RÉPONSE
Puisque vous voulez, Monsieur, que je vous mande la vérité de tout ce qui s’est passé ici depuis que les douze vaisseaux de guerre et l'hôpital qui y ont été brûlés y sont arrivés, je vous dirai qu’ils
parurent à la Hougue le samedi 3 1 mai au matin, le vent étant nordest. Ils mouillèrent le soir à la rade assez près de terre, et les ennemis au large à deux portées de canon. M. de Tourvillc, accompagné de MM. d’Anfreville et de Villette, vint trouver le roi d’Angleterre à la Hougue, où l’on tint conseil sur ce qu’il y avoit à faire, avec M. le maréchal de Bellefonds, M. de Tessé, MM. de Gassion, Sepville, Bonrepaux, et moi présent, et il fut résolu que les vaisseaux se défendroient si les ennemis venoient les attaquer. Ce fut le sentiment du roi d’Angleterre et de M. le maréchal, qui dirent qu’il n’étoit ni de la gloire de notre maître ni de l’honneur de la nation de les faire échouer. M. de Villette, lorsqu’on lui demanda son avis, ditquc, si le vaisseau qu’il montoit éloil à lui et qu’il fut ou corsaire ou marchand, il éehoueroit, mais qu’étant au roi il ne pouvoit proposer d'autre parti que celui de se défendre. Chacun se retira dans la résolution de le faire, et pour cet effet j’envoyai chercher toute la poudre qui est dans les magasins de Valognes et de Carentan pour distribuer aux capitaines qui en avoient besoin. Ils m’en demandoient presque tous, car, outre qu’on ne leur en avoit pas donné suffisamment, celle qu’ils avoient n’étoit que de charbon, ayant été remarqué dans le combat que celle des ennemis poussoit le boulet la moitié plus loin que la nôtre; mais je fus surpris, lorsque j’informai M. le maréchal que ma poudre étoit venue, d’apprendre qu’il avoit changé de dessein et résolu de faire échouer les vaisseaux. En effet, M. de Combes, que j’avois fait venir ici pour l’embarquement, ayant été à la descente de Gcnes, eut ordre de marquer les endroits où on les feroit échouer, ce qui fut fait le lundi matin a juin, et les ennemis, qui n’avoient osé approcher d’eux pendant deux jours è cause de leur bonne contenance, ne les virent pas plutôt sur le côté qu’ils envoyèrent des chaloupes pour les brûler. Voici ce que l’on dit des motifs de l’échouemcnt. M. de Sepville, neveu de M. le maréchal, vint échouer fort sottement en arrivant à la Hougue sur un rocher assez près de terre, et c’est pour la seconde fois, car il y a quelques années qu'il fit la même manœuvre dans la Méditerranée,
DE NICOLAS-JOSEPH FOUCAULT, et demeura deux mois prisonnier à Toulon. Or, par l'ordre de l’échouement général, la faute de M. de Sepville se couvrait. On dit encore que M. le marécbal appréhendoit que M. d’Anfreville, son gendre, ne périt en défendant son vaisseau. Quoi qu’il en soit, vous serez surpris d’apprendre qu’ayant plus de deux cents chaloupes et trois frégates ayant douze canons chacune, allant à la raine, nos vaisseaux aient été bridés par une chaloupe qui ramena son brûlot n’en ayaut pas eu besoin, il m'a paru qu’en faisant armer ces chaloupes et surtout celles des vaisseaux du roi, et faisant tirer de leurs canons par nos batteries et des troupes dans les vaisseaux et dans les barques de la Hougue, les chaloupes des ennemis n’en auroient pas osé approcher, et c’est ce que j’ai ouï dire à tous les gens du métier. Mais personne ne donna ordre à rien, et ce fut une confusion à faire pitié et qui jeta l’épouvante parmi nos soldats, qui à peine vouloient tirer derrière les parapets de la Hougue et de l’île de Tatihou, et liroient à deux portées de mousquet sur les ennemis, qui crioieul Vive le roi, et curent l’insolence, après avoir brûlé les vaisseaux du roi, de venir mettre le feu aux vaisseaux et barques marchands qui étoient près de terre. Ils avoient même amené deux brûlots, qui échouèrent sur une pêcherie faute d’eair et y mirent le feu. Ils eurent même la permission et le loisir d’entrer dans une belle gribane et un autre bâtiment qu’ils appareillèrent et emmenèrent avec eux pour se récompenser de la perte de leur brûlot. Ils en auroient même emmené d’autres, si le retour de la mer ne les avoit empêchés. Tout cela se passa à la vue du roi d’Angleterre et de M. le marécbal de Bellefonds, qui y assistèrent comme à un feu d’artifice pour une conquête du roi, et il n’y a personne qui n’ait vu leur indolence avec indignation; car pourquoi avoir perdu trois jours sans les employer à faire jeter les canons dans la mer et à en sortir les agrès et ustensiles pour soulager les vaisseaux et les empêcher de crever en échouant? Tous les canons étoient chargés et ont fait beaucoup de désordre aux fortifications lorsqu'ils ont tiré. 11 y en a eu même beaucoup de fondus par l'ardeur du feu , et il est à craindre que ceux de fer ne puissent
