Mémoires de n'importe qui
Il y avait un pied de boue dans les rues, sur tous les toits de la neige occupée à fondre, et au creux des cheminées le vent de mars faisait rage. Le ciel était couleur de bronze à midi trois quarts, et, pour couronner la fête, nous étions en plein emménagement. On s'accommode mal d'un nouveau domicile par ces brouillards et cette pluie. On aurait alors besoin de la vieille croisée, de l'ancien coin du feu, bref, des spectacles familiers sur lesquels on a vu jadis le soleil revenir après l'averse. Les objets rencontrés pour la première fois sous un ciel sombre prennent aussitôt un caractère de morosité que l'avenir ne réussit pas toujours à corriger. L'entrée dans une nouvelle résidence par un temps gris nous fait croire que nos prédécesseurs ont dû être tristes dans cette maison et s'y ennuyer.
Or la matinée n'avait pas été simplement grise, mais
si noire, que les gens habitués par goût ou par métier à lire et à écrire s'étaient vus, dès avant déjeuner, forcés d'allumer leur lampe.
Telle était ma situation ; et, les yeux irrités par cette lumière anormale, subissant dans tout mon être les ennuis de l'inclémente saison, je ne rêvais qu'à m'aller endormir sur une chaise, auprès du feu, afin d'y réparer une exécrable nuit, mais non pas avant, toutefois, que j'eusse terminé une page- dont il me restait environ dix lignes à écrire.
Elles me parurent aussi longues que les dernières stations d'un long voyage en chemin de fer.
J'ai fini; mon souhait va s'accomplir Douce torpeur, sois bénie ! A cette heure, je te préfère même au cigare et aux confidences de l'amitié, en face de verres où rayonne le Lait de la Vierge ; même aux angoisses de l'amour. Demi-sommeil du jour, qui mêles au rêve le sentiment, le souvenir à l'extase, la fantaisie à l'idée, où nos larmes tombent comme il leur plaît, à notre insu, plus fertiles que le rire, tu es pour moi la seule récompense du travail, et combien je te préfère à l'anéantissement du repos nocturne !
Oui, parfois, à midi, j'aime à m'endormir sur un fauteuil, à plonger mon regard étonné de lui-même et de ce qu'il voit, dans l'infini des régions prismatiques! Je chéris ce qui n'a pas de nom exact, ce qui se définit rarement, ce qu'on ne peut toucher avec la main, les choses passées ou désirées : or je ne puis me livrer à elles qu'aux heures imprévues et peu nombreuses de ce demi-sommeil. Je ne dis pas que j'ai raison de tant poursuivre le vague, je dis seulement : Tel est mon goût.
A présent, je tourne ma chaise vers le feu, mais à une distance prudente... c'est tout ce que je puis faire.
Quelques livres tombent ; mes idées, tout à l'heure si lentes, se donnent à présent la chasse,... quelle chasse! un tourbillon. Que d'étranges évocations ! Gomment expliquer, par exemple, que la figure d'un camarade, connu seulement trois mois, à mon entrée au collège, il y a dix-sept ans, et auquel il ne m' arrive jamais de penser les yeux ouverts, me revienne juste à présent que je dors ? Depuis dix-sept ans, je ne me suis pas souvenu d'un seul trait de son visage; et maintenant, il se dresse tout entier, en sa plus fidèle ressemblance, je ne puis pas dire devant les yeux de ma mémoire, puisque je l'ai oublié!... devant quels yeux alors?
Demandez aux savants ; et si, avec tout leur sérieux, ils vous répondent sur ce sujet un seul mot qui au fond ne soit pas très-ridicule, je consens à ne jamais plus rire.
Dans ce moment même, on sonne à ma porte. Je vais ouvrir fort contrarié, refroidi et de mauvaise humeur. C'est un vieillard décoré d'une plaque de cuivre et habillé de gros velours bleu. Il me remet une lettre en se plaignant du mauvais temps. Sur l'enveloppe, au lieu de mon nom, je lis cette absurde adresse :
« Monsieur..... (pas de nom, beaucoup de points), « appartement du milieu, 3e étage, 108, rue de Choi- « seul. »
— Ceci n'est pas pour moi, dis-je brusquement au commissionnaire. Vous auriez dû vous informer auprès du concierge avant de monter.
— Calmons-nous I répondit ce modeste vainqueur de la Compagnie des factages, avec une autorité qu'il tirait de ses longues années et aussi de sa grande connaissance du cœur humain. Du calme ! la course est payée ; je vous réponds que la lettre est bien pour vous. Lisezla d'abord, et vous verrez.
Il était si sûr de son fait, que j'ouvris la lettre; elle contenait vingt lignes environ, d'une écriture assez tourmentée; les voici :
« Monsieur, je ne me fais aucune illusion sur l'étrangeté de ma démarche auprès de vous; mais il s'agit d'un vœu, et mon bonheur en dépend. Nous sommes l'un pour l'autre de parfaits étrangers, ignorant jusqu'à nos noms de famille, et je ne sais sur quel valable argument appuyer ma sollicitation. Mon seul motif d'espoir, c'est que vous pouvez me rendre heureux sans qu'il vous en coûte d'autre dérangement qu'un sourire, pour si peu que vous soyez homme à ne pas mal accueillir un émissaire du bizarre et de l'imprévu. Supposez alors que, saisi par l'averse, seul, grelottant, inconnu dans Paris, j'implore au hasard d'un habitant de cette ville hospitalière la faveur de venir m'asseoir un moment au coin de son feu. Telle est la grâce que je vous prie d'avoir la bienveillance de m'octroyer. En termes plus simples, permettez-moi de vous faire une visite. Je vous promets, d'ailleurs, de ne desserrer les dents que si vous m'invitez à parler. Mon nom vous étant sans doute inconnu, je serais à la fois dans les traditions et dans la logique de ma singulière tentative en signant bravement X
mais ce pseudonyme est usé, et puis il y a les convenances. A tout hasard, je vous prie de tenir pour votre dévoué et d'avance reconnaissant serviteur,
« Robert Merciez, »
C'était la première fois, en effet, que j'entendais ce nom, et l'ensemble de la lettre, signature comprise, me saisit fort au dépourvu.
Mais quelle méprisable chimère que l'éducation, si elle ne mettait l'homme civilisé en état de cacher ses émotions au fils de l'Auvergne! Donc, c'est sur un ton d'indifférence assez bien joué, je m'en flatte, que je demandai au commissionnaire :
— Où devez-vous porter la réponse ?
— Au café Riche, à cinq minutes d'ici.
Je simulai pour la circonstance une gracieuse sollicitude, et je repris :
— Cette personne vous a-t-elle paru être en bonne santé?
— Je vous en réponds qu'il se porte bien, m'assura le vieillard. A son âge, ce n'est pas fort malin de se bien porter, surtout quand on est assis devant une couple de côtelettes saignantes, une bouteille de cachet vert et le journal des spectacles. D'ailleurs^ il m'a fait jurer, cette personne, de ne pas vous parler d'elle, mais il a l'air joliment pressé.
J'eus la tentation de descendre jusqu'au boulevard des Italiens, et d'aller reconnaître moi-même ce correspondant imprévu. Un simple regard porté du ciel gris à mes pantoufles me fit changer d'avis.
— Attendez, mon brave.... Et j'expédiai à M. Robert Merciez ce laisse z-passer :
« Vous êtes autorisé , selon votre désir, à venir me rendre vos hommages. Excusez une barbe de deux jours. « La personne du milieu. »
Puis je mis un peu d'ordre sur ma table, jallumai un cigare, et j'attendis en proie aune légère surexcitation.
J'eus beau interroger successivement tous mes souvenirs d'enfance, de collège, et ceux des années bruyantes, expansives, où nous cherchons quelle place nous conviendra dans le monde, nul écho ne m'y renvoya le nom de M. Robert Merciez. Je me livrai alors au dilemme : ou bien ce nom de Robert Merciez est réellement celui de mon étrange visiteur, et dans ce cas apprêtons-nous à héberger une folie douce ; ou bien c'est un pseudonyme, et tout à l'heure je vais voir me sauter au cou un ancien camarade de Charlemagne, quelque lieutenant de vaisseau décoré, retour du Cambodge, et qui se sera procuré mon adresse à un journal. Parbleu ! ce ne peut être que cela. Le fond général de cette épître accuse bien un certain fond d'excentricité, mais relevé d'un air de confiance qui sent le voisinage de banc et de pupitre. La cause est entendue : c'est un ancien copain de troisième qui a beaucoup parcouru le inonde, et dont la cervelle, imitant les jambes, a peut-être aussi déménagé à ses heures. N'importe, ce marin sera le bienvenu . Je suis précisément dans un de ces jours de paresse intellectuelle où l'on ne saurait faire de frais, où l'on semble avoir été mis au monde pour écouter, les yeux miclos, les pieds au feu, le cigare aux lèvres, les menteries d'un vieil ami, arrivant de Saigon ou de la Guinée. Fûtil laid comme le diable, il sera mieux reçu que Vénus la Blonde. Nous dirons du bien et du mal des femmes. Arrive donc, imbécile! Au fait, je commence à me bronzer. Le temps n'est pas loin où l'annonce d'une aussi
énigraatique visite m'aurait plongé dans l'effarement. Aujourd'hui ce n'est* plus qu'un léger appétit de curiosité. Robert Merciez... ça peut être un nom, après tout. Robert est un tantinet rococo; mais, sans être de la dernière mode, Merciez sauve tout. D'abord j'aurais parié pour un fou; hé ! n'en suis-je pas unautre?Ah! mon ancien copain me trouvera changé. Si j'ai encore autant de cheveux qu'en rhétorique, il n'en est pas de même des illusions. On sonne, c'est lui... il sonne bien timidement pour un vieux de la vieille... n'importe, tout vaut mieux que de se faire attendre.
J'allai ouvrir, et je me trouvai en face... d'une jeune dame en demi-deuil, à la figure des plus agréables, à l'ensemble coquet et décent, mais avec un air un peu singulier répandu sur toute sa personne.
Ainsi, c'était elle qui venait de m'écrire; c'était elle, Robert Merciez I
Pourquoi ce travestissement et cette comédie? Je voyais cette dame pour la première fois; mais, dans notre partie* ces surprises-là n'étonnent guère et ne déplaisent point, Sur-le-champ je retrouvai mon sang-froid, j'étais fixé. Il s'agissait d'une artiste lyrique ou autre en tournée de lettres d'introduction, et de réclames, ou tout simplement d'une personne venue de la part d'une autre personne (on n'avoue jamais ces choses-là en son propre nom) désireuse d'avoir des nouvelles de quelqu'un de mes amis.
Telle fut l'alternative qui s'offrit d'abord à mon esprit avec assez de certitude pour empêcher une troisième hypothèse.
Un point me gênait toutefois, ou plutôt trois points, à savoir : le duo de côtelettes, la bouteille à cachet vert et la table de café.
Cependant, à ma vue, la jeune dame avait reculé avec
un geste de charmant embarras, et elle paraissait rendue muette par la surprise.
— Pourrais-je avoir, Madame, le bonheur de vous servir ?
— Pardon, Monsieur, je croyais (elle n'en était pas bien sûre), je croyais l'appartement occupé par une famille ou du moins par une dame.
— J'ai le regret de vous détromper. Non-seulement ce troisième n'est pas habité par une famille, mais il est le temple même du célibat; et c'est moi qui suis la personne du milieu. Nous avons bien au quatrième un ménage, mais point de dame, attendu que le chef de la communauté se trouve être un veuf.
— Ma méprise, Monsieur, ne portait que sur la question d'habitants. D'ailleurs, c'est bien ici que j'ai affaire, répondit-elle avec une insistance enfantine, délicieusement nuancée d'hésitation, et comme si j'eusse été obligé de comprendre à demi-mot et de lui épargner un si pénible aveu : c'est bien ici...
— Sans doute, autrement le concierge vous aurait renseignée.
— Oh ! non, répliqua-t-elle avec une naïve vivacité ; il n'aurait pu, au contraire, me renseigner sur rien : il est nouveau dans la maison.
Et comme ma figure, rarement trompeuse, trahissait, je crois, mon émerveillement de ce que cette visiteuse inattendue possédât si bien l'historique des révolutions de la loge, elle reprit, avec une affectation d'aisance que démentait, contraste comique plein de charme, sa gène visible et réelle :
— Monsieur, ma démarche est exclusivement une visite d'affaires... d'affaires qui se peuvent fort bien traiter ici, comme nous sommes.
— Sur ce palier I... impossible, Madame! il y a des
bronchites aiguës dans le paillasson, et le froid aux pieds est père de toutes les congestions.
Et je lui montrai le ciel teinté de plomb à travers les vitres ruisselantes.
— Oh! cela ne fait rien... répondit-elle assez contrariée, et visiblement résolue à ne point faire un pas en avant. J'aurai tout dit en une minute. J'occupais avant vous, Monsieur, cet appartement, où vous n'avez dû vous loger qu'il y a six ou sept jours environ. De cruels événements de famille m'en avaient rendu le séjour insupportable...
— Par pitié, Madame, ne m'infligez pas plus longtemps le tourment de vous voir debout à ma porte. Je comprends votre délicate réserve... (Quand on est si prude, dis-je à part moi, on ne devrait pas écrire sous le nom d'un homme.) Il est donc temps de vous révéler que vous êtes ici sur un terrain neutre, chez un journaliste. Vous ne vous feriez pas scrupule d'entrer chez un notaire ou un avoué?... Eh bien! parce qu'il ne s'agit pas d'attaquer un testament ou de plaider en séparation de corps, votre démarche en est-elle moins louable ou plus compromettante?
Sans doute ma boutade frisait l'indélicatesse, car la charmante Robert Merciez témoigna par sa rougeur subite d'une véritable gêne. Gela me toucha, au point que je ne négligeai rien pour lui enlever cette impression défavorable.
— Songez, Madame, qu'à toute minute on sonne à cette porte. En conséquence, vous n'êtes pas plus chez un homme seul que seule chez un homme... Et puis, s'il faut toutvousdire, j'ai la superstition du rhumatisme, et il vient d'en bas une bise glaciale. Il s'agit d'affaires, vous l'avez dit vous-même: dès lors, votre présence chez moi, à cette heure, devient la chose du monde la plus
naturelle et la plus avouable. Daignez entrer, Madame, et croyez que je serais ravi de pouvoir vous être utile.
Je sais bien des gens qui font les impassibles, et qui, à ma place, eussent peut-être été fort empêchés et fort sots.
Et moi, nerveux, sensitif et impressionnable plus que pas un, je me mouvais à l'aise dans cet imbroglio excitant, comme dans mon élément naturel, qui est le prévu et la certitude. Remarquez aussi que je venais, ou peu s'en faut, d'être surpris dans mon premier sommeil.
La jolie dame me regarda, parut puiser dans son inspection des motifs de sécurité, flatteurs, à tout prendre, pour mes dehors de sagesse, et elle finit par entrer.
Elle jugeait, sainement du reste, que sa réserve lui devait être une protection auprès d'un littérateur déjà touché par son allusion à de douloureux événements de famille.
Le froid Pavait saisie en parlementant; le voisinage d'un excellent feu me parut achever d'engourdir ses scrupules. Elle reprit :
— Malgré vos courtoises instances, je n'aurais pas dû, Monsieur, entrer ici.., mais il s'agit d'un vœu, d'un vœu...
— Je me le rappelle, Madame, c'était dans la lettre.
— Quelle lettre?
— Ne parlons pas de cela maintenant.
— Je sais bien que j'ai pour moi le témoignage de ma conscience...
— Et de la mienne, Madame!
Pause.
— Excusez-moi, Monsieur, d'avoir Tair de me trouver si fort à l'aise chez vous: par instants, j'ai la faiblesse de m'y croire encore chez moi.
UN COUP D'ÉVENTAIL. il
— Pour cet instant, Madame, vous ne vous trompez pas...
— Ah! si c'était vrai! soupira-t-elle en portant son mouchoir à ses yeux, bien des choses qui ont pu vous paraître obscures dans ma façon de me présenter chez vous seraient maintenant éclaircies; l'objet de ma visite serait réalisé.
— De quelles choses obscures parlez-vous, Madame ?
— D'abord il y a l'émotion dont vous avez pu voir que j'étais agitée en pénétrant ici; j'ai demeuré dans cet appartement, il m'a connue heureuse, et puis j'y ai eu de grands chagrins, et je l'ai quitté. J'ai cru qu'on perdait en route le souvenir de sa peine, en fuyant loin des lieux qui en furent le théâtre. Ici, l'ombre de chers absents me devait sans cesse poursuivre. J'ignorais que cette poursuite fût la dernière consolation des malheureux abandonnés, de ceux qui restent, de c.eux qui survivent.
La conversation prenait, vous le voyez, un tour édifiant, révérencieux, attendri.
C'est à demi-voix que je hasardai :
— Vous avez perdu ici, Madame, à ce que je vois, quelque grande affection... votre mère peut-être?
— Non, Monsieur, me répondit-elle, toujours de son même ton à la fois alerte et embarrassé. Grâce au ciel, j'ai encore heureusement ma mère, nous vivons ensemble, et je l'aurais priée de m'accompagner, si je n'avais eu à cœur de lui faire une agréable surprise du résultat de ma bizarre démarche auprès de vous. C'est même uniquement le vif désir de causer cette joie à ma mère qui m'a fait, malgré tant de précautions et de subterfuges, commettre, en somme, une inconvenance.
-— Sur ce fameux chapitre de l'inconvenance, j'ai déjà
\'-l UN COUP D'EVENTAIL.
eu l'honneur de vous dire, Madame, que vous étiez chez un membre de la presse, lequel, par parenthèse, ne plaisante pas avec son sacerdoce.
Elle rougit encore. Décidément, je vais toujours trop loin, mais aussi je suis désappointé; je ne retrouve pas dans cette tenue et ce langage les allures excentriques promises par la lettre. Est-ce donc que le style serait l'homme et non pas la femme? D'ailleurs, il n'en faut point douter, c'est bien elle Robert Merciez : j'ai son aveu. Un seul point m'arrête: ce sont les deux côtelettes et la bouteille à cachet vert, qui n'ont point l'habitude d'engendrer tant de mélancolie... Bastef question d'estomac.
— J'expie en ce moment, reprit-elle, d'une façon bien pénible, les suites d'un premier mouvement. Il faut, croyez-le, Monsieur, subir une très-dure nécessité pour se risquer à de pareils affronts.
Pour le coup, je m'impatientai légèrement.
— En conscience, Madame, vous n'avez pas été si mal reçue; on est prêt à vous faire des excuses d'une longueur démesurée, si l'on est sorti de la plus stricte austérité de langage; on ne demande qu'à vous écouter avec émotion, qu'à vous obéir servilement. Parlez à votre aise et en votre vrai nom. Moi, je m'appelle Prosper Delannoy... sans pseudonyme... Parlez.
— Eh bien, soit... Tenez-vous beaucoup, Monsieur, à cet appartement?
— Gela dépend : à cette heure, par exemple, il me plaît énormément.
— Il suffit... je dois, sous peine d'indiscrétion, en rester là.
— Voici que nous allons retomber dans les petits sentiers tortueux. C'est si beau, Madame, une grand'route bien claire, bien large!...
— En vérité, j'aurais cru la chose plus facile. Excusez-moi.
— Du moins votre loyauté témoignera que j'ai tout fait pour éviter les complications. Faut-il que je vous prie à genoux?
— Je ne suis pas en humeur de railler, Monsieur.
— Je m'en aperçois... et cependant je vous aurais crue d'une humeur plus railleuse que la mienne, d'après votre style.
— Qu'en savez-vous? Vous ignorez jusqu'à mon nom.
— Le vrai, d'accord... mais pas l'autre.
— L'autre, quel autre? J'ai mal compris, car vous n'êtes pas homme à m'offenser volontairement.
— N'est-ce pas vous plutôt, Madame, qui m'avez humilié par ces précautions invraisemblables?
— De quelle lettre parlez-vous? Serais-je tombée dans quelque odieuse mystification? Aurait-on abusé de ce que je suis seule pour me perdre? Monsieur, vous devez voir que j'ai peur !
Un coup de sonnette (le troisième depuis une demiheure) vint nous surprendre au milieu de ce pathétique. D'abord je n'entendis pas l'interruption, tellement j'étais intrigué de tant de bizarreries.
— On a sonné! s'exclama la belle épouvantée. Qui ce peut-il être?
— Je l'ignore, et de plus cela m'est égal. Une seule chose m'intéresse pour le moment, à savoir qui a pu m'envoyer ce matin certaine lettre, si ce n'est pas vous...
— Tout mon air ne vous a-l-il pas révélé, Monsieur, qu'il y a de votre part une déplorable méprise? Vous paraissez bon et loyal, et vous me voyez confondue.
Encore la sonnette, mais cette fois avec un éclat strident et prolongé qui me réveilla de l'étrange torpeur où s'engourdissait ma faculté de raisonner, et m' éclaira subitement.
— Parbleu! pensai-je, deux romans au lieu d'un. C'est Robert Merciez, le vrai, que je vais enfin tenir; il est là derrière cette porte; mais, avant de lui ouvrir, allons au nœud de ce premier mystère.
— Permettez, Madame, repris-je tout haut, que nous revenions à notre point de départ. J'ai commencé par vous assurer que j'étais tout à votre service; il me faudrait maintenant savoir comment je puis vous servir.
