‹ Mémoires de n'importe quiChapitre 15 sur 15 · MAURICE A MARCELINE · texte numérisé non relu

MAURICE A MARCELINE

« Il faisait presque froid quand je quittai ce matin notre logis.

« Pour allonger la route, et ne m'éloigner que le plus tard possible, fût-ce à une seconde près, du coin de terre qui a vu deux, êtres humains si joyeux d'être ensemble, j'ai fait le tour du carré de maisons, et je suis rentré un instant chez nous, dans la cour seulement.

« Vos fenêtres étaient closes, mais avec l'œil du cœur je vous voyais regagner votre chambre, frissonnante et toute en larmes.

« Hé quoi ! c'est par moi que vous pleurez, Marceline, source unique de mes espérances, came de ma jeunesse, ma foi, ma vie I...

« J'ai bien regretté de ne vous avoir pas prévenue que je reviendrais furtivement.

« Vous n'auriez pas manqué d'ouvrir le volet, et de m' envoyer de la main un dernier baiser.

« Alors, fort triste, et demandant un peu de courage à cette idée que nous serions réunis bientôt et pour toujours, je suis sorti de cette cour, et me suis retrouvé sur la place.

« Puis, je me mis en route avec une fausse vaillance.

« Trois heures et demie sonnaient à l'horloge de la gare du Havre.

« Je résolus de faire à pied le trajet de notre maison au chemin de fer du Nord.

« J'ai perdu depuis longtemps l'habitude de ces réveils précipités et de ces excursions matinales, mais j'en ai gardé la sensation inexprimable. Elle me pénètre comme aux jours d'enfance, et ce matin, le déchirement des amours désunies ajoutait sa violence à la naïveté des émotions éternelles.

« Quand on a lu beaucoup d'histoires et qu'on porte inscrite dans sa tête la succession mémorable des grands mouvements de notre race, et des transformations d'une ville telle que Paris; quand à ces souvenirs se mêle l' avant-goût des révolutions inévitables... il en résulte un conflit de pensées presque fantastiques, lorsqu'il se livre en nous durant un pèlerinage à travers la ville silencieuse et déserte encore.

« Nous ne sommes rien que des ombres, bercées ou secouées par la main du grand Inconnu.

ce Se promener à la nuit noire ne suscite pas, à beaucoup près, des émotions de cet ordre noble et délicat.

« Et puis, la chose est commune partout; et à Paris, habitude générale. On tient sa canne d'une étreinte plus nerveuse au coin de certaines rues, on regarde à droite et à gauche... et voilà tout.

« Mais traverser Paris, à la nuit blanche, par exemple en été, à trois heures du matin..., voilà une véritable expédition de poète!

« Que de fois, lorsque je demeurais rue Vanneau, et que je m'étais attardé en quelque atelier de peintre à Montmartre, j'aimais au retour à rafraîchir mon front sous les arbres du faubourg Saint-Germain !

« Avec la rosée, il en descend sur nos têtes pleines d'ardeurs et de flammes un concert de murmures, une vigoureuse mélancolie ! Ces arbres verts encore ont vu bien des hommes qui furent grands et qui ont fini d'être.

« Le trajet de chez nous à la gare du Nord n'offre pas les mêmes aliments aux réminiscences et à la songerie, mais il possède à mes yeux un mérite plus cher, c'est de m'offrir le théâtre de nos meilleurs entretiens.

« Ah ! je ne pourrai jamais t'aimer plus que ce matin, Marceline... Comment vivre loin de toi !

« Je t'ai décrit d'avance mon itinéraire de Paris à Boulogne-sur-Mer. L'express met environ cinq heures, en comptant un arrêt de quinze minutes à Amiens.

« Le train allait partir, comme j'arrivai.

« Tandis que j'avisais à m'installer le plus solitairement possible, une voix sortit d'un compartiment où il n'y avait que deux personnes, et me hêla par mon nom.

« Je fustout heureux en reconnaissante...., lecélèbre avocat, qui allait plaider à Douai.

« Dans le coin opposé était plongé plutôt qu'assis un personnage petit, sec, passé soixante-cinq ans, enseveli dans un ample et vieux manteau..., le chef couvert d'une haute calotte en velours violet.

« Je regardais avec la sollicitude de l'humouriste ce grêle vieillard, lorsque D..., me tirant par la manche, me dit très-bas :

« — Ne le reconnaissez-vous pas ? c'est M » Et il

me nomma l'un des plus célèbres ministres qui succombèrent avec la monarchie de Louis-Philippe, ce roi si proche de nous encore par le temps, mais qui, grâce au vol vertigineux de la vie que nous vivons, nous a tout l'air d'un contemporain des légendes.

« M... descendit ainsi que moi à Longueau. Ayant quitté le wagon avant lui, je l'aidai fort respectueusement, à cause de son âge, à extraire une valise tassée sous la banquette, et qui résista longtemps à nos efforts. « M... me remercia avec un singulier sourire, qui semblait vouloir dire :

« — Est-ce que ce jeune homme a oublié que je ne suis plus ministre depuis 1848?

« Celui dont je parle a, au su de toute la France, du talent et du courage. Ce n'est qu'un vaincu de la fortune et non de l'honneur. Dans ces conditions, on est toujours un homme debout... et ceux qui vous rendent hommage ne sont jamais des flatteurs.

« Les axiomes de M. Le Grandier sur la nécessité d'une profession active et mêlée aux affaires courantes me revinrent à l'esprit.

« Chère Marceline, j'ai, comme tu le vois, écrit la première partie de cette lettre au crayon, sur mon genou, dans le wagon, qui m'a déposé à Pont-de-Brique.

« Je la finis à l'encre dans ma chambre.

