RELATION DE CE QU 3EST PASSÉ A LA HOUGUE
AO RBl'l.EJIENT DK SOS TAr-StAUX, IES l" ET a IV I* l6gï.
M. de Tourville arriva à la Hougue avec douze vaisseaux le dernier mai au matin. II mouilla le soir à la rade à la portée du canon de terre, le fond du bassin de la Hougue étant très-bon pour l’ancrage;
1 Le combat naval de la Hougue fut livré le 29 mai 1692.
mais M. de Sepville, neveu de M. le maréchal de Beliefonds, qui montoit le Terrible, pour avoir voulu ranger de trop près l'île de Tatihou, s’échoua sur une pointe de roche qui paroit de basse mer, et, comme nos vaisseaux pouvoient approcher plus près de terre, le sieur de Combes, qui a dressé les plans pour faire un port à la Hougue, fut leur marquer le mouillage, et, sur les neuf heures au matin du iw juin, les douze vaisseaux vinrent chacun prendre leur place, les ennemis demeurant toujours mouillés à deux portées de canon du plus avancé en mer de nos vaisseaux.
M. de Tonrville accompagné de MM. d’Anfreville et de ViUette vinrent trouver le roi d’Angleterre à la Hougue, pour prendre l’ordre de ce qu’ils avoient à faire. Ils proposèrent tous trois d’attendre les ennemis et de se défendre. M. de Villettc ayant dit dans son avis que, si le vaisseau qu’il comuiandoit étoit marchand ou corsaire, il le ferait échouer, mais que, s’agissant îles vaisseaux du roi, il croyoit la gloire de Sa Majesté intéressée à les défendre jusqu’à l’extrémité, le roi d’Angleterre et le maréchal de Bellefonds furent sans balancer de ce sentiment, et il fut résolu que nos vaisseaux demeureraient mouillés et attendraient les ennemis. MM. de Tessé, lieutenant général, Gassion et de Sepville, maréchaux de camp, mylord Melfort,
MM. de Bonrepaux1 cl Foucault furent présens à cette délibération, et MM. de Tonrville, Anfrcville et Villette retournèrent chacun à son bord pour donner ordre à tout. M. Foucault y fut avec eux et entra dans le vaisseau de M. de Villette pour savoir si lui ou les autres capitaines avoient besoin de quelque chose. On lui demanda de la poudre , la plupart des vaisseaux n’en ayant pas sullisaminent, et même celle qu’ils avoient eue à Brest étant trop foibic , ne poussant pas le boulet la moitié si loin que celle des ennemis. Au surplus le vaisseau de M. de Villette étoit en fort bon état, et on assura ledit sieur Fou- * cault qu’aux ancres près les autres étoient de même. On envoya en toute diligence chercher toute la poudre qui étoit dans les magasins
1 François d'L'sson, seigneur de Bonrepaux, intendant général de la marine et des armées navales, mort en 1719.
28 h ! !U (MÉMOIRES 1“ ' / H'I
de Valognes et Carcntan; mais elle no servit de rien, car la résolution qui avoit été prise le matin de Se défendre à l’ancre fut changée le soir par M. le maréchal de Retlefonds en colle de faire échouer les vaisseaux’, et ne fol néanmoins exécutée que le lendemain a juin, à la pointe du jour, avec beaucoup de précipitation, de désordre et d’épouvante, les matelots ne songeant plus qu’A quitter les vaisseaux et à en tirer tout ce qu’ils purent depuis la nuit du dimanche t" juin jusques au lendemain septhoures du soir, que les ennemis qui n’avoient fait que rôder autour de nos vaisseaux, sans en approcher à la portée du canon pendant qu’ils les avoient vus à flot, envoyèrent des chaloupes sonder et reconnoitre l’état où ils étoient. Voyant qu’il n’atoil
»' t .1 , ». r i / î'm d iji i» t« lr,» .lilvOi'j t.ï1 .#.»*■!*», . »^i ‘.lt *i •
1 Voici le récit de M. de fillette sur • bien armées, que le maréchal de Belleca changement de résolution et mtr le dé- < fonds promettait de nous enrober, sistre qui en fut la suite >t • il tut impossible au maréchal de BeJ-
• Le marquis de Nesmond, avec les cinq «Icfonds d'armer aucune des cent cba-
• vaisseaux de sa division, avoil déjà paru • loupes qu’il avoit promises, et le second
• devant la Hogue quand k comte de > de joie on n'avoit fait autre chose que
• Tourvilky arriva; Permet et Hoque-l’er- «haier les vaisseaux un peu à terre, et
• ain se rallièrent à lui et augmentèrent par -échouer les sia plus gros du oéeé de
• là une perte qui cotumençoil à noos pa- « l il. t, auprès d'hn fortqui es! à la gauche
• roilre indubitable. ■ de la Hogue, comptant parmi ces sia U
• Le comte doTourville, qui prétendoil • Ttrriklt, qui étoil échoué dès le premier
• avoir un ondre asses préct» de ne rien « soir; les six autres du exilé des Hogueta ,
• hure, dans l’extrémité où il se trouvoil, • derrière le fort de la Hogue. dans une
• sans avoir consulte le roi d'Angleterre. «place où les bâtiment de chargé, qui y
• le maréchal do Belkfoods et M. de Bon- • étoient en grand nombre, échouoient a
« repaux, alla k lendemain au matin 3i • toutes les marées.
