DE LA PRÉPARATION
Un poète dramatique qui connaît son art, cache avec soin aux spectateurs où il veut les conduire. Le comédien doit régler sa marche »uv celle de l'auteur , et ne nous laisser apercevoir le but que lorsque nous sommes prêts d'y toucher. Mais si nous ne voulons pas deviner ce qu'on nous réserve, nous ne voulons pas non plus qu'on nous trompe. Nous sommes bien aises de voir ce que nous n'attendions pas, mais nous sommes mécontens lorsqu'on nous a fait attendre le contraire de ce
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que nous voyons. En dérobani: a notre pénétration ce qui doit suivre , il laut nous y préparer.
Qu'une actrice en jouant le rôle de Phèdre nous fasse pressentir, dès le commencement de la scène (i) dans laquelle elle découvre sa passion à Ilippolyte , les excès auxquels elle est sur le point de se porter , la fin de la scène produira sur nous une beaucoup moindre impression ; que d'un autre côté cette actrice n'ait pas recours à diverses préparations, jetées en apparence comme par hasard, mais employées effectivement avec dessein pour nous disposer à la voir tomber dans ces excès, ils ne nous paraîtront pas vraisemblables. Ils ne peuvent nous le paraître qu'autant que lorsqu'elle s'y livre nous jugeons , en nous rappelant ce qui les a précédés, que nous de-» vions les prévoir.
Si elle a bien saisi l'esprit de son rôle , elle s'efforce, en récitant les premiers vers de cette scène, de faire remarquer que Phèdre est la dupe de son cœur, et que ses alarmes pour son fils ne sont qu'un prétexte dont l'amour se sert pour l'engager à demeurer avec Hippo-
(i) Acte II , scène v.
LU CUMKDILN. -jf^C)
Ijte. A peine donne-t-clle à ce prince le temps de répondre; elle lui coupe la parole, et, sentant rimpatience que Phèdre doit avoir de persuader à Jlippoljte qu'elle n'est pas autant son ennemie qu'il se l'imagine, elle précipite sa récitation jusqu'à ce vers :
Dans le fond de mon cœur vous ne pouviez pas lire.
Il importe à Phèdre qu'Hippoly te ne perde pas ces mots. L'actrice les prononce avec plus de lenteur, et par un soupir elle exprime ce qu'il lui en a coûte pour feindre une haine qu'elle ne ressentait pas.
Dans les vers suivans elle reprend sa recitation précipitée, y joignant un ton douloureux qui puisse convaincre Hippolyte que tout ce qu elle a fait contre lui n'était rien moins que volontaire ; lorsqu'elle vient à dire :
Si pourtant à l'offense on mesure la peine, Si la haine peut seule attirer votre haine ,
elle fait succéder de nouveau la lenteur à la précipitation. Cette lenteur augmente au vers :
Jamais femme ne fut plus digne de pitié;
et notre actrice , avant de prononcer le second hémistiche, place une courte suspension , comme pour se donner le temps d'examiner
■.>4o LE COMÉDIEN.
si elle peut hasarder l'expression qui se présente a son esprit.
Sur la seconde réponse d'Hippolyte, elle l'interrompt avec plus de vivacité encore que la première fois. Tout à coup ensuite, comme si elle avait honte de s'être livrée à son premier mouvement, elle baisse la voix, en ajoutant :
Qu'un soin bien différent me trouble et me dévore!
Elle se donne bien de garde de débiter avec emphase , ainsi que certaines comédiennes :
On ne voit point deux fois le rivage des morts. . . .
Elle ne déclame point ces vers, ni les trois suivans : elle les parle en gardant un juste milieu entre une douleur hypocrite et une indécente indifférence.