— Ah! cette terrible sonnette... voici qu'elle recommence!
— Puisque je n'en suis pas davantage ému, cela vous doit être fort indifférent. Mais parlez, je vous prie.
— Je vais vous sembler si ridicule!... Eh bien, Monsieur, j'étais venue vous demander comme un service immense, comme une faveur sans prix, à vous qui, trèsnouveau dans ce logement, n'avez pu encore y prendre de ces habitudes qui donnent aux murailles une âme et une voix, de consentir à me le céder.
Hé quoi! tant de machinations, de surprises, de perplexités, pour arriver à une cession de bail ! J'eus un pâle sourire de désappointement.
— Ma demande est folle, j'en conviens...
— Je ne dis pas cela. (Intonation à l'Alceste.)
— N'en parlons plus. On sonnera donc toujours!...
— Nous allons en avoir le cœur net; mais, avant que j'aille ouvrir...
— Ouvrir!... jamais!
— Il importe d'éviter un esclandre. D'ailleurs, soyez sans crainte, il ne saurait vous atteindre. Je reprends : Avant que j'aille ouvrir, daignez me répéter, Madame, que vous êtes bien sûre de n'avoir pas, ce matin, sous votre nom véritable ou sous un nom d'emprunt, expédié ici une lettre...
— Monsieur ! c'est là une infamie !
— Je vous crois, Madame : ainsi tranquillisez-vous. Celui qui sonne maintenant est l'auteur de la lettre en question. Il m'intéresse beaucoup. Permettez donc que j'aille faire sa connaissance. Je n'en aurai pas pour longtemps, je vous le promets.
— Monsieur, dit-elle d'un air dédaigneux et trembleur à la fois, qui me la rendit tout à fait belle, malgré mon inconséquence, qui mérite cette sévère leçon, n'oubliez pastrop'queje suis ici à vos instances, sous la garde de votre honneur intéressé à ce que je ne sois vue de personne chez vous.
— Il suffit. Je n'ouvrirai pas, quoique j'aie promis.
— Merci!!! Mais non, reprit-elle comme affolée... si vous n'ouvrez pas et que la personne attende dans la rue, ma honte est sans remède, et vous l'aurez causée ! Ah ! pourquoi m'avoir forcée à entrer? Tout à l'heure vous ne deviniez pas qui pouvait sonner ainsi chez vous, et maintenant vous avez promis d'ouvrir ! ! !
— C'est la vérité naïve; que tant de bonne foi soit mon excuse ! J'ai promis, et je ne sais pas à qui j'ai promis, puisque ce n'est point vous Robert Merciez.
A ce nom, il lui vint une mortelle pâleur qui m'alarma. Tandis qu'effarée et muette, elle se laissa choir sur un fauteuil, la sonnette continuait, à intervalles de
plus en plus rapprochés, sa série d'appels tour à tour secs ou prolixes. Une émotion véritable n'a jamais rencontré d'indifférents. Sur un signe de ma jolie visiteuse, je fus auprès d'elle.
— Monsieur, j'accepte tout... Au nom de votre mère, cachez-moi bien, je vous en conjure; faites qu'il soit impossible qu'on me voie.
— N'ayez crainte, belle Madame. M. Robert Merciez, fût-il le diable, ne dépassera pas le seuil de ma porte d'entrée, et sur ce même seuil je ne lui allouerai qu'un séjour de dix secondes.
— N'importe, je ne veux, je ne puis rester ici!
— Il est aisé de vous satisfaire : cette porte s'ouvre sur un salon...
Nouveaux coups de sonnette exigeants, fiévreux; redoublement d'angoisse chez la jeune femme, qui, vaincue par la frayeur, m'obéit comme un enfant.
— Ce salon, lui dis-je, conduit à une autre pièce, d'où vous serez encore plus invisible, bien que, je le répète, tant de prudence soit de l'excès. De nouveau je m'engage à renvoyer aussitôt, et sans qu'il franchisse le seuil de ma porte... pardon... de votre porte, cet aimable original.
Elle se retira en grelottant, et moi j'allai ouvrir.
Ouais! mais il n'avait pas du tout l'air d'un homme facile à congédier, M. Robert Merciez. Cette fois c'était, ce ne pouvait être que lui, un superbe garçon de trente ans, chaleureux et sensible, qui me broya les mains à première vue.
— Merci, poëte ! merci, cœur d'or! me chanta-t-il; merci, merci!!
— Il n'y a pas de quoi, mon cher Monsieur Robert Merciez, car je suppose que c'est à...
— A lui-même et non autre... à Robert Merciez éternellement reconnaissant de la sympathie que vous avez bien voulu témoigner à sa signature, et que vous daignez renouveler à sa personne, toutes deux inconnues.
— Dans un autre moment, répondis-je avec l'accent du regret et de l'embarras, ce serait de tout cœur; mais actuellement un travail pressé m'empêche de vous inviter à entrer. Votre lettre était elle-même si pressante, que j'ai du moins voulu vous faire part en personne de cet ajournement; demain, si vous voulez.
— A merveille ! demain, c'est encore trop de bonté ! merci tout de même pour aujourd'hui. Ah! nous nous entendrons, je vois cela.
Ce disant, il faisait un pas en avant... deux... trois... il était dans la place.
— Hé! monsieur, n'entrez pas!
— Ne pas entrer! ne pas entrer! ah! que voilà deux mots qui vont vous peser!
Il avançait toujours, et me forçait ainsi de marcher à reculons, moi qui voulais, ô chimère! lui barrer le passage.
Après ma franche déclaration, il n'y avait plus qu'une voie de m'en faire quitte : c'était de le pousser dehors par les épaules, moyen extrême auquel je répugne, et qu'en somme les circonstances n'autorisaient pas.
— Suivez-moi bien, me dit-il. Je suis né à Paris, j'y ai été élevé : donc Paris m'est cher. Après une absence de deux mois, je viens d'y rentrer il y aune heure. Je n'ai pris en tout que le temps d'expédier un morceau sur le pouce (c'est ainsi que cette admirable santé qualifiait deux côtelettes , arrosées d'une fiole de Saint-Ju-
lien). Eh bien ! je n'ai commencé à sentir l'air de la patrie qu'en abordant notre troisième étage de la rue de Ghoiseul, 108, Sa seule vue m'a ragaillardi. Ventre de biche ! il s'est passé du nouveau depuis mon départ. Et d'abord ce n'est plus le même portier.
Son jovial aplomb m'avait déjà fait sourire. Sa dernière observation me dérida tout à fait. Il s'agissait de lui rendre raison de ce germe d'hilarité.
— D'après ce que je vois, l'ancien portier a laissé des regrets et souvenirs? Maintenant, c'est bien convenu : à demain, n'est-ce pas, M. Robert Merciez?
— * A demain, c'est parfait ! dit-il en s'asseyant juste sur le fauteuil qu'occupait cinq minutes auparavant la jolie dame. A demain ! je serai un peu plus en toilette, daignez le croire. Excusez pour aujourd'hui ce négligé de touriste : j'arrive d'extrêmement loin. Je ne vous dirai pas que c'est tout un roman, parce que je hais les phrases clichées... mais je le pense.
Puis il se recueillit un instant.
— C'est en vain, reprit-il sur le mode méditatif, mais sans nul à propos, tout en exposant confortablement ses semelles de bottes à l'action directe de mes bûches, c'est en vain qu'on se croit sage en tenant tête aux femmes, en prétendant raisonner avec elles, et leur montrer la vérité, la logique, le divin bon. sens. J'ai passé deux mois de réflexions solitaires à retourner cette grave question sous ses divers aspects. Je sais à présent que l'homme fort doit toujours finir par céder-, et que l'homme très-fort commence par là. Que n'ai-je mis en pratique cet aphorisme! j'y aurais économisé beaucoup de temps, de chagrins et d'argent.
Puis M. Robert Merciez cessa de parler et de faire attention à moi, et, mollement bercé par sa propre sagesse, il me parut prêt à s'assoupir dans les bras de la
rêverie, àce point que j'eus à lui répéter jusqu'à trois fois : — Al. Robert Merciez, il s'agit d'un travail extrêmement pressé.
— Pardon, mille fois pardon! fit-il du ton d'un homme pénétré de confusion et qui va, non pas se retirer, mais fuir... (sans remuer d'ailleurs). Une simple et dernière question: ètes-vous marié ?
— Que non pas! mais nous avons au quatrième un monsieur qui a été marié ; c'est peut-être lui...
— Ainsi nous disons que vous n'êtes pas marié. Tant mieux peut-être pour vous!... tant mieux certainement pour moi, c'est-à-dire pour le succès de ma démarche!... mais, plus certainement encore, tant pis pour la femme que votre osbtination prive d'un si aimable et galant compagnon !
— Ce n'est pas obstination, c'est méfiance de moimême... et des autres. .
— Les opinions sont libres... mais, en dépit d'antiques railleries, j'affirme que dans le mariage seul habite l'amour heureux.
— Alors, moi qui préfère l'amour malheureux, j'ai raison de ne pas me marier. Gare aux théories absolues !
— Bravo! je retrouve mon Paris avec ses paradoxes! Moi, Monsieur, je suis..., non, j'étais marié... avec une femme... non... avec la meilleure, la plus jolie et la plus aimée des femmes.
La journée était aux narrations de la part de mes visiteurs, et de ma part aux questions stéréotypées. Je répliquai d'un air de compassion :
— Vous avez eu le malheur de perdre ce trésor?
— Non... répondit-il en hésitant. De graves affaires d'intérêt m'ont forcé de me mettre en route, seul, pour un long voyage de plusieurs mois. Mais n'allons pas plus loin... je vois que vous voyez que je mens: car vous le voyez, n'est-ce pas ? Je vois bien, moi, que vous allez me dire : « Un travail fort pressé. » Votre travail fort pressé vous permet-il de donner cinq minutes à un récit des plus attachants? Non... Alors, je les prends, d'abord pour vous servir, ce que j'ai à vous conter étant éminemment instructif; ensuite, parce que j'aime mieux passer à vos yeux pour un voyageur trop expansif que pour un cerveau en dislocation. Donc j'épousai, il y a environ trois ans, une femme que j'adorais, et qui m'aimait, en retour, d'une manière très-satisfaisante. Seulement, douée à mes yeux de qualités introuvables ailleurs, elle se montrait avec cela agressive, opiniâtre, entêtée, imbue des plus fausses idées sur la dignité de son sexe; et, plutôt que de jamais céder, elle soulevait entre nous, àpropos de tout et de rien, d'interminables discussions.
Si M. Robert Merciez n'eût pas été si puissamment entraîné par le couiant de son récit, il eût ouï comme moi un remuement de chaises se produire dans la pièce voisine. On ne pouvait entendre, et toutefois on protestait. M. Robert n'y prit pas garde et continua:
— Elle était obstinée, cela me rendit violent. Mon excuse, c'est que je l'aimais. Cet appartement, où nous nous sommes mariés par amour, vous l'entendez, a vu des scènes pires que si nous nous étions mariés par haine. Chaque jour, c'étaient d'aigres propos sur les détails les plus indifférents. Une fois, la discussion s'échauffa plus que jamais, et tourna même au violent orage. Ma femme a du sang du Campéador dans les veines; et, comme j'en étais à lui prouver par A plus B qu'elle ne savait ce qu'elle disait, en un mot, de la 1er-
rasser sur le champ clos du raisonnement, elle se releva furieuse, et, perdant toute mesure, m'appliqua sur l'épaule un grand coup d'un joli petit éventail qu'elle prit sur une étagère, et qui alla tomber en vingt morceaux à terre.
— Pauvre éventail!
— Ce n'est pas lui qu'il faut plaindre, répondit M. Merciez se levant et tirant de sa poche l'objet d'art en question. On Ta si bien raccommodé qu'il en vaut mieux qu'auparavant.
— C'est ma foi vrai, ajoutai-je en le posant sur la table, après l'avoir examiné distraitement.
La lumière s'était faite en moi. Je me disais : Si je n avais pris soin de reléguer ma visiteuse tout au fond de l'appartement, il y aurait en cet instant un bel œil noir appliqué au trou delà serrure du salon. Trois fois malheureuse jeune femme ! Non-seulement il ne lui est donné ni de voir ni d'entendre, mais elle doit geler par là-bas. Comment terminer son supplice? Il n'est qu'un moyen de se débarrasser à la longue des visiteurs inopportuns : c'est de se résigner à leur présence et de leur donner carte blanche.
— Monsieur Robert Merciez, lui dis-je avec douceur (je commençais d'ailleurs à le trouver vaguement ennuyeux), je vois bien qu'il me faudra renoncer à terminer aujourd'hui ces quelques pages ; pourtant je me l'étais promis, et d'autres aussi avaient ma parole. Tâchez au moins de m'en dédommager en continuant d'être aussi intéressant... et aussi court.
Il me considéra avec une surprise affligée. Mes sousentendus ironiques faisaient de la peine à cette nature éminemment droite.
— Seulement, lui dis-je, parlez plus bas : on s'entend mieux.
Il reprit :
— Deux mots encore, à seule fin de mettre le comble à votre étonnement... et je prends la fuite. Si vous aimez les études de caractère, vous allez être servi à souhait. Quand ma charmante Élise m'eut ainsi battu, — car j'imagine que, dans toutes les langues du globe, eela s'appelle être battu, — son premier mouvement fut de regarder à terre. La vue des fragments de son éventail dispersés sur le tapis la mit hors d'elle-même. Elle fondit en larmes ; bientôt sa colère devint de l'exaspération ; elle s'écria que j'étais un rustre, et que jamais elle n'oublierait cette dernière brutalité. — Et moi, Madame, lui répondis-je (avec ma sotte prétention de toujours avoir le dernier mot), je jure de ne jamais vous parler ni vous revoir, que vous ne vous soyez excusée de cet inqualifiable procédé. — Moi, vous demander pardon! fit-elle avec un petit rire convulsif; moi, m'humilier ! . . . moi, faire des avances à quelqu'un, à un homme L . . Voilà qui ne se serait j amais vu. . . et à coup sûr ce n'est pas vous qui le ferez voir. Tenez, plutôt que de faire un pas vers vous... — Ainsi, malgré vos beaux serments d'autrefois, vous ne m'aimez point assez pour cela? — Je le crois bien queje ne vous aime pas assez, puisque je vous déteste.
— Un homme bien pensant, continua le sagaceM. Robert Merciez, qui venait de me mimer toute cette scène avec une verve fort amusante, n'aurait fait que rire de cette explosion d'enfant gâté. Moi, j'eus le tort de prendre les choses très au sérieux, et je passai la soirée à l'Opéra.
— Bravo! j'aime ce sérieux-là.
— Je couchai à l'hôtel, et le lendemain j'allai déjeuner chez Bignon, où j'eus la bonne fortune de tomber sur un quatuor d'anciens camarades, dont un officier de marine. Notez bien ce point-ci. Vous ne sauriez imaginer, à moins de l'avoir ressenti, ce qu'il y a de charme dans une pareille rencontre, et comme elle porte aux idées de conciliation. Aussi est-ce gai, dispos ettendre que je reparus dans mes foyers vers trois heures de l'après-midi.
— Hélast ceci merappellequej'avais unrendez-vouspour cejourd'hui àtrois heures, etil est deux heurescinquante. . .
— Comme je rentrais chez moi, poursuivit l'inexorable Robert, une femme de chambre m'annonça que madame avait donné congé pour l'appartement et s'était retirée chez sa mère. Dans ce moment même, madame parut en personne, et, en me revoyant après notre première séparation de vingt- quatre heures depuis trois ans, non-seulement elle ne s'en montra ni emportée ni jalouse, mais elle affecta de ne pas me voir, et avec le plus grand calme elle donna devant moi ses ordres pour l'enlèvement des objets qui lui appartenaient en propre. Ce dernier coup me fut très-sensible et m'emporta jusqu'à me faire manquer aux éléments de la plus vulgaire diplomatie : — Madame, dis-je à celle que je brûlais d'embrasser, un mot de plus sur ce ton-là, et je jure que c'est entre nous fini pour la vie.
Je croyais la plonger dans les larmes ; elle me répondit avec sérénité : — J'y compte bien, Monsieur.
Acet endroit de sa déposition, surabondamment circonstanciée, comme on voit, j'interrompis M. Robert Merciez :
— - Pardon, cher Monsieur! il me semble que vous offrez là quantité d'arguments involontaires au service d'une thèse fort opposée à celle que vous souteniez tout à l'heure, à savoir que le mariage était une oasis. . . .
— Bravo! je vois que vous êtes tout à fait captivé! Au lieu de m'inviter comme tout à l'heure à me presser, vous en êtes à me poser des points d'arrêt, des objections. Apprenez donc que la félicité propre au mariage, et que seul il peut donner, n'est nullement en cause ici. Dans cette misérable querelle, j'avais manifestement tous les torts.
— Diavolo! je vous trouve de bonne composition. Cependant, d'après votre récit même, Mn'e Robert Merciez me paraît s'être montrée faible sur le chapitre de la sensibilité.
— Elle, insensible! vous ne la connaissez pas. C'est au contraire l'impressionnabilité en personne. Seulement (et je crois avoir déjà eu l'honneur de vous le dire), défausses idées sur la dignité de son sexe et un amour-propre!... Elle m'a avoué un jour, au bon temps où elle me faisait des aveux, qu'alors même qu'elle sentirait son cœur se déchirer, soit que je ne l'aimasse plus, soit qu'elle m'eût trouvé infidèle, soit que je l'eusse abandonnée... toutes suppositions absurdes...
— Sauf la dernière, cependant, insinuai-je.
— Soit, répondit-il ingénument... mais il n'y a pas eu de ma faute.
— Yoilà uniquement ce dont je tenais à vous faire convenir, vous qui prétendez assumer tous les torts sur votre tête.
— Je reprends... car vous m'avez interrompu... Ma femme m'a donc avoué qu'en pareille circonstance, alors même qu'elle se sentirait près d'étouffer sous les sanglots, devant le monde elle sourirait. C'est un cœur
excellent, mais mal élevé. On l'a pénétrée de cette ridicule et funeste notion, qu'il est honteux à une femme de se désoler à cause d'un homme; que nous devons, nous autres du sexe laid, nous trouver bien lotis, même des mauvaises humeurs de ces anges. Il y a des gens qui raffoleraient de ces natures-là; mais moi, que voulez-vous? Je suis passionné, ombrageux, susceptible, comme d'autres ont faim, dorment ou respirent. Naturellement, mes émotions jaillissent, éclatent au dehors, et je ne puis souffrir que mon semblable, ami ou maîtresse, me cache les siennes. Il résulta de tout cela que, lorsque je vis ma jolie et douce compagne bien résolue, bien irrévocablement décidée à partir, je crus qu'une leçon était nécessaire. Je me rappelai fort à propos que ce jeune officier de marine, mon ancien camarade de collège, mon voisin de table du matin, avait fait miroiter devant mes yeux toutes les séductions d'un voyage en Orient. Autrefois, ma seule tendresse m'eût empêché de m'arrèter à dépareilles images, sans les empêcher, elles, de me sourire. Aujourd'hui, ma tendresse n'avait pas diminué; mais il fallait une leçon, que d'ailleurs j'étais bien aise de donner sous une forme qui ne me fût pas trop désagréable à moi-même. L'occasion me parut bonne; et, à vous dire le vrai, je la saisis d'abord assez volontiers. Vous me comprendriez mieux, mon cher ami, ajouta M. Robert Merciez d'un ton inexprimablement confidentiel, si vous ne jouissiez pas du titre d'ailleurs si enviable de célibataire. Quand vous aurez été marié, de deux et surtout de trois ans, alors seulement, alors, vous saurez ce qu'il y a de douceur incomparable dans ces petites fugues.
— Croyez bien que je n'en ai jamais clouté.
— A présent, je touche au terme de ce consciencieux exposé. Je déclarai à ma femme que, si elle ne rendait
pas les armes sur-le-champ, je quitterais la France dans les trois jours. Un ricanement gentil mais exaspérant fut son unique réponse... pais elle s'en alla. Trois lettres que je lui adressai coup sur coup, fort longues, fort pressantes, ne me valurent que trois lignes impérieuses, où elle me posait pour* ultimatum d'aller, ors et avant tout, implorer humblement ma grâce, se réservant, elle, de l'accorder ou de la refuser à son gré... elle ne s'engageait pas. C'était trop. J'expédiai mes meubles et ma bibliothèque chez un ami grandement logé, je réglai toutes mes affaires, et, d'ailleurs tranquille sur le compte de ma femme (je connais ma belle-mère, et je l'estime), je poussai ma pointe jusqu'en Egypte. Délicieux séjour! N'importe... ce n'est pas la vie qu'il me faut; aussi j'ai brûlé quelques bords du Nil, et me voilà. En dépit des trois ou quatre incorrigibles défauts que je trouve à ma femme, mon rêve est de lui être rendu. Tels sont la cause et le but de mon brusque retour. Telle est ma fin. Examinons àprésent mes moyens... voyons mon plan, car j 'ai un plan, et vous êtes prié de vouloir bien le suivre :
1° C'est dans cet appartement-ci, où nous dialoguons, vous et moi, comme une paire de vieux amis, qu'ont eu lieu, il y a dix semaines environ, les singulières péripéties que je viens d'avoir l'honneur de vous retracer. Suivez-vous mon plan? le suivez-vous?