• à terre , accompagné de MM. d'Anfreville • On étoit dans cetté disposition quand
• et de Vdlette. son apprit que les troia vaisseaux qui s’é-
< On tint conseil, et I on aurait conclu • loient retirée vers Cherbourg avoient été
• infailliblement à jeter les canons à la mer, «brûlés par les ennemis malgré leur ex-
• à rendre les vaisseaux assez léger* pour «tréiue résistance, et qu'une partie des
• les eehouer fort près de terre, à y faire -équipages avoit sauté en l'air.
• des batteriesetà travaillera deacstacades, -Sur cette nouvelle, le maréchal de
• si le maréchal de Boikfonds ne a'y étoit • Bellefond* se rendit volontiers . mais trop
> opposé, en assurant que cela no seroilpas «tard, au sentiment des gens expérimon-
• du goût du roi. On résolut donc de dé- • tés à la mer. Le marquis de fillette . a la
• fendre les vaisseaux avec cent chaloupes • prière de ce maréclial , cl par l'ordre dn
DE NICOLAS-JOSEPH FOUCAULT, été ptis aucune précaution pour t eh défendre rapproche, iJs firent avancer, avec la marée basse, une chaloupe qui vint mettre le feu nu vaisseau de M. de Sepville , qui ctoitlc plus I avancé en < mer et entièrement sur le ) côté. D’autres chaloupes suivirent cette première avec un hrûlol et Vincent brûler les cinq antres vaisseau*, qui étpient échoués sous l'ile de Tatihon, On tira à la vérité jilusieurs coups de canon du fort sur ces chaloupes, mais ce fqt sanp effet, do même que les coups de mousquet que nos Soldats tirèrent du rivage, et les ennemis ramenèrent leur brûlot n’ayant pas été obligés de s’eu servir.
Tout, cela se passa à la vue du roi d’Angleterre et de M. le maréchal de Bellefonds, qui étoient au lieu de Saint-Vaasl, près la > -, J o1' ti i1 ;•[.! >,! jr ■> ,t- " / >: lf !- ■, r . '
• comte de TourviUe, alla trouver la roi * MMWX le» chaloupes à faire leur devoir.
« d'Angleterre pou» lui dire qu'il n’y a voit < Mais que faire avec un si petit nombre,
• pas un moment « perdre, si l'on voulait • contre cent cinquante chaloupes enne-
• sauver lea Équipages, li . r; . ,-p: «nues, contre une demi-galère , deux go-
• La* ennemis étoient déjà k la portée «bottes à rames et plusieurs brûlots sou-
• du cauou des six premiers vaisseaux, «tenus par cent vaisseaux de guerre i
• quand le marquis de Villette vint en ti- • Le 3. an matin, les ennemis brûleront
• rer les matelots, à tptoi là diligence et le • les six autres vaisseaux de guerre, et si
• bon ordre serviront beaucoup. • M. de Villetlo n'eût pris un soin particu-
• U mitensuile lefeuà l Ambitieux, dont • lier de jeter des matelots et des soldats
« lea ennemi» pouvoient se rendre maîtres, • et quelques grenadiers dans les bülimens
« aussi bien que du Mentilkùjc et du Fan- • de charge qu'il vit abandonnés , tout au-
> tireront, car ces trois vaisseaux, qui étoient • roit en le mime sort On sauva la plus
• les plus gros de« six. étaient demeurés • grande partie de ces bStirncns , non sans
• droits après l'échouage; mais ie comte de • péril, car ce secours fut mené par M, de
• Tourville donna ordre d'éteindre le feu « Villelte sons le feu des ennemis , qui en
«qui étnil déji pris à l'Ambitieux. Cet « faisoient un extraordinaire de canon», de
« ordre fut exécuté par les officiers de ce • mousquets et de grenades, et cette nation
«vaisseau avec beaucoup de peine et de • ioaolente, enflée par le succès, n épargna
• danger. M. de Tuurville ae flattoit que «pas son roi, qoi regardait ce terrible
• quinze chaloupes , dont il n'y en avoiLquc • spectacle . et lui tin quchpies coup avec
■ huit armées . empêcheraient les ennemis < connoissancc, > ( Mémxns du marqait de
« d 'approcher. Il se mit sur le canot de YtUtltt, publiés pour la société de iliis-
i ÏAmbiiuux , accompagné du marquis hère de France, par M. Monmerqué,
• de ViUette, de GocUogou et de Renau, p. i33, un volume in-8\ Paris, Henouard.
