‹ Mémoires de MoléChapitre 36 sur 85 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Ce que cest que le sentiment. Cette qualité est -elle plus imporiante chez les acteurs ira 'piques que cJiez les comiques?

Les personnes qui sont nées tendres croient pouvoir, avec cette disposition, entreprendre de jouer la tragédie : celles dont le caractère est enjoué se flattent de réussir à jouer la comédie , et il est vrai que le don des pleurs chez quelques acteurs tragiques, et la gaîté chez les comiques , sont deux des plus grands avantages qu'on doive souhaiter. Mais ces avantages ne font qu'une partie de ceux dont l'idée est renfermée dans le mot de sentiment. La signification de ce mot a beaucoup plus d'étendue, et il désigne dans les comédiens la facilité de faire succéder dans leur àme les diverses passions dont l'homme est susceptible. Comme une cire molle, qui sous les doigts d'un savant artiste devient alternativement une Médée ou une Sapho, il faut que l'esprit et le cœur d'une personne de théâtre soient propres à recevoir toutes les modifications que l'auteur veut leur donner.

I |8 LE COMlblEN.

Si vous ne pouvez vous prêter à ces métamorphoses , ne vous hasardez point sur la seène. Au théâtre, lorsqu'on n'éprouve pas les mouvemens qu'on a dessein de faire paraître, on ne nous en présente qu'une imparfaite image, et l'art ne tient jamais lieu du sentiment. Dès qu'un acteur manque de cette qualité, tous les autres présens de la nature et de l'étude sont perdus pour lui. Il est aussi éloigné de son personnage que le masque l'est du visage.

Le don de plier son âme à des impressions contraires est nécessaire dans la tragédie. Peut-être , contre le préjugé commun , l'est-il encore plus dans la comédie.

La majesté de la tragédie ne lui permet de nous occuper que d'actions éclatantes, et elle est obligée d'user constamment des ressorts qui sont le plus en possession de les produire. Les principaux de ces ressorts sont l'amour, la haine et l'ambition. Aussi les pièces tragiques ne nous offrent guère que de tendres amans qui pour l'ordinaire arrosent de leurs larmes le chemin par lequel ils doivent arriver au terme de leurs maux; de généreux vengeurs qui cherchent à apaiser les mânes de leurs parens^ ou à rendre la liberté à leur

T.K COMEDIEN. 1 iq

|)atrie, par la mort d'un meurtrier ou d un

usurpateur; de célèbres criminels qui foulent

lux pieds les devoirs les plus saints, pour

monter sur un trône dOù bientôt ils seront

précipites à leur tour. Quelquefois seulement,

»^t de loin en loin, la tragédie nous tracera

l'image île l'amour maternel ou de l'amoui

conjugal , certaine de nous intéresser pour le

premier, nïème avec de médiocres efforts,

mais avant besoin de toutes les ressources de

son art pour faire goûter au Français volage

la peinture du second.

Non seulement la tragédie n a qu'un certain nom])re de passions favorites, mais celles <]ui sont à son usage oîjt entre elles de la conformité, parce quelles sont violentes et tristes. Ses héros s'emportent ou se plaignent. Ce sont des furieux qui ne respirent que le sang, ou des malheureux qui gémissent sous le poids de leurs infortunes et de celles des personnes qui leur sont chères. Les uns et les autres sont tourmentés continuellement de leur courroux ou de leur affiiclion ; de 1 impatience de voir leurs souhaits accomplis, et du chagrin d en voir rcxéculion retardée par de puissans o])stacles. Si un poète tragique , suspendant pour un moment le trouble

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