DE LA GRADATION
Après nous avoir ainsi disposés à voir sans étonnement les transports qu'elle va faire éclater, elle leur permet de paraître, mais elle ne les développe que successivement; elle sait que l'art de graduer n'est pas moins nécessaire que celui de préparer ; que toute impression diminue lorsqu'elle n'augmente pas, et que s'il ne règne pas de progrès dans celles
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que nous éprouvons an tlicàtre, nous tombons bientôt dans la langueur et clans le dé-
Desire-t-on de voir la ejradation qu'il importe d'observer en certaines circonstances? qu'on examine de quelle manière dans ce petit nombre de mots :
Il n'est point mort, puisqu'il respire en vous.
Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux. Je le vois. Je lui parle, et mon cœur...
Notre moderne Le Couvreur parcourt tous les degrés par lesquels on arrive de l'état le plus accablant à la plus parfaite satisfaction.
Aussitôt que Phèdre a laissé échapper cette déclaration si surprenante pour Hippolyte, elle ne peut se dissimuler que le secret de son cœur n'est plus ignoré de ce prince , et elle continue :
Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée : Je l'aime, non point tel que l'ont vu les enfers, Volage adorateur de mille objets divers, Qui va du dieu des morts déshonorer la couche. Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche^, Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi. Tel qu'on dépeint les dieux, ou tel que je vous voi.
On ne pourrait absolument regarder comme faux le jeu d'une actrice qui, dès les premiers vers y déploierait toute la véhémence dont
elle est capable ; mais elle montrera plus d*art en ne la déployant que par degrés. I^a comédienne que je propose pour modèle suppose que Phèdre conserve encore quelque respect pour elle-même, et que tant qu'elle parle de Thésée pour faire indirectement le portrait d'Hippolyte, elle ne s'abandonne pas à toute sa faiblesse. Cette savante actrice ne prend un ton vraiment passionné que lorsqu'elle dit :
Pourquoi, sans Hippolyte,
Des héros de la Grèce assembla-t-il l'élite?. . ..
Depuis cet endroit son feu va toujours en croissant. Il redouble à ces vers,
Par vous aurait péri le monstre de la Crète. Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.
A cet autre.
Mais non; dans ce dessein je l'aurais devancée,
elle n'impose plus aucun frein à ses mouvemens. Un torrent qui rompt une digue est moins rapide que ces paroles :
Un fil n'eût point assez rassuré votre amante.
Moi-même devant vous j'aurais voulu marcher, Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue
Ici l'actrice nous réserve un nouveau trait de son habileté. On s'attend quà l'imitation
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(l'une traj^ique qui a primé long-toiiips sur la scène, elle emploiera dans le dernier vers.
Se serait avec vous retrouvée ou perdue,
plus de vivacité encore que dans les précédens. 11 seml)le même qu'elle le devrait, pour observer les règles de la gradation. C'est ce qu'elle ne fait point. Elle ne le prononce qu'en trois temps, et, s'arrêtant après le mot vous y ainsi qu'après celui reirom'cc ^ elle ne met dans cette fin de son discours qu'une tendresse inquiète de savoir quelle impression il a faite sur un prince qui sans le vouloir l'a rendue si malheureuse. En prenant ce parti elle nous satisfait plus que si sa déclamation était fort véhémente, parce qu'entre deux façons déjouer, nous tenons plus de compte de celle dans laquelle nous remarquons un sentiment finement aperçu, que de celle dans laquelle nous ne voyons qu'un sentiment fortement exprimé.
Hippolyte ne laisse pas long-temps Phèdre dans l'incertitude^ et après qu'il lui a dit.
Ma honte ne peut plus soutenir votre vue ,
l'amour de cette princesse se change en fureur. Là, il n'y a point d'intervalle entre les deux mouvemens, et le passage de l'un à
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l'autre n'a point besoin de nuances intermédiaires. Partout le clianf^cment n'est pas aussi subit. Ordinairement une passionne détruit pas sans quelque combat une passion contraire, et lorsqu il s'agit de peindre le procédé qu'à cet égard suit la nature, le talent de nuer les passages est nécessaire aux comédiens.
DE l'art de nuer LES PASSAGES d'uN MOUVEMENT
A l'autre.
La scène sixième du quatrième acte de Zaïre (r) me fournirçi un exemple de l'usage qu'ils doivent faire de ce talent. Dans cette scène, l'acteur qui joue le rôle d'Orosmane doit se rappeler que ce sultan s'annonce comme assez généreux pour sacrifier sa passion, s'il découvre que Zaïre soit entraînée vers quelque autre par un penchant invincible, mais qu'il veut lire dans le cœur de cette belle; qu'il désire que si elle lui refuse son amour, elle lui accorde sa confiance; qu'il peut consentir de n'être pas favorisé comme amant , mais qu'il ne peut se résoudre à n'être
(i) On peut citer après Phèdre une pièce que l'amour lui-même semble avoir dictée.
