‹ Memoires de NicolasJoseph FoucaultChapitre 74 sur 133 · RELATION DE CE QUI S'EST PASSÉ A LA HOUGUE · texte numérisé non relu

RELATION DE CE QUI S'EST PASSÉ A LA HOUGUE

.tu BRULEMENT DP. NOS VAISSEAUX , LES l" LT 3 JUIN 1()Ç)3.

M. de Tourville arriva à la Hougue avec douze vaisseaux le dernier mai au matin. Il mouilla le soir à la rade è la portée du canon de terre, le fond du bassin de la Hougue étant très-bon pour l’ancrage; ' l.e combat naval <le la Hougue fut livré le 39 mai 1693.

mais M. de Sepviile, neveu de M. le maréchal de Bellefouds, qui montoit le Terrible, pour avoir voulu ranger de trop près l’île de Tatihou , s’échoua sur une pointe de roche qui paroit de basse mer, et, comme nos vaisseaux pouvoienl approcher plus près de terre, le sieur de Combes, qui a dressé les plans pour faire un porta la Houguc, fut leur marquer le mouillage, et, sur les neuf heures au matin du i'r juin, les douze vaisseaux vinrent chacun prendre leur place, les ennemis demeurant toujours mouillés à deux portées de canon du plus avancé en mer de 110s vaisseaux,

M. de Tourville accompagné de MM. d’Anfrevilie et de ViUette vinrent trouver le roi d’Angleterre à la Hougue, pour prendre l’ordre de ce qu’ils avoient à faire. Ils proposèrent tous trois d’attendre les ennemis et de se défendre. M. de Villcttc ayant dit dans son avis que, si le vaisseau qu’il commandoit étoit marchand ou corsaire, il le feroit échouer, mais que, s’agissant des vaisseaux du roi, il croyoit la gloire de Sa Majesté intéressée à les défendre jusqu’à l’extrémité, le roi d’Angleterre et le maréchal de Bcllefonds furent sans balancer de ce sentiment, et il fut résolu que nos vaisseaux demcurcroieut mouillés et atlcndroient les ennemis. MM. de Tessé, lieutenant général, Gassion et de Sepviile, maréchaux de camp, mylord Melfort, M\l. de Bonrepaux1 cl Foucault furent présens à cette délibération, et MM. de Tourville, Anfrcville et Villette retournèrent chacun à son bord pour donner ordre à tout. M. Foucault y fut avec eux et entra dans le vaisseau de M. de Villette pour savoir si lui ou les autres capitaines avoient besoin de quelque chose. On lui demanda de la poudre, la plupart des vaisseaux n'en ayant pas suilisammcnt, et même celle qu’ils avoient eue à Brest étant trop foiblc, ne poussant pas le boulet la moitié si loin que celle des ennemis. Au surplus le vaisseau de M. de Villette étoit en fort bon état, et on assura ledit sieur Foucault qu’aux ancres près les autres étoient de même. On envoya en toute diligence chercher toute la poudre qui étoit dans les magasins

1 François «ll.ssoii, seigneur «le Bonrepaux, intendant général de In marine et «les armées navales, mort en 1719.

do Valognes et Carentan; mais elle ne servit de rien, car la résolution qui avoit été prise le matin de se défendre à l’ancre fut changée le soir par M. le maréchal de Bellefonds en celle de faire échouer les vaisseaux1, et ne fut néanmoins exécutée que le lendemain 2 juin, à la pointe du jour, avec beaucoup de précipitation , de désordre et d’épouvante, les matelots ne songeant plus qu'à quitter les vaisseaux et à en tirer tout ce qu’ils purent depuis la nuit du dimanche 1" juin jusques au lendemain sept heures du soir, que les ennemis qui n’a voient fait que rôder autour de nos vaisseaux , sans en approcher à la portée du canon pendant qu’ils les avoient vus à flot, envoyèrent des cha-

loupes sonder et reconnoitre l’état

1 Voici le récit de M. de Villette sur ce changement de résolution et sur le désastre qui en fut la suite :

• Le marquis de Nesmond, avec les cinq

• vaisseaux de sn division, avoit déjà paru < devant la Hogue quand le comte de

• Tourville y arriva ; Périnet et Roque-Per-

• sin se rallièrent a lui et augmentèrent par

• là une perte qui commençoit à nous pa-

• roitre indubitable.

• Le comte de Tourville, qui prélendoil

• avoir un ordre assez précis de ne rien > faire, dans l'extrémité où il se trouvoit, «sans avoir consulté le roi d’Angleterre,

• le maréchal de Bellefonds et M. de Bon-

• repaox, alla le lendemain nu matin 3i

• à terre, accompagné de MM. d'Anfrevilie

• cl de Villette.