2° Attendu qu'il n'y a pas eu et qu'il ne saurait y avoir de séparation prononcée entre ma femme et moi, 'ai le droit absolu d'exiger sa rentrée au domicile conugal, qui est pour elle là où je suis. Mais je ne veux pas irriter son amour-propre, et d'ailleurs je répugne aux voies coercitives. Datée du premier appartement venu, cette exigence de ma part soulèverait plus d'une difficulté, et remettrait maladroitement tout en question : — C'est vous qui avez tort! — Non, c'est vousl — Et de
ce genre de demandes et de réponses, je vous déclare que j'en ai par-dessus la tête. Au contraire, si la même requête arrive à madame ma femme, datée d'ici, il n'y a plus là-dedans pour elle l'ombre d'un prétexte à vexation; et, sans entraîner de ma part ni une concession humiliante ni un aveu de culpabilité, ce sera une démarche irrésistible, un voile enchanteur jeté sur le passé. Hé I quand même ce serait un aveu, cela m'est bien égal après tout. Il n'y a que les imbéciles pour qui ce soit une énormité de dire : « J'ai tort. » Saisissez-vous maintenant, pourquoi je vous disais : Vous n'êtes pas marié, tant mieux pour le succès de ma démarche?... Hé bien, à présent, mon petit plan vous agrée-t-il? et daignerezvous en encourager l'exécution, en ce qui dépend de vous ?
— Monsieur Robert Merciez, répondis -je à ce brave garçon, qui, dans tout cela, faisait de moi le meilleur marché avec une candeur sympathique du reste, vive votre petit plan ! seulement, entre nous, permettez-moi d'estimer que mon modeste asile tient une place exagérée dans vos orages et vos raccommodements conjugaux. Cette remarque ne m'est dictée par aucun mauvais vouloir; je vous ai, au contraire, prêté une attention... infatigable. Toutefois, sans que j'aie, vous en conviendrez vous-même, de fortes raisons de prétendre vous obliger à tout prix, j'avoue qu'il me serait agréable de contribuer à votre bonheur, mais non pas de la manière que vous me le proposez: car, sur ce sujet, je dois ne vous laisser aucune illusion.
— Vos raisons, s'il vous plaît?
— J'en ai bien trente; n'en nommons que deux: primo, j'ai la faiblesse détenir beaucoup à ce logement.
— Il n'est pas gai pourtant; il y faut allumer dès midi.
— J'aime la lumière des bougies.
— Passons à votre second motif.
— Je croyais que le premier vous aurait suffi, répondis-je assez froidement à cet extravagant, pour le punir de me parler en maître. Voici mon second motif: si engoué que je sois de mon humble retraite, supposons que je vienne à la prendre en dégoût, ou que, par un généreux sacrifice de mes inclinations présentes, je me résigne à déménager... eh bien, vous n'en seriez guère plus avancé pour cela, attendu que j'ai des engagements. J'ai, dans le cas précité, donné ma parole à une autre personne. Je n'imagine pas que j'aurai à m'exécuter de longtemps; mais en voilà assez pour vous faire renoncer à jamais prendre vos repas dans cette salle, que, si cet hommage peut vous plaire, nous appellerons la salle de l'éventail. Quant à la personne dont je vous parle, elle se montrerait encore plus obstinée que moi, car elle a le singulier caprice de finir ses jours ici.
— Diable! diable! fit M. Robert Merciez sérieusement désappointé. J'espérais cependant... j'espérais même tout à fait... Ah! voilà un refus qui me déroute et me désole à un point dont vous n'avez pas idée ! Singulier caprice, en effet, qu'a eu là cette personne ! Je trouve même qu'elle a été un peu indiscrète. Vous souriez.... vous trouvez qu'on en pourrait dire tout juste autant de moi. Hé bien, non, ma parole d'honneur! ce n'est pas la même chose. Allons, pour que j'aie au moins un titre à me dire votre obligé, ne me refusez pas une dernière faveur, et veuillez accepter, pour ce soir, mon dîner de garçon.
— Je ne puis davantage, à mon vif regret, accepter cela : d'abord, je ne suis pas libre, et ensuite, qui peut répondre que ce soir vous ne dînerez pas avec votre femme? Tenez, vous êtes un homme gai et sincère, et vous méritez un bon conseil. Ce serait grand'pitié que vous en fussiez pour vos frais de bons sentiments. A votre
tour, suivez-moi bien. Madame Robert Merciez est-elle, selon vous, dans l'impossibilité de deviner, de pressentir la démarche que vous tentez auprès de moi en ce moment?
— Comment la devinerait-elle? comment la pourraitelle pressentir?
— La deviner ? dame! ces choses-là sont dans l'air, et l'air aujourd'hui c'est la bouteille à l'encre; la pressentir? cela vous touche plus directement, et dépend surtout de l'idée que vous avez pu lui donner de votre caractère, de votre fermeté.
" — J'ai dû, ce me semble, lui inspirer une belle idée de mon esprit de résolution, en m'éloignant comme j'ai fait.
— Il importe fort peu qu'on vous ait cru capable de partir; et puis, cela, c'est le passé. Vous suppose-t-on capable de revenir? Tout est là. Le reste ne présente qu'un faible intérêt rétrospectif.
— Si l'on me rencontre, et cela ne peut manquer, ma femme en sera aussitôt instruite ; et alors, bon gré, mal gré, elle me croira capable de revenir.
— C'est de revenir... à elle, que je veux dire. Je vous accorde toutefois qu'il vaudrait mieux qu'elle ne fût pas instruite de votre présence à Paris.
— Ce n'est point par moi qu'elle en sera informée... ni par vous, ajouta mon ami M. Robert Merciez, avec un rire joyeux et bête. Mais du diable si je sais où va tout ce luxe de cachotteries, puisque je me livre moimême î
— Je tiens à vous économiser de nouveaux frais de voyage. En vous retirant, vous n'avez rien prétendu, j'imagine, que faire acte de dignité offensée et donner une leçon à votre charmante femme. Il faut qu'on vous rappelle, ou la leçon tourne contre vous, et vous êtes perdu .
— Merci, bon étranger, d'accueillir si chaudement
ma cause ! mais comment voulez-vous que cette pauvre petite s'y prenne pour me rappeler? Pendant un mois, elle a pu me croire aux environs d'Alexandrie... mais depuis?
— Vous supposant à Alexandrie, du moins vous y a-t-elle écrit?
«*** Nous étions alors dans le premier feu de notre mutuel ressentiment. Moi non plus je ne lui ai pas écrit, ajouta-t-il fièrement.
— Quand vous passeriez une huitaine de farniente dans un bon hôtel, ce ne serait pas là un traitement trop pénible.
— G'est en partie pour échapper aux hôtels que j'irais si volontiers au-devant d'une transaction.
— Je poursuis. Ne vous montrez pas avec affectation daus la rue où demeure votre femme; mais traversez quelquefois ladite rue au pas de promenade, d'un air de satisfaction habituelle et de bonne humeur distraite. Dans l'intervalle, installez-vous le plus commodément que vous pourrez; soyez calme et ne vous refusez rien. C'est le chemin qui mène à la patience. Et, pourvu que vous ne démasquiez pas vos batteries en écolier, vous serez très-surpris, c'est moi qui vous le dis, de vous voir bientôt rendue cette aimable révoltée. Elle vous tombera ainsi, vous ne saurez d'où, et d'abord sous une forme agressive, provoquante, rancunière... mais il n'importe! l'essentiel, c'est qu'on revienne à vous, à moins que vous ne teniez à faire le tour du monde. Sans mettre en doute, mon cher Monsieur, votre perspicacité naturelle, je ne crois pas vous faire injure en affirmant, a priori, que, pour ce qui est de certaine divination instinctive, vous ne serez jamais à la hauteur d'aucune femme, et surtout de la vôtre. Tenez, je gagerais qu'elle sait peut-être déjà, non-seulement la nouvelle de
. votre arrivée, mais le nom de votre hôtel et le numéro de votre chambre.
— Ce dernier point ferait singulièrement honneur à sa divination, comme vous dites, car il s'agit d'un numéro compliqué : 369. 3, 6, 9, répéta-t-il de l'air d'un homme qui trouverait encore quelque miel au fond de la coupe des douleurs, si elle enfermait prétexte à calembour. 3, 6, 9, cela tombe bien dans une entrevue à propos de bail.
Après cette dernière sortie, vous connaissez l'homme tout entier.
— Maintenant que vous m'avez compris, lui dis-je, fiez-vous à votre étoile, qui, j'en ai le pressentiment, vous prépare d'agréables surprises. Allez en paix, et soyez ferme.
— Cela me coûtera, mais je vous promets de tenir bon.
Et M. Robert Merciez me fit la grâce de me laisser, non sans m'avoir témoigné des sentiments voisins d'une admiration que j'oserai qualifier de reconnaissante. J'aurais dû moi-même le remercier : il avait réussi à m'occuper et à m'amuser! Je me sentais tout vivace; il est vrai que le ciel s'éclaircissait depuis une demiheure et promettait un beau soir. Tout en allant rendre la liberté à ma charmante visiteuse, je songeais à cette réconciliation, qui ne devait pas exiger de grands efforts de diplomatie, et avait tenu un instant dans le creux de ma main. Peut-être eût-il fallu mettre en pré-
sence ces deux enfants gâtés? Décidément non... et je me félicitai d'avoir eu la force de sacrifier un coup de théâtre divertissant à un but sérieux et utile. Maintenant il s'agit de délivrer cette beauté, de l'envoyer rejoindre son mari. Moi, pour ma récompense, je ne demande qu'à ne pas déloger. Je m'attendais un peu à trouver madame Robert Merciez à demi gelée. Point du tout. Elle était tellement émue et accablée d'étonnement, que, si elle tremblait, c'était, au contraire du courageux Bailly, pour toute cause, hormis le froid.
— Mille pardons, Madame ! et cependant il n'y a pas eu de ma faute, je vous jure. Par force ni par raison, je n'ai pu me débarrasser de ce terrible et inconnu M. Robert Merciez. Il serait rentré par le trou de la serrure; j'ai vu cela en essayant de lui fermer la porte au nez ; l'incroyable original 1
— Monsieur, répondit la jeune femme avec une expression de honte involontairement théâtrale... n'allez pas me condamner sur ce simple aveu : M. Robert Merciez, cet homme étrange, eh bien!... c'est mon mari!
Je me mis tout de suite au diapason, en murmurant avec stupeur : — Est-il possible?
J'ignore encore pourquoi je n'allai pas jusqu'à lâcher : « damnation!» Le demi-jour, la solitude, le trouble de ma victime... tout me favorisait.
— Je n'ose plus vous regarder, continua-t-elle ; je viens de m'exposer à tous vos mépris... mais un seul mot, de grâce : ne connaissiez-vous pas déjà M. Robert Merciez?
— Votre mari? Madame, répliquai-je avec l'accent du mystère et de la tristesse... non, je ne le connaissais pas hier... mais je crois le connaître fort bien aujourd'hui; et, passez-moi cet accès de franchise, votre mari est un homme à qui je me fierais médiocrement. Sous
leur apparence joviale, je pénètre à fond ces natures obstinées et absolues.
— Vous ne le connaissez pas. Ah ! s'il n'était qu'opiniâtre et volontaire! Mais comment oser redire tout ce que m'a fait endurer sa violence presque féroce? Croyez, Monsieur, fit-elle avec de vraies larmes dans les yeux, qu'une femme de mon âge, élevée comme je le fus, a dû se sentir maltraitée par une main bien rude, pour en arriver à cette extrémité équivoque de vivre loin d'un mari.
— Ainsi, Madame, cet homme que je jugeais simplement extravagant, et que vous me révélez odieux, vous a accablée des dernières brutalités... peut-être même...
— Tenez, ne parlons plus de ces choses, réponditelle, nullement embarrassée par mon ironique demande, et se maintenant jusqu'au bout dans les traditions les plus pures de son rôle de victime.
J'avais été frappé de la franchise qui animait la physionomie et le langage de Robert Merciez; le regard et la voix de sa femme respiraient une conviction également loyale... et ces deux adversaires s'aimaient.... Mystère ! !
Depuis ma bizarre et fortuite intervention dans leurs démêlés, il m'est souvent arrivé de rechercher si ce que nous appelons l'astuce des femmes et ce que les femmes appellent nos grossiers emportements ne seraient pas, en dernière analyse, l'incompréhension réciproque, fatale, éternelle, de deux catégories d'êtres fort dissemblables, mais pouvant être réunies paisiblement, à la condition de ne pas se juger l'une l'autre.
— Soit, Madame, ne parlons plus de ces choses, si c'est pour vous le moyen de les oublier... et, en vérité, l'oubli me paraît désormais votre meilleure ressource. Heureusement, vous voilà délivrée de ce furieux. Si
votre plus chère envie est de ne plus le revoir, réjouissez-vous, Paris ne le possédera pas longtemps.
— Ah! vous comprenez ma peine, et je vais vous dire...
— Non, non, Madame... je ne souffrirai pas qu'un hasard, si heureux qu'il soit, me fasse usurper les privilèges de l'amitié éprouvée, et m'initie à vos intimes secrets.
Pour parler franc, ce n'est pas seulement la discrétoin qui me faisait opérer cette retraite ; j'étais excédé de narrations, j'avais besoin d'être seul et de fumer tranquillement un cigare.
— De grâce, Monsieur, s'écria-t-elle, qu'est venu faire ici mon mari? que vous a-t-il dit?
L'impatience anxieuse de la jolie femme me prouva qu'elle ne me tendait pas un piège, et qu'elle n'avait rien surpris de mon dialogue .avec son fugitif. La plus fine, dit-on. se trahit toujours par quelque endroit; mais je gage que celle-ci n'eût offert présentement à l'œil le plus exercé qu'une fiévreuse et sincère ardeur de connaître.
— Sachez d'abord, Madame, que monsieur votre mari, ne m' ayant jamais vu, s'est fait une entrée chez moi de son titre de voyageur. C'est, du reste, un conteur fort amusant. 11 vient de passer deux mois au pays des aimées... voilà ce qu'il m'a dit. Maintenant, pourquoi est-il venu ici? C'est au sujet de papiers et de livres qu'il craint d'avoir égarés dans la précipitation d'un déménagement improvisé.
— Et voilà tout ce qu'il vous a dit? pas une allusion à moi?
— Hélas ! non, Madame, pas un mot.
— Et vous, dont la profession est d'observer les hommes, de lire dans les cœurs, vous n'avez rien sur-
pris chez lui qui montre le vide, le regret ? la vue de cette chambre n'a point paru l'attendrir?
— Non, Madame... le jaguar n'a point versé une larme.
J'allai bien trente secondes sur cette donnée, et, tout en parlant du ton le plus sérieux et le plus persuasif, je suivais du coin de l'œil les jeux de figure de ma charmante désolée. Je me surprenais à m'attacher à cette situation inattendue et involontaire, comme à mon œuvre... j'en soignais le dénoùment probable et même indiqué, avec une sollicitude d'auteur, comme j'eusse fait d'une comédie.
Aussi bien la comédie ne se dressait-elle pas toute faite devant moi ? Personnages principaux :
Monsieur: — Un peu fou, mais de la bonne sorte; passionné, jaloux, affectueux, violent... brouillé avec madame, mais tout prêt à se réconcilier... dût-il faire les premiers pas.
Madame : — Brouillée avec monsieur... prête à se réconcilier, mais désireuse à l'excès de ne pas faire les premiers pas. Bon cœur de jolie Parisienne, gracieusement coquette, mais l'air tout vertueux. Nature froide et gaie, infatuée des privilèges de son sexe.
Moi : — Personnage épisodique, ayant envie de dormir au lever du rideau, et puis réveillé par le piquant de la scène où l'ont jeté les hasards de la location; d'abord jaloux d'une seule chose, à savoir de conserver son appartement, dont tour à tour monsieur et madame travaillent à le déposséder par les voies persuasives... puis s'élevant avec les circonstances, désireux d'abriter son double refus sous une généreuse tentative de réconciliation.
Je n'ai guère parlé jusqu'ici de cet appartement, auquel était pourtant dévolu le premier rôle, quoique
muet. Ce sont là descriptions qui regardent les affiches, mais je puis dire que le troisième du n° 108 de la rue de Choiseul est agréable et commode. A force de me le voir disputer, je m'y attachais, et, par une autre opération intérieure non moins commune, je me sentais devenir d'autant plus ferme, que j'avais été plus près de faiblir.
Encore me fallait-il répondre à la requête de madame Merciez, j'entends au vœu qu'elle m'exprimait lors de l'arrivée de son mari.
Résumons-nous : conserver notre bien, sans forfaire à la galanterie; déclarer que nous sommes prêt à subir toutes les épreuves, hormis celle du déménagement; ramener l'harmonie entre ces époux brouillés, imprimer notre marque sur cette réunion des cœurs, faire triompher la dignité de notre sexe par les seules armes du bon goût et de la logique, sans exclure un doigt de sensibilité.
La jolie dame était fort pâle, un étrange combat se livrait au dedans d'elle.
— Sans me permettre, Madame, de prononcer entre vous et monsieur votre mari sur de si graves différends, j'oserai du moins relever deux mots qui vous sont échappés tout à l'heure. Vous avez parlé d'extrémité équivoque. Ce n'est pas à moi d'apprécier le degré de justesse de cette expression en ce qui vous touche; mais c'est à vous, si vous éprouvez réellement le malaise d'une pareille situation, de la faire cesser au plus vite.
— Pourquoi cela? fit-elle avec un reste de fierté.
— Parce que, d'après ce que j'ai vu et entendu, répondis-je avec l'agaçante lenteur d'un homme sûr de son effet, M. Robert Merciez a contracté le goût des promenades de long cours et ne doit que toucher barres à Paris.
— C'est impossible, murmura-t-elle. Répétez-moi ce qu'il a dit, le motif de sa présence chez vous.
Elle ne me croyait encore qu'à demi.
— Très-volontiers, je répète : il croyait avoir laissé ici des livres, des papiers, dans l'élan de sa fuite, et il venait s'en informer. J'ai promis de pratiquer des recherches.
— Ainsi, il pensait à de misérables volumes et il oubliait sa femme... qui, dansée moment même... Ah! l'on a toujours tort d'être généreuse, et comme je me repens de cette démarche !
Vous jugez avec quelle ferveur- je saisis ce joint!
— Ne vous en repentez pas si amèrement. Sans doute, j'avais déjà à part moi taxé votre prière d'imprudence. C'est à cause de cela que je ne m'y suis pas rendu tout de suite. Il me semblait que votre rentrée dans ce logement ne pourrait vous être qu'une occasion persistante d'images et de souvenirs désagréables. Dans tous les cas, il vaudrait mieux, selon moi, si vous réussissez à ramener monsieur votre mari (je dis cela sur un ton de doute compatissant qui me parut fait pour achever l'œuvre si bien commencée), il vaudrait mieux pour tous deux, Madame, aller habiter ailleurs.
— Vous oubliez qu'avec les meilleures intentions je ne puis rien. Où le retrouver maintenant? fit-elle, sincèrement affligée.
— C'est très-vrai, répondis-je, cette fois c'est ma faute; j'aurais dû m'informer davantage, mais j'ignorais alors l'intérêt que vous auriez dans cette affaire. Eh!....
attendez donc, il m'a dit que si je retrouvais les volumes disparus, je l'obligerais en le lui mandant tout de suite par un mot... j'y suis... au Grand-Hôtel, n°... Voyons, quel était le numéro de sa chambre? Il me l'a dit, pourtant.
Tandis que je pataugeais en véritable apprenti dans ces divers mensonges, le souffle me trahit; je m'arrêtai brusquement pour reprendre haleine et juger de l'effet produit. Il dépassait tous mes rêves : c'était à rendre Fénelon jaloux. Ma belle interlocutrice me parut transfigurée.
Je fus frappé comme d'un excellent augure de Féclat extraordinaire de ses yeux et du délicieux sourire qui remplaça sur ses lèvres l'expression inquiète et frémissante de tantôt.
Ce changement était mon œuvre. J'en eus un accès de joie et d'orgueil. Je venais de subjuguer un esprit, de remuer un cœur. Moi, célibataire, je ramenais au bercail conjugal les époux égarés; je n'avais pas perdu ma journée et je gardais mon logement.
Maintenant, j'attendais que madame Robert Merciez me dît un mot, un seul.
Cependant elle continua de se taire; le triomphant sourire persista sur sa lèvre, l'animation étrange dans ses yeux.
Un rapide soupçon me traversa qu'elle ne m'avait pas entendu, que mon éloquence attendrie n'avait touché que moi.
Nos regards se rencontrèrent; son sourire devint moqueur et incrédule. Elle dirigea un doigt vers ma table de travail. Sans comprendre, je suivis son geste.
Enfin, impatienté, je m'écriai :
— Est-ce que vous ne me croyez pas? est-ce que vous ne croyez pas qu'il ait oublié ici des livres?
Rien, non, rien ne saurait rendre le ton dont elle me répondit :
— Pourquoi ne le croirais -je pas capable d'avoir oublié ici des livres ? J'y ai bien oublié, moi, mon éventail sur cette table. Je le reconnais; permettez-moi de le reprendre.
Vaincu, mais non pas dérouté, après une dure apostrophe intérieure à l'adresse de M. Robert Merciez, je repris tout haut :
— Vous voyez, Madame, qu'il s'est amélioré depuis votre départ, et que les morceaux en étaient bons.
