CHAPITRE IX
Digression sur quelques articles étrangers au jeu tliédtral j mais sans lesquels la vérité de la représentation est imparfaite.
Lorsque les personnes de théâtre posséderont parfaitement leui^ rôles , et qu'étudiant soigneusement leurs différentes positions, ils conformeront toujours leur jeu à ce que chacune exige , nous trouverons dans le spectacle les apparences les plus nécessaires a l'illusion , et il ne nous restera qu'à désirer celles qui sont indépendantes de l'action et de la récitation .
Afin que le prestige de la représentation fut complet, il faudrait que les apparences de ce second genre fussent unies avec celles du premier. Leur assemblage nous intéresse principalement à l'Opéra. Plus toutes les espèces de vraisemblances y sont négligées , plus nous avons besoin que la séduction de nos
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sens ne nous permette pas d'y faire usage de notre raison. Ce speelacle, inventé par les Italiens pour amuser et pour étonner les yeux et les oreilles , plutôt que pour remuer le cœur et pour occuper l'esprit , se ressent toujours de sa première origine, et notre nation, en lui imposant la loi d'être touchant et ingénieux , liîi laisse le privilège de tirer du merveilleux un de ses plus grands agrémens.
11 conduit notre imagination de prodiges en prodiges. A chaque instant , ce sont nouvelles suppositions plus extraordinaires les unes que les autres, auxquelles elle est obligée de se prêter. Tour à tour un magnifique palais se change en la plus simple habitation , et la cabanne d'un pasteur devient un temple majestueux. Ici un magicien, pour troubler le bonheur de deux amans , fait sortir des enfers les Furies et la Discorde ; là , Vénus et l'Amour, suivis des Grâces et des Plaisirs , descendent des cieux, pour couronner la constance de ces mêmes amans. Nous sommes transportés, tantôt sur les bords du Teuare, tantôt au sein des grottes du dieu des mers, d'autres fois dans l'Olympe au milieu de l'assemblée des immortels.
L'art du décorateur et celui du machiniste
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ne sont pas moins nécessaires que ceux du poète, du musicien et des acteurs , pour donner à ces fictions un air de vérité.
Celles que nous oflie le Théâtre Français , assujetties au vraisemblable, se passent plus aisément du secours des décorations et des machines. Moins ce théâtre exige de suppositions forcées par rapport au fond de l'action, plus on se prête facilement à celles qui ne regardent que Taccessoire. La vérité des scènes et des discours, soutenue de la vérité du jeu des acteurs, subjugue quelquefois tellement notre imagination que nous ne prenons pas garde à la manière dont la salle est décorée.
Quoique nous soyons plus indiflerens sur cet article à la comédie qu'à l'opéra, cependant on doit convenir qu'il serait beaucoup plus raisonnable que le lieu de la scène ressemblât toujours à celui dans lequel l'action est supposée se passer (i). Surtout il est difficile de ne pas trouver l'usage bizarre, et qui n'est
(i) Sur cet article , on doit rendre justice à nos comédiens italiens^ Pour attirer le public, ils ne plaignent pas plus la dépense que la peine. C'est assez l'ordinaire que des cnfans adoplifs aient plus d'attention que nos vrais en fans à se rendre dignes de notre tendresse.
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établi qu'en France, d'admettre sur le théâtre une partie des spectateurs. On peut supposer que l'appartement d' A uguste est plus ou moins orné de sculpture et de dorure, mais lorsque les yeux rencontrent des perruques en bourse, comment se persuader qu'on voit le palais de cet empereur?
En attendant un remède à l'abus dont je me plains, contentons-nous de demander que les comédiens se ménagent les moyens d'arriver sans obstacle sur la scène ; qu'ils y conservent assez d'espace pour exécuter leurs jeux de théâtre, et qu'ils épargnent au parterre la nécessité de crier contre les indiscrets qui lui dérobent la vue du spectacle.
Quelquefois au Théâtre-Français nous n'examinons pas plus sévèrement les habits de certains acteurs et de certaines actrices que les décorations. Nous ne pardonnerions pas à un comédien que son rôle met dans l'obligation d'avoir un habit magnifique, de paraître sous un habit trop simple; mais nous souffrons qu'une comédienne qui , jouant le rôle d'une suivante, devrait affecter de la simplicité dans son ajustement, y emploie beaucoup trop de magnificence. En cela notre goût décidé pour le luxe nous fait oublier
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l'interct de la veritc de la représentation.
