Mémoires de Nicolas-Joseph Foucault
En publiant les Mémoires de Foucault, nous avons essayé de répondre à un appel fait par les historiens, et notamment par un de ceux qui connaissent le mieux la valeur des documents relatifs au règne de Louis XIV. Voici en quels termes M. Pierre Clément s’exprime sur ce précieux manuscrit* :
« Après les mémoires des grands capitaines et des politiques « célèbres, il en est d’autres encore qu’on s’estimerait tout aussi « heureux de posséder, mais que l’on cherche à peu près en vain « dans notre pays, où, de tout temps, l’attention principale du <■ public s’est portée sur les révolutions de cour et les batailles: « ce sont ceux des hommes qui, ayant été chargés de faire exé- « eu ter les ordres du pouvoir exécutif, se sont trouvés en contact « fréquent, immédiat, avec les populations, et ont vu par eux- « mêmes leurs besoins et leurs peines. Que ne donnerait-on « pas aujourd’hui de quelques feuilles confidentielles des missi 0 dominici de Charlemagne et des commissaires enquesteurs de ses «descendants? Malgré leur forme enjouée et badine, les Méo moires de Fléchier sur les grands jours d’Auvergne ont éclairé « d’une lumière imprévue l’étal de cette province pendant les
' Dans un article de la Revue content- p. a63), et consacré à t‘apprécialioii des poraine, intitulé ; Un Intendant de province Mémoires de Foiicaiih. sooj Louis XIV (n* du 3 décembre i85G,
U INTRODUCTION
« premières années du règne de Louis XIV. Si le nom de Vau- « ban devient plus populaire à chaque génération, s’il éclipse «déjà les noms les plus illustres de son époque, croit-on que « Vauban ne doive cel honneur qu’à ses magnifiques travaux « et aux sièges nombreux où son génie a fait triompher l’at- « taque ou la défense? Non; ce qui fait aujourd’hui sa prin- « cipale gloire, c’est un livre {la Dîme royale) qui a causé sa «disgrâce, sa mort peut-être, et dans lequel il a parlé avec « efl’usion de ce peuple des campagnes qu’il aimait sincèrement, M et que d’inutiles guerres, aggravées par les formes d’impôts « les plus funestes, avaient littéralement ruiné. En même temps « que fillustre maréchal, vivait un homme, un administrateur «habile, qui l’a comparé à un Romain de la grande époque, « et qui a exercé les fonctions d’intendant pendant trente-deux O années consécutives, de 1674 à 1706, dans plusieurs pro- » vinces très- importantes, à Montauban, à Pau, à Poitiers et «à Caen. Cet intendant, fils d’un conseiller d’état, Joseph « Foucault, ami et créature de Colbert, a laissé des mémoires «manuscrits où le récit manque de charme, mais qui ron- « ferment, sur les pays qu’il a administrés, notamment sur les «conséquences de la révocation de fédit de Nantes, les ren- « seignements les plus précieux. Nulle lecture ne fait mieux «voir, il me semble, le mécanisme de l’administration fran- « çaise, tel qu’il existait encore au moment où la Révolution «éclata. Leur auteur, Nicolas Foucault, fait mieux que de «vous en expliquer les rouages, il les montre, non au repos «et en quelque sorte sous le cylindre, comme on peut tout « au plus se les représenter au moyen d’un exposé didactique « très-exact, mais fonctionnant, animés et doués de vie. Je ne « saurais donner une plus juste idée de l’effet produit, sous ce « rapport, par la lecture des Mémoires de Nicolas Foucault.
INTRODUCTION. m
• Comment se fail-il qu’ils n’aient pas encore été imprimés en «entier et qu’ils ne figurent pas, à côté des curieux volumes
• de la Correspondance administrative sous Louis XIV, dans la « précieuse collection des Documents inédits sur l’Iiistoire de » France, que publie le Gouvernement? »
Bien que la publication complète de cet ouvrage se soit fait attendre jusqu’ici, les historiens ont déjà commencé à en tenir compte et même à en publier des fragments. De nombreux emprunts y ont été faits par M. Pierre Clément dans son travail sur le Gouvernement de Louis XIV de i683 à 1689 (Paris, 1848), et par M. Cbéruel, dans son Histoire de l’administration monarchique en France (Paris, i855). M. Adhelm Bemier a publié, par fragments, la partie relative à la révocation de l’édit de Nantes, à la suite de ses extraits des Mémoires du marquis de Sourcbes (Paris, i836). Mais toutes ces publications partielles, où chaque auteur n’a mis que ce qui le préoccupait spécialement, ne dispensaient pas de donner une édition intégrale. Pour la compléter encore et en faire, en quelque sorte, l'appendice de la Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, publiée par M. Depping, nous avons ajouté, à la suite des Mémoires, les pièces les plus importantes de la correspondance des ministres avec Foucault, telle que nous avons pu la retrouver dans les dépôts publics. De la sorte, plus d’un passage des Mémoires s’est éclairci , le tableau s’est achevé, et certains points d'administration provinciale que M. Depping n'avait pu comprendre dans le cadre qu’il s’était tracé se sont trouvés éclairés d’un jour nouveau.
Dans notre Introduction, nous nous sommes efforcé de rapprocher et de distribuer, sous un ordre un peu régulier, les faits épars dans les Mémoires et dans la correspondance qui les suit. Ce résumé rapide, joint à une étude biographique
INTRODUCTION
sur Foucault, permettra, nous l’espérons, d’apprécier l’intérêt de ces documents; mais, avant tout, nous devons compte à nos lecteurs de l’état des manuscrits auxquels nous avons eu recours, et du parti que nous avons dû prendre, en quelques circonstances, dans l’intérêt de la publication.
MANlSCfUTS. PUBLICATION.
Le manuscrit original des Mémoires de Foucault appartient à la Bibliothèque impériale (Supplément français, n“ i5o); il forme un volume in-folio composé de 288 feuillets, parmi lesquels se trouvent quatre pièces imprimées'. Le titre est conçu en ces termes : « Mémoires de messire Nicolas Joseph Foucault, conseiller d'état ordinaire, chef du conseil de S. A. R. Madame «Elisabeth Charlotte de Bavière, palatine du Rhin, duchesse " douairière d’Orléans. »
Cet intitulé n’est pas écrit de la main de Foucault, mais de la même qui a mentionné au-dessous la remise des Mémoires à la Bibliothèque du roi, en 1788, par M. de Boze (c’est probablement la main de M. de Boze lui-même). Il n’a donc aucun caractère authentique; et, comme il tendrait à donner une idée fausse du contenu des Mémoires, qui s’occupent surtout des intendances de Foucault, et nullement de ses fonctions de chef du conseil de la Palatine, nous n’avons pas hésité à
' Trois brochures pclil in-4*. savoir ; I* la rclnlion de la fête de Poitiers pour l'êreclion de la slaliic du roi, en 1687; a* le canevas de I.1 tragédie représentée au collège des Jésuites de Poitiers, eu 1688; 3* la relation des réjouissances
faites à Caen pour la naissance du duc de Bretagne, en 1 70/1; et 4* l’aiïiclic annonçant l'ouverture de la classe d'hydrographie et de mathématiques au collège des Jésuites de Caen, le a6 mars 1706.