Mais elle, prestement :
— Gela prouve une seule chose : c'est que M. Robert Merciez vous a conté l'histoire à sa façon, tout en ne faisant, vous l'avez juré, aucune allusion à sa femme. Maintenant, Monsieur, permettez-moi d'emporter mon bien et de me retirer.
Elle allait partir, comme elle le disait; et moi, innocent, je la laissais faire, mû d'une involontaire admiration pour cette aisance avec laquelle la faiblesse sait imiter la force, quand un soudain scrupule me fit parler :
— Madame, quelle périlleuse distraction! Vous ne pouvez, et je ne dois pas vous laisser sortir avec cet éventail. Songez que, d'un instant à l'autre, M. Robert • Merciez ne peut manquer de me le venir réclamer. Que lui répondre?... En outre, pourquoi l'oubli de cet objet sur ma table changerait-il en indifférence et en hostilité les dispositions conciliantes où je vous ai vue tout à l'heure? Un seul moyen pourrait tout sauver: ce serait que vous allassiez vous-même le lui reporter.
— Jamais!
— Tant pis! j'attendais mieux de vous, et M. Robert Merciez m'a paru mériter cette légère marque de défé-
rence. Mes prières ne vous' touchent pas... fort bien... je ne prierai plus... mais, à ma première rencontre avec votre mari, je lui dirai le rôle qu'on m'a fait jouer envers lui.
— Monsieur!
— Vous voyez donc que votre juste fierté gagnerait tout à un acte de douceur, ainsi que votre réel empire. Soyez gracieuse, soyez simple, soyez femme : vous n'êtes fortes qu'en cédant.
■ Elle hésita encore quelques minutes. Ces brusques passages du découragement au triomphe, non moins que ma plaisante menace, la prenaient fort au dépourvu.
Enfin, parmi de vives rougeurs et de prudentes réflexions, elle eut l'air de revenir au sens véritable des choses tel que je le lui indiquais; elle s'excusa en grande dame d'avoir tant abusé de ma patience, emporta l'éventail, en m' avisant significativement de ne pas m'en inquiéter, et elle alla rejoindre sa voiture devant la porte.
Et je restai seul, avec le doux espoir de ne pas déménager et la certitude que cette dame ne me reverrait plus.
Moi, cependant, je la revis encore une fois.
Vers le milieu de l'été suivant, revenant un soir d'Amiens, seul dans le compartiment, je vis, à la station de Chantilly, ma solitude troublée par l'entrée d'un couple fort animé.
Absorbé dans un journal, je n'examinai pas d'abord les nouveaux venus, qui ne firent pas davantage attention à moi
D'ailleurs, le jour tombant à faux dans un coin où j'étais blotti, ma lecture attentive, ma casquette anglaise, et surtout la vive causerie où étaient lancés mes nouveaux compagnons, tout donnait beau jeu à l'incognito.
Ne point regarder n'empêche pas d'entendre, et l'oreille a, comme l'œil, ses attaches et ses points de comparaison.
Au son des voix, j'avais reconnu nos époux réconciliés... mais réconciliés à leur manière.
Pour eux, ils ne se doutèrent jamais de la rencontre bizarre qui nous réunissait. J'en eus la preuve par ce bout de dialogue qu'ils échangèrent comme nous entrions dans Paris :
— Non, disait la jeune femme, ce n'est pas moi qui ai cédé : car, si je n'avais pas trouvé l'éventail que tu as fait raccommoder en signe d'aveu et d'expiation, je ne serais pas revenue.
— S'il en est ainsi, belle dame, qu'alliez-vous faire chez ce rïmeur?
— J'allais, dit-elle, m'informer de livres et de papiers égarés dans le déménagement.
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Mon oncle Adalbert était un brave homme, et j'ai reçu par lui de ces marques d'intérêt qu'une âme honnête n'oublie pas. Il avait pleuré avec moi sur la tombe de mon père et de ma mère, morts comme j'étais encore un petit enfant. J'avais hérité d'eux une quinzaine de mille francs, dont le revenu suffit aux frais de ma première éducation ; mais, plus tard, quand j'entrai au collège, mon oncle Adalbert dut y mettre du sien, pour que je ne parusse pas trop au-dessous de mes camarades. Il le fit avec une générosité d'autant plus louable, que lui-même n'était pas riche et vivait de son travail. Je ne le voyais qu'à de rares intervalles. Quand il était satisfait de mes bulletins, il tombait au parloir un beau dimanche sans se faire, annoncer, me prenait avec lui pour toute la journée, me faisait dîner à sa table d'hôte (mon oncle était célibataire), et, le soir, me conduisait
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au théâtre. Il m'avait toujours imposé, par je ne sais quel air de mystère répandu sur sa personne et son existence ; ce n'était que l'effet d'un naturel calme et plein de réserve; mais, dans tous les cas, je n'étais point seul à en subir l'influence, car tous ceux qui l'approchaient avaient pour lui des égards extraordinaires, même le proviseur, qui jamais, à ma connaissance, ne lui reprocha sa façon arbitraire d'interpréter les règlements du collège en matière de sortie.
Il faut dire aussi que je réparais ces rares infractions par un goût très-vif pour l'étude ; et en somme, je savais mieux la vie privée d'Homère et de Fénelon que celle de mon oncle Adalbert. Un autre bienfait de ma jeunesse, c'est que je connus presque tout de suite, en entrant dans la vie, le prix de l'honneur. Notre nom, qui avait été quelque trente ans auparavant celui d'une des riches familles du pays, était entouré d'une considération singulière, à cause d'un acte de haute probité qui avait fait beaucoup de bruit et nous avait ruinés. Le héros de ce coup d'éclat avait été le père de mon oncle Adalbert, mon grand-père pour tout dire. Aussi bien, au collège, ceux-là mêmes de mes condisciples dont les familles étaient le plus haut placées n'évitaient pas mon amitié, et il s'établit des rapports d'intimité entre deux d'entre eux et moi. C'étaient deux cousins germains, Victor et Carlos Laurenty, ardentes et sympathiques natures. Pendant les grandes vacances, ils m'invitaient à passer des semaines entières à la campagne, chez leurs parents. Ils avaient de bonnes mères et de charmantes sœurs, qui traitaient le pauvre orphelin comme un fils et comme un frère. La première fois que je m'éveillai, par un pur soleil d'août, au milieu de ces bons cœurs et de ces frais visages , je ne soupçonnais pas que la vie pût contenir tant de joie. Les souvenirs de ces
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beaux jours sont encore mes plus doux souvenirs.
Ainsi, j'atteignis dix-sept ans; je passai heureusement mes examens ; la porte du collège s'ouvrit devant moi pour la dernière fois, et je me trouvai dans la rue, le cœur gros et la poche légère : celle-ci n'abritait qu'un diplôme de bachelier es lettres, pour en jouir avec les droits et prérogatives qui y sont attachés par les lois, décrets et règlements. La belle phrase !
Mon oncle dirigeait, en qualité de commis intéressé, une vaste manufacture, sise à quelques kilomètres de la ville deX..., où s'est écoulée mon enfance. Le digne homme nourrissait l'espoir de m'y assurer un sort. Trois mois après ma sortie du collège, il me présenta à ses patrons, et m'offrit à eux pour tenir leur correspondance. Ceux-ci commencèrent par me trouver bien jeune, et me demandèrent si je savais l'anglais. J'avais eu presque tous les ans le prix d'anglais; je crus pouvoir répondre énergiquement: Oui. Un de ces messieurs me prit au mot et me mit en demeure de converser avec lui dans la langue du Times. Franchement, je ne m'en tirai pas à ma gloire ; mais, il faut le dire, si mon interlocuteur ne me comprit pas, je ne l'entendis pas davantage, ce qui fut une circonstance aggravante. Ces patrons, quin' avaient jamais été au collège, triomphaient de ma confusion ; mon oncle se morfondait. Enfin, il eut cette heureuse inspiration :
— Voyons, Messieurs, vous l'avez d'abord trouvé trop jeune : il ne faut pas désespérer de lui; nous allons l'envoyer en Angleterre, pour aussi longtemps qu'on le jugera utile. Je me charge des dépenses que pourra nécessiter son séjour la-bas, et, à son retour, voulez-vous qu'il soit des nôtres?
— Nous n'avons rien à vous refuser, Monsieur Adalbert, dirent les associés.
Mon oncle les remercia ; je remerciai mon oncle, qui
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me donna huit jours pour embrasser mes amis et tout disposer pour mon départ. Il offrit même un punch d'adieu en mon nom, dans le plus grand café de la ville, à tous mes anciens condisciples. Victor et Carlos Laurenty, qui voyageaient alors en Normandie, ne purent y assister, ce qui me parut du plus fâcheux augure et me remplit de tristesse.
Mon oncle Adalbert avait tout arrangé pour le mieux. Le principal correspondant à Londres de la maison à laquelle il appartenait avait un frère, pasteur à Brighton. Ce frère s'appelait le révérend Thompson, et tenait un pensionnat de jeunes gens. Mon oncle apprit que ce révérend Thompson était en dix mille l'homme voulu pourmoi. Il ne se passait guère d'années que Thompson ne reçût chez lui quelques jeunes Français de mon âge, ayant fini leurs études comme moi, et il les traitait moins en écoliers qu'en jeunes gens appelés à participer, d'une heure à l'autre, aux droits et aux devoirs de la vie sociale. Ils jouissaient dans sa maison de la plénitude de leur liberté, excepté à l'heure des repas qui se faisaient en commun, excepté encore durant cette partie de la matinée que le révérend Thompson employait à leur enseigner, luirmème, la grammaire, la partie théorique de la langue anglaise, dont la pratique leur était d'ailleurs présente partout.
Je ne vous ai pas encore dit de quel œil j'envisageai les combinaisons de mon oncle Adalbert, ni de quelle humeur je m'y rendis. Mon oncle ne m'avait jamais con-
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suite, et je n'aurais jamais osé l'interroger. Il me destinait à une profession étrangère, sinon hostile à mes goûts. Seulement, de mon côté, je n'avais pas de vocation bien prononcée; je savais seulement que j'aurais mieux aimé faire un beau livre qu'une grande maison, opinion que je tenais soigneusement renfermée en moimême, de peur de contrarier mon oncle, et surtout de le faire rire de moi.
En somme, j'avais alors une grande confiance dans l'imprévu, et je regardais comme autant de temps gagné et comme autant de raisons d'espérer un avenir conforme à mes vagues aspirations le délai qui. me fut accordé. Mon cœur était destiné à ne jamais connaître le repos, et le désir ou le regret devait toujours le troubler. N'importe! traverser l'Océan, affronter l'infini, l'inconnu, c'était encore de la poésie, après tout : aussi je ne me trouvai pas trop à plaindre. Et puis, on me dit que la nature particulière du pays que j'allais habiter ne manquerait pas de sourire aux tendances de mon esprit, à mon amour des beautés majestueuses et des solitudes pittoresques.
S'il est reconnu que l'Angleterre frappe, par l'étrangeté de son premier aspect, ceux-là mêmes qui l'ont beaucoup vue, quel effet n'allait-elle pas produire sur mon imagination sensible, mais ignorante ? J'avais toujours été un lecteur assidu de Walter Scott et de Charles Dickens, et, en leur nom, j'étais d'avance disposé à beaucoup pardonner à mon exil ; tous deux m'avaient déjà fait souvent pleurer et rêver sous les ombrages de la patrie. J'abrège les attendrissements du départ. J'embrassai mon oncle Adalbert, qui me chargea d'un monde de recommandations et me remit une lettre pour le révérend Thompson; puis je m'embarquai par une nuit pluvieuse et sans étoiles.
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Je m'arrêtai à Londres seulement le temps nécessaire pour aller voir la fameuse Tour, qui, bien qu'elle ne répondît pas à mes idées préconçues, me remplit d'étonnementetde mélancolie. Trois heures après, j'étais à Brighton, et sous le toit du révérend Thompson. Je ne vous ferai point la description de la ville ni de l'homme. Pour ce qui est de l'un, j'ai le temps d'y revenir; quant à l'autre, le premier Guide venu vous renseignera suffisamment sur les richesses et les attraits de cet Elysée de l'aristocratie anglaise, sur l'élégante esplanade, sur les squares somptueux, le Deviïs Dyke, etc., etc.; pour moi, j'aime mieux la mer.
Trois ou quatre semaines après mon arrivée, le révérend Thompson me remit une lettre de France. Elle ne me venait point de mon oncle, dont j'avais eu des nouvelles quelques jours auparavant, mais de mes chers amis Victor- et Garlos Laurenty. Quand j'en eus fini la lecture, je me surpris à danser de plaisir, et, la nuit suivante, il me fut impossible de fermer l'œil. Voici la cause de cette joie folle : mes deux amis m'annonçaient que leur famille avait pris à leur égard la même détermination que mon oncle envers moi, et que, sous trois jours, ils m'auraient rejoint. Le révérend Thompson devait être prévenu de leur arrivée par une lettre qui suivrait de près celle qu'ils m'écrivaient. Au jour et à l'heure fixés, j'allai à leur rencontre, à la station du chemin de fer; je les présentai au révérend Thompson, qui les présenta à sa famille. Après le thé, on nous laissa ensemble, et
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nous passâmes la soirée à rire aux éclats, avec des larmes dans les yeux. Avant de nous retirer dans nos chambres, Victor et Carlos m'annoncèrent le projet d'éblouir Brighton par leur faste ; ils me demandèrent si l'on trouvait à y louer des chevaux, et si la troupe dramatique était bonne, leur intention étant, le cas échéant, de s'abonner au mois. Je ne sus que leur répondre ; j'ignorais même qu'il existât quelque chose comme un théâtre à Brighton. Leur question me fit frémir, d'abord parce qu'elle était à cent lieues de mes idées actuelles ; ensuite parce que je ne pus envisager sans chagrin la séparation que la poursuite de plaisirs aussi coûteux ne manquerait pas d'amener souvent entre nous.
Cependant, je leur dis que nous nous occuperions ensemble, dès le lendemain, de la question de chevaux, mais que, pour le théâtre, ils ne devaient pas y songer. En admettant qu'il fût ouvert, leur ignorance de la langue anglaise les empêcherait d'y rien comprendre. Victor me répondit paradoxalement: Tant mieux ! et Carlos m'insinua que, le ballet seul trouvant grâce à ses yeux, il n'était pas besoin desavoir l'anglais pour comprendre une blanche épaule et une jambe ronde. Son matérialisme me révolta ; mais il fallut me soumettre. Au moment voulu, je leur donnai, tant bien que mal, sur papier, le texte suivant lequel ils devaient formuler leur demande d'abonnement au contrôle, et je les conduisis vers le théâtre, non sans être obligé de demander moi-même mon chemin aux passants.
Enfin, nous reconnûmes l'objet de nos recherches à une profusion d'affiches gigantesques collées sur le mur, sur la porte, sur les fenêtres, et annonçant pour le soir, en caractères longs d'une toise, une représentation extraordinaire au bénéfice de mademoiselle Rosine Passmore, première danseuse. C'est étrange, ce nom qui fait
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trembler aujourd'hui ma plume, n'éveilla rien dans mon cœur quand je le vis alors. Aussi je ne crois plus aux pressentiments. Je laissai mes deux amis s'aventurer seuls dans le dédale des couloirs, des escaliers. Je n'ai jamais rencontré d'assurance comparable à la leur. Ils se sentaient tout aussi bien à leur aise sur ce sol qu'ils foulaient pour la première fois, que dans la maison où ils étaient nés. Je ne les vis pas sortir du théâtre avant un gros quart d'heure, et je commençais à perdre patience, quand ils revinrent la figure rayonnante, ets'cx- "cusant de m'avoir fait attendre sur ce qu'ils avaient rencontré, chez le contrôleur, la plus belle jeune femme du monde. Ils me firent une description pleine d'enthousiasme des charmes de l'inconnue, et Carlos, saisissant un peu mieux l'anglais que Victor, me dit qu'il avait cru comprendre que cette merveille n'était rien moins que Rosine Passmore, la bénéficiaire. Nous allâmes fumerun cigare sur l'esplanade; le spectacle ne commençant pas avant sept heures, mes amis avaient encore beaucoup de temps à eux pour dîner et s'habiller. Cependant ils ne cessaient de me vanter les yeiix de Rosine, ses cheveux, sa taille, sa main, et la chaleur de leurs éloges commençait à me gagner, quand soudain Victor, qui marchait au milieu de nous trois, nous poussa brusquement pour nous imposer silence, bien que ce fût lui qui parlât, et il nous dit d'une voix saccadée :
— Chut! c'est elle.
Ainsi que dans les romans et les drames.
Comme la dame passait devant nous, Victor se découvrit, Carlos suivit son exemple, et j'imitai Carlos. La dame nous répondit par un petit signe de tête, accompagné d'une ombre de sourire ironique, dont l'amourpropre de Victor fut très-satisfait, et que moi je traduisis ainsi : « Pourquoi ces messieurs me saluent-ils? »
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Elle était accompagnée d'une femme âgée, sa mère, sans doute. Sa démarche, un peu vive, était pleine de grâce. Comme nous nous croisâmes plusieurs fois dans notre promenade, je pus la contempler à mon aise. Elle était plus que jolie, plus que belle. Certes, les éloges de mes amis étaient encore bien au-dessous de la réalité, et n'affaiblirent point l'impression forte et profonde que la vue de l'étrangère produisit sur moi. Je n'ai jamais rien rencontré qui m'ait agité d'une émotion de plaisir plus complète et plus spontanée. J'ai vraiment honte d'entreprendre la description de cette beauté, tant je sais d'avance que ma plume sera impuissante à retracer ce qu'éprouva mon cœur; mais, malgré moi, je suis poussé à vous en parler. Rosine Passmore (car c'était bien elle, et Victor avait deviné juste) appartenait depuis un an environ au théâtre du Lycœum, à Londres, et ne se trouvait à Brighton que temporairement et en représentations de congé.
Elle n'était pas grande; sa taille, sans être mince, était un modèle d'élégance. L'expression générale de ses traits était reposée et mélancolique; elle avait le teint d'un blanc mat; ses joues, très-légèrement rosées,, étaient encadrées de riches bandeaux ondulés; à ces Cheveux, d'un noir de jais, elle joignait, par un privilège assez répandu à Venise, m'a-t-on dit, mais presque inconnu dans nos patries, des yeux d'un azur fier et tendre. Cette alliance magnifique représentait si délicieusement la grâce dans la force, la rêverie dans la passion, la douceur dans la jalousie, qu'on en était émerveillé. Que vous dirai-je de ses lèvres fraîches et roses, bornées par de petites fossettes, paradis des baisers; de ses épaules, de ses bras, pour lesquels seulement on l'eût aimée? Couvrez tous ces trésors d'un grand air de .dignité modeste et d'innocence; joignez-y cet indescripti-
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ble je ne sais quoi qui brille pour nous dans la femme de nos rêves, et vous n'aurez encore qu'une faible idée de la singulière et splendide créature qui parla la première à mon cœur avide d'admiration et d'amour.
Gomme vous l'avez deviné, mes amis n'eurent pas de peine à me décider de les accompagner le soir au théâtre. Toujours imbus des idées françaises, nous fîmes à frais communs l'achat d'un bouquet destiné à la danseuse. Victor et Carlos avaient retenu les deux stalles les plus proches de la scène; je trouvai heureusement à me placer près d'eux. Mon cœur battait d'impatience: aussi je ne prêtai qu'une oreille distraite à la comédie qui précéda l'entrée en scène de Rosine.
Quand elle parut, radieuse comme une étoile, elle fut accueillie par de vifs applaudissements et un murmure général d'admiration pour sa beauté, son talent et son éblouissant costume. De ce dernier je ne vous dirai rien, parce que j'ai seulement gardé le souvenir de bas rouges qui recouvraient deux jambes, deux merveilles d'élégance et d'harmonie. Elle débuta par un pas espagnol qui fit fureur dans l'assemblée, et qu'on lui redemanda jusqu'à trois fois.
A ce moment, Victor, le chef de la bande, lui lança notre bouquet, le premier et le seul qu'elle reçut de la soirée. Cet hommage lui fut des plus agréables, à ce qu'il nous parut; elle nous adressa, pour nous remercier, un charmant salut. L'émotion du succès soulevait sa blanche et ferme poitrine. Autour de nous, on vantait son caractère honnête et sa vie retirée; j'aurais volontiers serré la main de ceux qui parlaient ainsi, et mon cœur leur était reconnaissant de n'avoir pas détruit ses rêves. De notre coin, nous plongions dans les coulisses, et quand Rosine sortit de scène pour laisser la place à un chanteur comique, nous no la perdîmes pas de vue
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pour cela : elle but à petites gorgées un verre d'eau qu'on lui apporta, et elle s'assit tranquillement en attendant son tour de reparaître devant le public. Un moment, il nous sembla qu'elle interrogeait sur notre compte un employé du théâtre qui vint à passer près d'elle. Puis elle revint en scène avec desfleursdenotrebouquetsursonsein. Mes deux amis m'avertirent qu'il était temps de nous retirer; je ne compris pas ce qu'ils voulaient me dire; la mort m'eût été douce en ce moment, et la réalité terrestre me parut odieuse. Pendant le trajet du théâtre à la maison du révérend Thompson, Victor et Carlos, vaincus par les fatigues de leur récent voyage, ouvrirent une t'ois la bouche pour me faire observer que Rosine seule avait dansé de la soirée, et il fallait espérer qu'il n'en serait pas toujours ainsi, car, à la longue, cela deviendrait monotone. Pour moi, je ne soufflai pas mot... et mon sommeil fut agité de visions délirantes. Je rêvai que le révérend Thompson épousait Rosine, que Victor était élu maire de la ville de Brighton, et que j'étais engagé comme premier danseur au Théâtre-Royal.