plus servir. On ne pouvoit sans risque se tenir sur le rivage. C’est une grande faute de les avoir laissés sur les vaisseaux. En second lieu, puisqu’on ne vouloit s’opposer à ce que les ennemis les brûlassent, ne falloit-il pas les brûler nous-mêmes, comme ils firent il y a deux ans, lorsqu'ils furent battus? J’oubliois de vous dire que l’on ne donna même aucun ordre pour distribuer de la poudre et des balles aux soldats, qui la nuit de la première expédition n’étoient pas dans les redoutes et retranchemens de la côte, en sorte que, si les ennemis a voient voulu, ils se seroient rendus maîtres de file de Tatihou. Le seul ordre que je vis donner fut de raser les nierions de la batterie de la Hougue, dont l’usage est de couvrir les canons, de sorte que, si les ennemis avoient mis un vaisseau côté à travers devant cette ouverture, ils auroient démonté notre canon et écrasé tout ce qui auroit paru à cette batterie. M. de Bonrepaux a demeuré dans sa chambre pendant tout ce désordre, dans une fort grande quiétude. Les marins, petits et grands, ne le ménagent pas et le publient trèsincapable du métier qu'il fait. Il n’a pas donné avis à M. de Tourvillc de l’état des ennemis, et il nous disoit tous les jours qu’ils n’avoient pas un vaisseau du premier rang ni quarante assemblés, et cependant il y a près de trois semaines qu’ils éloienl quatre-vingt-dix vaisseaux à l’île de Wight. En vérité, le roi est bien à plaindre d’avoir été si mal servi. Pour prévenir le mal et pour y remédier, si M. de Vauvré avoit été chargé des soins qui ont été remis à M. de Bonrepaux, on prétend que tout auroit été autrement Tous les marins généralement disent des biens infinis de lui, et ce sentiment universel est ordinairement la voix de la vérité. Je ne sais si le roi sera informé sans déguisement de tout ce qui s’est passé, mais je souliaiterois, pour l’amour que j’ai pour sa personne et rattachement que j’ai à ses intérêts, qu’il en fût bien informé. Je ne me plains de personne et ne veux du mal à qui que ce soit, et je ne vous mande tout ceci que parce que vous l’avez souhaité. Je vous supplie de u’en faire part qu’à M. Le Pelletier de Souzy, qui ne voudra pas me commettre. Je vous renvoie la lettre que vous m'avez adressée pour M. de Villelte,
DE NICOLAS-JOSEPH FOUCAULT, qui est parti d’ici devant hier. J’oubliois de vous dire que toutes ies chaloupes ont toujours été échouées dans le temps que l’on en pouvoit avoir besoin.
Les vaisseaux brûlés à Cherbourg, quoiqu’éloignés de tout secours, ont tenu longtemps les ennemis en respect et n’ont péri qu’après avoir fait une résistance au delà de ce qu’on pouvoit désirer d’eux.
Les nouveaux convertis ayant, depuis le combat de M. de Tourvillc et le brûlement de nos vaisseaux, montré de la mauvaise volonté par leurs discours et par leurs actions, j’ai reçu une lettre de M. de Pontchartrain pour les faire observer, et punir ceux qui s’écarteroient de leur devoir. Cette lettre est du 7 juin 1G93. H me recommande de ménager l’exécution de cet ordre avec prudence, et répandre des bruits que les ordres sont de châtier sévèrement, mais éviter autant qu’on le pourra de le faire.
Les habitans catholiques de Caen, ayant appris le brûlement de nos vaisseaux à la Hougue, se sont persuadés que ce malheur étoit arrivé par l’intelligence des rciigionnaires avec les Hollandois et le prince d’Orange. J'étois pour lors à la Hougue, et, sur l'avis que j’ai reçu que les catholiques menaçoient les religionnaires, qui ne font pas la vingtième partie des habitans de Caen, de mettre le feu à leurs maisons, je me suis rendu en toute diligence à Caen pour prévenir ce désordre. J’ai pour cet effet recommandé au commandant du château de Caen, aux échevins et aux officiers de justice, de contenir les catholiques et de faire punir sévèrement et sur-le-champ les auteurs du désordre, s’il en arrivoit. J’ai même envoyé chercher quelquesuns des principaux religionnaires, que j’ai rassurés, en les assurant de la protection du roi, pourvu qu’ils se conduisent en bons et fidèles serviteurs de Sa Majesté. C’est ce que j’ai mandé à M. de Pontchartrain.
Le roi d’Angleterre a couché à Caen, le ao juin, pour retournera Saint-Germain.
Pendant les mois de juin et de juillet, les ennemis ont fait de petites