■ On tint conseil, et l’on aurait conclu

• infailliblement à jeter les canons à la mer.

• à rendre les vaisseaux assez légers pour

• les echouer fort prés de terre . à y faire « des batteries et à travaillera deseslacades.

• si le maréchal de Bellefonds ne s’y étoil ■ opposé, en assurant que cela ne serait pas

• du goût du rai. Ou résolut donc de dé-

• fendre les vaisseaux avec cent chaloupes

où ils étoient. Voyant qu’il n’avoit

• bien armées, que le maréchal de Belle-

• fonds promettoit de nous envoyer.

• Il fut impossible au maréchal de Bcl-

• lefonds d'armer aucune des cent chaloupes qu’il avoit promises, et le second « de juin on n’avoit fait autre chose que

• haler les vaisseaux un peu à terre, et

• échouer les six plus gros du côté de ■ l’Ilet, auprès d'un fort qui est à la gauche «de la Mogue, comptant parmi ces six le

• Terrible, qui étoil échoué dès le premier

• soir; les six autres du côté des Hogucts,

• derrière le fort de la Hogue, dans une

• plage où les bâtimens de charge, qui y

• étoient en grand nombre, échouoient à

• toutes les marées.

• On étoil dans cette disposition quand

• on apprit que les trois vaisseaux qui s’e-

• toient retirés vers Cherbourg avoient été

• brûlés par les ennemis malgré leur cx-

• trérac résistance, et qu'une partie des « équipages avoit sauté en l’air.

• Sur cette, nouvelle, le maréchal de

• Bellefonds se rendit volontiers, mais trop

• lard , au sentiment des gens expérimentés à la mer. Le marquis de Villette, à la

• prière de ce maréchal , et par l'ordre du

DE NICOLAS-JOSEPH FOUCAULT, été pris aucune précaution pour en défendre l’approche, ils liront avancer, avec la marée basse, une chaloupe qui vint mettre le feu au vaisseau de M. de Sepville , qui étoit le plus avancé en mer et entièrement sur le côté. D’autres chaloupes suivirent cette première avec un brûlot et vinrent brûler les cinq autres vaisseaux , qui étoient échoués sous file de Tatihou. On lira à la vérité plusieurs coups de canon du fort sur ces chaloupes, mais ce fut sans effet, de même que les coups de mousquet que nos soldats tirèrent du rivage, et les ennemis ramenèrent leur brûlot n’ayant pas été obligés de s’en servir.

Tout cela se passa à la vue du roi d’Angleterre et de M. le maréchal de Bellcfonds, qui étoient au lieu de Saint-Vaast, près la

< sence les chaloupes à faire leur devoir. » Mais que faire avec v pi petit nombre,

• contre cent cinquante chaloupes enne- « mies, .contre une demi-galère, deux ga-

• Hottes ù rames et plusieurs brûlots sou-

< tenus par cent vaisseaux de guerre?

* Le 3, au matin, les ennemis brûlèrent

• les six autres vaisseaux de guerre, et si

• M. de Villello n’cûl pris un soin particu- « lier de jeter des matelots et des soldats

• et quelques grenadiers dans les bâtimens

• de charge qu'il vit abandonnés, tout au-

• roit eu le même sort. On sauva la plus

• grande partie de ces bâtimens, non sans

• péril, car ce secours fut mené par M. de « Villeltc sous le feu des ennemis, qui en

• faisaient un extraordinaire de canons, de

• mousquets et de grenades, et cette nation

• insolente, enflée par le succès, n'épargna «pas son roi, qui regardait ce terrible

< spectacle, et lui tira quelques coups avec

• connoissancc. • ( Mémoires du marquis de Villclle, publiés pour la société de l'histoire de France, par M. Monmerqué, p. 1 33 , un volume in-8\ Paris , Renouard . •866-) •

■ comte de Tourville. alla trouver le roi

• d'Angleterre pour lui dire qu'il n'y avoit

• pas un moment à perdre, si l'on vouloit

• sauver les équipages.

• Les ennemis étoient déjà à la portée

• du canon des six premiers vaisseaux ,

• quand le marquis de Villeltc vint en li-

• rer les matelots, à quoi la diligence et le < bon ordre servirent beaucoup.