Le lendemain, je m'éveillai avec la migraine. J'entretins longuement mes deux amis de l'impression qu'avait laissée en moi la dernière soirée. Ils me reprochèrent doucement de prendre feu pour des bagatelles. Victor et Carlos avaient leurs raisons pour ne pas se montrer à ce point accessibles aux joies de la première fête venue: bien que plus âgés que moi d'un an ou deux seulement, ils avaient déjà vu d'assez près les ivresses de
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la vie et les reflets des bougies et du gaz sur les épaules nues, pour n'en pas être aussi facilement éblouis que leur pauvre camarade. Cette première raison ne fait que servir de préface à une autre, d'un ordre plus général et plus élevé. Ils avaient certainement le cœur aussi bon, et peut-être meilleur, mais, à coup sûr, autrement situé que le mien. Je n'entends pas leur jeter le blâme, en disant d'eux qu'ils étaient des hommes de plaisir; sans en être moins sincères et moins courageux aux heures graves de la vie, ils en courtisaient de préférence les heures folles et rapides. Ils étaient incapables d'absorber toute leur àme dans l'extase d'une rencontre inattendue et dans le souvenir d'un moment: aussi je me promis bien de ne pas leur découvrir ce qui se passait en moi. Ce qui m'excusait, à mes propres yeux, de cette discrétion, peut-être injuste envers deux cœurs dignes de toute ma confiance, c'est que je ne pouvais pas encore me rendre compte à moi-même de mes désirs et de mes projets.
Cependant, je restai une semaine sans retourner au théâtre, et à imaginer des moyens de revoir Rosine. Je la rencontrai un jour dans la rue; les battements de mon cœur m'avertirent de sa présence plus que ne le firent mes yeux, devant lesquels s'étendit une sorte de nuage. Elle était accompagnée de deux autres jeunes femmes, appartenant comme elle à la troupe de Brighton A un coin de la rue, elle les quitta et regagna seule sa demeure. Je la suivis de loin. Jamais je n'oublierai cette scène; si j 'étais peintre ou poëte, je crois que je réussirais à faire un tableau lumineux ou un poëme touchant de ce que je vais conter en peu de mots.
Le soleil était des plus ardents, le pavé même sur lequel je marchais me brûlait les talons, et l'air tiède et lourd m'entretenait dans un état de langueur et d'insen-
sible contemplation. Sur les murs blancs des maisons récemment construites, les feux du midi renvoyaient un éclat torpide et monotone. Il n'y avait qu'elle et moi dans la rue large et longue aux trottoirs ensoleillés, et sur nos têtes, et tout autour de nous,, le silence, cette autre solitude, régnait. En ce moment, la chose la plus difficile de la terre eût été pour moi de remuer ma langue dans mon palais; la force de raisonner m'avait aussi quitté, et il m'aurait été impossible de marcher moins lentement, fût-ce pour sauver ma vie. Et puis, elle semblait tellement ignorante de ma présence, de mon existence!... Enfin, c'était toute une scène d'un autre âge, ou plutôt, d'un monde étranger à celui dans lequel nous vivons. Cette femme simple et pensive, qui marche d'un air alangui, mais cependant d'une grâce sereine et d'un pas régulier, et sans jamais tourner la tête en arrière, et cet homme dont le cœur voudrait s'élancer en avant pour diminuer au moins d'un pas la distance inflexible qui le sépare d'elle, et que je ne sais quelle magie arrête : c'est une page arrachée aux sublimités infernales de l'Alighieri; ou plutôt, n'est-ce pasle spectre du Désir fasciné, se dressant entre le pauvre exilé de ce monde et la patrie de l'Amour, de la Lumière, de l'Harmonie?
J'appris que Rosine Passmore vivait avec sa mère dans le voisinage de Kensington-Gardens, et que les deux femmes y occupaient, au rez-de-chaussée d'une maison garnie, un petit appartement très-simple, où
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elles ne recevaient personne. Je sus, en outre, qu'elles louaient, à un mille et demi de la ville, un modeste cottage, où la danseuse allait se reposer les soirs de relâche. Nous étions dans les premiers jours de septembre, et la campagne était admirablement belle. Ces divers renseignements me furent aussi fournis par Victor. Mon digne ami appartenait à cette classe privilégiée de gens qui, sans avoir jamais l'air de rien chercher, trouvent tout. Dans le fait, cela ne m'avançait pas à grand' chose. J'aurais donné beaucoup pour revoir Rosine, et c'était déjà un point de connaître sa maison; mais je ne pouvais raisonnablement me présenter chez elle, sous le seul prétexte que je serais ravi de faire sa connaissance. Je me résignai donc à attendre, ne pouvant davantage.
Sur ces entrefaites, mes deux amis et moi nous prîmes à frais communs un abonnement à Ylllustrated London News.
Le premier numéro qui nous parvint de cette feuille hebdomadaire contenait le portrait de mademoiselle Passmore, en costume de ballerine, accompagné d'un pompeux éloge de la belle artiste. Ce portrait était des mieux venus, et je restai de grandes heures à le contempler. J'avais été assez intimement lié au collège avec un certain Claude Vallon, jeune homme très-doux, trèssavant, d'ailleurs pauvre et sans famille. Je savais qu'il se destinait au journalisme, et qu'en attendant il était simple rédacteur d'une feuille de théâtres, à Paris. J'écrivis à Claude et j'accompagnai ma lettre d'un petit manuscrit à l'adresse de son journal. C'était un article « Voyages, » où je parlais presque uniquement du théâtre de Brighton, des succès et de la grâce de Rosine Passmore. Il fut inséré presque immédiatement, et Claude, conformément à ma prière, m'adressa un numéro du journal, que je fis parvenir, presque aussitôt, à la belle
ol) ROSINE PASSMORE.
danseuse. Le lendemain, la poste m'apportait, de sa part, une carte sous enveloppe :
ROSINE PASSMORE
With many thanks.
Ces derniers mots étaient écrits à la main et veulent dire : Avec mille remercîments.
Et ce fut tout.
Cela servit seulement à me prouver que mademoiselle Passmore était polie et sensible à un galant procédé ; mais pas du tout qu'elle m'inviterait, dans un avenir prochain, à prendre le thé chez elle, comme j'en avais conçu l'espoir. Victor et Carlos, aux yeux vigilants desquels cette carte ne put échapper, se creusèrent le cerveau pour découvrir qui avait pu me valoir cette marque d'attention de la part de Rosine; quand, après les avoir tenus en suspens, je leur dévoilai tout, ils me demandèrent où je pensais que cela me mènerait. Je n'avais rien à répondre.
Cependant, on commençait à afficher sur les murs du théâtre les dernières représentations de Rosine, et on allait même jusqu'à en fixer le nombre extrême, qui était de douze. Cela ne réduisait plus qu'à trois semaines environ la durée probable du séjour de la danseuse à Brighton. J'en ressentis une grande tristesse, et
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mes amis, pour me distraire, me proposèrent un jour de les accompagner dans une petite excursion à quelques milles de la ville, dans la plaine de Norton-Green, où avaient lieu,;à cette époque de l'année, des courses de chevaux. Comme la séance se prolongeait fort avant dans l'après-midi, je cédai à mon impatience, et je m'en allai sansmesdeux amis, qui, mêlés à plusieurs paris, ne pouvaient quitter la place. Je m'aventurai, en regagnant la ville, dans un petit sentier rempli d'ombre. Quand le désir m'en prenait, il m'était facile, en me dressant légèrement sur la pointe des pieds, d'étendre la vue audelà des haies qui bordent la route. En avançant, j'aperçus fort distinctement deux femmes assises sur un banc de bois peint en gris, et qui faisait le tour d'un gros arbre planté en face d'un modeste cottage. Je reconnus Rosine. Elle était occupée à quelque travail de broderie, tandis que sa mère lisait à haute voix la vie et les aventures de Nicolas Nickleby, par Dickens. Au bruit que je fis en remuant le feuillage avec ma canne, la vieille dame interrompit sa lecture, leva la tête, et, à ma vue, fit un signe à sa fille. Ma surprise fut inexprimable quand je vis Rosine quitter son banc pour venir au-devant de moi, quand je l'entendis m' appeler à peu près par mon nom, et me remercier en termes assez vifs des choses obligeantes que j'avais écrites sur elle. Je ne croyais pas qu'elle eût gardé un si bon souvenir de l'incident. Je fus ravi. Là-dessus, nous échangeâmes quelques propos indifférents, autant que le permit mon trouble. La mère m'offrit, pour me rafraîchir, un verre de vin de groseille.
Je passai un quart d'heure céleste auprès de la danseuse, ne me sentant plus vivre, et absorbé dans une délicieuse contemplation. Quand je pris congé d'elle, la charmante fille m'autorisa à l'aller revoir quand elle
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serait de retour à Brighton, c'est-à-dire à deux jours delà.
Rosine n'avait jamais aimé. Moi, de mon côté, je ne savais rien des choses de l'amour. La nécessité l'avait seule conduite à embrasser sa périlleuse carrière, et elle y apportait, tout en l'honorant par son talent et ses mœurs, une invincible mélancolie et une sorte de rancune contre le destin. D'autre part, sa mère, femme d'un sens droit, d'un cœur honnête et d'un esprit positif, avait sagement éclairé Rosine sur tous les pièges, et lui avait fait entrevoir un bon mariage avec quelque directeur de Théâtre-Royal, comme la plus désirable chose qui fût sur terre. Cette perspective avait peutêtre souri aux premières ambitions de la jeune fille ; mais l'exemple d'une sœur malheureuse en ménage, et morte deux ans auparavant d'un broken heart, avait totalement changé ses idées. Ainsi elle s'éveilla, un beau matin, veuve d'espérances et d'illusions, bien qu'elle n'eût jamais été trompée.
Ces petites causes, jointes à d'autres que je n'ai ni le temps, ni la liberté d'esprit, ni la science nécessaires pour expliquer ici, faisaient d'elle un type étrange, et, autant par l'esprit que par la figure, je crois n'avoir jamais rencontré personne qui lui ressemblât.
Cependant cette belle créature tant aimée, celle qu'on avait déj à commencé à surnommer l'inexorable, savait mon nom, m'accueillait presque, me souriait, me parlait, et peut-être parlait de moi. Je regardai mon bonheur comme invraisemblable, et j'osai à peine y croire; mais je ne l'aurais pas échangé contre tous les trésors de la terre, et il me transfigurait même à mes propres yeux.
Quand je me présentai chez elle à Brighton, c'est sa mère qui vint m'ouvrir; la bonne femme me dit que sa
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fille ne pourrait me recevoir, attendu qu'elle était au lit, souffrante de la poitrine, et elle m'engagea à ne pas repasser avant une huitaine de jours, parce que, en admettant que' Rosine fût sur pied dès le lendemain, elle aurait beaucoup à travailler, non-seulement à un pas nouveau, mais à ses costumes, dont elle faisait une partie elle-même. Cela m'enchanta d'entendre dire que pas même les mains d'une femme n'approchaient de ce corps charmant; pourtant, j'eus beaucoup de mal à dissimuler mon désappointement de ne pas la voir et le dépit d'attendre une éternelle semaine. Sur ces entrefaites, ma bonne étoile me fournit une occasion inespérée de l'entretenir tout à mon aise.
Tandis que Victor et Carlos fréquentaient de préférence les gentlemen riders et tout ce que Brighton contenait de bipèdes chevauchant, buvant et fumant, j'avais fait la connaissance d'un artiste appartenant à la même troupe que Rosine, et qui, au théâtre, jouait les traîtres, et, à la ville, s'occupait de photographie. Ce jeune homme descendait d'une excellente famille de Manchester (à ce qu'il me dit) et avait fui jadis le foyer natal à la suite du remariage de sa mère. Dans une de ces économiques eating-houses de Londres où l'on ne respecte les bourses qu'aux dépens des estomacs, le jeune fugitif fit la rencontre d'un schoolmaster français qui visitait Albion chaque année, dans le dessein d'en emporter une cargaison de canifs payés à très-bas prix, et surtout de jeunes Anglais en payant un très-haut. Cet industriel
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remarqua la physionomie intelligente de notre ami, lui proposa de l'emmener avec lui, le destinant à enseigner l'anglais aux héritiers présomptifs de messeigneurs de Saint-Ômer. Il lui offrait, en retour, la table, le logement, et 15 francs par mois.
Le jeune Breton se laissa d'autant plus facilement persuader, qu'entre tous les embarras qui l'assaillaient alors, il n'avait pas celui du choix. Il accompagna donc son nouveau maître aux conditions fixées, et, après avoir épuisé les délices de la table, du logement et des quinze francs promis, il regagna furtivement le Angleterre. Le hasard le mit sur le chemin du Lycœum- Théàtre, en quête de sujets pour combler les vides de la troupe. Il se lit agréer pour l'emploi de second traître, et monta rapidement au premier rang.
William Robertson (puisqu'il faut ne pas l'appeler par son nom) se trouvait à Brighton au même titre que Rosine, en représentations de congé, et il faisait, pour l'amour de l'art, des portraits à quarante sous. Il demeurait au second étage, chez une sorte de Juif qui vendait de vieux habits. Il y vivait avec sa maîtresse et la sœur de sa maîtresse, les deux plus sinistres figures de gypsies que j'aie rencontrées. Il y avait une curieuse étude de mœurs, et surtout d'absence de mœurs, à faire en ce taudis.
La première fois que, séduit par le bon marché, je m'y présentai pour avoir mon portrait, les deux femmes ne me lâchèrent pas que je ne leur eusse fait la promesse d'un parasol en soie grise. Puis, j'assistai à une étrange conversation entre Robertson et elles. L'intérêt que j'y pris venait de ce que le nom de Rosine y était prononcé. J'eus honte d'entendre nommer mon ange dans ce repaire de courtisanes. Robertson leur annonçait, d'un air satisfait, qu'il avait vu Rosine le matin à la répétition,
qu'il lui avait parlé de la petite affaire, et qu'elle avait consenti.
PREMIÈRE GYPSY.
De quelle petite affaire voulez-vous parler?
DEUXIÈME GYPSY.
Eh quoil vous ne savez pas, ma sœur? Ils ont entre eux une foule de mystères; il ne vous dira pas la vérité, soyez-en sûre : ainsi, ne l'interrogez pas. robertson, s'adressant à moi.
Monsieur, je vous demande pardon pour l'inconvenance de ces deux sottes personnes. Vous connaissez, au moins de nom, notre charmante camarade, Rosine Passmore. Persuadé que son portrait se vendrait fort bien, je l'ai priée de favoriser mon atelier de sa visite. Elle a bien hésité un moment, mais j'ai sa promesse, et elle doit venir après-demain, vers trois heures. Nous avons toujours été fort amis; elle est aussi bonne que belle.
PREMIÈRE GYPSY.
Taisez-vous. Ne sais-je pas, et tout le monde ne saitil pas que vous êtes son amant?
J'eus froid au cœur en entendant ces mots, et j'aurais volontiers écrasé sous mon talon la vipère qui venait de les lancer d'un air féroce.
La principale cause de ma première émotion était que la bonne mine, l'esprit et l'entrain de Robertson ne rendaient pas l'accusation de sa maîtresse trop invraisemblable. Tandis que je m'attachais à dissimuler mon agitation, Pvobertson se retourna vers sa jalouse compagne, et lui dit du ton de Figaro :
— Vous venez de dire un mensonge et de commettre une action basse. Ce que vous avez dit est faux, d'autant plus faux, que personne ne serait plus heureux et
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plus fier que moi de reconnaître que c'est vrai. Rosine Passmore vaut beaucoup mieux que moi, qui vaux beaucoup mieux que vous: ainsi, je vous défends de parler d'elle; et, si je vous surprends à répéter vos diaboliques mensonges, suivant l'humeur où je serai, je vous donnerai des coups de bâton, ou je vous chasserai dans la rue.
Il lui débita tout cela du même ton obligeant et poli qu'il me dit à moi :
— Pardon, Monsieur, je suis à vous; de quelle grandeur voulez-vous votre portrait?
L'artiste avait conquis ma sympathie et mon estime par la déclaration qu'il venait de faire. Je le suivis dans son atelier, où je restai une grande heure au delà du temps nécessaire, tant sa conversation m'attacha. Il me raconta longuement son histoire, dont j'ai donné plus haut le résumé, me conta une foule d'anecdotes sur luimême et sur ses camarades; enfin, je réussis à l'amener sur le chapitre de Rosine, dont il me fit l'éloge le plus vif.
— J'espère, Monsieur, poursuivit-il, que vous n'avez pas fait attention aux commérages de ces deux vilaines filles que nous venons de quitter. Elles ne sont point méchantes au fond, mais je vous les recommande comme les deux plus impudentes coquines du monde. Ce qui m'a irrité dans leurs suppositions de tout à l'heure, c'est qu'elles savent bien qu'elles mentent, et sans autre profit que de me mettre en colère. Elles savent que non-seulement elles s'attaquaient à une personne de beaucoup trop leur supérieure pour qu'elles aient le droit d'en parler, mais encore elles voudraient me donner l'air d'un imbécile en satisfaisant leur orgueil.
D'abord je ne compris pas fort bien ce que Robertsori voulait dire; il se donna la peine de m' expliquer en-
suite sa pensée, et, depuis, l'expérience m'a souvent prouvé qu'il avait touché juste.
— Chaque fois, me dit-il, que vous verrez un homme un peu bien élevé, attelé à une femme indigne de son sexe, sans éducation, sans principes, et descendue trèsbas, même dans l'estime de son amant, soyez sûr que la drôlesse ne manquera pas de ressentir une malveillante jalousie de ce frêle reste de supériorité. Le supplice le plus ordinaire qu'elle réservera à son malheureux compagnon, sera de le tantaliser en lui attribuant la conquête des femmes les plus belles et les plus vertueuses. L'explication de ces mensonges misérables, c'est que c'est un malin triomphe pour elle, objet de dégoût et de mépris, de pouvoir se supposer en rivalité avec l'honneur, la beauté, la vertu.
— Monsieur Robertson, lui dis-je, vous parlez comme Shakespeare; mais, lorsqu'on a affaire à de pareilles créatures, et surtout lorsqu'on trouve à s'en plaindre aussi amèrement, il me semble qu'il est un moyen facile...
— De s'en débarrasser? interrompit Robertson ; vous êtes encore jeune, Monsieur, et vous ignorez que la femme est un animal bien opiniâtre, quand elle a cessé d'être un ange aux blanches ailes. Celles-ci ne s'en iront que d'elles-mêmes; je ne puis, en conscience, faire plus que de les battre tous les trois ou quatre jours.
— Votre façon de généraliser une opinion si rigoureuse à l'endroit des femmes ne s'accorde guère avec ce que vous m'avez dit tantôt de la belle Rosine.
— Rosine n'est pas une femme ordinaire, et si vous la voyiez...
— Oh ! je serais bien heureux de la voir !
— Vraiment? fit complaisamment Robertson. Et il sourit.
Cette conversation avait eu lieu en français, langue que le traître-photographe parlait et entendait aussi facilement que moi. Ce Robertson avait d'excellentes manières, et tout à fait la figure d'un honnête homme.
— Mademoiselle Passmore, reprit-il, a désiré qu'il y eût le moins de monde possible dans l'atelier quand elle viendrait; cependant, comme vous ne paraissez pas homme à abuser d'une pareille rencontre, vous pouvez venir, si cela vous plaît, entre trois et quatre heures, après-demain; le prétexte sera que vous venez chercher votre portrait. A propos, ne faites pas de compliments à Rosine : elle ne les aime pas, et votre qualité de Français les rendrait suspects. Il se pourra que vous rencontriiez ici d'autres membres de la troupe; vous ferez la différence entre Rosine et eux.
Je fus exact au rendez-vous, et je trouvai, en arrivant, l'étroit atelier de Robertson envahi par cinq ou six personnes, parmi lesquelles je ne vis pas Rosine. Il y avait là le comique de Rrighton, un petit homme sautillant, riant aux éclats, buvant de la bière et fumant une longue pipe; quand il ne dansait pas sur la table, il était assis dans un grand fauteuil de cuir, au coin du feu. Un baryton, à la figure féroce et presque toute noire, arpentait l'appartement en fredonnant un air sinistre. Une ingénue, sans sa maman, riait avant et après aux excentricités du comique. Une chanteuse de romances, avec sa maman, contemplait d'un air rêveur des photographies de lieutenants. Robertson, assis à
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contre-jour dans l'embrasure de la croisée, frottait consciencieusement les carreaux de verre qui devaient servir à ses prochaines opérations. Quand j'entrai, il se leva, me présenta à ses camarades, me les présenta collectivement, et me demanda si j'avais le temps d'attendre un quart d'heure, avant qu'il me remît le portrait que je venais chercher. Je saisis son intention, et je répondis en conséquence. Le comique, qui était tout à fait de la maison, à ce que je crus voir (la deuxième gypsy nourrissait pour lui une passion folle, mais non sans espoir), se leva pour m'offrir une chaise à côté de lui, et accompagna sa politesse d'une drôlerie qui fit se tordre de rire l'ingénue. Gomme Robertson m'invitait à fumer, attendu que ces dames n'y voyaient pas de mal, je tirai mon étui à cigares et le présentai d'abord au comique; celui-ci, après avoir mis cinq minutes à se décider pour choisir le meilleur, l'offrit de ma part au baryton, lequel me répondit par un salut cérémonieux et refusa en me désignant sa gorge par un geste pathétique, mais sans ouvrir la bouche.
