la nouveauté de Gengis-Kafiy dans laquelle il n'atteignait pas le succès qu'obtenait M"' Clairon jouant Idamé; elle défendait dans ce personnage l'orphelin, avec un tel orgueil, elle traitait son vainqueur avec une telle audace , nous dirions peut-être avec une telle arrogance, qu'elle rapetissait le héros de la pièce; ou bien Lekain , comme nous l'avons dit, se ressentait-il de l'abandon de ses premiers moyens de succès, avant d'être parvenu à en acquérir de supérieurs? toujours est-il que , sur la remarque d'un de ses camarades, son ami, qu'il se laissait écraser dans ce rôle, contre le vœu des caractères et de la situation :

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« Que veux-tu ? lui répondit I jckain, M"*" Claif< rou joue (ieiigis , il faut bien que je joue u Idanië. »

Le succès des personnages ainsi déplacé, celui de la pièce en souffrait un peu, ce qui doit prémunir tout artiste du théâtre, et principalement dans les nouveautés , contre l'ambition de tirer à soi au-delà des bornes que lui prescrivent , ou les convenances du sexe , ou celles de la situation.

Il est probable pourtant que Lekain se dissimulait à lui-même sa propre faiblesse dans ce rôle , et nous pouvons en juger par le récit modeste , et d'un grand homme , qu'il fait à son ami, M. de ***, dans sa lettre, page 826 de ses Mémoires, du mécontentement, de la fureur où entra contre lui M. de Voltaire, en le lui entendant répéter; et peut-être cette faiblesse d'exécution, parvenue à Fernej, avait-elle été le motif secret du voyage de Lekain, préparé à son insu.

Je regrette d'avoir été absent de Paris à l'époque de son retour de Fernej, où il dut être aussi intéressant pour le public, que profitable pour l'art, de voir Lekain réformé, enrichi des nouvelles lumières de son maître, venir exiiin disputer le terrain à l'étonnante

lianliesse qu'employait INI"" Clairon à dél'cndro son souverain, contre la puissance d'un vainqueur farouche et passionné.

11 paraît que ce voyage à Ferney avait ouvert à Lekain une nouvelle route vers la gloire, dans laquelle il marcha encore d'un pas trop précipité, mais, qu'à la longue il paix:ourut avec l'assurance et le calme d'un homme sur d'arriver.

Ce qu'il avait gagné dans Gengis-Kariy de profondeur, d'à-plomb, de faste tragique, lui parut applicable à beaucoup d'autres rôles , ou peut-être fut-il averti par l'instinct de ses propres facultés, que Tàge des folies au théâtre était passé pour lui ; profitant du poids, de la profondeur d'affections que la nature lui avait donnés, il ne voulut plus peindre qu'à grands traits. Néron, Vendôme, Mahomet, Ladislas et beaucoup d'autres, prirent dès lors en lui la teinte de cette largeur d'exécution qui le faisait s'emparer de la scène entière.

Orosmane fut un de ses derniers rôles dans lequel il employa le plus de cette magie tragique qui, représentant cependant des passions communes à tous les hommes, prend, en ce genre, une explosion, un faste au-dessus du vulgaire.

Vers sa jeunesse, encore plein du reproche fait à Voltaire par les partisans de Racine , d'avoir mis dans un despote ottoman un amour à la française, quand Racine, au contraire, leur paraissait avoir si scrupuleusement peint les localités , les mœurs et les usages dans BritannicuSy où l'on se croit a Rome, et dans Bajazety où l'on se croit à Byzance, Lekain , occupé du devoir de soustraire Voltaire à ce reproche, ne se mettait point aux genoux de Zaïre , au moment de la surprise et de l'enivrement de ses sens à la trouver en larmes ; il eut cru trop donner lieu à cette critique , en cédant à un usage français inconnu dans ces climats.

Il croyait encore donner une teinte plus asiatique à l'arrivée d'Orosmane,au quatrième acte, en regardant Zaïre, non fixement, mais en la regardant pour lui adresser ce^ vers

Madame, il fut un temps où mon âme charmée.... Allez , jamais mes yeux ne reverront vos charmes....

Ces regards jetés sur Zaïre attachaient de plus près le sentiment dans lequel il revient vers elle , à ce superbe couplet qui termine le troisième acte ; ce couplet, tracé à la manière

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(lo Bajazet, où Orosinane, se rappelant l\ sa «lii^.iite et aux mœurs du sérail, dit :

Mais il est trop honteux de craindre une maîtresse; Aux mœurs do roccidenl laissons cette bassesse. Ce srice dangereux qui vent tout asservir. S'il règne dans l'Europe, ici doit obéir.

Lekain avait senti que c'est dans ce même sentiment qu'Orosniane revient au quatrième acte, et qu'il ne s'y introduit de difTérence que celle qu'y insinue la présence de l'objet adoré, par laquelle on voit l'orgueil ottoman s'affaiblir à mesure qu'il s'exprime.

