‹ Mémoires de MoléChapitre 35 sur 85 · CHAPITRE T · texte numérisé non relu

CHAPITRE T

S'il est vrai que d'excellens acteurs aient manqué d'esprit.

C'est une opinion presque généralement établie, qu'on peut sans esprit se faire une réputation au théâtre ; mais je n'en suis pas plus disposé à croire que des machines auxquelles l'usage des réflexions est inconnu, puissent exercer avec succès un des arts dans lesquels il importe le plus de réfléchir. Si l'on a de la peine à ne pas accorder de l'esprit à des gens qui se distinguent dans des arts purement mécaniques , comment disputera-t-on cet avantage à l'habile comédien ? Peut-il ex-

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c\îllcr dans sa profession, si un coup d'a-il juslc no lui fait apercevoir à tous les instans, et lonjours avec certitude , tout ce rjue déniante de lui chacune de ses dillerentes positions, et s'il n'a pas ce sentiment (in des convenances , qui {Joit être la boussole des auteurs et des acteurs?

11 ne sufiit pas qu'il saisisse toutes les heau- . tés de détail de son rôle ; il faut qu'il distingue la vraie manière dont chaque beauté doit être rendue. Il ne suffit pas qu'il soit capable de se passionner; on veut qu'il ne se passionne qu'à propos, et dans le degré qu'exigent les circonstances. 11 ne suffit pas que sa figure soit propre au théâtre, et que son visage puisse exprimer ; nous sommes mécontcns pour peu que son expression ne s'accorde pas exactement et constamment avec les mouvemens qu'il est obligé de nous faire paraître.

Non seulement il est essentiel qu'il ne fasse rien perdre aux discours de leur force ou de leur délicatesse , mais il faut qu'il leur prête toutes les grâces que la déclamation et l'action peuvent leur fournir. 11 ne doit pas se contenter de suivre fidèlement son auteur ; il faut qu'il l'aide et qu'il le soutienne. Il

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faul qu'il clevioniio auteur lui-même (i); qu'ilsnclie non seulement exprimer toutes Un iiuesscs d un rôle, mais encore en ajouter de nouvelles; non seulement exécuter, mais créer. Un regard, un geste, sont souvent un bon mot dans une comédie, ou un sentimenl dans une tragédie. Souvent une inflexion , ini vsilence placés avec art , ont fait la Fortune d'un vers qui n'aurait point attiré lattention s'il avait été débité par un acteur médiocre, ou par une actrice du commun.

L'art de ne se passionner qu'à propos , et dans le degré qu'exigent les circonstances , a pour le moins autant de difTicultés que celui de faire valoir les discours. Un poète qui possède la science de maîtriser les âmes et de les modifier à son gré, emploie inutilement tous les ressorts dont cette science lui enseigne l'usage : lorsque les acteurs ne concourent pas avec lui à produire les efïets qu'il veut opérer, il est exposé souvent au risque de voir les spectateurs rire de ce qui devrait faire couler leurs pleurs ou exciter leur admira-

(i) On sera convaincu de cette vérité lorsqu'on lira ce que je dirai, dans la seconde Partie de cet ouvrage, sur les finesses de l'art des comédiens.

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lion. Peu de personnes sont en état déjuger <le la mesure d'esprit qui est néeessaire à un comédien pour ne prendre jamais le change sur le senliment , pour ne point l'outrer et ne point rad'alblir , pour remarquer les diflérens degrés par lesquels l'auteur veut faire passer le cœur et l'esprit des auditeurs , et passe luimême d'un mouvement à un mouvement opposé.

Il est un coloris propre à la poésie , et qui , quoique fort différent de celui qu'emploie la peinture, est assujetti aux mêmes règles. On exige de l'une et de l'autre la même entente des teintes , le même discernement dans la distribution des clairs et des ombres , le même soin d'observer la dégradation de la lumière , le même talent d'éloigner ou de rapprocher les objets. Le comédien est peintre ainsi que le poète, et nous leur demandons comme au peintre cette ingénieuse théorie des nuances , dont la docte imposture par une détonation insensible conduit nos yeux du premier plan du tableau au plan le plus reculé. De même que le peintre souvent nous fait voir un très grand pays dans un très petit espace , le poète quelquefois dans un très petit nombre de vers prête à ses acteurs une

f;ran(lo niiiltihidcî d'impressions fort difirrcules. Mais Tini (U Tant ro s'applir(n(îiit à ne point nous roprescnUr comme voisines les choses entre lesquels la nature a mis une extrême distance. 11 est du devoir du comédien d'avoir la même attention , et de menatjer habilement les passages par lesquels il fait succéder une passion à une passion contraire.