« J'ignore encore la raison de cet impératif rappel. Je ne la saurai pas avant une heure que je vais employer à t'écrire. Mais rassure-loi, comme je suis rassuré moimême... il n'y a pas de sinistre.

« Tu connais mon mépris pour l'emphase, tu sais comme je tiens en piètre estime les gens fiers de briller par réverbération, et tirant leur joie et leur valeur d'un commerce plus ou moins authentique avec les gens riches ou titrés.

« J'aurais les écuries de la reine Victoria, et je commanderais à trente valets, qu'il me répugnerait encore de dire : Mes chevaux ! mes gens !

« Je laisse cette gloriole aux imbéciles et aux parvenus... s'il en reste.

« Cependant, il faut quelquefois incliner son goût devant la nécessité d'appeler les choses par leur nom.

« Donc, je te continue cette lettre du château paternel.

« Ce château est dans une situation délicieuse. Si

grand qu'il soit, à nous deux, nous en ferions un nid. Il se dresse à quelque demi-kilomètre d'une maison de campagne d'architecture massive, et de physionomie sombre, qu'habita, dit-on, l'empereur Napoléon Ier.

« Toute cette vallée de la Somme est fertile en enchantements, sans l'uniformité excessive des riches et laborieuses plaines de Flandre et d'Artois, ses illustres voisines. La verdure y a plus d'effets imprévus, et, des chatoiements dus à sa contiguïté avec le flot. La côte environnante n'a point l'aspect lamentablement morose de certains villages maritimes de la Hollande et de la Belgique.

« Non loin de Pont-de-Brique, dans un entonnoir, ainsi qu'une anguille au fond d'un émail de Palissy, s'enroule la sinueuse Lianne, si gaie, si vivante, avec ses centaines de barques pavoisées, les jours de régates.

« Mais on dirait que je vois tout cela pour la première fois !

« Depuis que je suis né, Marceline, j'ai, par un privilège, quelquefois douloureux, toujours eu tant à observer à l'intérieur de mon être que j'ai pu passer pour un spectateur ingrat des bontés de la nature.

« Et depuis que je te connais, te contempler a suffi au bonheur de mes yeux.

« A la station de Pont-de-Brique, toute inquiétude que j'aurais pu concevoir sur la santé de mes proches disparut devant l'assurance à moi donnée par les gens de la gare que M. Le Grandier se portait bien, comme a l'ordinaire.

« Je montai en voiture.

« Il était dix heures du matin.

« A la chaleur extrême de la veille avait succédé cette atmosphère que j'appellerais volontiers méditative, parce qu'elle s'adresse particulièrement au moral, et qu'à ces

heures où le ciel est d'un bleu effacé, l'air tièdement frais, le souffle libre, nous oublions volontiers notre corps, en raison même de la soumission exquise avec laquelle ses organes sublimisés servent au souvenir intangible et à l'espérance idéale.

« Sur la route, je rencontrai un grand nombre d'Anglais, en famille, qui blasés sur les plaisirs, ou bien haïssant la promiscuité de la vie d'hôtel, ont installé dans les villages les plus proches de Boulogne une colonie permanente.

« Ces gens-là, pour lesquels on m'a longtemps reproché une partialité mal interprétée, sont d'assez grands artistes dans la conduite matérielle de la vie.

« Les succès mondains (terrain exclusivement français, et sur lesquels nous n'avons pas à redouter de Waterloo) leur étant interdits, ils se sont rejetés, non sans avantage, sur le bien-être chaque jour perfectionné du corps humain.

« Je sais, Marceline, que tu n'aimes pas beaucoup les gens de cette nation. Je reconnais avec toi qu'ils sont doués, sous leur flegme, d'une brutalité sui generis, et d'un égoïsme outrecuidants, bien faits pour agacer les nerfs parisiens.

a Mais il ne faut pas méconnaître que, malgré leur haine héréditaire contre nous, ils sont encore le seul peuple du monde (à part les Russes... trop éloignés), chez qui les qualités françaises soient équitablement appréciées.

« Je veux bien que leur habitude nationale des voyages leur donne un peu trop l'air de s'avancer partout comme en pays conquis. Dans les grands théâtres de Londres on n'est reçu qu'en toilette de marié... et il n'est point rare de voir l'habitant de Londres égayer nos stalles d'orchestre ou d'amphithéâtre à l'Opéra

de trop pittoresques gilets et de barbares chapeaux.

« C'est nous qui leur avons donné des armes contre nous-mêmes, en développant chez eux une sévérité critique qui, appliquée à la vie anglaise, la rendrait tout bonnement insupportable, et dont ils ont pris le germe dans l'excessive facilité de notre vie sociale.

« Le meilleur de leur argent leur sert à venir chaque année se ranimer au soleil de Paris, et, de retour chez eux, ils n'ont pas assez d'injures pour en flétrir la bonne ville... même dans son climat.

« Tel qui voit un nuage gris dans le ciel du voisin ne voit pas la nuit noire dans le sien.

« N'importe, il y a des Anglais admirables, et nombre de leurs femmes sont délicieuses à voir.

« Cependant, tout en cheminant au trot d'un bon vieillard de cheval, qui semblait lui-même ragaillardi par la fraîcheur de l'air, je m'abandonnais, sous l'influence de cette atmosphère sympathique et de ces verdoyantes contrées, à mille réflexions diverses.

« Mais ce matin il ne s'y mêle aucune teinte de découragement.

« Il y a des jours où, quand je descends de ma chambre dans la rue, j'ai tout de suite une sorte de sentiment que Y air est contre moi... Aujourd'hui, c'est tout le contraire, et si tu étais là, Marceline, j'étreindrais le bonheur.

« Parfois, quand nous arrivons au point culminant de la route, qui est comme onduleuse, et très-fatigante pour les chevaux, à cause du changement continuel d'allures, on distingue comme un immense miroir irisé... C'est la belle étendue des eaux... C'est la grande mer!