INTRODUCTION. v
en supprimer la dernière partie et à n’cn conserver que le nom de l’auteur.
Sauf quelques pièces olTicielles, une lettre signée du roi, un petit nombre de dépêches et lettres ministérielles et quelques papiers de famille, les Mémoires sont, d’un bout à l’autre, delà main de F'oucault lui-même. Il les a écrits avec une grande négligence, sur des feuilles volantes d’inégale grandeur. Évidemment il ne les destinait pas à la publicité, et n’avait d’autre but, dans cette œuvre de sa vieillesse, que de se résumer à lui-même les événements de sa vie passée.
A part un petit nombre de passages exceptionnels, les Mémoires sont invariablement rédigés par alinéa séparés, sans aucun rapport entre eux, et dont chacun contient, le plus souvent, le résumé d’une pièce que Foucault avait conservée dans ses archives. Le style s’en ressent : il a le ton d’une analyse de documents, exacte jusqu’à la reproduction des termes, et parfois les tournures d'une lettre analysée s’y glissent au milieu même de la narration.
L’ordre chronologique est suivi en gros, mais subordonné à la confusion des papiers dans les archives de Foucault. 11 notait les événements à mesure que chaque pièce lui tombait sous la main, se répétant quand il en rencontrait deux analogues, et brouillant sans cesse la suite des mois et même des années. Cette manière de procéder a sans doute l’inconvénient d'embarrasser et d’alourdir la marche des Mémoires et de leur ôter tout mérite littéraire; mais on ne saurait disconvenir quelle leur communique en même temps un grand caractère de certitude et d’authenticité, en dépit de quelques erreurs de dates et de noms, lapsus calami qu’explique assez la vieillesse de l’auteur.
En effet, les Mémoires de Foucault n’ont pas été écrits jour par jour tout le long de sa vie; la date à laquelle on en doit rap-
VI INTRODUCTION
porter la rédaction se laisse fixer, d'une manière au moins appro.xlmative, par quelques erreurs et par certaines allusions. Des interversions de dates, des distractions, comme Caen pour Cahots , sont d'abord la preuve qu’ils furent écrits au plus tôt pendant l'intendance de Caen. On précise de plus près l’époque au moyen du passage suivant; « Le 29 octobre 1687, ma femme
• e.st accouchée d’une fille. . . C’est le huitième enfant; il en reste
• fjuatre. » Or la famille de Foucaidt ne fut réduite au nombre de quatre enfants que par la mort de son fils Guillaume, en 1 704 Les Mémoires ont donc été réfligés postérieurement à cette date, et l’on peut croire, avec toute vraisemblance, qu’ils ne l’ont étéqu’après 1706, lorsque le rappel à Paris lui eut donné des loisirs qu'il n'avait pu trouver au milieu des tracas de l’administration provinciale, et que la vieillesse lui inspira la pensée de réunir ses souvenirs. On pourrait même pousser la conjecture encore plus loin : une erreur de plume qui lui fait écrire le 13 janvier 17 17 , au lieu duf3 janvitri677 ', et plus loin une allusion faite, sous la date du 18 octobre 1700, à une mesure prise en 1718^, autoriseraient à supposer que Foucault n’écrivit ses Mémoires que dans les cinq ou six dernières années de sa vie. Le caractère sénile des erreurs et des répétitions dont ils fourmillent témoigne de la vraisemblance de cette opinion.
Avant sa mort. Foucault remit son manuscrit entre les mains de M. de Boze, son collègue à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, qui, dans une note ajoutée plus tard à l’éloge de Foucault, qu’il prononça, en 1721, devant la docte compagnie \ déclare qu’il l’a «déposé à la Bibliothèque du roi.» Mais, en 1 72 1, M. de Boze parlait sans doute d’une intention
' Mémoires, p. 4o. et Mie* lettres , par MM. de Bote el l'abbé
’ p. 336. Goujet; Parii, Guérin . 1740. in* 1 3, t. li .
* Histoire de l’Académie des inscriptions p. a47-
INTRODUCTION. vu
comme d’une chose faite, car voici ce qu’on lit dans une note qui suit immédiatement le titre du manuscrit, et qui paraît écrite par M. de Boze lui-même : « Ces Mémoires, écrits de la «main même de M. Foucault, ont été donnés et remis à la « Bibliothèque du roi, par M. de Boze, au mois de mars 1788. » Une note d’une autre écriture, insérée immédiatement audessous de la première, fait justice de ce que ces termes pourraient impliquer de trop libéral, en nous apprenant que « ces « Mémoires ont été remis par M. de Boze, par un échange pour « le Psautier de Milan de i48i, tiré des livres de feu M. l’abbé « deTargny Le roi en fit réserver quelques volumes, qui ont « été estimés et payés. »
Nous ne pouvions songer à publier ce manuscrit tel qu’il est, et dans l’état de désordre qu’il doit un peu au relieur et beaucoup à l’auteur. Notre tâche a été rendue plus facile par cette circonstance que nous mentionnions tout à l’heure, c’est qu’il n’existe absolument aucune liaison de sens d’un alinéa à l’autre, et que chacun d’eux est isolé et représente à lui tout seul l’analyse d’une pièce détachée des archives de l’auteur. Dès lors, sans porter la moindre atteinte au sens et .sans détruire une cohésion qui n’existait pas, nous avons pu établir partout l’ordre chronologique, qui est le plus simple de tous, et que l’auteur avait eu lui-même la volonté d’introduire et de suivre rigoureusement, car les pages de son manuscrit n’ont pas d’autre intitulé ni d’auü’e pagination de sa main que les années qu’il inscrivait en tête. Nous ne nous sommes écarté de la suite des dates que dans d’étroites limitesyet pour grouper ensemble des faits qui se suivaient ou se rapprochaient naturellement.
' Le fonds de l'abbé Targny, autrefois verses autres matières. (Leprince, Euai garde de la Bibliothèque, était composé historique sar la Bibliothèque du roi, 178a, de manuscrits sur la théologie et .sur di* p. aai.)
INTRODUCTION
Dans un grand nombre d'alinéa , Foucault laisse en blanc le quantième ou même le mois. Lorsque aucun document extérieur ne nous a aidé à préciser la date, nous avons rejeté les alinéa de ce genre à la fin du mois, si c’était seulement le quantième qui manquait, et à la fin de l’année, si c’était le mois.