«et s'avança pour animer par sa pré- 1 844-)
Hougue, ou ils demeurèrent fort longtemps à considérer ce triste spectacle.
Le lendemain, à huit heures du matin, les ennemis revinrent avec la marée du côté de la Hougue, où étoient les sis autres vaisseaux échoués sous le canon du fort; ils y envoyèrent plusieurs chaloupes, qui les abordèrent et les brûlèrent avec la même facilite qu’ils avoient trouvée la veille pour les six premiers, nonobstant le feu du canon du fort et celui d’une batterie que M. le chevalier de Gassion avoit fait dresser à barbette, qui seule produisit de l'effet, ayant écarté quelques chaloupes dont elle tua plusieurs hommes.
Lorsque les ennemis curent mis le feu à ces six vaisseaux, ils eurent l’audace d’avancer dans une espèce de havre où il y avoit vingt bâtimens marchands, deux frégates légères, un yacht et un grand nombre de chaloupes, tous échoués près de terre, et brûlèrent huit vaisseaux marchands, entrèrent dans une gribane1 et un autre bâtiment qu’ils eurent la liberté et le loisir d’appareiller et d’amener avec eux en criant Vive le roi, et sans la mer qui se retirait ils auraient brûlé ou enlevé tout le reste. La première expédition ne leur avoit pas coûté un homme ; il y en a en peu de tués ou blessés dans celle-ci , quoique les ennemis se soient approchés si près du rivage, qui étoit bordé de mousquetaires, que le cheval du bailli de Ylontebourg, qui étoit près du roi d’Angleterre, eut la jambe cassée d’un coup de mousquet tiré des chaloupes angloises. Elles s’étoient fait suivre par deux brûlots qui, pour s’étre trop avancés, échouèrent sur des pêcheries, et les ennemis y mirent le feu en se retirant.
Il n'y a pas lieu de s’étonner que cette seconde entreprise ait si heureusement réussi pour eux. Il étoit trop tard , après les premiers vaisseaux brûlés, de prendre des précautions pour sauver les autres, la mer ayant été basse pendant la nuit qui fut l’intervalle des deux actions, et par conséquent il n’auroit pas été possible de se servir de nos frégates et de nos chaloupes qui étoient échouées.
1 Grande barque matée
Mais voici la grande faute que l'on a faite et qui a causé tout le mal. C'est de n’avoir pas pris, des le 3 i mai au soir que nos vaisseaux arrivèrent, la résolution de les faire échouer; car, dès ce moment, on aurait commencé par faire jeter les canons dans la mer, faire sortir tous les meubles et ustensiles, ce qui aurait sauvé les canons et allégé tous les vaisseaux, en sorte qu’ils se seraient échoués plus proche de terre et, par conséquent, auraient été mieux couverts et défendus par les batteries des forts et de notre mousqueteric. L’on aurait ensuite fait des cstacadcs avec des vaisseaux marchands coulés à fond, des radeaux, mâts, vergues et chaînes de» vaisseaux, qui auraient empêché les brûlots d’en approcher.
Il y avoit deux cents chaloupes que l'on avoit fait venir de tous côtés pour l’embarquement de l’armée destinée pour l’Angleterre, sans compter celles de nos vaisseaux que l’on pouvoit armer et faire soutenir par les deux frégates légères et yacht qui vont à rames et à voiles et ont du canon. On pouvoit encore jeter dos grenadiers et des mousquetaires dans les vaisseaux échoués qui, à la réserve de celui de M. .de Sepville, ont toujours été droits sur leurs quilles.
Toutes ces défenses, jointes à celle du canou et de la mousqueterie de terre, étoient suffisantes pour écarter les brûlots et les chaloupes des eunemis, et ils auraient été réduits à prendre le parti de canoimcr nos vaisseaux de loin et, par conséquent, avec peu d’effet. On pourra dire que les ennemis ne nous auraient pas laissé le temps de prendre toutes ces précautions, et qu’ils seraient venus brûler uos vaisseaux dès qu’ils les auraient vus échoués; mais ils n'auroient osé l’entreprendre, s’ils les avoient vus tout à fait sous le canon de nos forts, et la mer couverte de nos chaloupes soutenues par nos frégates, car il ne falloit que les mettre à flot et y faire entrer des matelots et des soldats, et les ennemis nous auraient laissé assez de temps pour faire l’estacade.