Robertson vint à moi et me dit en français : — Moyennant trois pièces de six pences, j'ai réussi à me débarrasser des deux femelles ; elles se promènent maintenant dans la ville ou sur le port, et elles en ont jusqu'au soir, pour le moins.
A ce moment, on sonna a la porte de l'atelier. Robertson disparut un instant et rentra avec madame Passmore et la belle Rosine. L'ingénue et la chanteuse de romances allèrent se jeter à son cou. En Angleterre, les femmes de toutes les classes s'embrassent beaucoup entre elles. Quand la danseuse m'aperçut, une rapide expression de surprise et de dépit se peignit sur son visage, et elle me salua d'un air qui voulait dire : « Souvenez-vous que nous nous voyons pour la première
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fois. » Heureusement, je la compris. Bientôt, profitant d'un moment où nous étions tous levés, elle se rapprocha de moi, et je l'entendis me dire presque sur le ton confidentiel d'une vieille intimité :
— J'espère que vous n'avez pas dit à Robertson que nous nous connaissons? C'est un bavard.
— Soyez sûre, lui dis-je, que je n'en ai pas touché mot, et je venais chercher ici un portrait que j'ai commandé.
— Ne mentez pas, vous savez qu'on va faire le mien.
— Certainement, on n'a pas manqué de me le dire depuis que je suis arrivé.
Et, croyant qu'on nous observait, elle reprit assez haut :
— Y a-t-il longtemps que vous avez quitté la France, Monsieur?
— Pardon, Mademoiselle, fit Robertson intervenant, j'ai oublié de vous présenter monsieur, un jeune écrivain français. C'est lui et ses amis qui vous ont jeté ce bouquet.
— Ah ! ce n'est pas un bouquet, c'est une couronne que mademoiselle méritait... et...
— A propos de couronne, fit le comique au baryton, pourriez-vous m'en prêter une demie?
L'ingénue éclata de rire ; le baryton répondit: « Non» , par gestes seulement; madame Passmore et la mère de la chanteuse de romances se mirent à causer entre elles ; leurs filles et moi nous formions un petit trio d'amis. La chanteuse de romances s'appelait Marie Wadham : elle était sentimentale, bien élevée et presque instruite. Elle comprenait un peu le français et goûtait beaucoup notre poésie; au demeurant, elle paraissait très-attachée à Rosine, dont l'humeur sérieuse et mélancolique s'accordait bien avec la sienne.
ROSINE PASSMORE. 67
Cependant Robertson vint annoncer à Rosine qu'il était prêt, et la pria de le suivre dans la galerie où il opérait, et séparée de nous par une petite porte vitrée. Pendant ce temps, je récitai à Marie Wadham des vers des Contemplations, qui venaient de paraître; mais je ne perdais point Rosine de vue. La danseuse s'assit sur une chaise de paille, riprès avoir ôté son chapeau blanc et 1© mantelet de drap gris qui composaient, avec une robe de soie noire, sa toilette ordinaire à la ville. Je la trouvais charmante ainsi. Ses pieds délicats étaient chaussés de bottines vernies.
J'assistai alors à une petite scène qui blessa mes sentiments. Madame Passmore, sans être fort âgée, portait sur sa figure, assez maigre et ridée, la trace de nombreux chagrins. En outre, l'excellente dame aimait trop à s'épancher en société, et ses appréciations péchaient rarement par un excès d'intérêt ou de nouveauté. Enfin, le comique ne manquait jamais une occasion d'être grossier ou piquant. La présence de Rosine, en tempérant les élans de la loquacité maternelle, l'empêchait de prêter le flanc à la gaieté des assistants. En cette circonstance, madame Passmore, jusqu'alors absorbée dans un entretien confidentiel avec la mère de Marie Wadham, ne vit pas plutôt la porte vitrée se refermer sur Rosine, qu'elle se lança, toutes voiles dehors, dans une dissertation sur les variations atmosphériques, sur les agréments d'être riche, d'avoir une bonne santé, et de conserver ceux qu'on aime. Elle conclut par une péroraison sur les changements qu'amène le temps, sur ceux dont elle avait elle-même été témoin depuis un certain nombre d'années, et qu'avaient subis tous ses amis en général, et la ville de Brighton en particulier.
— Oui, je déclare que Brighton n'est pas reconnaissante pour ceux qui ne l'ont point vu depuis quinze ans.
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dit-elle. La première fois que j'y vins, c'était en compagnie7 de mon pauvre mari, Robert Passmore, alors au service du duc de Cambridge; j'entends qu'il dirigeait la musique du noble duc. J'avais alors vingttrois ans.
Le bouffon bâilla d'une manière formidable et chanta assez haut, sur un air populaire :
Est-ce qu'Elisabeth la vierge Ressemble à son portrait?
L'ingénue, sans avoir compris un seul mot de cette désobligeante raillerie, crut devoir éclater de rire. Madame Passmore appela le eomique un malhonnête. Moi, j'aurais voulu jeter ce malencontreux homme dans les escaliers; je me bornai à me repentir de lui avoir offert "un cigare et à ne plus faire attention à lui.
En ce moment, Rosine reparut parmi nous, comme le photographe se retirait dans le cabinet qui lui servait de chambre noire.
Je profitai d'un instant de liberté pour lui dire combien j'avais regretté que son indisposition ne lui permît pas de me recevoir, et lui demander s'il ne serait pas possible d'abréger l'intervalle de huit jours qu'on m'avait signifié. Elle parut réfléchir, et, fixant sur moi son beau regard profond, elle me dit :
— Demain, entre deux et trois heures, je vous attendrai. Je ne vous promets pas d'être longtemps avec vous, parce que nous sommes maintenant dans un coup de feu; mais, une demi-heure, ajouta-t-elle en souriant, suffira sans doute aux choses importantes que vous avez à me dire. C'est que vous avez tout à faitTair mystérieux d'un conspirateur; n'importe, s'il s'agit
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d'un complot contre le gouvernement, je n'en suis pas, vous êtes prévenu.
Notre entretien dura encore plusieurs minutes sur ce ton, mais aucun de nous n'était occupé de ce qu'il disait, et il me sembla que Rosine se servait, comme moi, de cette légèreté d'emprunt pour cacher le véritable état de ses pensées.
Bientôt Robertson vint rappeler son modèle pour une seconde épreuve. J'allai dire quelques mots agréables à madame Passmore, puis je m'enfonçai dans le vaste fauteuil de cuir, j'allumai un cigare et rêvai.
Autour de moi on discutait le succès de mademoiselle Piccolomini dans la Figlia del Reggimento.
La séance aux portraits terminée, Robertson vint nous avouer, de l'air le plus contrarié, qu'un seulement était assez réussi, pour qu'il consentît à le vendre, et annonça, en me désignant, qu'il était retenu. J'offris sur place de le couvrir de diamants. On m'en demanda six francs dix sous, avec le cadre.
Rosine sourit de mon ardeur, et, en sortant, elle répéta : « A demain ! »
Le lendemain, je ne manquai pas de me présenter, à l'heure indiquée, chez la danseuse. C'était d'un rare contraste que l'appartement sombre et froid où vivait la femme qui nous procurait chaque soir ces éblouissements. C'est madame Passmore qui vint m'ouvrir; je la saluai avec un paquet de chocolat de France, comme on jette un gâteau à Cerbère, le gardien de la
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porte des enfers, à cette différence près qu'il s'agissait, pour moi, de la porte du paradis. Je fus reçu dans une chambre vaste et nue, où les deux femmes finissaient leur frugal dîner, et qui possédait pour tout ornement une lithographie de Wellington (the Duke) et un portrait au daguerréotype de madame Vestris. C'était le professeur de Rosine, qui m'en parla souvent avec reconnaissance.
Rosine ouvrit l'entretien par le récit des obligations qu'elle avait à cette dame; ce sujet nous conduisit jusqu'à la fin du repas; et comme madame Passmore débarrassait la table, la danseuse me fit visiter les trois ou quatre pièces dont se composait l'appartement. Je vis, sans intérêt, une cuisine microscopique, attenante à un cabinet où dormait madame Passmore. Quand j'entrai dans la chambre à coucher de la belle danseuse, je me sentis rougir jusqu'au blanc des yeux et agité de sensations inconnues. Je n'avais jamais vu, auparavant, la chambre à coucher et le lit d'une femme; et cette pensée me tortura, que si Rosine avait un mari ou un amant, comme cela ne devait pas tarder à arriver, cet Elysée serait son domaine; que, quand il voudrait, il y tiendrait dans ses bras, sur son cœur, sur ses lèvres, frémissante et soumise, l'idole de mon âme. C'est l'excès même de mon innocence qui m'évoqua avec une telle violence ces images voluptueuses de la belle et dédaigneuse Rosine, domptée par un amour dans les joies duquel elle oublierait jusqu'à mon nom. Elle s'aperçut de mon trouble, et peut-être en devina la cause, car elle rougit légèrement, et comme elle me fit signe de la suivre hors de ce délicieux sanctuaire, je me vis passer dans la glace d'une psyché. Jamais je ne me pa- ■ rus à moi-même aussi maigre.
J'avais alors à peine dix-huit ans; j'étais grand, élancé,
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j'avais les cheveux d'un blond tendre et un grand air de faiblesse et de douceur. En somme, il me paraissait difficile qu'une femme comme Rosine pût jamais dire à un enfant comme moi : « Je vous aime. »
Cependant, nous rentrâmes dans la salle où j'avais d'abord été introduit. Madame Passmore nous y laissa, pour aller prendre l'air dans un petit jardin. Rosine, restée seule avec moi, me désigna un siège, et s'assit elle-même sur une chaise de paille, auprès de la fenêtre. Je m'approchai d'elle, et après quelques propos incohérents dont elle paraissait aussi confuse que moi, je lui pris machinalement la main et la tins embrassée; puis je m'amusai à contempler cette main, à la retourner de mille façons et à la baiser de nouveau, comme un enfant fait d'un jouet qu'il aime. Tantôt je fixais sur elle des regards qui peignaient mon trouble intérieur; j'aurais pu la regarder pendant des siècles ainsi, et nul que moi n'a plus possédé par les yeux cet objet enchanteur. Soudain je ne sais quel vertige me saisit; je me laissai tomber aux genoux de Rosine, j'étreignis sa charmante taille d'un bras, tandis que, de l'autre, je tentai d'incliner sa tête vers mes lèvres.
Mais elle bondit hors de mon étreinte et murmura : — Comme les autres !
Je la suppliai; elle fut inaccessible.
.Qu'il me soit beaucoup pardonné; depuis un mois, je vivais tellement dans la pensée continuelle de Rosine, elle m'était si présente partout et toujours, j'avais eu avec elle tant d'entretiens dans les pays du rêve et de l'espérance, que je ne pouvais m'imaginer qu'elle ne me connût pas autant que je la connaissais. Mon explication vous suffit-elle? Je la donnai plusieurs fois à Rosine, qui, avant de se laisser persuader, me dit d'une voix émue :
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— Pourquoi m'avez-vous trompée? Contre mes habitudes et mes résolutions anciennes, un jeune homme a pénétré chez moi ; c'est vous. Votre esprit s'est révélé au mien en différentes rencontres, sous une forme délicate et réservée, qui m'a été agréable et me faisait éprouver du plaisir à vous voir. J'ai cru vous en donner une preuve en vous accordant ce que je n'ai jamais accordé à personne, la permission de venir chez moi comme un ami. Tenez, maintenant je puis vous le dire, j'avais cru reconnaître dans nos humeurs une conformité de vague mélancolie qui m'eût permis de vous dire, comme à un jeune frère, mes tristesses et mes ennuis. Et voilà que, dès le premier jour, vous me donnez vous-même les mêmes causes de souci dont j'aurais aimé à me plaindre à vous. C'est mal. Je ne vous en veux pas de ressembler à tous ceux de votre âge; je vous pardonne, mais séparons-nous: il vaut mieux que, tout de suite, nous rompions ensemble, afin de ne pas avoir d'amitié perdue à regretter.
J'étais au désespoir, et elle-même avait quelque peine à se défendre des larmes qui brillaient dans ses yeux et qui coulèrent silencieusement sur ses joues quand je lui dis :
— Pourquoi me condamnez-vous? Il m'eût été moins dur d'avoir à supporter votre indignation que votre pardon dans l'oubli. Pourquoi ne resterais-je pas votre frère et votre ami? Comme vous je suis jeune, comme vous pauvre des joies du monde, comme vous étranger à ceux qui nous entourent, comme vous triste et solitaire, comme vous perdu en des visions sans fin, comme vous épris des splendeurs de l'harmonie et de la beauté morale. La seule différence entre nous, ma bien -aimée Rosine, c'est qu'après tout je saurais où trouver mon bonheur, s'il m'était permis d'aller à lui , et que vous ne le sauriez peut-être pas, ma belle... . .
ROSINE PASSMORE. 73
Étrange renversement! elle ne sembla plus fuir mon approche; et, laissant tomber sur mon épaule sa jolie tête accablée, elle dit en soupirant :
— Mon aimé [darling), vous m'avez fait de la peine! Je la tins serrée contre ma poitrine, et je couvris de
baisers son cou. blanc et parfumé de fraîcheur, sans qu'elle résistât davantage. Au milieu de notre extase, nous entendîmes dans le corridor voisin le pas lent de " madame Passmore. Rosine reprit sa place au. coin de la fenêtre, et je me tins debout devant elle et comme prenant congé.
La vieille dame nous regarda alternativement d'un air surpris et railleur. Je m'en tirai tant bien que mal, et je balbutiai en me tournant vers Rosine :
— Puisque vous le permettez, Mademoiselle, je vous apporterai prochainement le dernier roman de Ruhver: la Famille Caxton.
— Eh bien, Rosine, vous n'accompagnez pas monsieur jusqu'à la porte? dit mistress Passmore de son ton naturel.
C'est ce' que fit Rosine, en me serrant les mains avec force, et me priant de revenir le plus tôt possible.
— M'aimes-tu? lui dis-je en français, au comble de l'exaltation.
Elle disparut sans me répondre.
Huit jours après, Rosine, qui m'avait accueilli durant ce court intervalle sur le pied d'une intimité croissante, m'apprit avec émotion qu'elle quitterait Rrighton le
74 ROSINE PASSMORE.
surlendemain, pour faire sa rentrée au théâtre du Lycœum, où elle venait d'être appelée en ternies pressants. Consterné par cette nouvelle, je me jetai au cou de l'enfant, sans être arrêté par la présence de sa mère, et je la pressai longtemps contre mon cœur. Sa peau frissonna, comme le duvet d'une tourterelle, au toucher subit de mes larmes. Madame Passmore elle-même eut pitié d'une si vive douleur et tâcha de me consoler, en disant que Londres n'était point le bout du monde, qu'un hiver n'était point l'éternité , qu'il y avait toujours moyen de se revoir, que la poste n-' avait pas été inventée pour le Grand-Turc... et autres lieux communs également rassurants. Je n'en tirai pas la plus petite consolation, et Rosine semblait penser comme moi. Hélas! quand je reproduirais les terreurs amoureuses que j'évoquai pour la conserver, cela n'empêcherait pas qu'elle ne m'eût quitté quarante-huit heures après cette funeste annonce. Je reçus, le lendemain, de cette charmante et fidèle Rosine, une lettre que je baisai avant de l'ouvrir.
Elle contenait quatre lignes au plus. On me disait qu'on se portait bien, qu'on pensait toujours à moi, et qu'on attendait de mes nouvelles à cette adresse :
Lambeth-Palace, New-Road, 4.
Puis, dans un post-scriptum aussi court que le reste, Rosine me demandait si j'avais terminé les vers que je lui avais promis sur un de ses rôles. Je passai la nuit à lui écrire vingt réponses extravagantes. Voici à peu près le contenu de la vingt et unième :
« Ma belle Rosine,
« Je vous aime par-dessus tout, je n'aime que vous, et vous êtes loin de moi. Après cela, vous me demandez si j'ai songé à vous faire des vers; oubliez-vous donc,
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ma bien-aimée, que l'autre jour, en vous quittant, j'ai dit adieu à tout ce qui est pour moi poésie et bonheur? Je ne veux pas ici vous offrir le contenu vulgaire d'une déclaration; ne redoutez pas de ma part cet ennui. Rosine, bien des années me restent à traverser avant d'arriver à ce qu'on appelle la maturité; mon cœur cependant, mûri par l'épreuve, a vu son aurore obscurcie par mille brouillards et noyée enfin dans les pleurs. Puis, les angoisses, les désespérances ont détruit peu à peu sa fierté; mais l'idéal, qui voltigeait sans cesse autour de ce frêle édifice de mon cœur, en soutenait encore les débris flottants. Un jour j'ai cru tenir ce rêve de mes rêves; l'aile de cet habitant de l'éternelle patrie m'a effleuré la joue en passant, j'ai même pu arroser de mes larmes ses pieds sacrés... et puis, la vision s'est enfuie. Au nom de cette tendresse dont je vous remercie, pardonnez à ma folie; bonheur, gloire à vous qui avez été bonne, et qui m'avez bâti de vos mains un asile de souvenirs où se réfugiera mon âme abandonnée. Je m'efforcerai, s'il le faut, de lutter contre ma lassitude et mon dégoût universel : mais que j'entrevois de défaillances I Tomber si soudainement des splendeurs de votre ciel... mon amour, j'ai peur des ténèbres. Si je vous écris toutes ces choses, c'est que ma langue m'aurait fait défaut à les prononcer. Qu'il me soit bientôt permis de voler vers vous, de vous presser sur mon cœur, et de vous baiser le front, avant que nous cessions de nous voir! Grâce à ce que je vous ai dit plus haut, cette suprême entrevue ne sera embarrassée d'aucune confidence, et je pourrai être tout entier à mon bonheur.
« Votre Armand. »
Ce ne fut pas moins d'une semaine après l'envoi de
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cette lettre que la réponse de Rosine me parvint. La voici :
a Je n'ai pu vous donner de mes nouvelles, et je le regrette d'autant plus vivement, que j'ai de sérieux reproches à vous faire au sujet de votre dernière lettre, dont le ton de découragement est une énigme pour moi. Pourquoi parlez-vous de -venir me baiser le front et de ne plus me revoir ensuite? Si me baiser le front vous donne de pareilles idées, j'aime assez à vous voir, je l'avoue, pour me borner à vous serrer la main. Consolezvous donc, mon cher Armand; croyez que je ne vous oublie pas et que je vous regarde toujours comme mon sincère ami. Tout mon temps est pris parles répétitions. Marie Wadham me charge très-instamment de vous présenter ses amitiés. Qu'est-ce que cela veut dire, Monsieur? Je vous prépare une petite surprise qui, je l'espère, ne vous sera point, désagréable. Il m'est impossible d'en dire davantage aujourd'hui, et puis... ce ne serait plus une surprise. Vous m'aimez, dites-vous... et le porteur attend la réponse. Mon Dieu! mais... je le répète... ce ne serait plus une surprise.
« Votre fidèle Rosine. »
Je fus heureux en lisant cette lettre, et je n'eus point de repos que Rosine ne m'eût informé de ce que devait être sa surprise. Elle tint bon et me répondit, d'une manière très-brève, que je ne devais le savoir qu'à deux ou trois semaines de là; que, ses moments étant trèsoccupés, je ne devais pas attendre de prompte réponse à mes lettres; qu'enfin le mieux était d'attendre patiemment qu'il lui plût de m'éclaircir son petit mystère. Je repris un peu de courage et je m'absorbai dans mon travail, à la grande satisfaction du docteur Thompson, qui
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ne se doutait de rien. Je sais heureux de pouvoir rendre en passant cet hommage à l'admirable discrétion des mœurs anglaises. Ni les préoccupations dont ma figure portait des traces visibles, ni les lettres que je recevais, ne devinrent pour le révérend Thompson des instruments de soupçon. Le fait est d'autant plus remarquable, qu'il était, ainsi que le reste de sa famille, d'humeur légèrement tracassière. D'ailleurs, on m'avait placé chez lui pour apprendre l'anglais; je remplissais mon mandat en conscience, et, de plus, je ne scandalisais pas par ma conduite ses chastes yeux et ses chastes oreilles. Que pouvait-il exiger de plus? Revenons à mes camarades, Victor et Carlos, dont je devais bientôt être séparé, et qui n'avaient jamais cessé de me témoigner, par mille délicates attentions et par tous les services qui étaient en leur pouvoir, une sincère amitié.