Nous avons dû prendre aussi un parti pour les répétitions des mêmes faits, qui sont nombreuses dans le manuscrit. Il nous a paru que celles qui faisaient absolument double emploi pouvaient être supprimées sans inconvénient; nous avons donné en note toutes celles qui fournis-saient la moindre variante, et enfin nous avons conservé dans le texte même celles dont le double emploi n’était pas bien sûr, ou qui offraient un véritable intérêt.
L’orthograpbe de Foucault étant assez capricieuse , et ne pouvant olfrir, d’ailleurs, aucun intérêt littéraire ni philologique, nous avons pris le parti de la corriger, comme aurait pu le faire en 1720 un bon imprimeur, si l’auteur avait songé à cette époque à publier ses Mémoires, qui s’arrêtent en 1719. Cette méthode, qui facilite la lecture, a été appliquée à tous nos grands classiques, et à plus forte raison nous a-t-il semblé qu elle devait l’être à un ouvrage dont l’intérêt est dans le fond, et nullement dans la forme. Nous l’avons étendue aux Ciorrespondances ministérielles qui suivent les Mémoires, avec d’autant plus de motifs, que la copie de la Correspondance de Colbert, à laquelle nous avons eu recours, est elle-même écrite suivant une orthographe très-réformée et conforme en plus d’un point à celle que nous avons adoptée.
Un mot maintenant sur les documents que nous avons ajoutes aux Mémoires. Nous nous sommes donné pour tâche de rechercher dans les dépôts publics de Paris toutes les correspondances
INTRODUCTION
officielles qui pouvaient concerner Foucault, afin d’en éclairer ses Mémoires et de publier les pièces d’un intérêt sérieux. Dans ce but, nous nous sommes d’abord adressé aux Mélanges de Colbert, connus sous le nom de Collection verte (Mss. de la Bibl. impér.) : ils contiennent les lettres adressées à Colbert par les intendants, et s’arrêtent à la fin d’août 1677. Nous en avons tiré quelques pièces de la main de Foucault ou sc rapportant à ses Mémoires, assez peu de chose en somme. Nous avons compulsé ensuite les dépêches de Colbert, contenues aux Mélanges de Clairambault [ibid.) sous le titre de Registre des dépêches de monseigneur Colbert à MM. les intendans et autres, depuis le [i" janvier 1679] jusgu à [/n fin d'août 1683]. Ici les documents utiles abondent. Ils sont de deux sortes : Foucault recevait non-seulement les dépêches qui n’étaient adressées qu’à lui, mais aussi les circulaires expédiées soit à tous les intendants, soit à un certain nombre d’entre eux, parmi lesquels il était désigné. De toutes ces pièces, nous publions in extenso celles qui le méritent; et quant à celles qui sont d’un moindre intérêt, nous avons pensé quelles avaient au moins l’avantage de donner une idée de l’activité du grand ministre; c’est pourquoi nous les avons mentionnées à leur date, avec indication sommaire de leur contenu. Nous espérons qu’on nous saura gré de ce spécimen, le plus complet qu’on ait encore publié de la correspondance entière de Colbert avec un de ses subordonnés.
Après Colbert, Louvois était le premier qui devait attirer notre attention. Les minutes de ses dépêches forment une magnifique collection aux archives du Dépôt de la guerre. On en compte près de trois mille adressées à Foucault, relatives, pour le plus grand nombre, à des questions particulière d’administration militaire. Devant une telle abondance, nous avons
INTRODUCTION
dû nous restreindre au strict nécessaire, et ne choisir, pour la publication , que les pièces les plus importantes au point de vue des Mémoires.
Enfin la dernière collection à la((uelle nous ayons eu recours est le Recueil des lettres du chancelier Pontchartrain (Mss. de la Bibl. impér. fonds Morlemart). Cette correspondance a infiniment moins d’importance et d’étendue que les deux autres; nous en avons extrait quelques pièces offrant un certain intérêt, et nous avons indiqué le reste sommairement.
En terminant ces préliminaires, on nous permettra de nous féliciter de la bienveillance avec laquelle MM. les employés des deux Dépôts publics que nous avons consultés ont mis à notre disposition les pièces dont nous avions besoin; et nous saisirons aussi cette occasion de témoigner notre gratitude à quelques personnes dont l’amitié nous a été d’un grand secours, notamment à M. Chéruel, qui a bien voulu éclairer de ses conseils la publication de ces Mémoires, qu’il connaît mieux que personne, et à M. Eudore Soulié, conservateur du Musée de Versailles, déjà préparé aux travaux de ce genre par sa grande publication du Journal de Dangeau, et qui nous a apporté, en plus d’un endroit, l’affectueux et utile concours de sa savante collaboration.
BIOGKAPHIE DE FOUCAULT.
Les origines de la famille paternelle de Foucault sont obscures. Il nous apprend seulement que son bisaïeul, Nicolas Foucault, né à Poissy en i55o, mourut à Paris en 1626, et fut enterré en l’église de Saint-Germain-le-Vieil, où il avait
fondé un obit, ce qui indique une certaine aisance'. Son fds, Claude Foucault, aïeul de Nicolas-Joseph, né à Poissy en i58o, fut pourvu, par achat, en i6i3, de la charge de grand maréchal féodal, de l’abbaye de Saint-Denis. Cet office avait eu, au moyen âge, un sens et des fonctions réelles de surveillance sur les chevaux de l’abbaye, sur ses vassaux et sur .ses domestiques, avec la police qui s’y rapportait; mais, par la suite des temps, il était tombé à l’état de simple fief héréditaire, dans lequel le grand maréchal féodal de l’abbaye n’avait plus pour fonctions que d’assister à la processicfn et au .service divin le jour de la fête de saint Denis, en tenant, de la main droite, un bâton orné de diamants, et, de la gauche, un côté de la chape de l’abbé. Le non-usage en temps de guerre avait laissé perdre et prescrire par les religieux une partie des droits attribués à cette charge, tels qu’un pain et demi par jour, cent vingt boisseaux d’avoine par an , trois chopines de vin, mesure de Saint-Denis. Cependant elle valait encore quelque chose, car Claude Foucault eut soin de la transmettre à son fils, qui en passa d’abord la survivance à notre Foucault. Mais ce dernier n’en profita pas; son père la vendit en 1679, et elle fut supprimée peu de temps après, lors de la réunion de la manse abbatiale de Saint-Denis à la maison royale de Saint-Cyr.