Rattacher ce commencement de scène du quatrième acte à la fin du troisième avait paru à Lekain un devoir dans l'ordre des passions, un devoir dans l'ordre des idées, un devoir dans l'intention créatrice; et, livré au soin de colorier d'une manière locale l'amour du sultan , ces devoirs lui auraient semblé tous méconnus, s'il l'eût montré assez faible pour n'oser la regarder, observant que c'est Zaïre qui se détourne, se lamente dans le silence, et succombe à sa douleur en tombant sur le siège qui se trouve derrière elle ; ce qui , aperçu par Orosmane, cause si rapidement sa surprise, sa joie, et l'arrache entièrement à ses résolutions , à son orgueil , pour le livrer

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entièrement aux douces ivresses d'un amour qu'elle partage.

Ce zèle légitime de Lel^ain pour affranchir Voltaire du reproche que lui faisait ses détracteurs, une fois mis en usage, il jouait Orosmane comme le joue la jeunesse qui se croit quitte envers le talent, quand elle a montré dans ce rôle beaucoup de cette passion amoureuse et facile à sentir, et si voisine des affections du jeune âge. Ce ne fut qu'après son retour de Ferney, qu'on le vit rester calme comme un despote puissant et fortement passionné , à la proposition que lui fait Nérestan de racheter Zaïre et dix prisonniers français. Ce ne fut qu'api^ès ce retour, qu'on le vit prendre ce temps long et superbe qu'il remplissait si richement dans sa réponse à cette proposition, où, après avoir dit :

Pour Zaïre....

il jetait un long regard doucement amoureux sur cet objet idolâtré qui vient de lui révéler avec pudeur et naïveté le secret de son amour; ce regard, où l'amant semblait se plaire un instant à contempler la beauté de celle qu'on lui proposait d'enlever à sa tendresse, paraissait être destiné par lui à la ras-

Mirer; un sourire de pitié ou (riudigiialion lui échappait à la pensée de cette audacieuse demande, et alors il continuait dans le calme de son faste souverain , mais avec des nerfs sensiblement devines , et tressaillant d'amour, d'ivresse et de puissance, à mettre sur pied tout l'empire ottoman , plutôt que de se la laisser ravir, et terminait dans ce sentiment :

Crois-moi , sans que ton cœur s'offense , Elle n'est pas d'un prix qui soit en ta puissance.

Ce sont là de ces beautés d'exécution aussi dilliciles à définir que dangereuses a imiter; d faut, je crois, les avoir conçues le premier pour les rendre, ou plutôt ces sortes de traits sont locaux dans chaque acteur; et ce serait peut-être deux vers plus tôt ou deux vers plus tard que tel autre fixerait l'attention du public. Et qu'importe, si cette autre création était également vraie, tirée du fonds, et résultait aussi du sentiment , gouverné par le caractère et les convenances locales? mais on avouera que tout acteur tragique qui , comme Lekain, placerait dans toute l'étendue d'un personnage beaucoup de ces grands traits, de ces grands aperçus, à la manière de celui que je viens de citer, serait, comme lui , un homme digne d'une éternelle mémoire.

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Je ne passerai pas non plus sons silence la valeur eflrayante qu'il donnait au second hémistiche de ce vers :

Te ne suis point jaloux.... Si je l'étais jamais !

Palissot n'a pu se dispenser de l'honorer d'une note : u Tout le caractère d'Orosmane est tracé, dit-il, dans ce beau vers. Un grand acteur, tel que Lekain, y faisait entrevoir toute la tragédie. » Il fut généralement convenu dans le temps, que ce mot terrible , si je Fêtais jamais! exprimé par Lekain , posait pom' la suite un intérêt d'autant plus fort, qu'il faisait frémir et craindre tous les excès de la violente jalousie ; de cet hémistiche qui n'avait peut-être rien coûté à Voltaire, Lekain faisait une racine profonde à l'avantage du moment où Tesclave apporte à Orosmane le billet de Nérestan adressé à Zaïre.

Après avoir ainsi parlé de la grâce de ses mouvemens , de son à-plomb , de la régularité de ses pauses, du choix heureux de ses déchirantes inflexions dans les momens passionnés, de son regard expressif, de la richesse de son jeu muet, de la justesse, de la profondeur de ses aperçus tragiques , de sa forte énergie enfin dans la grande action, il semble qu'il me reste

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à donner une idée de ce qu'élait chez lui ce (ju'on appelle la diction , c'est-à-dire la sorte de naturel, propre à chaque acteur, qu'il emploie à dire le dialogue , et qui est homo^^ène en lui.