« Les oiseaux chantent dans les branches. Quelquefois un paysan s'arrête et regarde... Les groupes de

promeneurs en frais costumes d'été deviennent plus nombreux. De minute en minute, nous nous croisons avec les paniers, qui transportent les excursionnistes à la vallée Denacre. Je cueille sur la route deux ou trois : « Tiens! c'est Maurice Le Grandier! Bonjour, monsieur Maurice!... »

« Puis, aux approches de midi, un léger voile d'assoupissement descend du ciel dans les branches, et des branches sur la mousse. C'est l'heure où l'innombrable légion des mystères qu'enferme l'Océan poursuivent plus à l'aise sous les vagues moins troublées leur colloque imposant.

« Enfin, nous atteignons une grille bien connue.

a Je suis reçu par Marie qui m'embrasse. Quel mot rendra le mieux la situation? Disons -.nerveusement. Elle fixe ses yeux sur les miens, comme si elle voulait lire au plus profond de mon cœur.

« Ma première impression, je dois te l'avouer, devant ces allures étranges, fut toute défavorable à ceux qui m'avaient fait venir de si loin, en termes si impératifs, sans motif sérieux — du moins je n'en ai pas encore vu trace.

« — Vous vous portez tous bien, à ce que j'ai appris? lui dis-je... Tant mieux... La dépèche m'avait rempli d'inquiétude pour vos santés... Et peut-on savoir?...

« — Tu le sauras bientôt, Maurice. M. Le Grandier t'attendra cette après-midi dans sa bibliothèque. Tu as une heure devant toi pour te remettre des fatigues du voyage.

« Ma sœur m'a paru un peu changée, non pas de figure, mais dans ses manières, qui sont moins libres envers moi. Quelque gène semble la dominer. Cela ne m'étonne guère. J'ai toujours vécu là-dedans.

« Jusqu'à présent, chère Marceline, tu ne connais de

ma famille que le nom, et je t'en ai fort peu dit sur les êtres et les choses de la maison paternelle. Cependant, quand tu m'as vu contraint de te quitter en hâte à cause d'une lettre de huit mots, ta vive sollicitude a parlé pour les miens, que tu croyais frappés d'un coup subit. Il n'en est rien, sois bien tranquille; je ne suis pas le moins du monde inquiet.

« Mon père a eu hier ses soixante-douze ans, m'annonce Marie.

« Je ne manquerai pas à t'informer minutieusement de tout ce qui arrivera et sera dit.

« Cependant, tout en gagnant ma chambre, je regarde Marie, et je ne puis rien comprendre à ses nouvelles façons.

« Dans sa jeunesse, ma sœur était remarquablement jolie, à ce qu'on m'a dit, a ce que l'on peut voir encore. . . et d'une culture intellectuelle suffisante pour la faire traiter, de romanesque par les provinciales, ses contemporaines.

« Au retour d'un long voyage en Italie, on la vit dépouiller soudain tous ses goûts d'autrefois et renoncer aux plaisirs du monde.

« Les indifférents jugeaient qu'elle entrerait au couvent.

« Peut-être s'y fût-elle résolue si ses tendresses naturelles et la voix du devoir ne lui eussent défendu d'abandonner mon père, ma mère et un jeune frère venu si tard, dans le besoin qu'ils avaient tous les trois de sa présence.

« Si je te parle, chère Marceline, de Marie avec cette insistance, c'est que pendant longtemps je n'ai vécu pour ainsi dire qu'à son ombre... et l'expression ne me paraît vraiment pas trop hasardée, appliquée à une personne dont le cœur nous fut un abri tutélaire...

mais dont le front est ordinairement voilé de mélancolie.

« Je pourrais, Marceline, t'en écrire là-dessus jusqu'à demain. Mais que peut donc avoir à me dire M. Le Grandier? (G'est ainsi que l'appelait toujours ma mère, nous en avons, adopté la coutume d'après elle.) Et je ne puis, dans ce moment de trouble et de doute, chasser de ma mémoire certaines paroles de cette âme envolée. « Maurice, me disait-elle, chaque fois qu'elle me surprenait à la veille d'un entretien avec M. Le Grandier, tout ce qui sortira d'une telle bouche renfermant le secret de votre bonheur à venir, écoutez-le comme la loi d'en haut, modérez votre impatience et votre ardeur à parler. »

« Cela me sera facile ce matin... je ne suis pas en train ; le chagrin de notre séparation noue plus étroitement son voile autour de moi... Il est une heure, je vais descendre chez M. Le Grandier. Je t'écrirai aussitôt l'objet de cette conversation, car tu ne dois rien ignorer de ce qui intéresse un nom destiné à devenir le tien. »

Maurice avait trouvé en arrivant toutes choses chez lui dans le même état, en apparence, qu'il les y avait laissées cinq mois auparavant.

Mais cette apparence n'aurait pu tromper que l'œil d'un étranger, et non celui d'un enfant de la maison.

Le premier changement, et le plus pénible, Maurice l'avait surpris dans l'attitude générale de Marie, qui, au lieu de se livrer franchement à la joie de revoir après

une si longue absence un frère tant aimé, était fiévreuse, agitée, hors d'elle-même.

Maurice, malgré l'empire sur soi et, si l'on peut dire, le raffermissement nerveux qu'il devait à son existence pleinement heureuse, résolue et libre des cinq mois précédents, ne put se défendre d'une vive émotion intérieure en approchant de la bibliothèque où Marie était venue lui annoncer, presque avec le cérémonial diplomatique, que M. Le Grandier l'attendait.

Le feu de bois flambait, malgré juillet, comme aux plus francs jours de novembre. M. Le Grandier était naturellement enclin à souffrir du froid.

