‹ Mémoires de MoléChapitre 44 sur 85 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

La gatté est absolument nécessaire aux comédiens^ dont l'emploi est de nous faire rire.

Pour peu que Ion consultât quelques gens du bel air, on bannirait de la comédie les valets, les soubrettes, les paysans, et divers autres personnages destinés à nous réjouir par leurs plaisanteries ou par leurs ridicules. Ces spectateurs délicats exigent qu'on n'introduise jamais sur la scène que des personnes d'un certain ordre; et, selon eux, c'est manquer de respect au public que de prétendre l'occuper par des objets de moindre importance. Bientôt, pour qu ils prêtent Tattention à un acteur, il faudra qu'il leur produise les titres de noblesse de Thomme qu'il représente.

J'avoue qu'on peut taire de bonnes comédies sans y employer des personnages subal-

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ternes; mais Molière, Rcj^iiard, Dancourt et les antres maîtres du lliéàli-c, nous ont prouvé qu'on peut employer ces personnages et faire des pièces admirables. Quoique je rende autant dejusticeque personne aux poètesqui, prenant une autre route, se sont attachés principalement au genre qu'on nomme le haut comique , je pense que ce genre n'est pas le seul digne de nous plaire; que le véritable but de la comédie est de nous faire rire; que, pourvu qu'elle y réussisse par des moyens décens, nous ne devons pas la chicaner sur le choix de ces moyens ; que le comique peut être fin, sans que les personnages soient d'une condition fort relevée (/) , et qu'il n'y a de bas comique que celui qfii décèle, dans l'auteur, des mœurs basses et un esprit rampant.

Que les poètes qui savent faire parler un homme du peuple convenablement à son état et à son caractère, et cependant prêter de l'agrément à ses discours, ne craignent donc point de le faire paraître sur la scène. Mais qu'un comédien ne se charge point de rôles

(i) Si Ton doute de ce que j'avance, qu'on lise Ja comédie des Trois Cousines,

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de cette espèce, lorsqu'il est ne d'un caractère sérieux.

Si une personne de th'âtrc ne pont avoir trop d'attention à ne donner sur elle que le nioins de prise qu'il est possible aux evenemens heureux oumallieureux qui lui arrivent, les acteurs comiques sont encore pi us assujettis que les autres à celte loi. Le désir de se faire applaudir est presque la seule passion qui leur soit permise, et, à cet article près, chacun d'eux ne doit connaître d'autre sentiment habituel que celui de la joie. Surtout il faut que le plus ou le moins d'opulence n'influe point sur leur humeur, et que leur gaîte' ne dépende pas de la plus ou moins grande abondance de la recette.

Nous voulons que sans cesse les ris marchent sur leurs traces, ou qu'ils se divertissent en nous divertissant. Ce n'est qu'en se donnant la comédie à soi-même qu'on peut parvenir à la bien jouer. Quand on représente un personnage comique sans y prendre du plaisir, on n'a l'air que d'un mercenaire qui exerce le métier de comédien par 1 impuissi/nce de se procurer d'autres ressources.

Au contraire, lorsqu'on partage le plaisir avec les spectateurs, on est presque toujours

certain de leur plaire. L'enjouement est le véritable Apollon des acteurs comiques. S'ils sont joyeux, ils ont presque nécessairement du feu et du génie.

N'oublions pas cependant de les avertir que nous désirons de lire pour l'ordinaire dans leur jeu seulement, et non sur leur visage, la gaîté que leur inspirent leurs rôles. Les pbysionomies tristes ne sont souffertes qu'avec peine dans la comédie. Mais un comédien qui se propose de nous réjouir, nous paraîtra souvent d'autant plus comique qu'il affectera davantage de paraître sérieux. Je dirai bientôt aux acteurs tragiques : Pleurez si vous ojoulez que je pleure. Je lui dis : JYe riez presque jamais si vous voulez que je rie.

Il ne doit jamais perdre de vue qu'il est toujours obligé de demeurer caché derrière son personnage; que le personnage nous divertit, soit par les choses qu'il fait ou qu'il dit de dessein prémédité , soit par des actions et des discours involontaires; que dans la dernière supposition le comique manque son effet, si l'acteur, en riant, lui ôte l'air de naïveté qui en fait tout le prix; que, dans le premier cas, les plaisanteries perdent au théâtre , comme dans la conversation, leur sel le plus piquant,

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si la personne dont elles partent ne dissininlc avec soin son inlenlion de faire rire, et l'espérance qu'elle a d'y réussir.

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