‹ Mémoires de MoléChapitre 18 sur 85 · DE MOT.K · texte numérisé non relu

DE MOT.K

de T.ckain , à ne pas s'y mcprciKlrc : il api)elait r.okaiii à la Cm de cliacune de ses représentations, et lui demandait d'annoncer. F/usage était alors que tout acteur reçu disait au public: « Demain, iioics r/i/ro//^' l'honneur de vous donner tel spectacle, )' et que les acteurs non encore admis dans la société, ne pouvaient dire que : « Demain, on aura l'honneur de vous donner, etc.; » c'était là seule manière de parler permise à Lekain; le parterre y suppléait de sa propre expression , et chaque fois qu'il disait on aura, le public, sans le laisser achever, reprenait à cris répétés, nous aurons , nous aurons.

Un désir si constant, si prononcé de la part du parterre, excita probablement la curiosité de la cour; son début y fut décidé, et Louis xv trancha la difficulté.

Nous venons de voir les défauts reprochés à Lekain, voyons maintenant ses titres aux premiers succès qui fondèrent son éternelle gloire.

Si l'œil s'arrêtait désagréablement sur un visage maigre, sur des joues creuses et sur des narines trop ouvertes, combien d'ailleurs n'y était-il pas fixé par la puissance de cette sympathie qui attache le regard , avec un intérêt

invincible, sur la pliysiojioniie d'un acteur fort d'expression, et toujours à la scène, soit en parlant, soit dans le silence ! Jamais la correspondance entre l'âme et les traits ne fut plus fidèle , plus mobile et plus vive , que celle que I.ekain offrit, dès son début, au spectateur étonne. J'ignore jusqu'à quel point l'action silencieuse , communément appelée le jeu muet, avait été jusqu'alors en usage ; mais toujours est-il que le public s'enflamma de la vivante activité du sien , au point de nous faire croire que cette richesse théâtrale, ou fut une nouveauté pour lui, ou que, si ses compétiteurs l'employaient, ce devait être avec moins d'avantage et moins d'expression que Lekain, dont l'action pantomime était aussi éloquente, aussi attachante que son action parlée.

Quant à sa structure, elle n'était pas plus heureuse; sa taille était de cinq pieds trois pouces; ses formes étaient rondes; rien de musculeux ne désignait en lui la force; sa profonde énergie était toute entière dans son âme ef dans son caractère; il était un peu arqué, et ses jambes se déterminaient désavantageusement; d'où il résultait que les costumes qui l'enveloppaient lui étaient favorables; mais la nature semblait s'être plu à

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\c (Jo(loninia«^or de ses neglijïcnces par des qualités victorieuses : il n'avait pas lui niouvenieiit qui ne fut une grâce; ses pauses étaient dune régularité parfaite; jusqu'à sa marche grave, lente et majestueuse, tout était tragique en lui, et jamais cette qualité théâtrale que nous nommons là-plomb, ne fut plus imposante et plus prononcée que chez Lel\ain, dès son début.

Quant au moral de son talent , ses conceptions étaient justes, et toutes ses inflexions, quoique alourdies par la gravité du genre et par l'essence même de son talent, n'en étaient pas moins prises dans la vérité première du sentiment quelconque qu'il exprimait. Je ne me souviens pas qu'il abandonnât rien au hasard, que rien d'oiseux laissât en lui le public dans le vague de son intention ; ses transitions, éprouvées par un long silence, étaient aussi éloquentes que sa parole, et l'on y voyait avec clarté son âme s'éteindre sur une affection, et renaître pour une autre dont l'expression devenait positive et commune ; avantage qui résultait en lui, et de la justesse de ses aperçus, et de l'obéissance fidèle de ses traits aux affections de son âme.

On lui reprocha, dans le temps de ses dé-^

buts, d'avoir la voix sourde ot les sons déchires; c'était décbirans qu'il fallait dire, et, quant au corps de sa voix , jamais effectivement elle ne fut sonore à un certain point; mais au moins en possédait-il le médium , avantage si diflicile a acquérir, avantage si précieux, si indispensable, que, sans le médium de la voix, point de vérité, point d'illusion, point de talent du premier ordre, poi nt de droits ausouvenir de la postérité. Ce serait un peintre qui couvrirait son dessin de couleurs toutes fausses, qu'un acteur qui couvrirait son parler d'une voix factice, prise, ou dans le haut, ou dans le bas de son organe. Riche, dès son début, du médium de sa voix, celle de Lekain était dépourvue du mordant flatteur qui caresse l'oreille, et ce défaut lui aliéna d'autant plus les spectateurs, qu'il succédait dans beaucoup de rôles à Dufresne , qui avait du ses grands succès principalement à la beauté de sa figure et à celle de son organe, dont il abusait par un chant mesuré , reste de l'ancienne manière de déclamer, au milieu de laquelle Baron et M"^ Lecouvreur avaient paru un miracle de vérité, par la simplicité de leur dire.

Dans le cours des vingt-huit ans que Lekain

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