Victor et Carlos Laurenty étaient depuis trois mois les compagnons de mon exil. Ils étaient, en tous points, des voisins tels qu'il en faudrait donner aux misanthropes pour les réconcilier avec la vie et l'humanité. Carlos, le plus jeune et le moins expérimenté, mais non le moins hardi, appartient h cette classe singulière d'individus que tout amuse, que tout fait rire et qu'entraîne l'irrésistible manie de flairer toujours le. bouffon à côté du sublime. Ceia le rend souvent désagréable aux gens dits sérieux; mais, comme il est bon et beau, on finit toujours par lui pardonner. Sur ses joues fraîches, honnêtes et grasses, dans ses grands yeux d'un bleu pâle, et
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jusque sur le sommet de ses épaisses boucles blondes qui lui donneraient, vues d'en haut, un faux air de chérubin, on lit : « A bas la mélancolie! Tous les méchants sont buveurs d'eau ! » Carlos a une partialité précoce pour le vieux vin de France. Son plaisir est si complet, que, lorsqu'il rit, tout en lui semble rire : tète, bras et jambes. C'est, au demeurant, une nature dévouée, affectueuse, et qu'on ne peut s'empêcher d'estimer et d'aimer. Il ne prodigue pas les appellations tendres, mais il commet les actes généreux. Il sait se mettre clans l'embarras pour ceux qu'il aime, et il faut lui en avoir beaucoup de gré, car c'est un des adorateurs les plus convaincus du dieu Comfort, ce qui donne une grande portée à ses apostasies. Carlos n'envie qu'une chose au monde : c'est l'aplomb mythologique de Victor, dont je vais tâcher d'esquisser aussi, en peu de mots, l'olympienne physionomie. Victor, à dix-neuf ans , ne mesurait pas loin de six bons pieds de haut, portait les cheveux ras, la moustache longue, allumait un cigare sur un cheval lancé au triple galop, buvait comme quatre, et plaisait beaucoup aux femmes sentimentales, sans aucunement déplaire aux autres. A Brighton, tout le monde l'appelait le colonel, et il ne s'en défendait pas. C'est un bon ami et un très-divertissant compagnon. Les moyens qu'il a employés durant notre séjour à Brighton, pour se concilier la faveur et l'attention publiques, remontent à lui. Il s'était lié, dans une partie de chasse dont il courut sans nous les fatigues, avec un riche propriétaire des environs de Brighton, qui, séduit par les façons de notre ami, et le prenant pour un jeune seigneur français en voyage, l'invita à venir passer une semaine dans son château et à ne pas se gêner pour prendre avec lui ses domestiques. La sérénité de Victor ne l'abandonna pas dans ce grave mo-
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ment; il répondit qu'il voyageait avec deux de ses gens seulement, et qu'il ferait son possible pour se rendre, dans un bref délai, à la courtoise invitation du seigneur châtelain. Ce qui avait mis Victor si fort en frais de cordialité, c'est que mondit seigneur châtelain possédait, à ce qu'il apprit, une vieille cave et une jeune damoiselle, tout à fait dignes l'une et l'autre, à des titres différents, mais égaux, de l'estime d'un galant homme. A tous les autres égards, le nouvel ami de Victor était une reproduction assez fidèle de l'irascible Western de Fielding, et il n'aurait pas été prudent de lui manquer de parole. A son retour parmi nous, Victor nous réunit, Carlos et moi, en conseil extraordinaire, et nous développa son cas avec chaleur et talent.
Il nous demanda s'il pouvait compter sur notre amitié comme nous avions toujours eu lieu de compter sur la sienne, notamment moi, Armand Laurent, dont les affaires vis-à-vis de Rosine n'étaient dans une situation prospère que par le fait de son dévouement à lui Victor. Je ne m'en serais jamais doute; néanmoins, je me laissai attendrir et lui jurai obéissance, reconnaissance, en récompense de ses bienfaits. Se tournant alors vers Carlos, au nom des liens qui les avaient toujours unis depuis leur enfance, Victor le conjura de dire si les sentiments qu'il portait à son cousin iraient bien jusqu'à ne pas lui refuser un petit service. Carlos dut s'engager aussi par serment. Victor nous révéla qu'il n'était qu'un moyen de le tirer d'embarras : c'était que nous consentissions à passer pour les deux fidèles domestiques dont le seigneur châtelain avait non-seulement permis, mais encore désiré qu'il fût accompagné. Carlos demanda à sois cousin s'il était gris. Victor, pour nous amorcer, se rejeta sur une description très-séduisante de la cuisine d seigneur châtelain, qui nourrissait ses serviteurs, nous
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dit-il, au jambon d'York, et leur autorisait l'usage du grog en dehors des heures de repas; sans parler des filles d'office et des femmes de chambre, que Victor ; n'avait jamais vues, mais qui devaient être les plus piquantes soubrettes!.. Quant à la question de livrée, il nous dit de ne pas nous en inquiéter, car, en homme prévoyant, il avait glissé à son futur hôte que la haute fashion parisienne était d'habiller ses domestiques familiers de fracs noirs. Tel était le caractère de Victor. Dans la seule enceinte de Brighton, il connaissait, au bout d'un séjour de trois semaines, tous les chevaux, cochers, jockeys, loueurs de fiacres et marchands de chiens de la ville; c'était à eux qu'il devait d'être appelé le colonel, et il leur en était reconnaissant. Ces relations distinguées étaient fières de lui et répandaient au loin sa popularité. Lorsque nous en faisions le sujet de plaisanteries, dans cette bienheureuse library de Samuelson Bouse, où nous avons tant ri et tant fumé, Victor nous répondait que nous étions jaloux des promenades gratuites à cheval que son commerce lui rapportait. Une autre fois, Carlos et Victor annoncèrent officiellement leur projet d'acheter un dog-cart et un poney. Dès lors il ne se passa point un seul jour que nous ne fussions en proie aux assiduités de tous les bouchers, boulangers et autres, qui avaient à se débarrasser de rosses fourbues et de vieilles machines à deux ou quatre roues. Victor, enfin, honteux de ce manège, congédia un jour cet essaim de juifs. Dès lors, l'idole descendit de son piédestal. Cependant, il avait monté tous les chevaux à vendre dans la ville et s'était paradé dans tous les équipages disponibles, sans qu'il lui en coûtât rien qu'une abondante distribution de poignées de main et de cigares belges. Quand je me promenais dans les rues en compagnie de Victor, nous étions salués par d'étranges in-
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dividus que je voyais pour la première fois, et qui ne devaient pas appartenir à la magistrature ni à l'aristocratie de Brighton. Les connaissances de Victor sentaient généralement feau-de-vie et ne dédaignaient pas de fumer leur pipe corarn populo. Il y avait surtout un athlétique marchand de chevaux que Victor appelait mon oncle, et chez lequel il dînait quelquefois. Ces jours de gloire allaient finir.
Rosine, fidèle à sa parole, m'écrivait à trois semaines de là une lettre ainsi conçue :
« Mon cher Armand,
« Je viens satisfaire votre curiosité, au sujet du petit mystère dont je vous menace. Lundi prochain, je serai libre toute la journée; venez me voir. Je vous attendrai pour déjeuner chez moi, à dix heures, et nous irons ensemble au Palais de Cristal, si vous le voulez bien. Ma mère doit passer cette journée chez une dame, à quelques milles de Londres ; au retour, nous dînerons ensemble à la maison.
« Votre fidèle Rosine. »
Cette lettre me plongea dans une joie ineffable. Au moment où j'allais en donner lecture à mes deux amis, ceux-ci réclamèrent les premiers la parole pour un fait personnel, et ils me tendirent ensemble deux éditions d'une même circulaire manuscrite, émanée des bureaux paternels. En voici la copie :
« Mon cher ami,
« Je crains que nous ne nous soyons pas bien compris quand je vous séparai de votre famille pour vous envoyer à Brighton. Mon but n'était point de vous y
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mettre en relation avec le corps de ballet et les chevaliers d'industrie de la ville. Ayez donc l'obligeance de présenter mes remerciements à M. Thompson, et, au reçu de cette lettre, veuillez vous préparer h gagner Londres, où vous êtes attendu chez M. Mathews, qui consent à vous recevoir dans ses bureaux. Vous trouverez h y occuper votre temps d'une façon plus conforme à mes désirs et aux convenances. » ■
Le moment de la séparation devait être cruel, mais il fut adouci par le petit plan que nous concertâmes ensemble. Je donnai lecture à mes amis de la lettre de Rosine, et il fut convenu que nous quitterions Brighton de compagnie, le lundi suivant, jour de mon rendez-vous. M. Thompson ne s'opposa point à cet accomplissement des devoirs les plus sacrés de l'amitié.
La rue où Rosine demeurait est située à quelques cent pas de l'imposante station de Waterloo. Ce n'était pas de la joie que j'éprouvais en m'y rendant d'un pas rapide, c'était une sorte de fièvre qui bouleversait mon coeur et ma tête. Quand je me présentai à l'adresse indiquée, une vieille femme vint m'ouvrir et me dit qu'elle ne connaissait pas mademoiselle Rosine Passmore. Je faillis suffoquer de désappointement. Ce n'était qu'une fausse alerte. Celle qui l'avait causée était une nouvelle femme de ménage, encore ignorante des noms des locataires. Rosine, qui demeurait au premier, reconnut ma voix, et m'appela. En une seconde je fus dans ses bras. Elle me demanda si j'étais heureux de ce qu'elle m'eût préparé cette rencontre. Je lui répondis par des caresses d'enfant, puis nous nous mîmes à table, et quand mon agitation eut fait place à un calme relatif, nous décidâmes de l'emploi delà journée, que nous résolûmes de passer au Palais de Cristal, comme c'était la première intention de Rosine. Lâ-dessus, je l'embrassai de
nouveau . Elle me dit que rien n'était fait, et qu'elle me renverrait sur-le-champ à Brighton si je ne me tenais tranquille.
— Si vous ne vous conduisez pas comme un jeune gentleman bien élevé, me dit-elle, j'en ferai prévenir votre maître, le révérend Thompson.
— Eh quoi ! vous le connaissez, Rosine ? lui répondisse. Alors, confidence pour confidence, j'ai rêvé que vous l'épousiez.
Et je ne pus m'empêcher d'éclater de rire, en songeant à la figure du rigide Thompson, s'il eût pu se douter qu'on parlait de lui aussi légèrement dans la chambre d'une comédienne.
Puis nous partîmes, elle à mon bras, à la recherche d'un cabqui nous transportât à la station de Sydenham. Je ne sentais plus la terre sous moi. Rosine était calme et pensive; moi, je ne pouvais me lasser de la contempler, et, en marchant à côté d'elle dans la rue, je ne sais pas comment je ne me heurtai point vingt fois contre les pavés, car jamais je ne regardai ni à mes pieds ni devant moi.
Dieu ! toi qu'on représente sévère pour nos défaillances, serait-il possible que tu n'eusses point souri alors à notre bonheur, que tu nous eusses rayés de ton pardon ? Pourtant, ce ciel radieux, cette ivresse ineffable, tout cela est ton ouvrage, ô Dieu ! Loin de ta volonté, hors de ton espérance, on n'aime pas comme nous nous
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aimions. Ceux que tu abandonnes souffrent, et nous étions heureux.
Plus tard, aux. heures d'isolement, qui de nous n'a dit en face de ces reliques sacrées : « C'était là le bonheur ! »
Oh! le bonheur!... Laissez-moi vous dire comme j'ai goûté le bonheur un jour. Être à l'aurore de la vie, et, par une matinée de soleil et de liberté, rencontrer seule la maîtresse de votre cœur, innocente et amoureuse, et soudain se sentir emporter par la vapeur, côte à côte avec celle qu'on va posséder, loin de ce qui humilie et peut gêner la tendresse ; sentir qu'on l'a près de soi, qu'elle ne connaîtra que vous dans le monde étranger où vous l'emmenez, qu'elle est bien là réellement assise près de vous et vous regardant; se causer à soi-même d'horribles frayeurs en fermant les yeux et en feignant de croire que tout cela est un rêve; baiser ses mains, ses yeux; ne plus se souvenir d'aucune ambition, d'aucun ennemi : ce fut là mon bonheur.
Quand nous aperçûmes le Palais de Cristal, Rosine, jusque-là rêveuse et recueillie, poussa un petit cri d'admiration, bien justifié parla splendeur de cette merveille. Rien de plus féerique, de plus rêvé que cet admirable palais, quand le miroir de son dôme réfléchit les tendres feux du matin. Ainsi le soleil d'amour, qui venait de se lever sur moi pour la première fois, m'illuminait tout entier de sa flamme radieuse.
Rosine s'extasia également devant l'intérieur magique du Cristal-Palace. Après une promenade de quelques heures, rapides comme des secondes, nous atteignîmes la galerie des tableaux, où m'attendait une aventure bizarre. Comme ma compagne venait de s'asseoir, je vis qu'un certain nombre de personnes, jusqu'alors absorbées dans l'examen des peintures exposées, regardaient
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Rosine avec une obstination singulière, et se communiquaient à voix basse des remarques auxquelles j'étais sûr que son nom était mêlé. Je fis part de mon étonnement à Rosine; elle me répondit que je me trompais et parla d'autre chose. Évidemment la belle et célèbre artiste du Lycœum était connue d'un certain nombre des habitants de Londres ; mais je ne pouvais m' expliquer qu'elle fût l'objet d'une pareille attention, au milieu d'une foule se composant en grande partie de voyageurs et d'étrangers. Comme je levais les yeux, j'eus l'explication du mystère, et je vis à une place d'honneur et entouré d'un grand cadre doré le portrait en pied de Rosine, peint par David L..., jeune artiste à la naissante célébrité. Rosine parut désolée de l'air désappointé et presque morose dont j'accueillis cette découverte. Un sentiment aigu vint me traverser le cœur au sujet de ce peintre qui avait représenté Rosine les épaules, les bras et les jambes nus, en héroïne mythologique.
— Vous êtes fou, me dit-elle : le peintre n'a dessiné d'après nature que ma figure; en fût-il autrement, trois mille personnes ne me voient-elles pas chaque soir à peu près dans ce déshabillé qui vous alarme ?
— Gela est vrai... mais aucune de ces trois mille personnes n'a le droit de venir près de vous pour vous toucher et vous faire prendre telle position qui lui sera agréable, comme ce maudit artiste qui, sous prétexte de favoriser ses effets d'air et de lumière...
— Et moi qui croyais vous faire plaisir en vous montrant deux Rosines, car je n'ignorais pas que mon portrait fût ici. Mais, comme vous êtes irritable !
Nous descendîmes dans le jardin, où les grandes eaux jouaient comme à Versailles. Le ciel étant clair, une foule énorme y circulait à l'aise, tandis qu'une autre
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foule était assise, non sur le vert gazon, comme disent les romances ( cela est interdit en Angleterre ), mais sur les degrés des escaliers de pierre. Nous nous plaçâmes le plus loin possible de la presse et du bruit. Rosine avait laissé, peu à peu, son sein agité reposer sur mon bras, et son voile était baissé. Il me semblait que sa vue errait, indifférente, sur le spectacle qu'elle avait devant elle. Un moment, je vis deux larmes silencieuses rouler le long de sa figure, et, comme je m'en émus :
— Cher Armand ! murmura- t-elle.
Bientôt, cependant, elle recouvra la sérénité habituelle de son visage, et accepta que je la conduisisse dans la splendide salle du restaurant, où l'on dîne à la carte, auprès des lacs d'Amérique et à deux pas de l'Alhambra. Elle ne voulut accepter qu'un morceau de volaille froide et un verre de bordeaux. Ce modeste repas terminé, nous allâmes faire un tour devant les petites boutiques parisiennes dont cet Elysée est émaillé. Je la forçai d'accepter quelques souvenirs de notre excursion. Puis elle me rappela qu'il était temps de retourner à Londres, où sa mère nous attendait. Je comptais trouver au retour le tête-à-tète de l'arrivée ; malheureusement, tous les compartiments étaient envahis. Nous y fîmes la rencontre de Français qui paraissaient trouver ma compagne de leur goût, et s'évertuèrent à lui rendre ces mille petits services dont l'occasion se présente à chaque instant en voiture publique, tels que de lui offrir la meilleure place, d'ouvrir ou de fermer les fenêtres à sa fantaisie. Ils poussèrent même l'abnégation jusqu'à jeter leurs cigares sur la voie.
— Diable I me jeta dans l'oreille un mien compatriote, indiscret et facétieux, vous avez, là une jolie maîtresse.
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Dans le fond du compartiment, un vieux gentleman entretenait galamment Rosine du supplice de William Palmer; puis il lui parla d'un cheval qu'il avait gagné à la loterie, et d'un château, entouré de vieux arbres, qu'il possédait dans le Yorkshire.
Arrivés à Londres, nous regagnâmes en cab l'an-, tique Lambeth.
En cette heure d'ivresse, sa jeune beauté réalisa pour moi ce mot d'un poëte d'esprit :
« On dirait d'un rayon de soleil qui touche la terre pour la première fois. »
Madame Passmore n'était pas encore rentrée. Rosine alla porter sur sa toilette mes petits cadeaux. Or, tandis que je la suivais du regard, elle vint tout d'un coup s'asseoir sur mes genoux, et me prit la tête entre ses mains ; je crus voir une armée de blanches colombes s'abattre autour de moi, et je restai un moment ébloui.
— Ah ! Rosine ! que je t'aime ! et toi ?
Je penchai mon oreille sur ses lèvres, et j'entendis un oui bas, mystérieux, solennel.
La sonnette résonna avec un bruit sec.
— Ah ! fit Rosine.
Elle fut en un bond devant son piano, et joua avec un entrain fiévreux cet air populaire :
« Not long ago, in Westminster. »
xin
Madame Passmore me salua à son arrivée avec une grande cordialité, et me raconta pendant le dîner des histoires de son mari et de son fils. L'heure du train
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venue, elle m'accompagna avec Rosine jusqu'à la station de Brighton, où Carlos et Victor m'attendaient ; je les présentai à ces dames. J'avais arrangé avec Rosine, pour la semaine suivante, un pèlerinage à la Tour. Le prétexte dont je devais me servir auprès du révérend Thompson était que le'négociant chez lequel allaient travailler Carlos et Victor m'avait invité à dîner avec mes deux amis, afin d'aller entendre dans la soirée le célèbre réfugié hongrois Kossuth, qui donnait sa dernière séance. Au jour et à l'heure couvenus, je revins chez Rosine. A ma grande surprise, je la trouvai sommeillant sur un sofa. Pendant la nuit elle avait eu un peu de fièvre, me dit sa mère. Une moiteur froide perlait en imperceptible rosée sur son front pâle, tandis qu'une tresse de ses longs cheveux noirs, tombant par-devant, se détachait sur la rondeur de l'épaule avec une indicible poésie. On devinait à travers le brouillard blanc de son vêtement la ligne parfaite de ce beau corps insensible, et qu'on eût pu croire privé d'existence, sans le soulèvement régulier du sein. Sa jambe, qui pendait languissamment, eût servi de modèle aux sculpteurs qui ont immortalisé Diane, et son pied, mignon et cambré, demeurait immobile et suspendu entre la chaise et le plancher. Pendant que je rêvais devant cette maîtresse de mon âme, je sentis un grand calme, un grande espérance et une immense résignation descendre en moi
Ah ! toute ma vie reposait bien là; et, tandis qu'elle dormait, par je ne sais quelle prestigieuse métempsycose, je crus voir son propre rêve étendre sur mon front ses ailes féeriques, et une douce langueur s'empara de moi. J'allai m' agenouiller près de Rosine, j'entourai mon cou de ses bras dociles, et j'inclinai mon front sur ses lèvres. Je l'entendis murmurer mon nom à diverses reprises; et, comme elle s'éveilla tout à coup, elle fut très-effarée
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de me trouver réellement à ses pieds, après qu'elle m'avait appelé en songe. Nous passâmes une journée pleine d'intraduisibles émotions, au milieu des horreurs et des richesses historiques de la vieille Tour de Londres. Rosine était plus vive et plus provoquante que je ne l'avais jamais vue. Elle avait une certaine façon de me taquiner agréablement, que je ne puis conter qu'en entrant dans un détail philologique. La langue anglaise a deux termes pour dire faune, qui sont : / love et / like. Le premier veut dire « aimer d'amour, » ou tout au moins de tendre amitié ; le second veut dire tout simplement : « goûter, apprécier, » et quand je disais à Rosine: « M'aimez-vous ? » souvent elle me répondait : « Oui, » en employant le second des deux mots. C'étaient autant de prétextes à des caresses, a des étreintes dont l'étrange ardeur ne pouvait s'assoupir, et me métamorphosait à mes propres yeux. Et puis, comme j'étais fier d'elle! Même dans la foule affairée des rues populeuses de Londres, on se retournait pour admirer sa beauté, la grâce de sa figure et de sa démarche. En rentrant chez elle, après cette longue visite à la Tour, Rosine trouva un appel pressant du directeur duLycœum, qui, en présence d'un changement forcé dans l'affiche de la soirée, n'avait d'espoir qu'en Rosine et la priait de se tenir prête à paraître deux fois. Rosine parvint à tout concilier, en me retenant pour dîner et en m'invitant à l'accompagner le soir au théâtre, sauf à la reprendre à la sortie, à un endroit qu'elle me désigna. Je me rendis très-volontiers à cette combinaison, et, comme nous gagnions à pied le théâtre, elle me dit, en pressant mon bras avec une douce violence:
— Armand, s'il est au monde une autre jeune femme à laquelle vous vous intéressiez, dites-lui, dites-lui bien souvent de ne pas imiter l'exemple d'imprudence que je
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vous ai donné en m'élançant à votre suite, sans savoir qui vous êtes ni où je vais. Aucun lien ne vous attache à moi, rien même ne vous retient dans ma patrie; y serez-vous seulement demain? Il est certain que vous me quitterez bientôt ; loin d'ici, une famille qui vous aime trouve longues les heures de votre absence. Vous serez encore le moins à plaindre, vous m'oublierez, et pourquoi vous aurai-je connu ? »
Je dissipai les inquiétudes de Rosine sur ce sujet, en lui disant que personne ne m'attendrait au retour; qu'il y avait lieu de penser que je serais forcé de retourner pour quelque temps en France,, mais qu'il ne serait pas impossible que je revinsse me fixer auprès d'elle dans son pays. Elle rougit; j'étais sincère en lui parlant. A cette époque, j'avais précisément reçu l'annonce du mariage d'un de mes amis, qui, pauvre comme moi, venait d'épouser la fille unique d'une millionnaire. La mère et la fille étaient les deux plus acariâtres personnes, et mon ami l'être le plus malheureux et le plus dégradé de la terre. Sa femme était laide, mal élevée, tracassière et avare ; cependant on disait de mon ami que c'était un homme sérieux, et qu'il avait réussi à se bien caser. Rosine m'apportait en dot l'amour, la beauté, l'enchantement, et, entre de pareils trésors et le million de mon ami, je n'aurais point hésité.