Joseph Foucault, père de l’auteur des Mémoires, naquit à Paris en 1612. Les Mémoires sont muets sur la carrière qu’il embrassa d’abord, mais le Journal des bienfaits du roi (ms.) le désigne comme greffièFde la chambre des comptes. En 1 655, il fut pourvu d’une charge de secrétaire du roi, et nommé,
‘ Les MéflQoires oe diseol pet à (|ueile ment, aTnit comtuencé sa Ibrtunc profession te ratlachait ce personnage; dans le commerce. d*où Ton peut conclare, selon M. P. Clé*
xn INTRODUCTION.
en 1 658, conseiller d’état à brevet, titre honorifique qu’on ne doit pas confondre avec celui de conseiller d’élat ordinaire. En 1661, Colbert, qui le protégeait, le fit nommer greffier de la chambre de justice chargée de juger le surintendant Fouquet. Les procès-verhaux de celte afl’aire furent rédigés par lui'. Ce fut aussi lui qui dressa l’édit d’août 1669, portant règlement de l’âge requis pour entrer dans les charges de magistrature. Le premier président de Lamoignon faisait grand cas de cette rédaction. L’année suivante, il exerça, par commission, la charge de secrétaire du conseil d’état, qui venait d’etre saisie sur le sieur Catelan par la chambre de justice. 11 l’acquit définitivement en 1678, moyennant 3oo,ooo”, dont le roi lui donna 5o,ooo. Les gages étaient de près de 16,000”, sans compter les droits et profits. Mais, au bout de trois ans, en 1676, il la revendit au prix de 4oo,ooo”, et se défit également, pour 5o,ooo”, de la charge de secrétaire du roi, probablement dans l’intention de prendre sa retraite, car il avait alors soixante-quatre ans. 11 avait épousé, en 16/n, Marie Métezeau, fille de Clément Métezeau, intendant des bâtiments sous Louis XIII, inventeur de la fameuse digue qui fut élevée au siège de la Rochelle, et qui construisit une partie de la galerie de réunion entre les Tuileries et le Louvre, celle qui allait depuis le Vieux-Louvre jusqu’au premier guichet du côté des Tuileries Joseph Foucault eut huit enfants de ce mariage, savoir :
' Ils sonl conservés aux Cinq cenls de Colbert, n" a3&-a45 (Mss. Bibl. iinpér.), sous le litre de Registres de la chambre de jiulicc, et précédés d'un récil de l’arrestation de Fouquet, rédigé par Joseph Foucault, d'après les documents ofliciels.
Celte dernière pièce a été publiée par
M. Chéruel, dans son Histoire de l'adininistrntion monarchique en France, à l'appendice du a* volume.
* Clémenl Métexcau, d'une Tamille originaire de Dreux, était iils de Thibaut Métezeau, architecte de Henri IV, et neveu de Paul Métezeau, prêtre de l'Oratoire,
INTRODUCTION
Claude Foucault, née en i64i, décédée en 167 5, abbesse de Gercy ou Jarcy-en-Brie ;
Nicolas' Foucault, auteur des Mémoires, né le 8 janvier
Marie-Élisabeth Foucault, née en i646, morte au bout de quelques jours ;
Marie-Anne Foucault, née en 1648; elle épousa M. Petit de Villeneuve, conseiller à la cour des aides;
Joseph Foucault, né en 1649, mort de la petite vérole en 1682 ;
Joseph Foucault, né en i654» mort en i664;
Anne Foucault, née en i655, religieuse à Jarcy, ou elle succéda comme abbesse à sa sœur Claude, en 1676 ;
Catherine-Angélique Foucault , née en 1 662 ; elle épousa le marquis d’Avaray.
Madame Foucault mourut le 4 novembre 1670, laissant un testament par lequel elle avantageait autant que possible son fils Nicolas-Joseph, seul enfant mâle qui lui restât.
En 1678, Foucault père se remaria à mademoiselle Bossuet, sœur du grand évêque. Ce mariage, dé.sapprouvé par la famille de la femme comme par celle du mari, ne fut pas heureux. Mademoiselle Bossuet avait eu l’adresse de tirer de Joseph Foucault, dans l’année qui précéda et dans celle qui suivit leur union, deux billets montant ensemble à 8o,ooo**. Dès 1677, « le divorce s’étant mis dans le ménage, » elle demanda la séparation de corps et le payement de ses billets. Par ordre de Colbert, le duc de Chevreuse accommoda l’affaire;
qui avait contribué, avec le cardinal de Bérulle, à la fondation de cet ordre religieux. (Sur ce personnage, voy. Arcère, Histoire de la ville de la Rochelle cl du pays d'Aulnis, t. Il, p. aü8 et 707, et Ph. de
Chennevières, Archives de l’art français, t. I, p. a/ia, note. )
' Nie. Foucault reçut le second prénom de Joseph lorsqu’il fut confirmé et tonsuré, à l’àge de dix ans , le ao août 1 653.
XIV INTRODUCTION
mademoiselle Bossuet reçut 3o,ooo” et la faculté de se retirer
où bon lui semblerait.
Foucault père mourut le 6 juillet 1691, à l’àge de soixante et dix-neuf ans. C’était un homme énergique et d’un jugement solide. Le peu de lettres de lui qui accompagnent notre publication fait vivement regretter la perte des Mémoires de sa vie qu’il avait composés, au témoignage de son Gis'.
Passons maintenant à l’auteur des Mémoires, et voyons d’abord son enfance et sa jeunesse.
Né, comme nous l’avons dit, le 8 janvier i643 (il a soin de noter l’heure, «sur les quatre heures du matin,» et l’aspect particulier de ce jour, où, dit-il, « il Gt des vents extraor- « dinaires »), il eut pour parrain son grand-père, Claude Foucault, et pour marraine une tante de sa mère. Sa complexion était fort délicate, et il eut deux fois la petite vérole, la seconde fois très-violente, à l’âge de dix-huit mois. 11 n’apprit à lire que peu avant sept ans, et ses maîtres de lecture furent un prêtre de Saint-Fustache et, par une singulière rencontre avec
' Le président Ilénauil, dans ses Mémoires, publiés par son arrière-neveu, M. le baron de Vigan, Paris, i855, le représente comme peu aimable et assez bizarre. Voici ce qu'il dit du père et du fils, p. 5 :
• Mon père donna à Molière, pour son
• Malade imaginaire, la robe de chambre
• et le bonnet de nuit de M. Foucault , son ■ parent, l'homme le plus chagrin et le «plus redouté de sa famille, et qui tro-
< vailloit toute la journée en robe de cham-
I bre Il avoit été .secrétaire de la
• chambre de justice où fut condamné « M. Fouquet, et fut père de M. Foucault,
< conseiller d'étal , e! de madame la mar-
< quise d'Avaray. Ce M. Foucault, conseil- «Icr d'état, avoit été successivement in-
• tendant de Montauban, de Béarn, de
• Poitou et de Caen. Il s'étoit distingué,
• lors de la révocation de l'édit de Nantes ,
• par tous les soins qu'il prit pour la con-
• version des protestants M. de Bâ-
• ville l'avoit remplacé dans le Poitou,
• avant de parvenir, après M. d'Aguesseau ,
• a l'intendance de Languedoc, où il exerça
• une espèce de vice-royauté jusqu'à sa
• mort .