• 11 mil ensuite le feu à V Ambitieux, dont

• les ennemis pouvoicnl se rendre maîtres,

• aussi bien que du Merveilleux et du Fou-

• droyant . car ces trois vaisseaux, qui étoient

• les plus gros des six, étoient demeurés

• droits après l'échouagc; mais le comte de

• Tourville donna ordre d'éteindre le feu

• qui étoit déjà pris à l'Ambitieux. Cet

• ordre fut exécuté par les officiers de ce

■ vaisseau avec bcuucoup de peine et de

■ danger. M. de Tourville se flaltoit que

• quinze chaloupes, dont il n'y en avoit que

• huit armées, empêcheraient les ennemis

• d'approcher, il se mit sur le canot de

• l’Ambitieux , accompagné du marquis

• de Villclle . de Cocllogon et de Renau,

• et s'avança pour animer par sa pré-

Hougue, où ils demeurèrent fort longtemps à considérer ce triste spectacle.

Le lendemain, à huit heures du matin, les ennemis revinrent avec la marée du côté de la Ilougue, où étaient les six autres vaisseaux échoués sous le canon du fort; ils y envoyèrent plusieurs chaloupes, qui les abordèrent et les brûlèrent avec la même facilité qu’ils avoient trouvée la veille pour les six premiers, nonobstant le feu du canon du fort et celui d’une batterie que M. le chevalier de Gassion avoit fait dresser à barbette, qui seule produisit de l’elfet, ayant écarté quelques chaloupes dont clic tua plusieurs hommes.

Lorsque les ennemis eurent mis le feu à ces six vaisseaux, ils eurent l’audace d’avancer dans une espèce de havre où il y avoit vingt bâtimens marchands, deux frégates légères, un yacht et un grand nombre de chaloupes, tous échoués près de terre, et brûlèrent huit vaisseaux marchands, entrèrent dans une gribane1 et un autre bâtiment qu'ils eurent la liberté et le loisir d’appareiller et d’amener avec eux en criant Vive le roi, et sans la mer qui se retirait ils auraient brûlé ou enlevé tout le reste. La première expédition ne leur avoit pas coûté un homme ; il y en a eu peu de tués ou blessés dans celle-ci , quoique les ennemis se soient approchés si près du rivage, qui étoit bordé de mousquetaires, que le cheval du bailli de Montebourg, qui étoit près du roi d’Angleterre, eut la jambe cassée d’un coup de mousquet tiré des chaloupes angloises. Elles s’étoient fait suivre par deux brûlots qui, pour s’être trop avancés, échouèrent sur des pêcheries, et les ennemis y mirent le feu en se retirant.

Il n’y a pas lieu de s’étonner que cette seconde entreprise ait si heureusement réussi pour eux. Il étoit trop tard , après les premiers vaisseaux brûlés, de prendre des précautions pour sauver les autres, la mer ayant été basse pendant la nuit qui fut l’intervalle des deux actions, et par conséquent il n'auroit pas été possible de se servir de nos frégates et de nos chaloupes qui étoient échouées.

1 Grande barque matée.

Mais voici la grande faute que l’on a faite et qui a causé tout le mal. C’est de n’avoir pas pris, dès le 3 1 mai au soir que nos vaisseaux arrivèrent, la résolution de les faire échouer; car, dès ce moment, on auroit commencé par faire jeter les canons dans la mer, faire sortir tous les meubles et ustensiles, ce qui auroit sauvé les canons et allégé tous les vaisseaux, en sorte qu’ils se seroient échoués plus proche de terre et, par conséquent, auroient été mieux couverts et défendus par les batteries des forts et de notre mousqueterie. L’on auroit ensuite fait des estacades avec des vaisseaux marchands coulés â fond, des radeaux, mâts, vergues et chaînes des vaisseaux, qui auroient empêché les brûlots d’en approcher.

Il y avoit deux cents chaloupes que l’on avoil fait venir de tous côtés pour l’embarquement de l’armée destinée pour l’Angleterre, sans compter celles de nos vaisseaux que l’on pouvoit armer et faire soutenir par les deux frégates légères et yacht qui vont à rames et à voiles et ont du canon. On pouvoit encore jeter des grenadiers et des mousquetaires dans les vaisseaux échoués qui, è la réserve de celui de M. de Sepville, ont toujours été droits sur leurs quilles.

Toutes ces défenses, jointes à celle du canon et de la mousqueterie de terre, étoient suffisantes pour écarter les brûlots et les chaloupes des ennemis, et ils auroient été réduits à prendre le parti de canonner nos vaisseaux de loin et, par conséquent, avec peu d’effet. On pourra dire que les ennemis ne nous auroient pas laissé le temps de prendre toutes ces précautions, et qu’ils seroient venus brûler nos vaisseaux dès qu’ils les auroient vus échoués; mais ils n’auroient osé l’entreprendre, s’ils les avoient vus tout à fait sous le canon de nos forts, et la mer couverte de nos chaloupes soutenues par nos frégates, car il ne falloil que les mettre à Ilot et y faire entrer des matelots et des soldats, et les ennemis nous auroient laissé assez de temps pour faire l’estacade.