La situation ne resta pas longtemps indécise.

Maurice se précipita au-devant de son père pour l'embrasser.

M. Le Grandier l'arrêta avec un geste d'une sécheresse impossible à rendre.

Puis il signifia à Maurice de s'asseoir.

Le jeune homme n'en fit rien.

L'ancien député ouvrit ainsi le feu :

— Monsieur, bien que je me fusse engagé, vis-à-vis de moi-même, à ne plus revenir sur la résolution que vous avez prise à rencontre de mes conseils, je me trouve, avec la plus profonde répugnance, dans le cas d'y revenir.

Il paraît que je ne m'étais pas absolument trompé en préjugeant que cette indéracinable vocation pour les lettres signifiait surtout désir de vous livrer sans contrôle à la vie indépendante... j'entends indépendante de toutes les règles et de toutes les convenances.

— Mon père, répondit le fougueux Maurice, domptant à grand'peine les révoltes tumultueuses de son cœur, permettez-moi de trouver que ce premier accueil est bien dur, et que je n'y comprends rien.

— Vous allez tout comprendre, je serai clair et bref. J'aurais pu fermer l'oreille au récit d'exploits plus ou moins imaginaires, mais je tiens de source certaine que, depuis cinq mois, oubliant ce que vous devez à un nom qui n'est pas votre exclusive propriété, vous vous affichez...

Maurice, atterré par l'indignation, eut, à défaut de la parole, chez lui suspendue, un geste d'une telle sincérité que M. Le Grandier s'arrêta.

Le vieillard avait encore l'ouïe très-fine; il reconnut, dans le silence qui suivit, le pas de l'anxieuse Marie derrière la porte, qu'il alla ouvrir brusquement, en disant :

— Venez, il n'est point mal que vous soyez ici. Marie entra, blanche et froide.

— Je ne connais pas assez, reprit M. Le Grandier, la catégorie de créatures a laquelle appartient votre présente compagne...

— Alors, Monsieur, riposta Maurice, avec un emportement altier, vous n'avez rien à en dire, puisque vous ne la connaissez pas... et c'est à moi d'en parler, puisque je la connais. Vous avez dit : créatures... j'accepte le mot, pour elle et pour moi. Je voudrais seulement que la moitié des femmes que vous saluez au bras de leurs maris, et que toutes celles que sur leur mine vous tenez pour vertueuses, prissent exemple de pureté, de charité et de franchise sur cette créature.

M. Le Grandier se leva menaçant...

Marie, comme foudroyée, tomba sur un siège, et parut près de mourir.

Maurice alla se jeter à ses pieds.

Aussitôt, Marie se ranima. Elle parut repousser le jeune homme prosterné; mais tout son air exprimait seulement la défaillance matérielle, qui implore une

minute de silence et de repos pour se reconnaître... et non l'hostilité.

— J'attends que vous daigniez vous expliquer, dit le vieillard, rassuré au sujet de sa fille... et je vous prie d'être, sinon humble comme l'exigeraient les circonstances, du moins mesuré dans vos paroles.

— Mon explication sera aussi brève que sincère, riposta Maurice. Je n'ai pas à dire ma pensée sur la dénonciation probablement aussi anonyme que mal fondée...

M. Le Grandier eut un mouvement de surprise. Il s'agissait en effet d'une lettre anonyme, déposée par le facteur l'avant-veille, et qui représentait Maurice comme ayant débauché de ses prétendues leçons quelque institutrice ad hoc, pour s'enfermer avec elle dans les délices d'une Capoue au mois.

Maurice attendit.

— Continuez, fit M. Le Grandier.

— Alors, sans m'appesantir sur des précédents dont pas une heure ne saurait rien avoir à redouter de l'examen le moins bienveillant, laissez-moi vous dire que j'allais tout écrire à Marie, avec prière instante de vous communiquer ma lettre, lorsqu'est arrivée l'injonction comminatoire à laquelle je dois ma présence chez vous.

— Pardon, Monsieur, il ne s'agit pas ici de plaider... et vous-même vous ne sauriez refuser de convenir que ce serait s'y prendre bien tard, et d'une façon peu opportune! Il s'agit seulement de répondre à cette question : Est-il vrai que, sans être marié, vous viviez à Paris avec une femme?

— Oh ! mon père ! s'écria Maurice, si le seul fait de n'être pas marié m'a aliéné vos bonnes grâces, elles me seront rendues bientôt. Puisqu'à ma grande joie,

vous et Marie jouissez d'une excellente santé, je ne suis pas ici pour autre chose'que pour solliciter votre adhésion à ce mariage.

L'enthousiaste jeune homme, sentant les larmes lui monter à la gorge, avait besoin d'embrasser quelqu'un. Il se tourna vers Marie (elle était toujours à demi insensible), puis vers M. Le Grandier.

Le rigide vieillard venait de se dresser de toute sa maigre hauteur sur ses jambes glacées et vacillantes?

— Ne trouvez-vous pas, dit-il, que vous nous avez déjà causé assez de honte et de douleur?

Marie, réveillée par l'imminence de la catastrophe, s'était jetée, comme une Romaine des vieux âges, entre les deux lutteurs, et à la vue de Maurice, l'œil flamboyant d'indignation, elle avait osé s'écrier du ton d'une prière suprême :

— Mon père n'a pas voulu dire cela, je te le jure, Maurice, tais-toi.

— Voilà, dit le jeune homme, des malédictions bien inattendues, pour quelques articles de journal et pour un acte d'humaine bienveillance.

— Tais-toi, Maurice...

— Aussi longtemps que je ne manquerai pas au respect, à la justice et à la vérité, je ne me tairai point que je n'aie dit tout ce que j'ai sur le cœur presque depuis aussi longtemps que j'ai eu atteint l'âge de connaissance.