Le président Hénault se trompe : cè ne fut pas Bâville qui succéda à Foucault, mais bien Foucault qui succéda à Bâville en Poitou.
INTRODUCTION
une comédie célèbre, l’ancien maître de philosophie de son père, alors prébendier de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui lui montra aussi l’écriture et la grammaire A l’âge de neuf ans, en 1662, il entra comme pensionnaire au collège de Lisieux; mais il en fut retiré la même année, et mis chez un sieur Savary, « qui tenoit des pensionnaires dans la rue Bourtibourg , «pendant les guerres civiles. » Il en sortit en i655, pour entrer en cinquième au collège des Jésuites ou de Clermont, où il fut plusieurs fois «empereur, •> c’est-à-dire premier de sa classe, et remporta chaque année des prix. C’est avec un visible plaisir qu’il se souvient d’avoir eu le premier prix de prose en troisième et d’avoir «été de la tragédie. » En 1660, son père le retira du collège des Jésuites, et le mit dans celui de Navarre pour y faire sa philosophie. Cette classe occupait alors deux années; à la fin de la première, il soutint une thèse latine; il en devait soutenir une autre à la fin de la seconde et la dédier à Colbert, protecteur de sa famille, mais une maladie l’en empêcha.
Au sortir du collège, il prit le degré de maître ès arts, qui équivalait à peu près à notre baccalauréat ès lettres, et, depuis la Saint-Remy (1" octobre) 1662 jusqu’au mois d’août i663, il fit une année de théologie. Cette étude était une affaire de dévotion, et peut-être aussi de précaution. Déjà, dix ans auparavant, en recevant la confirmation, Foucault avait été tonsuré, et rendu capable ainsi d’obtenir des bénéfices. A l’année de théologie succéda une année de droit, qu’il paraît avoir passée chez son père avec des maîtres particuliers, et au bout
' L’anccdoto de la robe de chambre, que nous avons citée plus haut, prouve certainement que Molière avait entendu parler de la famille Foucault. Serait-il trop hardi de supposer que le père du prési-
dent Hénault avait pu aussi raconter devant lui l'histoire du maître de philosophie réduit A se faire maître d'école, et qu'il s'en souvint en écrivant le Bourgeois gentilhomme?
INTRODUCTION
de laquelle, en i664, il fut reçu licencié en droit canon et civil à Orléans, et avocat au parlement de Paris. Il y plaida, dans le courant de i665, quelques affaires que les Mémoires rapportent d’une façon peu claire; mais il ne tarda pas à quitter cette profession pour les fonctions publiques, auxquelles l’appelaient naturellement la position de son père et sa faveur près de Colbert.
Au mois d’octobre i665, Colbert le nomma secrétaire, aux appointements de 4,ooo ”, d’une commission chargée de procéder à la réformation de la justice, et composée de Pussort, conseiller d’état, des maîtres des requêtes Voisin, Cauniartin, Hotmail et Le Pelletier, et des avocats Auzanet, Lhost, Ragueneau, Bilain et Gomont'. La grande ordonnance civile d’avril 1667 fut un des résultats du travail de cette commission. Foucault paraît aussi avoir travaillé, avec M. d’Herbigny et avec les avocats Gomont et Bilain, à la préparation du Code maritime. Du moins, il est certain que Colbert eut l’intention de les charger de ce travail
En 1666, M. Defiiüi, qui devenait lieutenant criminel à la place de Tardieu, dont l’avarice a été chantée par Boileau, vendit à Foucault sa charge de procureur du roi des requêtes de l’hôtel et procureur général des chancelleries de France. Cet office valait bien 80,000”; mais, comme on venait de céder à Dcffita , moyennant i5o,ooo”, la charge de lieutenant criminel, qui en valait 200,000, Colbert exigea de lui, en même temps, qu’il traitât avec Foucault au prix de 5o,ooo” seulement. Les épices de cette charge ne montaient pourtant qu’à i,3oo”, dont il fallait déduire un tiers pour l’avocat du roi; mais, en 1667, le roi accorda à Foucault une
' r.héruel, Uist. de Vadminislr. monar- * Colbert, cité dans Chéruel, ou.vr.cit. chique en France, l. II, p. 307 . p. 345.
INTRODUCTION
pension de i,aoo«, tant qu'il remplirait cette fonction. Il y fut reçu le 3 septembre 1666 et installé le jour suivant.
Immédiatement après, le 20 septembre 1666, il recevait une commission de procureur général de la reclierclie de la noblesse pour tout le royaume, excepté Paris, aux appointements de i,5oo”; mais il n’y gagna par an que 5oo », car il en donnait 1,000 à un ancien magistrat qui l’aidait dans l’examen des titres. On le commit en même temps procureur du roi dans la recherche de ceux qui avalent bâti, dans les faubourgs de Paris, des maisons au delà des bornes prescrites par l’édit du toisé de i644- Toutes ces fonctions comportaient le titre de conseiller d’état à brevet, dont les lettres lui furent expédiées le 10 octobre 1666.
Les choses durèrent ainsi jusqu’au commencement de 1671, où Foucault acquit de M. de Marillac, moyennant 97,000 ", la charge d’avocat général du grand conseil, qui n’avait pourtant de gages que i,5oo" et 4oo " de pension; mais, en octobre 1672, le roi y ajouta une pension de 600". Pour occuper cette nouvelle fonction. Foucault eut besoin d’une dispense d’âge, car on exigeait trente ans et il n’en avait que vingt-huit. Il conserva en même temps ses commissions de procureur général de la recherche de la noblesse, et de secrétaire de la commission pour la réformation de la justice, où il acquit même voix délibérative par son nouveau titre.
Au commencement de 1672, la charge de procureur du roi des requêtes de l’hôtel fut vendue à M. Maboul, moyennant 78,000", avec un bénéfice de 28,000".
Le 20 octobre 1673', le grand conseil étant allé à Versailles féliciter le roi sur son heureux retour de l’armée de
■ Et non 1671, connue le disenl par erreur les Mémoires, (^oy. rcxlraîl de la Gaselle, cilé é 1a note i de la page i6.)
jvni INTRODUCTION.