L'acteur a besoin eiialement de finesse et de précision pour faire valoir les discours et pour rendre les sentimens. Il n'en a pas moins besoin pour observer les convenances qui doivent accompagner l'expression ; pour composer non seulement sa physionomie, mais encore tout son extérieur, selon le rang, 1 âge et le caractère de la personne qu'il représente, et pour mesurer ses tons et son action à la situation dans laquelle il est placé.

L'esprit est donc aussi nécessaire au comédien que le pilote Test à un vaisseau. C'est l'esprit qui tient le gouvernail," c'est lui qui dirige la manœuvre et qui indique et calcule la route. L'habitude de naviguer peut quelquefois tenir liou de la science du pilote aux matelots. Une longue expérience du théâtre peut quelquefois suppléer à rintelligence dans un acteur. Peut-être même aura-t-il reçu de

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la nature d'aiilrcs qualités cri un degré si éminent, qu(î, dans les rnomens où l'usage qu'il en fera par instinct sera d'accord par hasard avec les choses qu'il récitera, il nous forcera de l'applaudir. Mais bientôt un contre-sens dans le ton , dans le geste, dans l'expression du visage, nous avertira que c'est à son organisation, et non à lui, que nous devons des appiaudissemens.

Plaignons les auteurs qui sont dans la nécessité de confier le sort de leur réputation à de semblables automates , et félicitons ceux qui ont le bonheur de ne voir leurs ouvrages joués que par des coméJiens capables de conserver au beau tout son lustre, et de prêter de l'éclat au médiocre. Félicitons surtout les auteurs comiques dont les pièces sont soutenues par le jeu délicat et raisonné d'un acteur savant dans l'art de joindre le fin au naturel et le noble au comique , et qui a porté plus loin qu'aucun autre le talent de faire rire nos petits-maitres de leurs ridicules.

Selon les apparences , on ne reprochera point le défaut d'esprit à cet acteur; et rarement voit-on les excellens comiques être soupçonnés de n'en point avoir. 11 n'en est pas de même des tragiques, et l'on ne peut dis-

convenir que plusieurs des plus célchrcs n'aient ele accuses d'en manquer.

Si Ion avait de l'esprit une idée plus saine, on ne leur aurait pas fait cette injustice. Ils avaient sans doute peu de cet esprit qui, dans certaines sociétés, procure le plus de réputation et qui en mérite le moins ; de cet esprit destiné pour la montre plutôt que pour lusage, et qu^on peut comparer à ces arbres qui portent beaucoup de fleurs, mais qui ne produisent point de fruits; de cet esprit qui, nous fournissant une vaine parure , et ne nous servant de rien dans nos besoins, nous fait briller dans les choses inutiles, et ne nous est d'aucun secours dans celles où il nous importe le plus de réussir.

En récompense, la nature doua les personnes dont il est question, d'une autre espèce d'esprit qui s'annonce avec moins de faste, mais qui nous conduit plus sûrement. Elles ont eu assez de lumières pour connaître les mystères les plus cachés de leur art ; elles ont su tirer de cette connaissance tous les avantages qu'elles en pouvaient tirer, et par conséquent elles ont eu beaucoup d'esprit.

Cependant, comme je l'ai dit, on a prétendu qu'elles en manquaient, et l'on n'a fait

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presque jamais le même reproche aux excellens comiques. D'où vient cette dinereuce? Ne serait-ce point parce que les finesses du jeu des derniers sont plus de nature à être aperçues du commun des spectateurs que celles du jeu tragique? L'esprit dans la tragédie doit, chez l'acteur, ainsi que chez l'auteur, ne se montrer pour l'ordinaire que sous la forme du sentiment, et l'on a plus de peine à le reconnaître ainsi déguisé. Souvent même ceux qui peuvent le deviner sous ce masque ne s'en donnent pas la peine. Quand on va à la tragédie, c'est moins pour faire usage de son esprit que de son cœur. On s'abandonne aux mouvemens que le comédien excite. On n'examine point par quelle route il parvient a les faire naître. A la comédie, l'esprit est plus libre et plus en état de distinguer, des effets produits par l'art de l'auteur, ceux qui sont dus à la seule habileté du comédien.

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