Si j'ai quitté cette maison, où j'ai trouvé souvent que l'air faisait défaut à ma poitrine, bien qu'on y vive entre la nier et les forêts; si la première franche tendresse que j'aie rencontrée m'a donné l'idée du bonheur, c'est que parmi ceux dont le nom est, pour tous les autres hommes de mon âge, synonyme d'indulgence et de sympathie, je n'ai trouvé que des juges sévères, des con-

seillers de marbre ou des alliés toujours prêts à fuir ma cause. J'ai reçu de Dieu une âme aimante, que l'on a toujours refoulée.

Je retourne vers qui lui a permis de s'épanouir; ma conscience est pure comme mon amour, et je quitte cette maison où l'on maltraite un fils, où l'on condamne un innocent, afin de n'être plus exposé à trouver la paternité injuste et la famille mauvaise.

Monsieur, fit Maurice, je vous salue avec respect, et je m'en vais pour toujours.

Et le jeune homme se retira, malgré les supplications de Marie.

M! Le Grandier était retombé assis sur son fauteuil.

Un douloureux combat se livrait dans ce vieux cœur, jadis terrassé par un grand orage.

Marie s'accroupit à ses genoux :

— Oh! mon père, ne m'imposez pas encore cette épreuve, trop lourde pour mes forces. Tout ce que vient de dire cet enfant sort des lèvres de l'honneur même et de la sincérité. Mon père, la coupe déborde. Si le berceau vous a offensé, ayez pitié au nom de la tombe.

— S'il en est ainsi, Marie, vous pouvez aller le rejoindre. Je saurai mourir seul!

Maurice, sorti en désespéré du cabinet paternel, erra un instant dans le village.

Il atteignit une côte d'où l'on dominait la mer. Il y avait des reflets d'argent sur les cimes des vagues.

Ce beau spectacle le remplissait toujours d'un sens de religion et d'amour dont ces deux mots, pour divins qu'ils soient, ne rendent encore qu'imparfaitement l'intime plénitude.

L'enthousiasme, la foi, le repos rentrèrent en foule dans son cœur devant le grand murmure de ces cavernes et l'hymne éternel de cette mystérieuse immensité!

Aussi comme l'on comprend bien l'air désorienté et nostalgique que promènent, dans les rues de nos villes, les fils taciturnes et contemplatifs de cet admirable Océan !

Bientôt le jeune homme fut arraché à sa rêverie par une voix suppliante; c'était Marie !

— Maurice bien-aimé, lui dit-elle , j'ai longtemps couru pour te retrouver. Je suis comme folle. Je suis épuisée.

— Marie, lui dit- le jeune homme, une inopportune visite que je n'ai point provoquée a fait trop de mal pour que j'aie la moindre envie de la renouveler. Dans une heure, je serai reparti pour Paris. Je n'aurai pas de ces faiblesses cruelles (l'exemple de tes angoisses suffirait à m'en guérir) qui ne tolèrent que le mal et l'inquiétude, et ne permettent pas de faire son devoir.

De retour à Paris, j'y donnerai, ainsi que l'honneur et l'amour m'y engagent, mon nom et ma vie à une jeune fille chez laquelle tu trouveras la sœur la plus affectueuse, quand il te plaira... et qui est digne, je te le jure, d'être serrée sur ton cœur.

— Maurice! cher enfant! Qu'est-ce que je saurais te refuser, moi?... Mais ne sois pas si prompt et si violent!

Pieste un jour de plus. Fais cela pour moi.

— Dans ta maison, très- volontiers ; dans celle de M. Le Grandier, je ne suis ni chez moi, ni chez un

père, ni chez ma sœur; n'insiste donc pas davantage. Il accompagna Marie jusqu'à l'entrée du château, et six heures après son arrivée, il reprenait le chemin de Paris.

Ces heures pleines de tempêtes pour la famille* Le Grandier, Marceline les avait passées dans le calme des plaisirs champêtres.

Après le départ de Maurice, l'orpheline était allée, comme on l'avait décidé la veille, passer la journée auprès de madame Brignot, dans son établissement de Bellevue.

Le père Brignot accompagnait la jeune fille dans cette petite expédition.

Le digne homme, ayant vu sa femme en humeur de causer, la laissa avec Marceline, et alla se livrer à une petite partie de pêche solitaire dans le voisinage, en attendant le dîner, qui avait lieu à cinq heures, à l'établissement même.

Les deux femmes restèrent donc tête-à-tête.

Madame Brignot, on l'a dit, était native du village même de Pont-de- Brique. Elle connaissait presque d'enfance les parents de Maurice : M. Le Grandier, l'ancien député de la Somme, l'avocat le plus considérable du barreau d'Amiens , et sa femme, personne trèssimple d'allures, fort expansive, toujours restée la même, après que son mari fut arrivé aux honneurs et que le nom de Le Grandier fut devenu un des noms célèbres de la période parlementaire.

Madame Brignot, qui était elle-même assez causeuse, comme elle disait des autres, s'étendit complaisamment, un peu poussée par Marceline , en nombreuses anecdotes rétrospectives dont l'imagination de la jeune fille emporta le tableau suivant :

Il y a des natures dont rien n'altère le métal originaire. Madame Le Grandier était née aux champs, elle leur avait gardé à travers toutes les phases de sa vie un amour filial, et bien qu'elle fûtdevenueunegrandedame à la ville, toutes ses aspirations, tous ses plaisirs, toutes ses confidences avaient trait à la campagne natale.