Cependant nous entrâmes au théâtre, et la soirée se prolongea bien au delà de l'heure fixée entre Victor, Carlos et moi pour notre rendez-vous. Ils m'avaient offert un gîte chez eux pour la nuit; j'ignorais tout à fait leur adresse. Aussi bien, en voyant approcher minuit et en songeant qu'ils avaient cessé de m'attendre, j'éprouvai quelque inquiétude. Cependant je reconduisis Rosine jusque chez elle; là, elle me dit adieu d'une façon bien tendre, pour une artiste qui venait d'obtenir un
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grand succès. Nous échangeâmes un nouveau serment de n'être jamais que l'un à l'autre, et je l'embrassai une dernière fois. Comme la porte se fermait sur elle, je l'entr'ouvris avec une force irrésistible et je suivis Rosine, qui n'eut pas la force de me repousser, dans l'escalier obscur de la maison silencieuse et endormie. Deux heures après, je la quittai, fou et ne sachant où diriger mes pas. Il me semblait que j'étais le jouet d'un songe menteur. Avant de me lancer dans le dédale sombre des rues voisines, je restai en contemplation devant les fenêtres de la bien-aimée. Ah ! si j'avais pu deviner alors qu'après des engagements aussi sacrés, je ne devais plus revoir celle qui venait de me livrer sa fierté, sa vertu, celle qui tenait ma vie, au lieu d'attendre seulement que la lumière eût disparu de sa croisée, j'eusse préféré que l'aurore me trouvât étendu mort sur le seuil de l'humble porte, pour empêcher une fermne de m' appeler parjure. Mais, loin de soupçonner qu'un lendemain aussi noir fût réservé à mes plaisirs éclatants, je m'aventurai plein de courage et d'espérance dans le carrefour étroit qui conduit du vieux Lambeth au pont de Westminster. Quand je fus arrivé sur ce pont majestueux, la grandeur du théâtre s'empara tellement de moi, que, ne sachant d'ailleurs où passer le reste de la nuit, je pris le parti de rester jusqu'au lendemain accoudé sur l'un des vastes rebords, d'où l'on voit le flot se dérouler gracieux et sinistre entre les gros navires au repos.
Lày je me répétai avec un charme inexprimable les strophes mélancoliques de Longfellow :
« Je me tenais debout sur le pont, vers minuit , alors que toutes les cloches battaient l'heure, et la lune vint
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lever sur la ville, derrière la tour ob
« Or, semblable à ces flots se précipitant contre leurs barrières, un torrent de pensées s'en vint fondre sur moi et remplir mes yeux de larmes... »
Cependant une pluie assez fine, mais donnant les plus belles promesses pour le reste de la nuit, vint me rafraîchir les mains et les joues.
La position devenait intolérable. Comme je cherchais à m'orienter, il me revint en mémoire le nom d'un hôtel où descendent nombre de Français. J'entendis, à une petite distance, un bruit de souliers ferrés qui frappa mon oreille plus agréablement que toutes les mélodies de l'école italienne.
C'est un enfant, habillé en décrotteur, que le ciel m'envoyait. Je lui demandai s'il connaissait Leicestersquare. C'estlà que se trouvait l'hôtel en question ; il a nom Sablonière-hôtel . Ne me demandez pas le pourquoi de ce nom àla Sahara; je n'étais pas alors d'humeur à remuer cette poussière étymologique. Cependant je tâchai à me faire comprendre de l'enfant; l'averse grossissait, et je dépendais de ce jeune inconnu, du moins jusqu'à Saint- Paul. Mais dès que j'aurai aperçu le dôme séculaire, je reprendrai ma course avec moins d'incertitude; car, en deux pas, j'aurai atteint le pont des Frères-Noirs, et de ce pont au square Leicester, la route est aisée a suivre. En courant avec mon guide, je m'aperçus que j'étais suivi depuis quelques instants par un homme enveloppé du manteau traditionnel des brigands civilisés.
Il m'eut bientôt rejoint. Les questions que j'adressais à haute voix à mon cicérone en guenilles, et mon accent étranger, l'avaient mis tout de suite au fait de ma situation.
Il m'aborda d'un air courtois :
ROSINE PASSMORE. 93
— Monsieur désire gagner Leicester- square?
— Oui, Monsieur; en suis-je éloigné?
— Non ; mais vous vous en éloignez. Je connais l'endroit, et, si vous voulez...
— : Mille grâces! Je vous suis.
Mon interlocuteur avait, dans le regard et l'accent, une aménité nuancée de franchise et de mélancolie qui lui valut ma confiance. Il avait un grand front et de grands yeux. Ses cheveux noirs lui descendaient jusqu'au milieu du cou, et ses moustaches lui couvraient la lèvre inférieure. Mais les joues et le menton étaient complètement rasés. Je fis plusieurs conjectures à part moi, sans pouvoir fixer l'état social de mon guide. Ses façons exquises permettaient de le prendre pour un homme du monde attardé et sortant du bal. A certains propos, j'aurais juré que c'était un artiste. Il me demanda si la pluie m'avait incommodé, et nous nous mîmes en marche d'un pas rapide, lui s'arrêtant fréquemment pour voir si je pouvais le suivre sans difficulté. Soudain, à la pluie vint se joindre l'orage. Je ne sais rien d'imposant comme les menaces du ciel aux rues désertes de Londres, par une nuit sombre et pluvieuse. J'avais mes raisons pour en êlre singulièrement troublé. L'effrayant contraste qui traversait en ce moment mes idées était bien fait pour me jeter dans une morne perturbation... et je me demandais si cemonde, où je n'avais plusrienà désirer, allait finir, et ce qui s'ensuivrait.
Mon compagnon, ne prenant pas souci de cette tempête, semblait poursuivre une méditation commencée. Mais quand nous atteignîmes le porche d'un temple, il me conseilla de nous y arrêter et d'attendre la fin de l'orage. Alors il s'enquit de mon âge, de ma profession, me demanda si j'avais terminé mes études, me cita ses auteurs latins favoris, et daigna me complimenter sur
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les progrès que j'avais faits en peu de temps dans sa langue. Dès lors, une certaine familiarité s'établit entre nous, et il me raconta qu'il avait vu toute l'Europe.
— Ainsi, vous connaissez la France? lui demandaï-je.
— Oui, c'est une glorieuse nation. J'aime l'esprit de ce pays, bien que certains points de son caractère me déplaisent. En un mot, sans en ressentir moins d'orgueil d'être né Anglais, je trouve que la politesse de vos mœurs et l'élégance de votre société n'ont pas de rivales dans le monde.
Je remerciai chaleureusement l'inconnu, et je tâchai, le plus discrètement possible, d'obtenir quelques renseignements sur lui-même. Je crus comprendre qu'il était riche, et qu'à la suite de quelque profonde déception, il avait cloîtré son âme dans l'amour des travaux utiles et le désir de voir ses frères humains heureux.
Tout d'un coup, il me dit :
— Voici Leicester-square, Monsieur.
Il était trois heures de la nuit.
Je me confondis en assurances de gratitude auprès de ce galant homme, qui me répondit :
— Permettez-moi de vous quitter ici, car j'ai encore plus d'une lieue de chemin à faire avant d'être chez moi.
— Gomment ! lui dis-je, vous ne demeurez donc pas dans ce voisinage, comme je l'avais pensé?
— Non, Monsieur: je demeure près de l'endroit où je vous ai rencontré. Mais croyez-vous que j'aurais pu, sans remords, aller me coucher tranquillement, vous sachant,'vous étranger, et par cette horrible nuit, aux mains d'un guide que j'ai le droit de soupçonner au moins d'ignorance de la route, sinon de mauvais desseins? Il n'est point rare que les enfants qu'on ren-
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contre à cette heure fassent partie de bandes qui visent les personnes attardées ou égarées. Je me félicite donc que le ciel m'ait mis sur votre chemin.
— Monsieur, lui dis-je en lui étreignant les mains avec force, je n'ose point espérer qu'il me sera jamais permis de vous rendre, dans mon pays, le même service; mais il sera désormais impossible que l'idée d'obligeance, de courtoisie et d'humanité, se présente à mon esprit sans y être accompagnée de votre souvenir.
— C'est bien, Monsieur, me dit-il d'un ton grave. Dieu vous bénisse ! Ce que j'ai fait n'est rïen.Let brotherly love continue on earth. (Laissez l'amour fraternel se perpétuer sur la terre.)
Puis je le vis disparaître par la rue Orange, qui avoisine Leicester-square. Je ne l'ai plus revu. Je passai le reste de la nuit dans une chambre de l'hôtel Sablonière, et, le lendemain matin, je regagnai Brighton, accablé d'émotions diverses.
Dans l'heure qui suivit mon retour chez lui, le révérend Thompson me fit appeler dans son cabinet et me dit que, sans entrer dans la discussion des motifs qui pourraient réclamer de nouveau ma présence à Londres, il ne m'autoriserait plus à m'y rendre sans une approbation explicite et par écrit, adressée directement à lui, Thompson, par mon oncle Adalbert. Hélas I si je n'avais eu que cette cause de soucis t.. . Mais il ne me restait plus un penny. J'allai me coucher sur ces nouvelles
alarmes, et, le lendemain malin, on vint jeter sur mon lit, tandis que je dormais encore, trois lettres : la première était de Carlos et de Victor, qui m'accablaient d'injures pour leur avoir manqué de parole. Ils m'annonçaient en post-scriptum que, depuis dix jours, ils avaient dépensé cinq cents francs à s'habiller et à vivre comme les gens de qualité, et qu'ils allaient en être réduits à détrousser les passants. Je reconnus, sur l'adresse de la seconde épître, l'écriture de Rosine; elle m'ordonnait de venir vivre auprès d'elle, et elle m'attendait à bref délai pour nous accorder là-dessus. La troisième, écrite d'un autre style, était de mon oncle Adalbert (qui désirait aussi que j'allasse vivre avec lui), et se terminait par ces mots : « Je te prépare, d'ici peu de jours, une surprise. »
J'étais plongé dans un abîme d'idées confuses; enfin, l'ordre rentra peu à peu dans mon cerveau, et j'oubliai Carlos et Yictor, et mon oncle Adalbert et sa surprise, pour ne plus songer qu'à Rosine. Que faire? Il me restait juste de quoi affranchir ma réponse. La pension que me faisait mon oncle y avait passé tout entière, ainsi que certaines avances de mes deux amis. J'entrai dans une colère pleine de tristesse et de stupeur, et j'eus des frissons de désespoir en songeant à l'avenir inévitable. La surprise de mon oncle m'inspirait peu de confiance, et l'idée ne s'en présentait pas à moi sous la forme d'une allocation de fonds. J'écrivis à Rosine de ne pas m' attendre au jour qu'elle avait fixé. Je ne sais plus le prétexte que je lui donnai; j'avais la tête en feu. J'éprouvais une honte facile à concevoir en ne répondant pas avec transport à l'invitation que Rosine me réitéra en ces termes :
« L'impossibilité où vous êtes de venir lundi m'a fort inquiétée; j'espère ne vous avoir donné aucune cause de
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mécontentement, et ne vous avoir pas déjà lassé de moi: cela n'est pas un reproche, cher Armand. Je m'en veux de ce que les soucis des dernières représentations aient empêché Rosine d'être plus à vous; mais je vous en récompenserai bientôt, mon amour, et je vous envoie, en attendant, mille baisers. »
Une dernière ressource me restait: c'était d'avouer la vérité à mon oncle, de le débarrasser de sa tutelle, et de le prier de me faire tenir les quelques billets de mille francs qui me revenaient de la succession de mes parents, en lui disant que j'étais résolu à me fixer en Angleterre. Mais je ne devais recourir qu'à la rigueur à ce moyen extrême, sans grand espoir d'ailleurs. Je passai d'interminables nuits à rouler mille projets extravagants dans mon cerveau surexcité. Un matin, mon œil fatigué rencontra sur une table de travail quelques livres assez richement reliés, une chaîne de montre en or que je tenais de mon oncle Adalbert, et divers autres menus objets de luxe et d'art, dont l'ensemble pouvait représenter, vu le rabais énorme qui caractérise les trocs de ce genre, une centaine de francs. Je pris une grande résolution. Il pouvait être midi comme je sortais de Samuelson-House, la tète perdue. Au moment où je quittais, d'un pas chancelant, le seuil du révérend Thompson, une voiture s'arrête devant moi; un gros homme se précipite dehors à ma vue, et me tend les bras : c'était mon oncle Adalbert.
Il prit lui-même son bagage, donna quatre sous de pourboire au cocher, et me poussa devant lui; sans cela je serais resté cloué contre le mur du révérend, et même je perdis à un tel point la conscience des lieux et des personnages, que je m'adressai au frère de mon père en anglais. Il crut à une plaisanterie, m'appela farceur, me trouva engraissé, et me demanda comment je trou-
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vais sa surprise. Il paya à M. Thompson ce que je lui devais, me donna deux heures pour faire ma malle, accepta le dîner du révérend, se grisa légèrement de porto et de méthodisme, et, le soir même, il me fit, bon gré, mal gré, embarquer avec lui.
Est-ce bien moi que ce navire enlève loin des bords qu'elle habite ? J'avais tant juré de ne vivre que par elle et pour elle ! Chaque seconde me fait avancer d'un pas vers mon supplice, et ma stupeur est si profonde, qu'il ne me reste même pas la force de me plaindre. Comme elle va me mépriser, quand elle aura lu les quelques lignes tracées au crayon et confiées furtivement à la boîte du steamer ! J'ai l'air de fuir comme un voleur de nuit, son forfait accompli, et je me regarde moi-même avec honte et douleur ! Maintenant, couché sur le pont, je compare mon impuissante tristesse à la vigoureuse mélancolie du flot qui bat la côte; mon âme est pleine de combats, mon esprit d'irrésolution, et l'onde m'appelle avec un charme irrésistible. Il me semble que ma vie entière a été un songe. Cependant ma pensée s'en* vole en une seconde à mille lieues de mon corps, et en une seconde revient l'accompagner. Mon oncle m'expose en termes vifs la félicité qui m'attend dans une manufacture où l'air du bon Dieu n'entre pas. Mon oncle attribue le laconisme de mes réponses au vague
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malaise du voyage, et c'est presque un soulagement pour moi qu'il ait pris la chose ainsi : cela le fait renoncer à .me parler.
Et je sens mon âme qui prend un immense essor et va tomber en prières et en désirs aux genoux de Rosine, la bien-aimée.
Je ferme les yeux, elle m'apparaît.
Elle a reçu ma lettre, et ce coup lui a été sensible. Elle sent qu'elle m'a perdu pour toujours, et va s'étendre avec chagrin sur sa chaise de repos. Son peignoir blanc ne dissimule pas le trouble de son sein, et je vois frissonner son petit pied.
Je l'entends dire :
— Mère, Armand est parti !
Madame Passmore n'en veut rien croire qu'elle n'ait lu le billet. Elle, moins généreuse, couvre mon nom de son mépris. Rosine pleure sans souci de la représentation, qui exige pour ce soir des joues roses et des yeux brillants.
Et le navire avance toujours... J'entends les bruits du port.
Maintenant, flétri dans mon aurore, solitaire au milieu de la foule, exilé au sein de ma patrie, je ne sais à qui parler du passé. J'entends dire, au sortir des réunions joyeuses, qu'on n'y aime pas mon humeur fantasque, ma volonté absolue; tout m'accable, à commencer par les salons brillants. J'y vais toutefois, parce qu'il me plaît encore d'y regarder certains modèles, et puis,
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d'y apprendre les nouvelles, et enfin, parce que je serais désolé de n'être point rangé parmi ceux du bon ton. Mais mon cœur y est triste jusqu'à la mort. Souvent, pendant le quadrille, j'entrevois sous un ciel plein de rêves et de fantaisies le beau parc de Richmond...
« Cher Armand, disait Rosine, dans une de ses dernières lettres, vous avez dû me trouver désespérante quand je parus n'accepter que l'hommage de votre fraternité artistique. Ne m'appelez pas coquette, ne me dites pas insensible, car je vous aime, et je voudrais vous avoir près de moi pour toujours. »
Où es-tu maintenant, chère reine de mon cœur? Quel nuage te couvre, astre aimé?
Après les effusions du premier désespoir, je rentrai dans le domaine de la réalité active, en écrivant lettres sur lettres à Carlos et, à Victor, pour les prier de se rendre, en mon nom, chez Rosine, de lui raconter ce qui s'était passé, et lui renouveler ma promesse d'être à elle, quoi qu'il advînt. Pour comble de disgrâce, mes deux amis voyageaient en Ecosse, et leur absence de Londres dura un mois. A leur retour, ils s'empressèrent de me satisfaire. Rosine avait quitté son ancien logement; elle n'appartenait plus à la troupe du Lycœum, et l'agent dramatique lui-même ne connaissait pas sa résidence actuelle. Je m'abandonnai à mille conjectures étranges; j'en vins à me figurer que Rosine n'allait pas. tarder à venir me retrouver en France, et je l'attendais presque. Il y avait des moments où je croyais la voir ouvrir ma porte, appuyer sa poitrine contre ma poitrine, ou son bras sur mon épaule. Parfois encore, la joie qui vole dans l'air, aux matins de printemps, se trompant de route au bruit de mes souvenirs, me venait suffoquer de parfums étrangers.
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Quand ce premier aveu, qui m'a rendu pour un jour fortuné entre tous les hommes, échappa aux lèvres de Rosine, un tel vertige m'avait saisi que je ne savais où j'étais, ni comment j'étais venu. Ceux qui n'ont pas éprouvé ce divin désintéressement de l'âme, où toute chose terrestre disparaît à nos yeux, ignorent le moment où l'amour est le plus doux. Mon cœur était né à l'amour avec la même sensation de voluptueuse douleur et de puissante faiblesse qui accompagne la première entrée du soleil dans l'œil d'un aveugle, de la foi dans un cœur sceptique.
Il est encore pour moi des heures d'extase où, toujours fasciné par la grâce de son regard, je suis, comme aux plus beaux jours, disposé à me sacrifier pour elle. Ce qui, dans le bon temps, n'avait pas peu contribué à resserrer nos liens, c'était l'incertaine possession que l'un avait de la langue de l'autre. Il nous semblait alors, compensation bien due à ma tendresse, voir s'opérer en nous l'infiltration des mêmes pensées, des mêmes sentiments. Alors elle se rapprochait de moi; son moindre regard souriant m'enlaçait; je palpitais, et dix années de captivité n'eussent pas payé trop cher, alors, mon plaisir.
Souvent, la nuit, quand la fatigue a clos mes paupières, je me sens transporté, sur l'aile des rêves parjures, à la demeure, hélas! ignorée qui l'abrite aujourd'hui. Les événements passés courent dans ma mémoire et la sillonnent d'amertume. Je flotte dans l'infini, à la conquête d'un grand horizon pâle, où la beauté de Rosine brille d'un éclat triste et tentateur. Je me réveille en sursaut, mon regard et ma main la cherchent dans l'ombre; alors les angoisses du souhait inassouvi me viennent torturer, et à chaque réveil je sens à mes défaillances que l'implacable vautour a rongé une portion
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plus grande de mon cœur. Une fois levé, il me faut plonger dans un océan dont chaque goutte m'opprime la tête; j'ai pour emploi, tous les matins, de compter de l'or et de l'argent. Quand je sens rouler entre mes doigts ce métal stupide, au bruit harmonieux, dont les piles étalées devant moi n'arrachent même pas un soupir à mon indifférence, et dont la centième partie m'eût jadis fait heureux de vivre, je me rappelle cette enseigne de cabaret représentant un vieillard porteur de l'habit bleu et du gilet jaune traditionnels; il s'adresse en ces termes à trois petits malheureux qui n'ont ni gilet ni habit :
« Jeune, j'avais des dents et pas de pain; vieux, j'ai du pain et pas de dents. »
C'est toute la vie.
« Si jeunesse savait! dit le proverbe. » Il devrait dire : Si jeunesse avait !