‹ Mémoires de Nicolas-Joseph FoucaultChapitre 28 sur 115 · RELATION DE CE QUI S’EST PASSÉ A L’ÉRECTION DE LA STATE E DU ROY · texte numérisé non relu

RELATION DE CE QUI S’EST PASSÉ A L’ÉRECTION DE LA STATE E DU ROY

DANS LA VILLE DE POITIERS, LE VIHGT-CIXQUlÈUE AOUST 1687'.

Les anciens , qui vouloient que les siècles à venir ne perdissent rien des grands hommes que le ciel fait naistre de temps en temps, pour servir de modelé aux autres, ne se sont pas contentez de célébrer leurs héros dans les écrits immortels qu'ils nous ont laissez, ils ont voulu encore nous en donner l'image sensible, et, par le moyen

1 Comme celle relation , intercalée dans le texte des mémoires, y est imprimée et non manuscrite, nous avons cru devoir en respecter scrupuleusement l'orthographe.

Elle forme une brochure de 3a pages petit in-4*. Au bas du titre se trouve la

mention suivante : A Poitiers, chez Jean Fleariau , imprimeur ordinaire du Roy, de V Université et de Monseigneur l Evêque , et Jean-Baptiste Braud, marchand libraire, rue des Cordeliers , à i image de saint Joseph. — Avec permission.

des statues et des médaillés qu’ils leur ont consacrées, les présenter à nos yeux aussi bien qu’à nos esprits. C’est par là que nous connoissons encore aujourd’huy ceux qui vivoient il y a plus de deux mil ans, et que dans ces précieux restes et ces débris de l’antiquité nous prenons plaisir de considérer comment estoient faits ces grands hommes, que les Grecs et les Romains nous ont tant vantez.

La France, qui s’estoit un peu négligée sur ce sujet jusqu’à présent, commence enfin à se réveiller, et à prendre le bon goût des anciens sous un régné heureux qui fait refleurir les beaux-arts; et comme elle n’a jamais eu de héros plus digne de l’immortalité que Louis le Grand, elle n’a jamais eu aussi tant d'émulation qu’elle en fait paraître à luy eriger des statues, et à faire fraper des médaillés qui puissent conserver à tous les siècles sa figure et les traits de son visage, et iaire voir à ceux qui viendront après nous cet air de majesté qui anime sa personne, et qui est meslé de tant de douceur.

M. le maréchal de la FeuiUade est le premier qui a donné l’exemple de lui faire élever des statues. Cette vive ardeur qu’il a pour la gloire du roy lui a inspiré un nouveau dessein pour contribuer à la rendre immortelle : il vient de luy élever avec la derniere magnificence une statue qui sera le monument éternel des victoires de son prince, et en même temps celui de son zèle et de sa rcconnoissance1.

C’est à son imitation que les villes et les provinces ont demandé instamment la permission d'eriger de semblables monumens, qui leur puissent mettre devant les yeux ce qu'elles ont de plus profondément gravé dans le cœur. La ville de Poitiers a esté de ce nombre, et, pour mieux faire éclater son zcle, elle a usé d’une diligence extrême, afin que, si elle no peut pas l’emporter sur les autres villes pour le reste, elle ait au moins cet avantage de les devancer dans l’execution. Voici comment la chose s’est passée :

Les marchands, qui font un corps considérable dans la ville, touchez d’une juste rcconnoissance des bienfaits qu’ils reçoivent tous les

' Le monument élevé par le maréchal delà Ftuillade à la gloire de Louis XIV fui inauguré à Pari» le a8 mars 1686.

DE NICOLAS-JOSEPH FOUCAULT, jours du roy, par la protection qu’il donne aux arts et au commerce, ont cru qu’il estoit de leur devoir de donner quelques marques extérieures de cette reconnoissance, en élevant une statue du roy sur la porte du lieu où ils s’assemblent pour rendre la justice. Mais M. Foucault, intendant de la province, leur ayant inspiré d’en faire un monument public et de l’criger dans une place, où, estant plus en vue, elle feroit plus d’honneur à leur zele , ils ont suivi le conseil qu’il leur a donné, et ont bien voulu faire la dépense de ce monument, qu’ils ont élevé avec tout le succcz qu’on en pouvoit attendre.

Ce monument est une statue du roy en pied, dans une altitude noble, majestueuse et digne du héros quelle représente. On y remarque son air et ses traits, autant que le cizcau est capable de les exprimer. Il est représenté habillé à la romaine, avec un manteau royal semé de fleurs de lys, qui lui pend derrière les épaulés. Cette statue est posée sur un piédestal d’une trcs-hcllc architecture, enrichi de sculpture et de tous les omemens qui y conviennent. Quatre termes, representans des esclaves des differentes nations subjuguées, soutiennent les quatre coins de l’architrave, et font voir dans des airs et des altitudes particulières des sentimens differens. Les quatre faces du piédestal sont occupées par quatre ovales qui renferment des tables de marbre noir où sont gravées les inscriptions, le tout à une distance de huit pieds, entouré d’une balustrade de fer doré. Enfin, ce monument est tel, qu’il y a sujet d’aplaudir au zele de ceux qui l’ont érigé, et à l'habileté de celuy qui l’a exécuté. C’est le sieur Girouard', dont le mérité a cela de particulier, qu’il n’est pour ainsi

1 Jean Girouard, né à Poitiers vers 1660, mort en 1720. Il fut sans doute élève de son père, qui était maitre sculpteur établi à Poitiers. Outre la staluo en pierre de Louis XIV, on lui attribue quelques autres monuments de sculpture dons la même ville et dans les autres de la province, notamwent à Saint-Maixent. 11 travailla aussi en Bretagne.

La statue colossale de Louis XIV, cruvre de Girouard, a été gravée dans le temps par J, Dolivar, et dessinée en 1699 pour l'amateur Gaîgnieies, (Voy. la topographie de la Vienne, au cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale.) Kilo a été détruite le 18 août 179a. La tète seule est encore conservée au musée des antiquités de l’Ouest , à Poitiers, avec une partie du

dire éleve que de lui-même, puisque c’est seulement sur les beaux morceaux qui nous restent des anciens qu’il s’est formé dans une grande jeunesse, et qu’il a mérité d’être employé aux travaux de Versailles, où il a fait voir l’excellent naturel qu’il a pour la sculpture1.

Les marchands ayant fait ce qui dépcndoit d’eux, le corps de ville, au nom de tous les habitans, a cru qu’il estoit de son devoir de se- * conder leur zele, et ayant choisi la plus belle place de la ville pour poser cette statue, a voulu se signaler par de grandes réjouissances le jour quelle a esté élevée , et a commencé par decorer la place , qui estoit autrefois le vieux Marché, et qu’on doit appeler désormais la Place Rotale.

Quatre arcs de triomphe la fermoient aux quatre rues qui y aboutissent; le premier estoit dédié au roy par cette inscription :

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