Elle y eût toujours vécu, été comme hiver, si elle n'avait eu à cœur d'accompagner partout M. Le Grandier, qui avait, lui, le tempérament voyageur, et qui, par goût, non moins que dans l'intérêt de ses études politiques, aurait volontiers vu du pays. Et de fait, pendant la première moitié de sa vie de ménage, elle visita presque toute l'Europe avec sérénité, mais aussi avec une indifférence comique... et, lorsque l'on voulait forcer son admiration devant la Yungfrau, le Rhin ou le Danube, elle disait : « Oui... c'est grandi...» Mais c'étaient seslèvres seules qui parlaient; son cœur n'était pas sorti du nid.

Dans ce temps-là, M. Le Grandier était aimable et souriant. Il avait le bon mot facile. Il était le modèle des jeunes pères pour sa fille Marie, leur unique enfant, qui promettait déjà, née sous tant d'heureux auspices, d'être, aussi bien par la grâce que par le bonheur, le brillant témoignage d'une si rare sollicitude. En outre de tout cela, elle était vraiment belle, d'une beauté jeune et franche. Son père lui avait transmis l'œil éclatant d'intelligence, les nerfs actifs, l'aptitude au travail; sa mère, le frais coloris qui avait été jadis son principal charme.

Le monde s'ouvrait donc devant Marie Le Grândier, encore enfant alors, comme un palais enchanté. On ne citait pas dans les meilleurs partis du pays trois jeunes gens dignes de prétendre à une aussi belle alliance. M. Le Grândier, avocat éminent, député en vue sous un régime qui vit arriver à un si haut point la fortune de tant d'avocats, était en passe de s'éveiller un jour ministre. Les choses allèrent d'un tel train que son nom fut prononcé une ou deux fois pour le département de la justice. On le tâta, il parut froid; cela est prouvé. D'une autre part, la fortune de M. Le Grândier, qui fût devenue considérable s'il avait transporté à Paris son cabinet d'avocat, s'était ressentie des empiétements de la politique. Mais on pouvait encore vivre grandement avec l'apport des deux époux, et l'héritage de l'oncle qui avait légué à madame Le Grândier le château de Pont-de-Brique. Leur installation dans cette résidence et le voisinage de la mer avaient décidé madame Le Grândier à passer chaque année deux mois à Boulogne.

Marie était la perle, la fleur de la plage, comme elle était, à la maison, l'orgueil et le bonheur de parents idolâtres. Elle avait alors dix-huit ans, et jamais plus charmante rose ne s'épanouit sous les rayons plus amis du soleil de toutes les espérances. Elle était belle, riche, aimée, et le meilleur, le plus sensible cœur battait sous cette séduisante enveloppe. Nul ne doutait que l'hiver suivant n'apportât l'annonce de son mariage avec quelque prince charmant .

Au contraire, l'hiver suivant, M. Le Grândier et sa femme, souffrants tous deux, partirent pour l'Italie, où ils séjournèrent près d'un an.

C'est alors que M. Le Grândier disparut de la vie publique.

Tandis que madame Brignot parlait, Marceline, les

yeux attachés avec une fixité étrange sur ceux de son interlocutrice, contint à grand'peine un soupir de soulagement, lorsque celle-ci acheva, d'un ton aussi naturel qu'elle avait commencé, sans réflexions ni sous-entendus, en disant :

— Mademoiselle Marie a fini, comme une sainte du calendrier, par être la garde-malade de madame Le Grandier, et comme la mère du petit frère qui était venu si tard lui prendre la moitié du gâteau.

Le dîner fini, Marceline retourna à Paris, et trouva en rentrant la lettre de Maurice, qui, malgré ses formules rassurantes, ne laissa pas de la tenir longtemps éveillée.

Vers deux heures de la nuit, il lui sembla entendreune voiture s'arrêter devant la porte de la rue, et un peu plus tard le bruit d'une clef dans la serrure de Maurice.

Mais elle crut à une hallucination de l'assoupissement, et bientôt elle s'endormit tout à fait.

C'était bien Maurice cependant qui rentrait chez lui et qui, non moins à cause de l'heure avancée que de la difficulté d'expliquer son brusque retour, voulait se recueillir quelques heures dans le repos et la solitude.

Le lendemain , à neuf heures, il se présenta chez Marceline.

Le premier mouvement fut tout au bonheur de se revoir et de sentir qu'on était à jamais l'un pour l'autre une famille d'élection, harmonique et indestructible.

Le grand charme, le grand empire de Marceline sur Maurice, c'est qu'elle devinait à merveille s'il avait envie de parler ou de se taire.

Au lieu de tourmenter le jeune homme de questions, elle lui dit :

— Je suis bien heureuse que tous les vôtres soient en bonne santé, et que votre absence n'ait pas duré plus longtemps.

— Tu es un ange que j'adore, lui dit Maurice; bientôt tu seras une femme que j'aimerai toujours. Je t'avoue que j'ai en ce moment la tête un peu cassée de discussions d'affaires... et autres; bien entendu, tu les sauras un de ces jours. En attendant, je tiens à te dire qu'il me paraîtrait convenable de prévenir dès à présent M. Brignot, qui a toujours été excellent pour nous, de ton désir de l'avoir pour témoin à notre mariage.

Marceline répondit :

— Mon cher amour, vous avez un peu de fièvre. Ne vous emportez pas, je vous en prie, à cause de moi. Je suis sûre de toi, Maurice, compte, sur moi... J'attendrai.

Et elle étreignit passionnément contre elle l'amoureux bien-aimé à qui elle avait donné son came et sa vie, et qui, loin d'arracher une feuille à sa couronne d'illusions, y ajoutait chaque jour les fleurs si rares aujourd'hui de l'amour heureux et fidèle.

Toutefois, au milieu de cette extase de la tendresse partagée, Maurice sentait une pointe aiguë pénétrer parfois jusqu'au fond de son cœur.