Hollande, Foucault porta la parole après le président Barentin, et fit un compliment • qui fut des mieux reçu de Sa Majesté • et applaudi de toutes les personnes de qualité présentes à ■ cette action. »
Le roi ayant créé, par édit de janvier 1674, huit nouvell&s charges de maître des requêtes, Colbert fit entendre au père de Foucault que son fils devait en prendre une, et qu’il serait nommé aussitôt à une intendance de province, à son choix parmi trois qui vaquaient. Cette ouverture fut acceptée avec empressement, et la charge acquise moyennant i5o,ooo**, plus J 7,000*' environ pour dispenses d’âge et de temps de service. Le 1 7 février, Foucault fut présenté par Colbert au roi, qui le reçut très-gracieusement. Le 18, il prêta serment entre les mains du chancelier d’Aligre, et, le 3 mars, il fut reçu au parlement, dont les maîtres des requêtes étaient membres, et prit place à la grand'chambre. Dès le dernier février, il avait reçu la commission d’intendant de Montauban, en remplacement de M.de Brou. Au commencement de juin, il vendit sa charge d'avocat général au grand conseil à M. de Manpeou, moyennant 120,000**, réalisant à cette vente un bénéfice de plus de 20,000**.
Les appointements d'intendant de la généralité de Montauban étaient de i8,3oo**, y compris les gages du secrétaire et des hoquetons, con.stituant ce qu’on appelle aujourd'hui les frais de bureaux. En y ajoutant quelques gratifications et ce que lui donna son père, il eut à sa disposition, pour l’année 1674, 24,600**. Mais son installation lui coûta beaucoup plus, et il dépensa 89,700 **, y compris 10,000 ** pour se monter de vaisselle d’argent. Quelques emprunts, soigneusement notés dans les Mémoires ainsi que tous ses comptes d’intérêt, pourvurent à ces néce.ssités extraordinaires.
INTRODUCTION. xix
Foucault quitta Paris le i" mai, et arriva le ao à Montauban, après avoir passé par Bordeau.v, où il conféra avec M. de Sève, intendant de la généralité de Bordeaux, et qui l’avait été auparavant de celle de Montauban.
Dés qu’il se vit installé dans son intendance, son premier soin f ut de cherclier à se marier. On lui proposa d’abord la fdle unique d’un président à mortier du parlement de Toulouse, exilé de cette ville pour avoir fait de l’opposition au premier président Fieubet et à la vérification de quelques édits; le futur beau-père posait comme condition qu’on obtînt son rappel ; mais le roi était trop indisposé contre lui pour qu’on osât en faire la proposition, et l’affaire manqua. Il s’en lia bientôt une autre, et le 24 novembre 1670, Foucault épousa, à Paris, en l’église de Saint-Louis-en-l’lle, mademoiselle Marie de Jassaud, fille de M. de Jassaud, doyen des maîtres des requêtes, parent de Fouquet. Elle était âgée de vingt ans et apportait à son mari une dot de 120,000". De son côté, le père de Foucault donnait à son fils 1 00,000" eu avancement d’boirie, et reconnaissait comme lui appartenant la charge de maître des requêtes et la moitié des biens laissés par sa mère. Foucault se trouvait donc dans une brillante position de fortune. Nous verrons plus loin qu’il sut en faire un noble usage.
11 eut de son mariage huit enfants, savoir :
1” Nicolas-Joseph Foucault, né à Montauban, le 22 février 1677;
2“ Marie-Anne Foucault, née à Montauban, le 28 avril 1678; elle vint au monde • contrefaite, par la faute de sa mère, " qui, pour ne pas devenir trop épaisse, se faisoit serrer le corps « à force; » religieuse à Jarcy ;
3“ Marie- Angélique Foucault, née à Montauban, le 26 février 1681, morte à Poitiers, le 5 novembre i685;
INTRODUCTION
4° Marie-Thérèse Foucault, née à Montauban, le 19 décembre 1681, morte à Pau, le 19 septembre i684;
5® Henriette Foucault, née à Pau, le 20 juin i684; elle vint au monde dans le lit où était né Henri IV, et fut élevée dans son berceau; religieuse à Saint-Jcan-de-Bonneval près Tbouars;
6“ Guillannie Foucault, né à Poitiers, le 7 novembre i685, mort en 1 704 ;
7” Anne Foucault, née à Poitiers, le 39 octobre 1687; religieuse à Jarcy;
Et 8" une autre fille, qui ne vécut pas.
Ea mort de Colbert (6 septembre 1 683) fut une grande perte pour Foucault. • Mon père et moi, dit-il, nous lui avions « l’obligation de nos établissements. Il a donné du relief à notre • famille par les charges et les emplois qu’il nous a procurés. « C’est le plus grand ministre pour les finances et la police du « royaume qui ail jamais été. » 11 eut bientôt à s’apercevoir de l’étendue de la perte qu’il faisait, car, au lieu de lui donner de l’avancement et de le rapprocher de Paris, on l’envoya, au mois de janvier suivant, remplacer à Pau M. du Bois-Baillct, dont toute la province se plaignait. Le chancelier Le Tellier, qui protégeait ce dernier, le fit permuter avec Foucault, contre lequel il avait de mauvaises impressions'. Foucault perdit beaucoup au change, tant pour la distance de Paris que pour l’importance de la généralité, celle de Béarn étant la moindre du royaume : double malheur pour lui, car le besoin de faire valoir ses services et de regagner la faveur perdue fut peutêtre un des motifs du zèle exagéré qu’il déploya contre les rcligionnaires.
Il supporta bravement son échec, cl écrivit immédiatement ' Voy. Mémoires, p. iii5.
INTRODUCTION. xxi
au roi, pour l’assurer qu’il porterait la même application au bien de son service et au soulagement des peuples en Béarn qu’il avait fait à Montaubàn. Cependant il songeait toujours à quitter l’intendance pour une charge, tantôt de président au grand conseil, tantôt de premier président du parlement de Bretagne, ou de Rouen, ou de Bordeaux, ou de Toulouse; tantôt pour l’ambassade de Constantinople, qu’il désira trèssérieusement, et que demanda pour lui Colbert de Croissy, son protecteur depuis la mort du grand Colbert. Mais c’était le moment où Foucault avait entrepris ses poursuites contre les religionnaires du Béarn, et plus tard contre ceux du Poitou; aussi Croissy eut-il beau revenir à la charge, le roi refusa toujours, par des motifs que Foucault juge honorables pour lui, c’est-à-dire en déclarant que, dans la conjoncture des affaires de la religion. Foucault lui serait plus utile en France qu’à Constantinople, et qu’il devait rester pour achever ce qu’il avait « si bien commencé. •
Le ]" mars i684, il s’installa à Pau, dans le château de Henri IV, et la même année, dans un voyage qu’il fit à Paris, il obtint du roi une audience dont nous dirons quelque chose plus loin, en parlant des affaires de la religion. Le roi l’accueillit fort gracieusement, et cette faveur, ainsi que sa conduite envers les réformés, disposa mieux pour lui le chancelier I>e Tellier, qui, ayant reçu une lettre anonyme remplie d’invectives contre Foucault, et où on l’accusait tde prendre des présens, » se contenta de la lui renvoyer avec des témoignages d’estime et de satisfaction de sa conduite.