Sa diction était lourde, et s'éloignait par là de la liberté courante du parler de la comédie dans les personnages nobles. On voit par cette expression que je ne comprends ici dans ma remarque que ce qui peut s'appliquer au détail au milieu de l'action . Arrivé à cette action, il résultait de sa pesanteur une forte couleur, une forte énergie; mais dans le détail, qui, pour ainsi dire, sert d'exposition à la peinture de nos passions, il est dans la nature de le débiter; c'est, dans l'entente de l'art du théâtre, ce qui compose les nuances; et Lekain, profondément tragique, eût pu paraître monotone, si, après s'être appesanti sur le détail, il n'eut été en fonds pour donner à ce qui était action une force d'expression telle, qu'elle outrepassait encore son attention trop soignée pour le détail. Il est dit dans son éloge du Mercure de 1778 : « Jamais il ne se permit u de négliger les détails pour faire valoir une u situation forte de son rôle. » On dit vrai; mais c'était une vérité sans être un éloge ; il

eut etc utile au niauitieii de lart de ne le point louer sur un léger défaut auquel on a du tant de beautés, mais qui, placé dans un autre , produirait le plus grand des vices théâtrals , la monotonie d'action. L'acteur qui s'emploierait également à parer le détail comme l'action, s'il n'avait pas les ressources énergiques de Lekain , produirait nécessairement dans le cours d'un rôle, la satiété du faste et l'ennui du beau. Dire que la discrétion et le tact du bon goût dans le débit des choses de détail , ne sont pas de première nécessité en diction tragique, serait une erreur; mais la nuance est si délicate entre la pompe qui convient à la tragédie et le parler noble de la comédie, qu'il faut une réserve bien attentive pour ne pas tomber dans le familier que réprouve la tragédie , ou dans le faste exagéré que réprouve le parler de la comédie noble qui convient au détail dans la tragédie.

Ce fut cette diction trop pesante, née en i ickain de son naturel profond et réfléchi , qui s'opposa à ses progrès dans la comédie , pour laquelle d'ailleurs il ne se sentait nul goût, et qu'il ne joua que par devoir (i) ; ce

(i) Tout acteur devait alors servir Ja société dans les deux genres.

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lut aussi ce qui excita fçraiiclement la curiosité et l'intérêt de nos amateni^s de la scène française , lors du début d' Aufresne. Celui-ci avait pris pour oI)jct de son travail , de ramener tout au simple, qu il appelait la vérité (oui, la vérité du parler , mais non celle de l'action); quand T.ekain^ au contraire, avait pris pour objet du sien de donner tout au faste du genre. Ce contraste excitait la plus vive impatience de les voir l'un près de l'autre ; on les vit enfin. Ce rapprochement, comme on le pense, ne fut pas à l'avantage d'Aufresne; on préféra Lekain, enrichissant les riens, à Aufresne , appauvrissant les superbes masses d'action tracées par nos grands hommes; Lekain resta avec son superbe défaut , et Aufresne emporta l'estime qu'on accorde toujours à un talent, de genre si l'on veut, mais à un talent original, dirigé par le malheur d une opinion bizarre, sur un art où le point juste et si difficile à saisir, mais qu' Aufresne du moins professait avec connaissance de cause ; à un talent qui , au travers de ses torts d'action , laissait échapper dans le détail de ces traits d une vérité heureuse, qu'il eût été si beau à lui d amalgamer avec la pompe du genre ; à un talent qui produisait le plus grand

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cnlhoiisiasmc chez nos amateurs de la diction raisonnéc; de sorte que si l'on eût fondu dans un creuset Lekain et Aufresne, on eût fait Baron ou Melpomène , avec cette remarque que r.ekain y eût fourni bien plus de matière tragique qu' Aufresne encore n'y eût mis de vérité noble et imposante.

De l'estime que Garrick, contemporain de Lekain , avait pour son talent, il était résulté entre ces deux grands artistes une amitié personnelle qui avait pris naissance de ce que Lekain, au temps de l'affaire du Siège de Calais y avait été avec un de ses camarades lui demander asile contre le ressentiment du maréchal de Richelieu, (i)

Sa captivité, à cette occasion, ce dernier trait du despotisme qu'il haïssait, auquel il avait résisté toute sa vie, et qui confondait Garrick d'étonnement, avertit Lekain du devoir de veiller à sa fortune, pour s'y soustraire le plus tôt possible; mais la mort vint l'enlever à la sagesse de ce projet, à l'admira-

(i) Je prends ici rengagement d'écrire quelque jour cette affaire du Siège de Calais , dont je parlerai comme compagnon de Lekain dans sa fuite , et comme témoin oculaire.

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lion, aux transports du public, au moment où il allait jouir, dans la retraite, du (luit de ses talens et de ses travaux.

Par une de ces Talalltés que le hasard arraneje, ce fut le jour même où T^ekain fût inhume , que Voltaire arriva à Paris , après tant d'années d'absence, pour jouir de toute la gloire qu'il avait accumulée sur lui ; de sorte que Lekain ne put ni employer son zèle pour sou bienfaiteur , ni mêler sa voix aux acclamations qu'excita sa présence.

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