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pas dislingue comme ami, et qu'il serait jilus oiVense de la dissinmlatioii que de riiidiflcrence.
Ces dispositions étant supposées dans Orosmane, il est évident qu'il n'écoute tout son ressentiment que lorsqu'il croit être convaincu de l'obstination de Zaïre à le tromper par une feinte tendresse. Non seulement il ne cède qu'alors à son courroux, mais même auparavant il est un instant dans lequel on s'imagine qu'un seul mot de la bouche de Zaïre va calmer l'orage qui gronde sur sa tête , et à cette occasion il est à propos de remarquer qu'il se fait successivement deux métamorphoses dans le cœur dOrosmane; que d'abord il passe de la fierté à l'attendrissement , et qu'ensuite ce dernier mouvement fait place au plus violent dépit.
Il est donc à présumer que le sultan prend d'abord le ton de souverain, non d'un souverain irrité, (il aurait à craindre d'effrayer Zaïre, et de la détourner par là de l'aveu qu'il veut tirer d'elle ), mais d'un monarque déterminé à pardonner pourvu qu'elle se reconnaisse coupable.
Quelque penchant qu'il ait à la clémence, il est sensible au tort prétendu de sa maîtresse.
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et s'il a la force de ne pas lui montrer de ressentiment, du moins il aOccte de lui parler avec froideur. Insensiblement, en la regardant il sent son amour se rallumer, et bientôt, entraîné par sa faiblesse, il lui dit avec un tendre emportement.
Ta grâce est dans mon cœur; prononce, elle t'attend.
Ayant donné cette assurance à Zaïre, il ne doute pas qu'elle n'use avec lui de la sincérité qu'il demande. Comme les premiers discours de cette jeune beauté ne répondent pas d'une façon précise à la question qu'il lui a faite, il demeure incertain pendant quelque temps s'il doit céder à l'amour ou à la haine. Sa colère se ranime, lorsqu'il entend Zaïre prononcer :
Je jure que Zaïre, à soi-même rendue.
Des rois les plus puissans détesterait la vue ; Que tout autre, après vous, me serait odieux.
Plus Zaïre met de tendresse dans son expression, plus il la soupçonne de fausseté, et plus elle lui parait indigne de pardon. Ainsi, il s'irrite plus , à mesure qu'elle se passionne davantage , et cette protestation :
Si mon cœur fut coupable, ingrat, c'était pour vous;
cette protestation, dis-je, qui devrait désar-
mer un amant moins prévenu , achève de porter au plus haut point rindignation d'Orosmane. Le mépris chez lui se joint à l'indignation ; il dédaigne de l'aire éclater le transport qui l'agite.
Un reste d'amour vient combattre encore dans le cœur du sultan; il est tenté de faire un nouvel effort pour obliger Zaïre de renoncer à sa dissimulation ; il lui adresse de nouveau la parole, et il prononce le nom de cette infortunée avec un courroux mêlé de trouble et de tendresse; mais enfin son ressentiment l'emporte. Les preuves qu'il croit avoir de la trahison de sa maîtresse se présentant à lui dans toute leur horreur, il ne voit plus en elle qu'une parjure qui mérite le plus cruel supplice.
L'art de passer adroitement d'un mouvement à l'autre est difficile; il Test surtout lorsque ces mouvemens se détruisent l'un l'autre avec une extrême rapidité, ainsi que dans ces endroits de la même tragédie de Zaïre :
O nuit , nuit effroyable !
Peux-tu prêter ton voile à de pareils forfaits? Zaïre!... l'infidèle!... Après tant de bienfaits! J'aurais d'un oeil serein, d'un front inaltérable. Contemplé de mon rang la chute épouyantable f
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J'aurais su , clans l'horreur do la captivité, Conserver mon courage et ma tranquillité. Mais me voir à ce point trompé par ce que j'aîmeî
Hélas ! le crime veille , et son horreur me suit.
A ce coupable excès porter sa hardiesse !
Tu ne connaissais pas mon cœur et ma tendresse,
Combien je t'adorais; quels feux.... Ah ! Corasmin,
Un seul de ses regards aurait fait mon destin.
Je ne pus être heureux ni souffrir que par elle.
Prends pitié de ma rage. Qui , cours.... Ah ! la cruelle ?
Voilà les premiers pleurs qui coulent de mes yeux. Tu vois mon sort. Tu vois la honte où je me livre. IVIais ces pleurs sont cruels , et la mort va les suivre. Plains Zaïre, plaîns-moi. L'heure approche; ces pleurs, Du sang qui va couler , sont les avant-coureurs.
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