Quoi qu'il en soit, il falloit au moins donner les ordres de faire toutes ces choses et ordonner les mouvemens nécessaires pour les faire exécuter; mais M. le maréchal de Bcllefonds est demeuré dans
une inaction qui a fait perdra! courage à tout le monde. Le désordre et la confusion sc sont mis parmi les équipages des vaisseaux, les matelots et les soldats n’ayant plus soDgé qu’à piller et ne sauver jusqu’à ce qu’ils aient vu les .ennemis approcher. La consternation a même passé aux tvoupos do terre, les soldats n’ayant donné dans les deux actions aucune marque de courage. On en a vu sortir avec les officiers d une barque marchande Du oa Iss avait mis, du plus loin qu’ils ont vu une chaloupe des ennemis.
Le roi d’Angleterre a été spectateur de la seconde action avec la même tranquillité d’esprit et sérénité de visage qu’il a fait paraître pendant la première , et n’a jamais été davis de faire échouer les vaisseaux. .zucoiaiuv «on ab aibnaani’I vu .DÎt.o
A l’égard de M. de Bonrepaux, on n’en peut rien dire, étant demeuré dans sa maison pendant les deux expéditions, et il a seulement [été) remarqué qu’il a agi en tout fort mollement depuis qu’il est à la H ci ugue, et quil a toujoqrs été très-mal instruit des forces des ennemis.
Les canons des vaisseaux brûlés ont fort endommagé les parapets des redoutes lorsqu’ils ont tiré et que lo feu. a pris aux saintes-barbes. Il va eu des brandons enflammés qui ont mis le feu dans un magasin de la Hougue et qui l’ont ponsé porter jusqu’à celui des poudres. • H se trouvera des canons fondus , et beaucoup parmi ceux qui ne l'ont point été qu’il faudra remettre à ta fonte.
Quant aux vaisseaux qui furent brûlés à Cherbourg, quoiqu'ils fussent éloignés de tont secours, le grand feu qu’ils ont fait a tenu les ennemis en respect pendant tout un jour, et ils n’ont péri par les brûlots qu’après une résistance beaucoup plus longue et plus grande qu’on ne pouvoit espérer de l’état où ils étoient.
il est à craindre que la facilité que les ennemis ont trouvée à venir brûler nos vaisseaux jusques dans les endroits les plus proches de la terre , et le pou de résistance que nous avons faite, ne leur donnent le courage d’entreprendre quelque chose sur nos eûtes, et il sera bien nécessaire de laisser deux ou trois mille hommes de troupes réglées
DE NICOLAS-JOSEPH .fOUCAULT. 289
avec un régiment de cavalerie ou de dragons que d’on distribue reât dans les ville» et bourgs voisin» de læ côte où les ennemis pourroient tenter une descente. Ces troupes, jointes à la noblesse et aux milices garde-côtes, suffiront pour les en empêcher, mais il ne faut pas laisser les Iriandois en Normandiei Les officiers et les soldats patoissent très-mal intentionnés et parlent avec très-peu de respect du roi d’Angleterre et boaucoup d’estime du prince tF Orange. , Nota. — J’ai envoyé la relation ci-jointe à M. de Pontchartrain.
>Le 7 juin 1692, M. de Pontchartrain, lors secrétaire d’état et contrôleur général des finances, m’a écrit une lettre dont voici la copie, sur l’incendie de nos vaisseaux.
• j»!> î jT»» • :• ,uvb nr ’.■» r.-» ? m i t. *d) b ''., 7
Je sui^ surpris. Monsieur, qu’il me revienne mille différens bruits de divers endroits de ce qui s’est passé à la lingue et à Cherbourg, et qu’il ne m’en soit venu aucun de votre part, quoique vous dussiez être pour moi un homme de confiance plus qu’aucun autre. Si vous voulez que j’oublie bien absolument ce coupable silence , mandoz-moi avec la dernière exactitude tout ce qui s’est fait de bien et de mal ; nommez toutes choses par leur nom; n’épargnez personne, depuis le roi d’Angleterre jusqu'au moindre matelot. 11 faut que je sache la vérité de toutes choses. L’u6age que j’en ferai ne sera que pour moi , et le secret que je vous garderai sera inviolable. Et afin que vos lettres en semblables rencontres ne tombent pas dans les mains de commis, mettez une seconde enveloppe sur laquelle il n’y ait que ces mots : Pour vous seul. Adieu, Monsieur.