Foucault fut récompensé de son zèle contre les religioiinaires par l’intendance de Poitou. Il y fut nommé au mois d’août i685, et arriva à Poitiers le 7 septembre, retrouvant ainsi, après moins de deux ans d’éloignement, une généralité
XXII INTRODUCTION
plus importante et plus proche de Paris que celles de Pau et de Montauhan.
Sur ces entrefaites, le chancellier Le Tellier, qui ne lui avait jamais été complètement favorable, vint à mourir le 3i octobre i685. Foucault aurait voulu voir arriver à sa place Pussort, qui était de la famille de ses protecteurs; mais ce fut Boucherai qui succéda à Le Tellier. L'intendant ne négligea pas de faire sa cour au nouveau chancelier, dans la personne de son petit-lils par alliance, M. de Vieuxbourg, qui avait été pris de la petite vérole en passant par Poitiers pour aller rejoindre en Languedoc le régiment dont il était colonel. Foucault en fit prendre de grands soins, dont Boucherai le remercia par une lettre qui est conservée aux Mémoires.
A la fin de 1686, il fil un voyage à Paris, et demanda une audience au roi pour lui rendre compte des affaires de la religion. C’élait justement l’époque de la grande opération, et Foucault ne fui reçu que lorsque le roi fut entré en convalescence. Le compliment qu’il adressa à Sa Majesté à cette occasion est précieusement conservé aux Mémoires, et son auteur en paraît fort satisfait.
Foucault avait tout fait en Béarn pour se concilier Louvois, et c’élait, en effet, par son influence qu’il en était sorti et avait obtenu la généralité de Poitou, comprise dans le département de ce ministre. Mais les rapports continuels entre eux réveillèrent les antipathies du protégé de Colbert. Il se buta surtout contre deux créatures de Louvois avec lesquelles il se trouvait en contact, et entama contre eux une lutte inégale qui finit par lui rendre la position insoutenable. Le premier de ces deux hommes était le marquis deVérac, autrefois religionnaire opiniâtre, et maintenant zélé convertisseur. Louvois le comblait de faveurs; il l'avait nommé lieutenant de roi du haut Poitou,
INTRODUCTION, où, s’il faut en croire Foucault', le nouveau converti aurait signalé sa ferveur par les plus violentes dragonnades. Louvois dans ses lettres ne dissimulait pas ses sentiments, et quelquefois il y mêlait les réprimandes à Foucault d’éloges de M. de Vérac* que la comparaison devait rendre blessants pour le premier. M. de Vérac profita de cette position pour se dispenser de tous égards envers l’intendant; et un jour que celui-ci avait fait mettre en prison un nommé Tesnon, accusé de garder chez lui des femmes de sa famille non converties et d’avoir déclaré au subdélégué qu’il ne les ferait point convertir, M. de Vérac, qui protégeait ce Tesnon comme fermier de son beau-frère, envoya tout simplement ses gardes le tirer de la prison à force ouverte. Cette fois Foucault crut avoir trouvé l’occasion, et il se hâta d’envoyer à Louvois un courrier exprès pour l’informer à l’instant même de cet acte de violence. Louvois lui répondit par deux lettres coup sur coup. Dans la première^, il justifie M. de Vérac sur ce que Tesnon aurait opéré sa conversion et celle de sa famille, et, au nom du roi, il engage Foucault à bien vivre avec lui, sauf à surveiller sa conduite et à informer le ministre, • s’il n’alloit pas aussi droit qu’il a paru qu’il alloit
• jusques à présent dans les affaires de la religion. » Mais dès le lendemain, 6 août, Louvois, ayant appris dans l’intervalle que Foucault avait fait commencer une information, approuve tout haut l’acte violent de Vérac, «contre lequel, dit-il à Foucault, « et contre ceux qui agissent par les ordres du roi, vous pouvez « bien croire qu’il ne vous appartient pas de faire informer sans
• un ordre de Sa Majesté »
Foucault dut céder et se résigner à n’avoir « aucune satis-
' MAnoirei, i5 novembre |685, p. i46. ‘ P. 5ig, lettre de l.ou«ois il Foucaiill,
’ Lettre de Lootoîa i Foucault, du 8 du 5 «>ût 1686. nov. i685, dan« notre Appendice, p. 5lo. ‘ P. 53o, iJ, du 6 août 1686.
XXIV INTRODUCTION
faction de celle entreprise. • La faveur de M. de Vérac alla toujours en croissant. Il avait été nommé lieutenant général de la province à titre provisoire'; il le devint à titre définitif; cl, aussi bien vu de Ponlcharlrain* qu’il l’avait été de Louvois, il obtint pour son fils la survivance de sa charge.
L’autre protégé de Louvois était le comte de l’Orme de la Massays (ou Massayo), militaire distingué, dont la faveur s’explique aisément. 11 avait été d’abord rcligionnaire opiniâtre, et Louvois avait envoyé à Foucault’ l’ordre de l’arrêter à cause de ses menées pour empêcher les autres gentilshommes du pays de se convertir. 11 avait même ajouté que, si l’on ne pouvait l’atteindre, il faudrait raser sa maison^. M. de la Massays para ces coups en se convertissant, et, par suite de circonstances que nous ignorons, il s’arrangea pour donner à Louvois l’honneur de cette conversion et se faire conduire par lui à l’église. Foucault prétend qu’au fond il n’était nullement converti; mais Louvois, qui, dit-il, «se prévenoit aisément et « très-souvent mal à propos en bien et en mal, » ne l’en combla pas moins de faveurs. Sa contestation avec Foucault eut lieu à propos de son beau-frère, le sieur des Minières, religionnaire persévérant, qu’on avait enfermé, en mai 1687, au château de Saumur, et qui avait laissé ses deux filles, nouvelles catholiques, chez une de leurs tantes. Foucault, jugeant que cette parente les élevait mal, les ôta de chez elle et les fil mettre au couvent. La Massays réclama près de Louvois, et demanda qu’on les lui rendit pour se charger de leur éducation. Une lettre de Louvois du 37 août 1687’, • sans s’informer, dit Foucault,
* P. 617» lellrc de Louvois à Foucaull, du 10 octobre i685.
* Depping, Corrtsp. adminiitr. $oui le règne Je Louis \iV, l. IV, p. 457«
* Appendice, p. 5a4* lettre de Lou* vois à Foucault, du 33 novembre iG85.