Quoi qu’il en soit, il falloit au moins donner les ordres de faire toutes ces choses et ordonner les mouvemens nécessaires pour les faire exécuter; mais M. le maréchal de Bellefonds est demeuré dans

une inaction qui a fait perdre courage à tout le monde. Le désordre et la confusion se sont mis parmi les équipages des vaisseaux, les matelots et les soldats n’ayant plus songé qu’à piller et se sauver jusqu’à ce qu’ils aient vu les ennemis approcher. La consternation a même passé aux troupes de terre , les soldats n’ayant donné dans les deux actions aucune marque de courage. On en a vu sortir avec les officiers d’une barque marchande où on les avoit rnis, du plus loin qu’ils ont vu une chaloupe des ennemis.

Le roi d’Angleterre a été spectateur de la seconde action avec la même tranquillité d’esprit et sérénité de visage qu’il a fait paroitre pendant la première, et n’a jamais été d’avis de faire échouer les vaisseaux.

A l’égard de M. de Bonrepaux, on n’en peut rien dire, étant demeuré dans sa maison pendant les deux expéditions, et il a seulement [été] remarqué qu’il a agi en tout fort mollement depuis qu’il est à la Houguc, et qu’il a toujours été trcs-mal instruit des forces des ennemis.

Les canons des vaisseaux brûlés ont fort endommagé les parapets des redoutes lorsqu’ils ont tiré et que le feu a pris aux saintes-barbes. Il y a eu des brandons enflammés qui ont mis le feu dans un magasin de la Ilougue et qui l’ont pensé porter jusqu’à celui des poudres.

il se trouvera des canons fondus , et beaucoup parmi ceux qui ne l'ont point été qu’il faudra remettre à la fonte.

Quant aux vaisseaux qui furent brûlés à Cherbourg, quoiqu’ils fussent éloignés de tout secours , le grand feu qu’ils ont fait a tenu les ennemis en respect pendant tout un jour, et ils n’ont péri par les brûlots qu’a près une résistance beaucoup plus longue et plus grande qu’on ne pouvoit espérer de l’état où ils étoient.

Il est à craindre que la facilité que les ennemis ont trouvée à venir brider nos vaisseaux jusques dans les endroits les plus proches de la terre, et le peu de résistance que nous avons faite, ue leur donnent le courage d’entreprendre quelque chose sur nos cotes, et il sera bien nécessaire de laisser deux ou trois mille hommes de troupes réglées

avec un régiment de cavalerie ou de dragons que l’on distribuerait dans les villes et bourgs voisins de la côte où les ennemis pourroienl tenter une descente. Ces troupes, jointes à la noblesse et aux milices garde-côtes, suffiront pour les en empêcher, mais il ne faut pas laisser les Irlandois en Normandie. Les officiers et les soldats paroisscnt très-mal intentionnés et parlent avec très-peu de respect du roi d’Angleterre et beaucoup d’estime du prince d’Orangc.

Nota. — J’ai envoyé la relation ci-jointe à M. de Pontehartrain.

Le 7 juin 1692, M. de Pontehartrain, lor^ccrétaire d’état et contrôleur général des finances, m’a écrit une lettre dont voici la copie, sur l'incendie de nos vaisseaux.

A Paris, 7 juin 1691.

Je suis surpris, Monsieur, qu’il me revienne mille différons bruits de divers endroits de ce qui s’est passé à la Hogue et à Cherbourg, et qu’il ne m’en soit venu aucun de votre part, quoique vous dussiez être pour moi un homme de confiance plus qu’aucun autre. Si vous voulez que j’oublie bien absolument ce coupable silence, mandez-moi avec la dernière exactitude tout ce qui s’est fait de bien et de mal; nommez toutes choses par leur nom; n’épargnez personne, depuis le roi d’Angleterre jusqu’au moindre matelot. Il faut que je sache la vérité de toutes choses. L’usage que j’en ferai ne sera que pour moi, et le secret que je vous garderai sera inviolable. Et afin que vos lettres en semblables rencontres ne tombent pas dans les mains de commis, mettez une seconde enveloppe sur laquelle il n’y ait que ces mots : Pour vous seul. Adieu, Monsieur.

PONTCIIARTRAJN.

M. Fobcactt.t.

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