Si nous ne devons pas nous flatter que les comédiens se déterminent d'eux-mêmes à ne recevoir aucun spectateur sur le théâtre, nous ne pouvons non plus espérer que les comédiennes préfèrent à l'ajustement sous lequel elles croiront dompter plus aisément les coeurs , celui sous lequel elles réussiraient davantage à tromper les yeux. N'exigeons point d'elles un pareil sacrifice; exigeons seument qu'elles accordent, autant qu'elles le pourront, leur vanité avec les convenances, et que par un faste trop excessif elles ne nous ôtent pas tout moyen de les prendre pour les personnes qu'elles représentent.
Exigeons aussi que les comédiens, surtout ceux qui se chargent des principaux rôles tragiques, gardent la vraisemblance lorsqu'ils s'offrent aux yeux du spectateur après quelque action qui doit avoir cause' nécessairement du désordre dans leur personne. On ne veut point voir Oreste avec une chevelure artistement frisée et poudrée , revenir du temple où , pour satifaire Hermione, il a fait assassiner Pyrrhus (i). Je me souviens qu'en représentant
(i) Non seulement les comédiens ne doivent point
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pour la première fois Dldori , la même comédienne qui a joué avec lanl d'art la reconnaissance de Pénélope et d'Ulysse, parut au cinquième acte les cheveux épars , et dans le dérangement d'une personne qui sDrt précipitamment de son lit. Elle n'en usa pas ainsi dans les représentations suivantes ; selon les apparences, ce fut par les conseils de quelques prétendus connaisseurs. Je consens qu'elle fasse cas de leur amitié, mais je l'exhorte à ne pas prendre leurs avis.
A rOpéra nous sommes plus sévère qu'au Théâtre -Français sur les habits et sur les décorations ; au Théâtre -Français nous le sommes beaucoup plus qu'à l'Opéra sur un autre article étranger aussi aux talens des comédiens. La beauté de la voix étant un avantage extrêmement rare , et étant néanmoins celui qui nous touche le plus à ce dernier spectacle , nous y passons plus volontiers à l'acteur , pourvu qu'il possède ce don et qu'il
jieurter de la sorte les convenances, mais ils sont assujettis , ainsi que les peintres , à suivre ce qu'on appelle le costume. Alexandre et César avec des chapeaux ne choquent pas moins la raison au tlie'âtre que dans un tableau.
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tliantc bien, de ne pas ressembler paiTaitejncnt à son persoimage ; au contraire , il Tant que la personne du comédien fascine nos regards , et que chez lui la nature fasse les premiers frais de la vérité. En parlant de cette jiécessité je n'ai insisté que sur la ressemblance générale et vague qui doit se trouver entre Tacteur et l'original dont il est la copie. 11 s'agit ici d'une ressemblance plus particulière et plus déterminée.
L'acteur qui le premier représenta Y Enjant prodigue y tout excellent qu'il était dans le haut comique, parut déplacé dans ce rôle parce qu'il ne pouvait être pris pour un jeune misérable à qui sa mauvaise conduite venait de faire subir toutes les rigueurs de la plus affreuse pauvreté. L'air de santé de Montmcnj, loin de blesser dans le Malade imaginaire ^ y était d'autant plus agréable qu'il est plus plaisant de voir un homme à qui tout semble promettre la plus longue vie , se croire continuellement dans un prochain péril de mort. Ce même air de santé nuisait au contraire à l'illusion dans le Légataire; il est facile d'en deviner la raison. L'oncle du légataire est vraiment malade, et l'est depuis longtemps. Nous ne pouvions supposer que la
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longueur de ses soufFrauccs n'eut cause nulle altération dans sa personne.
Si les comédiens veulent que la représentation ail une entière vérité, qu'ils aient donc soin non seulement de rendre leur action et leur récitation parfaitement vraies, mais encore de ne pas choisir un personnage caractérisé par quelque modification remarquable qui ne se rencontre point en eux ; ils ne peuvent trop se souvenir que le spectacle tire tous ses agrémens de l'imitation; qu'il est une espèce de peinture , avec cette diflérence que ses prestiges doivent être fort supérieurs a ceux du pinceau ; que plus le théâtre a d'avantages pour nous faire illusion, plus nous exigeons qu'il nous la fasse effectivement; qu'il ne suffit pas que ses fictions nous paraissent ressembler aux événemens dont elles sont l'image, et que nous voulons pouvoir nous persuader que les événemens mêmes et les principaux acteurs de ces événemens sont présens h nos yeux.