Placé entre ce qu'il devait à Marceline et à lui-même et une scission brutale avec sa famille, il n'eût peut-être hésité que dans les limites de 1'a.grément de mademoiselle Fernandez ; mais leur âge, à tous deux, présentait des obstacles légaux, dont on ne pouvait espérer de triompher par un acte de révolte.

Que faire ?

A trois jours de là, Maurice avait été appelé à Versailles par la cérémonie des obsèques d'un ancien ami et frère en journalisme.

Il était environ deux heures de l'après-midi. Marceline était seule à la maison, et, après déjeuner, elle cousait à la fenêtre , interrompant quelquefois son travail pour constater avec ennui le progrès des constructions d'en face qui allait bientôt masquer leur splendide point de vue.

Au milieu d'un grand silence, la sonnette résonna, et vint presque douloureusement, comme un fâcheux augure, arracher Marceline à sa rêverie.

La femme de charge étant sortie, c'est Marceline qui alla ouvrir, mais non sans avoir, d'après les instructions de Maurice, demandé d'abord :

— Qui est là ?

On ne répondit pas sur-le-champ...

— Qui a sonné? répéta Marceline, d'un ton bref et fâché.

Une voix très-douce répondit :

— Une dame qui voudrait parler à M. Maurice Le Grandier.

Marceline ouvrit et vit une femme en riche costume de deuil, d'un âge voisin de la maturité, très-belle encore, et qui avait l'air paralysée par l'émotion.

— Madame, lui dit Marceline, elle-même un peu interdite , vous vous êtes trompée , voici la porte de M. Le Grandier. C'est là qu'il faudrait sonner; mais il

est absent, et je ne crois pas qu'il rentre avant six heures.

L'étrangère, remise de son premier émoi, reprit en ces termes :

— Si, comme je l'espère, c'est à mademoiselle Marceline Fernandez que j'ai l'honneur de m'adresser, je la prierai de me permettre de m'asseoir un instant chez elle. Je suis la plus proche parente de Maurice Le Grandier.

— Entrez, madame, répondit Marceline. Je regrette vivement l'absence de votre parent, mais s'il vous plaît de l'attendre chez moi, soyez ici chez vous.

Marie Le Grandier (car c'était elle) suivit Marceline.

Dans ces quelques minutes , l'effet , comme on dit , s'était produit, pour qui a l'habitude de lire dans l'œil la pensée des gens.

Évidemment, Marie avait été sur-le-champ frappée de la grande beauté de Marceline , de ses façons parfaites, de son ton digne et ferme. Évidemment, elle avait dû se dire : Je suis fixée, je ne tirerai point Maurice de là, la lutte est inégale. Ce charme est le plus fort...

Évidemment encore, elle était quelque peu terrassée par l'imprévu de sa démarche et le vertige des circonstances. Mais une autre émotion mystérieuse , comme le sillage d'une vision et l'éclair d'une ressemblance , semblait avoir dissipé toute autre impression.

Bientôt elle redevint à peu près maîtresse d'ellemême.

— Mademoiselle, je sens que vous êtes bonne autant que belle, et que la confiance doit fleurir vite dans votre cœur, lorsqu'on lui parle des dévouements anciens et des affections éternelles. Maurice a rempli toute ma vie et j'ai possédé toute son âme jusqu'au

jour où il vous a rencontrée. Oh! dites-moi si depuis lors il vous parle quelquefois de moi, si je ne suis pas morte pour lui.

— Madame, j'évite autant que possible d'amener M.Maurice sur le terrain de la famille, où, pour les gens placés comme nous le sommes l'un vis-à-vis de l'antre , il ne pousse d'ordinaire que de déplaisantes récriminations. Cependant, en toute vérité, je puis vous dire que, l'eussé-je tenté, je n'aurais point empêché Maurice de me parler souvent de vous avec le plus tendre respect.

Marie saisit la main de Marceline, qui, sans répondre à son étreinte, mais aussi sans la repousser, la regardait en face.

— Et maintenant, ajouta Marie timidement, oserai-je vous demander ce que Maurice vous a confié de sa dernière entrevue avec mon père , et s'il n'est pas désolé d'une violente rupture qui ressemblait à un défi de guerre.

— M.Maurice ne m'a pas touché mot d'une pareille scène, soit qu'il ne l'ait pas jugé à propos, soit à cause de sa certitude que je l'aurais blâmé.

— Au nom du ciel! mademoiselle, comment tout cela va-t-il finir?

— Madame, riposta Marceline un peu piquée, cela vous regarde plus que moi, qui n'ai point l'honneur de vous connaître, et ne vous demande rien. M. Maurice Le Grandier sera de retour à l'heure que je vous ai dite, et rien ne vous sera plus facile que de le questionner à loisir.

— Maurice nous a quittés en ennemi, sans daigner nous expliquer d'un seul mot sa conduite, comme si notre opinion et notre assentiment n'étaient de rien , comparé au bonheur qu'il goûte auprès de vous, et

comme si, bon gré mal gré de notre part, il était résolu de passer outre.

— Rassurez-vous, Madame. Je puis vous rendre votre entière sérénité sans attendre pour cela le retour de Maurice. Je vous promets bien, moi, de n'être pas unie à lui sans votre consentement. J'ai dit le vôtre, et ne m'engage point d'autre part.

— Je ne vous comprends pas, Mademoiselle, fit Marie, humiliée des façons hautaines et protectrices de celle qu'elle avait prise peut-être pour quelque étudiante, dont on aurait raison avec les procédés du père d'Armand Duval dans la Dame aux Camélias, et qui trouvait devant elle une sorte de grande dame, de Parisienne, disons le mot, de supérieure.

— Vous allez me comprendre, dit Marceline, se dirigeant vers "le tiroir dont elle avait seule la clef, et qui renfermait ses papiers de famille, avec divers objets de pieux souvenir ayant appartenu à madame Fernandez.

