‹ Mémoires de MoléChapitre 45 sur 85 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Quiconque n a point Vdme clevce , représente mal un héros.

On ne doit pas m'accuser de donner le nom d'élévation de sentimens à la folie dont quelquefois sont atteints les premiers acteurs tragiques : quelquefois, se persuadant qu'ils ne cessent jamais d'être princes, ils ne peuvent, même en quittant le cothurne, descendre de leur grandeur. Ils croient donner audience en recevant une visite, et tenir conseil d'ëtat lorsqu'ils assistent aux délibérations de leur troupe : ils dictent des ordres à leurs domestiques , du ton avec lequel les souverains prononcent des arrêts, et ils font des politesses à un auteur qui a besoin d'eux , d'un air à donner lieu de soupçonner qu'ils pensent distribuer des grâces ou des récompenses.

On ne doit pas non plus m'accuser d'appeler élévation de sentimens le préjugé de

lf)G LE COMKDIEiN.

({uelqncs personnes de théâtre, qui , à l'exennple d'un fameux comédien , placent les grands acteurs à coté des plus grands hommes , et qui, si elles osaient, soutiendraient presque qu'il est moins difTicile d'être un héros que de le bien représenter.

La vanité des premiers peut ne leur être pas absolument inutile. Si, d'un coté, elle les rend ridicules, elle peut, de l'autre, les rendre plus propres à leur emploi. Elle peut les exposer dans la société à des aventures désagréables , mais elle peut aussi leur fournir vm moyen de s'attirer plus d'applaudissemens au théâtre. A force de s'accoutumer à jouer dans leurs maisons le rôle de rois, ils peuvent parvenir à le jouer plus naturellement lorsqu'ils sont sur la scène. Mais cette habitude n'influera que sur leur extérieur. Elle ennoblira leur maintien et leur geste, mais elle ne donnera point à leurs tons cette fierté mâle, nécessaire pour nous inspirer les généreux transports que nous attendons de la tragédie.

La prévention de certains comédiens pour l'excellence de leur art peut aussi leur être de quelque utilité, en le leur faisant aimer davantage. Peut-être tel acteur a dû principalement ses succès à ce sentiment; peut-

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ûlre, s'il avait moins estime sa prolcssioii, aurait-il fait moins d'eflorts pour y exceller. L'âme prend nécessairemeut une certaine élévation par la haute idée qu'elle se forme des objets sur lesquels elle s'exerce. Mais il y a encore loin de cette élévation à celle que les acteurs tragiques sont obliges de nous montrer, s'ils veulent nous satifaire.

Celle-ci consiste dans un noble enthousiasme, produit par tout ce qui porte le caractère de grandeur , et c'est ce que je nomme hauteur de sentimens. C'est cet enthousiasme qui distingue les excellens tragédiens des médiocres. C'est surtout par ce don précieux que les premiers font naître, dans le cœur du moindre speclateur, des mouvemens qu'il n'imaginait pas être à son usage.

Le pouvoir de nous élever au-dessus de nous-mêmes est le plus beau privilège de la tragédie, mais souvent, pour en jouir, elle a besoin du secours de l'acteur. Les discours qui renferment les sentimens les plus héroïques, sont pour un grand nombre de personnes ce qu'est , pour celles à qui la musique n'est point familière, un air simplement noté : à moins qu'un chanteur habile ne lui donne l'àme et l'expression , les ignorans n'en con-

lf)8 LE COMÉDIEN.

naissent pas le prix. La sublimité d'un sentiment échappe à plusieurs spectateurs, si le comédien ne les aide à l'apercevoir.

Ils en ont cependant en eux le germe, et il s'agit seulement de réchauffer pour qu'il se développe. Ijorsqu'en représentant un grand homme, vous êtes rempli de cette chaleur céleste dont il fut animé , vous la faites passer dans les âmes les plus communes. Vous transformez un cœur faible en un magnanime, et vos auditeurs, du moins pour le moment, deviennent autant de héros. Ils se persuadent presque qu'il ne leur a manqué que l'occasion pour étonner leurs contemporains, et que s'ils s'étaient trouvés dans la même situation que votre personnage, ils l'auraient égalé, et peut-être surpassé. A chaque sentiment élevé que la tragédie lui prête, il leur semble qu'elle leur étale leurs propres richesses. Dans ce qu'est ce personnage , ils contemplent ce qu'ils se croient capables d'être, et ils admirent dans ses vertus la prétendue grandeur à laquelle ils se flattent qu'ils auraient pu aspirer , si la fortune leur avait été plus favorable.

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