‹ Mémoires de Ninon de LenclosChapitre 1 sur 22 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

(Suite.

Je vis le moment où la populace allait nous faire un mauvais parti. Nous avions donné des preuves de pitié, ces cœurs féroces ne nous le pardonnaient pas.

Gersay nous sauva par sa contenance énergique.

Nous pûmes regagner sains et saufs le logement que nous occupions près de Westminster.

Un roi jugé et condamné par son peuple!

Nous croyions être le jouet d'un songe affreux. Rien n'était plus vrai pourtant. Si la France, si ma patrie, engagée ellemême dans cette voie fatale de la révolte, allait. aussi dresser l'échafaud et se mettre au front une tache ineffaçable!

Cette pensée me glaçait de saisissement.

J'écrivis à Condé une longue lettre, où je lui exprimais toutes mes craintes.

«Prenez garde, mon ami, lui disais-je, oh! prenez garde! Que l'exemple de ce qui vient de se passer à Londres ne soit perdu ni pour vous ni pour les vôtres. Ou je me trompe fort, ou vous courez à l'abîme. Arrêtez-vous! »

Le séjour de l'Angleterre me semblait odieux.

Plus j'en étudiais la population, plus je la trouvais ignoble.

Les grands n'avaient ni cœur ni énergie, et, toutes les fois que je parlais du boucher Cromwell, c'était avec un accent de dégoût et d'aversion qui nous mettait véritablement en péril.

Nous apprîmes qu'une trêve avait été signée entre la cour et la Fronde.

Gersay résolut d'en profiter pour repasser le détroit. Il s'ennuyait lui-même beaucoup à Londres.

Moi, je commençais à m'ennuyer un peu de lui.

Je passais pour sa femme, et il se montrait sur le décorum d'une rigidité fatigante. Dès que l'esprit d'ordre s'empare d'une affaire de cœur, la passion disparaît, l'indifférence arrive et termine tout.

Nous partîmes.

La traversée fut heureuse; en moins de six jours nous arrivâmes à Paris.

NINON l)K I.KNCIOS :.

Kffoclivcment, Gersay ne lui puinl iii(|iiirlr. I)";iilh;ins, l.i mur iTt'lMil p.js rovoiiiH; de S.iiiit-Ciorinain, cl 1(3S Frondeur*"; restaient toujours maîtres de l;i ville.

Mon premier soin fui d'aller an Louvre portera la malheureuse reine Henriette le dernier souvenir de son époux.

Depuis six mois personne ne s'était occupé d'elle.

Ni le parlement ni Mazarin, tout entiers à la lutte et à leurs propres intérêts, n'avaient pourvu à ses besoins.

En rassurant Charles I" sur le sort de sa femme et de ses enfants, j'avais menti sans le savoir.

Je trouvai une fille et une veuve de roi dans un appartement sans feu, au milieu de l'hiver, et manquant des choses les plus essentielles à la vie. Ses deux fils et la jeune princesse Henriette grelottaient auprès d'elle. Point de domestiques, l'abandon était absolu.

Ce spectacle me navra le cœur.

Je m'inclinai devant la reine, et je lui donnai, en sanglotant, la relique sacrée dont j'étais dépositaire.

Elle reconnut les cheveux de son mari, poussa une clameur déchirante et s'évanouit dans mes bras.

Revenue à elle, grâce à mes soins et à ceux du prince de Galles, son fils aîné, la triste veuve trouva la force de m'adresser quelques questions, et apprit les détails de la mort du martyr.

Elle embrassa la boucle de cheveux, fit mettre ses enfants à genoux et la leur tendit avec des sanglots.

Comme leur mère, chacun d'eux la porta pieusement à ses lèvres.

Jamais scène plus attendrissante ne frappa mes regards.

Longtemps je pleurai avec cette noble et sainte famille, tombée de si haut et frappée d'une manière si cruelle; puis je demandai à la reine la cause de l'étrange dénûment dans lequel je la voyais.

— Hélas! me dit-elle, on oublie toujours les malheureux!

— Votre Majesté devait se plaindre. La France entière aurait entendu sa voix, car c'est la France qui lui donne asile.

— Sans doute; mais la douleur de mes enfants et la mienne étaient trop profondes pour songer à des réclamations au sujet de noire bien-être. Et puis à qui m'adresser? La cour n'est pas à Paris. Je demande à la mort de venir me débarrasser des maux qui m'accablent.

— Oh! madame! dis-je en lui montrant sa jeune famille, toujours agenouillée devant elle.

La reine comprit, me serra la main, et ajouta en étouffant un soupir :

— Vous avez raison.... Pauvres orphelins!.... je dois vivre -pour eux !

Une idée subite venait de me traverser l'esprit. Sans communiquer mon dessein aux nobles habitants du Louvre, je pris respectueusement congé d'eux et je courus à l'archevêché.

. Les domestiques du coadjuteur m'annoncèrent.

Je fus introduite sur-le-champ.

— Quoi! c'est vous, charmante! s'écria Retz, se précipitant vers moi, les bras étendus. Dieux! qu'il y a longtemps que je n'ai eu le bonheur de vous voir.... et de vous embrasser!

