MARIE A MAURICE
« Tu sais bien, autrefois, quand tu avais ces grandes conversations avec mon père sur la littérature, tu pou-
vais croire qu'en paraissant n'être pas avec toi contre M. Le Grandier, j'obéissais à des préjugés de vieille fille de province.
« Tu te rappelles ce temps-là, qui avait aussi ses beaux jours, puisque j'étais assurée à des époques fixes de te voir revenir tout à moi, n'apportant de Paris que l'impatience de m'embrasser, n'y remportant que le chagrin de ne plus me voir.
« Puis le temps avait marché.
« Sans être de ces personnes qui crient aux gouffres de Paris et s'exagèrent l'innocence des hameaux, à mesure que tu grandissais, je tremblais à te voir quitter notre chère solitude pour les agitations de la grande ville.
« Et tu me disais : « Pourquoi trembler, Marie bienaimée? je ne suis point neuf à Paris, j'y ai été élevé; cette ville n'a point de surprises pour moi. L'immoralité de Paris, la fange deBabylone, il faut laisser cette grosse rhétorique aux Jean-Jacques, toujours si moraux, comme l'on sait, et aux sermonnaires de la Poméranie. »
« Voilà ce que tu me disais, Maurice.
« Mais tu avais beau me dire cela, j'étais moins inquiète en te voyant repartir pour ton collège, lorsque tu n'avais pas encore seize ans.
« Alors tu étais un enfant pour moi, j'aurais osé te commander, sûre de ton obéissance. Enfin, alors, cher Maurice, je te connaissais tel que je t'avais toujours connu.
« Il n'y avait pas la place d'un secret pour moi derrière tes yeux voilés ou souriants, ni sous ton front gai ou plissé.
« Aujourd'hui, il me semble qu'il est au dedans de toi un être nouveau à qui ne manqueront jamais ni ma ten-
dresse, ni mon dévouement... mais qu'en somme je ne connais pas.
« Bref, il m'a fallu dire adieu à l'enfant changé en homme.
« A l'âge où l'on a le plus besoin de ses affections premières, de la sauvegarde d'une position à conquérir, pour résister à l'enivrement des passions et de la première liberté..., à vingt-trois ans, te voilà jeté là-bas, tout seul, loin de ceux qui t'aiment, dans une carrière qui plus que nulle autre, par le découragement, l'impatience des lenteurs et le dépit des injustices, précipite un jeune homme dans le premier amour venu.
« J'ai attendu longtemps avant de te parler de ces choses.
« j'eusse préféré te les dire, nos mains, entrelacées, et mes lèvres posées sur ton front.
« Aussi j'ai vécu d'alarmes.
« Autrefois, Maurice bien-aimé, je n'aurais pas eu besoin de t'interroger (un simple regard me montrait à jour ton âme). Ensuite, je n'ai plus osé le faire.
« Aujourd'hui, j'ai ce courage. Je sens que la fausse honte est plus dangereuse que la franchise.
« Donc, tu obéiras à la loi commune.
« Le temps n'est plus des exploits romanesques, des héroïques extravagances, de l'abus des grands sentiments.
« Je n'ai pas le cœur à maudire de pauvres créatures corrompues par la misère et la paresse, et à leur tour corruptrices du langage et de la raison plus encore que des mœurs. Je n'ai pas non plus à te garer contre elles.
« J'ai cru voir, en effet, que ton cœur tendre et méditatif te prédestinait surtout aux attachements sérieux.
a C'est un bien..., c'est aussi un mal.
« Hélas ! sous quelque aspect que l'on envisage la réalité, dans quelque voie qu'il paraisse meilleur de s'engager..., lorsqu'il s'agit d'un enfant si tendrement aimé, on en revient toujours à trembler.
« Aussi longtemps que tu n'as aimé, hors de moi, que des visions, des imaginations, des souvenirs, des lectures ou de tes propres rêves..., ij'étais bien heureuse, mon cher petit Maurice.
« Tu ne saurais comprendre ce que c'est pour une femme d'avoir, comme moi, longtemps vécu seule et un peu triste, puis d'avoir tout à coup senti une seconde vie, fraîche, ardente et joyeuse l'envahir, grâce à la naissance auprès d'elle d'un enfant que pendant douze années elle n'a pas quitté un seul jour ni une seule nuit. . .; d'avoir passé chaque minute de ces douze années a prendre soin de lui, d'avoir tressailli de bonheur en lisant dans les yeux de cet ange que Dieu l'avait fait attentif et reconnaissant...; de voir qu'on remplit le cœur de celui que l'on chérit le plus sur la terre... Non, tu ne sauras jamais comme tu m'aimais, lorsque tu avais trois ans!
« Pour te revoir tel que tu étais à trois ans, je consentirais volontiers à subir l'effet contraire, et à vieillir de la différence tout de suite, enfant bien-aimé.