* 3/emoirff, 10 décembre 1 685 , p. 1 46.
* Voy. notre Appendice, p. 536.
INTRODUCTION. xxv
O si ce qu’on lui mandoit étoit véritable,» ordonna aussitôt à l’intendant de remettre les enfants entre les mains de la Massays. Au lieu d’obéir purement et simplement, Foucault temporisa et envoya des représentations, qui finirent par lui attirer, de la part du ministre irritable et absolu, l’ordre humiliant de faire conduire les jeunes filles chez M. de la Massays par un homme à lui‘. L’année suivante, il lui ordonna de décharger la paroisse de la Massays de 5oo** de tailles, dont, suivant lui, on l’avait augmentée^. Foucault obéit, mais il prétend, dans ses Mémoires, que, l’année précédente, au lieu d’être augmentée, celte paroisse avait été déjà soulagée, et quelle se trouvait une des moins chargées de l’élection. Pour combler ses dégoûts^, Louvois exigea qu’il engageât M. de Pardaillan-Parabère à se défaire de sa charge de lieutenant de roi du bas Poitou, sous prétexte qu’on n’en voulait plus qu’un dans la province, mais, en réalité, pour donner cet office à M. de la Massays*.
Foucault, blessé de ces procédés et voyant son crédit et sa faveur perdus près de Louvois qui, à ce qu’il croit, «étoit « ennemi déclaré de tous les amis de M. Colbert et de ceux qui « étoient attachés à sa famille, » finit par prier Seignelay de le tirer de Poitiers et de le mettre en une généralité qui ne fût plus dans le département du secrétaire d’état de la guerre. Seignelay obtint du roi d’envoyer Foucault à Caen, et cette nouvelle commission lui fut e.xpédiée le 26 janvier 1689.
Foucault s’y rendit au mois de mars, en passant par Rouen,
' Voy. Appendice, p. BSy, lettre de Louvois à Foucault du 9 dccenibrc 1687.
Il y a des obscurités dans celte Icllre, d'où il semble résulter qu'au moment où clic fut écrite le sieur des Minières aurait été relâché et aurait eu avec lui ses fdles déjà sorties du couvent. Mais ce qui
reste parfailemcnt clair, c’est l'humiliation infligée à Foucault.
’ Voy. Appendice, p. 54 1, lettre de Louvois du 18 septembre 1C88.
’ Ibid. p. 54a, 19 janvier 1689.
* Le comte de Pardaillan tint bon, et la Massays n’eut sa place qu'en 1694-
xnvi INTRODUCTION,
pour y conférer avec l’intendant, qui était Michel Ghamillart. Il avait fait sa connaissance deux ans auparavant, lorsque ce dernier, encore simple maître des requêtes, avait passé par Poitiers en tournée d’inspection financière. Depuis ce temps ils furent amis intimes, et Ghamillart, parvenu au pouvoir, prodigua à Foucault des promesses et des démonstrations de zèle qui, il est vrai, n’aboutirent à rien.
A son départ de Poitou et à son arrivée en Normandie, la faculté de droit de Poitiers et l’université de Gaen le complimentèrent, et il y répondit par deux petits discours latins qu’il a conservés dans ses Mémoires et qui font honneur à ses humanités.
Par son importance, par sa proximité de Paris, par la facilité comparative avec laquelle elle s’administrait, l’intendance de Gaen représentait un véritable et sérieux avancement; aussi lui suscita-t-elle quelques envieux à la cour. Ghamillart, encore intendant à Rouen, mais qui allait souvent à V'ersailles, l’cn avertit dès le mois de novembre 1689. Foucault, estimant avec raison que Paris seul pouvait lui oflrirdes fonctions plus élevées, fit tous ses eflorts pour ne plus changer d’intendance, et il réussit, puisqu’il y resta pendant plus de dix-sept ans et n’en sortit que pour entrer au conseil d’état. Il lui fallut cependant parer quelques coups. En 1698,00 voulait l'envoyer à Rouen, à cause d’une mésintelligence qui avait éclaté entre lui et M. de Matignon, lieutenant général de basse Normandie.il en fut de même en 1 695. Dès 1 694 , on lui avait proposé l’intendance de Lyon, qu’il refusa également. Ghamillart et Pontchartrain l’aidèrent à faire agréer au roi tous ces refus. Pour se fixer encore davantage en basse Normandie, il y acquit de Ghamillart la terre de Magny, érigée en marquisat, et située sur les confins du pays bessin et de la plaine de Gaen. Il lui en coûta sa charge
INTRODUCTION. . xxvii
de maître des requêtes, estimée i4o,ooo«, qu’il eut permission de vendre au mois d’octobre 1694. On lui conféra en même temps des lettres d’honoraire.
L’intendance de Caen le mil en rapport avec de grands personnages, notamment avec le roi Jacques II, comme nous le verrons plus loin. En 1693, le duc d’Orléans s’étant établi à Pontorson comme commandant des côtes. Foucault fut admis à lui faire sa cour, et paya l’honneur de s’asseoir à son jeu en y perdant 4, 000” au lansquenet'.
Un instant il put se croire appelé à de hautes destinées. En 1699, Chamillart, nommé contrôleur général, lui avait écrit aussitôt un billet qui, dans sou laconisme, semblait promettre beaucoup : « Vous avez un ami contrôleur général; M. de Ponta chartrain est chancelier. Je vous embrasse de tout mon cœur. Mais celte bonne volonté resta stérile. Chamillart eut un jour l’idée de le faire intendant des finances, à la place de M. de Caumartin, dont il était mécontent. Mais c’était indisposer une famille puissante, à laquelle appartenait le chancelier luimême. Madame de Maintenon en dissuada Chamillart, «et, « ajoute tristement Foucault, je demeurai intendant de Caen, n
C’est pendant son séjour à Caen que Foucault s’occupa de l’établissement de ses enfants, ou, pour mieux dire, qu’il abandonna les trois filles qui lui restaient pour l’établissement de son fils aîné. La première, qui était infirme, et qui, comme l’écrivait sa tante l’abbesse de Jarcy, n’avait pas « un point de « vie‘^ » fit profession comme novice à Jarcy, à l’âge de treize ans,
‘ Mémoires, p. 398. M. P. Clément croit que ce fait • dénote un goût marqué pour «le jeu. I 11 nous semble, au contraire, que ce souvenir des Mémoires, qui n'est peut-être pas exempt de rancune, est la preuve que Foucault était peu accoutumé
aux pertes de celte espèce. Un joueur d'habitude n'en aurait pas pris note.
* Lettre de l'abbesse à Foucault, du 3 1 septembre 1 70a , aux notes des Mémoires, p. 347.