Elle en tira un pli couvert des timbres de diverses chancelleries.

— Madame, voici une lettre qui fut adressée confidentiellement à ma mère, peu de jours avant sa mort. A l'heure de l'agonie, ma mère m'a remis cette lettre, après m'avoir confiée, moi, à M. Maurice Le Grandier. M. Maurice n'a jamais eu connaissance d'une seule ligne de ces papiers, dont tout me porte à croire que le secret est désormais circonscrit entre trois personnes, dont je suis une. Le signataire de cette lettre, notre proche parent, est mort..., votre mère et la mienne sont mortes aussi. Lisez donc, Madame, continua Marceline, s' adressant à Marie, frappée de stupeur. Je vais me retirer et je respecterai votre lecture et vos réflexions, jusqu'à ce qu'il vous plaise de m'appeler ou de venir me rejoindre.

Elle laissa les papiers aux mains de mademoiselle Le Grandier, et rentra dans sa chambre à coucher.

De ses yeux voilés de larmes combattues par la honte, par la peur, par l'éblouissement de ces choses quasi-fantastiques , Marie put encore embrasser d'un seul regard tout le contenu de cette lettre aux lignes déjà pâlies, et d'une écriture beaucoup plus ancienne que la date de l'expédition.

« Ma cousine, je n'ai pas d'autre attache que vous sur la terre... Permettez-moi de vous laisser le peu de biens que je possède pour en disposer comme il vous plaira, à moins toutefois que vous ne trouviez sans ressources (mais ce n'est pas probable) un enfant dont je vais confier à votre honneur et à votre religion le nom et la résidence.

« Nulle autre personne au monde, que cette jeune fille, ses parents et moi, ne détient ce secret. Un voyage en Italie a réussi à tout cacher. Je m'en ouvre à votre foi, parce que depuis tantôt vingt ans que j'ai dit pour toujours adieu à la France, cet enfant peut avoir connu les vicissitudes de la fortune.

«... Adieu, ma cousine... Il m'est doux d'avoir pris sur moi de vous écrire cette lettre et de vous faire ce don qui, je l'espère, pour toutes sortes de raisons, sera définitif. »

Mademoiselle Le Grandier avait laissé glisser la lettre jusqu'à terre.

Renversée sur le fauteuil, les mains sur les yeux, elle paraissait surtout ne vouloir rien perdre du défilé prestigieux de souvenirs qui vinrent l'assaillir.

On dit que le noyé, avant de rendre l'âme, voit comme dans un miroir, ou comme du haut d'une montagne, tout le panorama de sa vie.

On dit que le matelot reconnaît dans le murmure d'un coquillage toutes les chansons et tous les tonnerres de l'Océan.

De même les douze lignes de cette lettre antique ressuscitèrent pour Marie tout un âge, tout un monde d'innocence, de joie, de rêves, de crises, d'ivresse, d'affreux réveil, et de séculaire expiation.

Elle se revit enfant, bercée par les gaietés et les refrains faits pour elle seule de ce père alors jeune homme à qui tout souriait, honneur et bonheur, et aujourd'hui, stoïque vieillard, empruntant son dernier reste de fermeté à la pétrification des jours extrêmes de la vie.

Elle se revit jeune fille, adorée, adulée... bien mieux, aimée.

Elle vit se dérouler chaque heure, chaque minute de ce funeste voyage à Boulogne.

Madame Le Grandier s'y était liée d'amitié avec une famille franco-anglaise, qui avait installé ses pénales auprès d'Ambleteuse... et chaque jour ce n'étaient que cavalcades, pique-niques et sauteries.

Elle revit, tel qu'il était alors, beau comme un ange, séduisant comme une femme, adroit comme le diable, le jeune homme, étranger au pays, qui, après s'être attaché à ses pas, dans les bals d'Amiens, avait réussi à s'implanter un beau jour comme par droit de conquête dans cette maison d'Ambleteuse où tout le monde, au bout d'une semaine, raffolait de lui.

Elle revit l'air offensé de son père lorsqu'il reçut un matin une lettre où l'inconnu, sans position, sans attache au sol, lui demandait la main de Marie... et comme on la lui refusai

Elle revit, si l'on peut dire, tout son chagrin d'alors, et comme elle fut outragée que Ton traitât son désespoir en caprice de petite fille !

Elle se revit elle-même en larmes, presque morte, la taille enserrée dans les bras d'un amant qui souriait... et qui disparut.

Elle revit surtout la nuit lamentable où ce père et cette mère, entourés des respects du monde, se disaient en la regardant,- elle à genoux, devant eux :

— Voici qui nous aura tués, tâchons au moins de mourir ensemble !

Puis toute cette année en Italie, où littéralement elle n'avait rien vu, ni le ciel, ni l'Adriatique !

Ni saint Pierre, Ni Raphaël !

Puis, les vingt-trois ans qui suivirent la naissance de Maurice!

Marie, ouvrant les yeux, vil prosternée devant elle Marceline qui lui baisait les mains.

Elle l'attira sur son cœur, et la jeune fille lui murmura à l'oreille :

— Je vous appellerai toujours Marie!... comme Maurice.

Puis elle alluma une bougie et brûla jusqu'au dernier fragment de la lettre.

En revenant de Versailles, Maurice trouva Marceline, toute habillée comme pour sortir, et qui lui dit :

— J'ai reçu en votre absence une visite, qu'il faut que nous rendions ensemble.

Ils allèrent à l'hôtel du Louvre, où ils trouvèrent mademoiselle Le Grandier, qui le même soir emmena Marceline à Pont-de -Brique, en priant Maurice de vouloir bien attendre qu'on l'appelât.

Un mois après, M. Le Grandier écrivait à Maurice ces simples mots : « Revenez, je consens. »

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