‹ Mémoires de MoléChapitre 53 sur 85 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

De la vérité de l'action.

Avoir l'action vraie, c'est la rendre exactement conforme à ce que ferait ou devrait faire le personnage dans chacune des circonstances où l'auteur le fait passer successivement.

Chaque scène produit quelque changement dans la position de l'acteur, et de chaque changement de position résultent diverses convenances particulières. Certaines suppositions dictent d'elles-mêmes l'action qui leur est propre. Une belle, introduite par M. de Boissy sur la scène, s'occupe (i), pour adoucir les tourmens de l'absence, à faire de mémoire le portrait de son amant. Ce jeune homme est mis par une suivante à portée de voir, sans être aperçu , de quelle manière sa maîtresse emploie ses momens de liberté. Il est évident qu'il doit naturellement se placer de sorte qu'il puisse contempler l'ouvrage de

(i) Dans la comédie intitulée le Médecin par occasion.

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celle qu'il aime, et se cacher à ses regards; que, de temps eu temps, eutraîné par le désir de la considérer, il s'expose involontairemeul au risque d'être découvert ; qu'à chaque mouvement qu'elle fait il craint de l'être, et que, voulant faire durer le spectacle qui l'enchante, il reprend avec précipitation, mais avec chagrin, la situation qui peut lui en faire goûter plus long-temps les douceurs.

11 est d'autres suppositions qui n'indiquent pas si clairement au comédien la conduite qu'il doit tenir ; il en est même quelques unes dans lesquelles il peut aisément prendre le change.

Agamemnon , interrogé par ïplngénie (i) s'il lui permettra d'assister au sacrifice qu'il prépare, répond à cette princesse : Vous jr serez , ma fille. Plusieurs acteurs croiront ajouter du pathétique à cette situation , en fixant tendrement leurs regards sur Iphigénie, et cette action sera contraire à la vraisemblance, parce qu'Agammemnon aurait sans doute, en adressant ce discours à sa fille, détourné les yeux , afin qu'elle n'y lût point la mortelle douleur dont il avait le cœur déchiré.

Après avoir été long temps en butte à la

(i) Iphigénie , acte ii . scène ii.

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vengeance de Venus et de INeplune, Ulysse revienten(in dans l'île d'illiafjue. Touché des sentimens de son lils, il se découvre à ce prince ( i ). Le fidèle iMjniée est témoin de cette scène attendrissante. D'al)ord on est porté h penser que le premier mouvement de Tacteur qui représente Télémaque doit être de se jeter aux pieds d'Ulysse, et de s'abandonner à toute lajoie de retrouver un père. En y réfléchissant, on changera de sentiment. Ulysse n'a jamais été vu de Télémaque; et celui ci , pour ajouter foi aux discours d'un inconnu, doit naturellement attendre qu'Eumée lui en confirme la vérité. Le jeu sera donc plus vrai si l'acteur commence par ne montrer qu'une surprise respectueuse, et s'il affecte ingénieusement un air indécis, jusqu'à ce qu'une personne dont la fidélité ne lui est pas suspecte lui annonce qu'il parle à son père et à son roi.

Ces exemples prouvent combien l'action vraie est quelquefois éloignée de celle qui se présente la première à l'esprit des acteurs. Le dernier prouve en même temps combien il leur est nécessaire de ne pas seulement donner leur application à l'action dont ils doiveni

(i) Pénélope y acte iv, scène vi.

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acconina'Mier les discours que 1 auteur nio! tlaus leui* bouche. En plusieuis occasious leur sileuce doit être aussi éloquent que leurs paroles, et souvent ils ont plus à faire eu s(î taisant que lorsqu'ils ont des v(îrs pompeux à débiter. Sans le jeu muet de l'actrice qui , depuis quelque temps, a pris le rôle de Pénélope dans la tragédie que je viens de citer, b; tableau de la reconnaissance d'TTljsse et de son épouse aurait-il fait une si vive impression sur les spectateurs ? On ne se lassait point d'admirer la gradation insensible avec laquelle cette actrice se tournait vers le prétendu étranger, à mesure qu'elle se persuadait davantage que la voix qu'elle entendait était celle dont les sons avaient un si grand empire sur son cœur.

La difficulté d'observer toutes les nuances qui constituent la vérité de l'action se fait particulièrement sentir dans les situations implexes. J'appelle de ce nom celles où le personnage est obligé de satisfaire à des intérêts opposés. L'Isa]>elle de l'Ecole des Maris est dans ce cas lorsqu'entre Sganarelle et Valère (i), feignant d'embrasser le premier, et

(i) Acte II , scène ix.

donnant la main an second , elle adresse à l'un des discours qu'elle ne destine que pour l'autre. Une comédienne qui joue ce rôle a besoin d'une grande précision pour que les spectateurs n'aient pas à lui reprocher d'être trop peu circonspecte avec son jaloux , ou trop peu tendre avec son amant.

Certains rôles exigent des nuances encore plus délicates : ce sont ceux dans lesquels, tandis que le personnage est occupé de deux intérêts différens, l'acteur doit remplir visà-vis des spectateurs un objet contraire a celui qu'il doit remplir vis-à-vis des personnages mis avec lui en action. Le rôle de courtisan dans le Bourgeois Gentilhomme est de ce nombre. Il importe à Dorante de cacher à la marquise que M. Jourdain fait la dépense de la fête qu'elle a consenti d'accepter. Il n'importe pas moins à notre homme de cour de faire ignorer à M. Jourdain que la marquise ne le regarde que comme un complaisant qui veut bien prêter sa maison. Le courtisan le plus délié n'emploierait que difficilement en cette occasion tout l'air de vérité dont il faudrait qu'il usât pour ne point se trahir. Le comédien doit non seulement emprunter cet air de vérité, mais remplir deux objets en appa-

LE COMK.DIEN. I r)t ,

rence contradictoires. D'un cote, il est essentiel qu'il ne lui échappe rien qui puisse déceler à la marquise et à M. Jourdain la tromperie qu'on leur fait; de l'autre, il faut que les spectateurs découvrent chez lui l'embarras que Dorante éprouve dans une situation si critique.

Lorsqu'on fait attention à la difficulté de rendre divers rôles des comédies de Molière , on ne doit pas être surpris que ces pièces si dignes d'admiration attirent si rarement des spectateurs. Elles cesseraient bientôt d'être représentées dans la solitude si elles étaient données moins souvent sur la scène, et si toutes les personnes qui y prennent des rôles les jouaient avec toute la perfection qu'ils demandent (i). On dit que le public veut des nouveautés : c'en serait là une des plus extraordinaires.

(i) Les comédiens peuvent se rappeler que l* Ecole des Femmes , représentée par Baron et par l'élite des acteurs et des actrices qui ont joué la comédie avec lui lorsqu'il est remonté sur le théâtre , leur a valu de suite plusieurs chambrées complète':.

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