« On n'aime pas à voir grandir l'objet d'une amitié si tendre. Il est cruel de se dire : Il s'en ira de moi.
a Du moins, j'aurais voulu toujours être informée de tes travaux, de tes sentiments, de tes plaisirs; mes plaisirs à moi se bornant à l'écrire et à lire tes lettres.
« J'aurais ainsi continué à vivre par toi, après avoir vécu pour toi.
« Aujourd'hui, toute cette anxiété longtemps contenue m'emporte.
« Je viens t' adjurer de ne me rien cacher des événements de Ion cœur, s'il vient un jour à se donner.
« Ne redoute pas de ma part trop de sévérité. Je ne suis au contraire que trop portée à juger favorablement ce qui t'aura captivé.
« Je crois me connaître assez en femmes — je parle de celles qui méritent ce nom — pour démêler bien vite les traits véridiques de l'original sous l'image écrite que tu m'en adresseras.
« Enfin, Maurice, s'il vient un jour où la solitude, jadis chère, commence à te peser, où ton cœur ne soit pas désagréablement surpris des nombreuses visites d'une figure nouvelle..., alors, je t'en supplie, ne rends pas tout de suite à Y ennemi le terrain qui m'appartient encore, avant de m'avoir décrit cet ennemi pour que je sache bien s'il vaut que je recule devant lui.
« Celle qui t'adore,
« Marie. »
Maurice hésita quelques instants avant de communiquer cette lettre à Marceline.
Il aurait pu, d'ailleurs, sans éveiller la susceptibilité de mademoiselle Fernandez, se dispenser de cette preuve de confiance.
Il a déjà été dit que Marceline ne prolongeait jamais l'entretien, lorsque, par hasard, il était question de mademoiselle Le Grandier.
Pour des raisons mystérieuses, c'était comme une
sorte d'indifférence, qui attendait la tournure des événements avant de devenir hostilité ou alliance.
Cependant, comme Maurice était un esprit nativement résolu, et qu'il ne lui plaisait pas de tenir beaucoup plus longtemps secrètes ses intentions envers Marceline, il jugea que l'occasion était assez bonne de s'en ouvrir à Marie.
Mais auparavant il en conféra avec mademoiselle Fernandez, et après lui avoir lu le message de Pont-de- Brique, il la prévint qu'il comptait sur le secours de son tact féminin pour y répondre dignement. '
Contraste intéressant 1 Au lieu d'écouter avec froideur ou impatience mal dissimulée, Marceline, cette fois, avait pleuré à la lecture de la lettre de Marie.
Il fut convenu que l'on prendrait deux jours pour bien arrêter les termes d'une réponse aussi délicate.
Marceline était d'avis qu'il ne fût point fait de longs discours, et que Maurice, continuant à écrire à sa sœur comme par le passé, se bornât à lui faire part de ses projets de mariage.
De délais en délais, on atteignit cinq ou six jours sans avoir écrit une seule ligne.
Un soir, Maurice reçut ce peu de mots :
« Cher Maurice,
« Si tu m'aimes... reviens sur l'heure... Prends le premier train.
« Ta Marie désespérée. »
La première pensée qui s'offrit au jeune homme dans le désarroi produit par ce coup imprévu, c'est qu'il allait pour la première fois depuis cinq mois s'éloigner de Marceline.
Il en fut consterné comme d'un désastre, et indigné comme d'une impossibilité que l'on eût exigée de lui.
Mais l'appel n'était point de ceux que l'on n'entend pas.
Il n'y avait pas de train express pour Boulogne-sur- Mer avant quatre. heures du matin.
Maurice passa la soirée à tâcher de deviner cette menaçante énigme, et à rassurer Marceline, quoiqu'il eût lui-même le cœur agité du pressentiment qu'il allait à une crise.
Mais quelle nouvelle crise ?
Marceline semontraforte d'abord..., puiselle finit par pleurer de chagrin et de tendresse tout le reste de la nuit.
Il avait été convenu que pour adoucir le chagrin de cette première séparation, et atténuer le premier choc de l'isolement, Marceline, le jour même du départ de Maurice, tiendrait la promesse qu'elle s'était laissé surprendre par madame Brignot (la femme de leur propriétaire), d'aller passer une journée avec elle dans sa maison de santé de Bellevue.
Au milieu d'explications plus urgentes, on a négligé de dire qu'il s'était formé des liens de cordialité entre l'ancien entrepreneur et ses jeunes locataires.
Madame Brignot venait de temps en temps rompre la solitude de son honnête mari.
Elle s'était du premier coup intéressée à ces beaux amoureux, si tranquilles et si fidèles, et dans une heure d'expansion elle avait arraché à Marceline l'engagement qu'on vient de dire.
Maurice s'y était prêté de bonne grâce, bien entendu. Le père Brignot devait conduire et ramener la jeune fille.