Il me sauta au coa sans plus de façon.

— Vous êtes toujours le même, lui dis-je en riant.

NINON DK IJ'NCI.OS 5

— Toujours!.... Que voiilez-voiis? ils m'onl ciifruiiuû, mais ils l(^ payent bien!

— Oui, la politique vous absorbe.

— C'est-à-dire que j'absorbe la politique.

— A votre profit?

— Sans cloute; je veux le chapeau, preuve évidente que je ne perds pas la tête.

— Ni l'esprit.

— Vous êtes trop bonne. Le compliment me flatte dans votre bouche. Savez-vous, ma chère, que vous êtes encore embellie?

— Parlons raison, monseigneur.

— Volontiers; cela m'arrive quelquefois.

— Je suis venue pour une affaire très-sérieuse.

— Expliquez-vous, ma divine.... J'écoute.

— Ce n'est pas le tout de chasser la cour de Paris, monsieur le coadjuteur; ce n'est pas le tout d'accaparer le pouvoir, il faut en user dignement.

— Au riez-vous quelque reproche à nous adresser?

— Un reproche très-grave, celui de laisser, mourir de froid et de faim au Louvre la fille de Henri IV.

— Que dites-vous? s'écria-t-il.

Je lui racontai ce que j'avais vu de mes propres yeux. Malgré sa légèreté de caractère, il fut touché jusqu'aux larmes. Demandant aussitôt son carrosse, il me pria d'attendre.

— Où allez-vous, monseigneur?

— Au parlement, me répondit-il. Vous avez raison; nous , sommes coupables en ce que nous devions présumer que ce

fi AMOL'US HISTORIQUES

fesse-Mathieu de Mazarin n'avait pas fait une cassette à la veuve

du roi d'Angleterre. Quel ignoble ladre! quel filou! Soyez

tranquille, je vais le draper de la belle façon!

Il disparut.

Moins d'une heure après, je le vis revenir avec l'ordre parfaitement en règle de verser quinze mille écus à la reine Henriette. Mais, en même temps, il avait eu soin de se faire donner dix mille livres pour payer les pamphlets de Gui Patin et la Mazarinade de Scarron.

La cour, à l'entendre, n'était pas sincère dans les démarches qu'elle avait faites pour obtenir une trêve.

Il voulait recommencer les hostilités.

Gui Patin, mon joyeux docteur, passait alors sa vie à fabriquer des libelles. Après avoir décrié les jésuites, attaqué l'antimoine et vilipendé les apothicaires, il prenait à partie Mazarin.

J'ai retenu quelques passages de ses pamphlets. Voici la définition latine qu'il donnait du cardinal :

« Est animal rubrum, callidum, rapax et vorax omnium hcneficiorum; c'est un animal rouge, rusé, voleur, et qui avale gloutonnement tous les bénéfices. »

« Le Mazarin, dit-il autre part, est le malheur de la reine, son démon, et, par conséquent, le nôtre. Je ne l'aime pas plus que le diable et le tiens pour ce qu'il est : menis nebnlo, un pur faquin, un Pantalon à rouge bonnet et un bateleur à longue robe. »

Tout le reste était du même style.

Scarron, dans la Mazarinade, surpassait encore Gui Patin et accusait le ministre des choses les plus atroces, comme :

MNON DK i,i:m:los 7

D'avoir l'iiil iinMiiln; un faux Imiiilloii Au feu |iirsi(lriit llarilloii.

A propos (lu po<''lo cul do-jallc, il est bon de dire ce ({u'était devenue Françoise d'Auhij^'nô depuis l'affaire avec Yillarceaux.

On se rappelle ([u'à mon départ [lour Naples je lui avais laissé la garde de ma maison. Elle y demeura juscju'à mon retour, et, comme Scarron venait alors d'obtenir une pension lie la reine, elle consentit à aller demeurer avec lui.

Il s'agissait même entre eux d'un mariage, ce qui me semblait assez burlesque.

Mais, le succès de la Mazarinade ayant déplu à la cour, et, par suite, fait supprimer la pension du poëte, ce projet d'union fut reculé et ils retombèrent dans la gêne, ce que j'appris malheureusement beaucoup trop tard.

Je pardonnais moins à Françoise de m'avoir caché sa misère que de m'avoir soufflé Villarceaux.

Nous étions trop amies pour qu'elle ne vînt pas sans façon puiser dans ma bourse comme dans la sienne. Elle resta sottement près d'une année à vivre de travaux de couture et à se crotter par les rues en portant aux imprimeries les épreuves des livres de Scarron.

Enfin, comme on le verra plus tard, ils daignèrent recourir à moi, mais seulement lorsqu'ils furent dans la dernière détresse.

La cour, lasse de bouder, et après avoir habité successivement Rueil, Saint-Germain, Amiens etCompiègne, rentra solennellement à Paris le 8 août 1649.

La paix semblait être décidément faite. Condé se trouvait

dans le même carrosse avec Marazin, ce qui mit les Frondeurs en rage.

Deux jours après^ cette chanson du baron de Brot était dans toutes les bouches :

La reine a dit en sortant de la ville :

« Ali ! je m'en souviendrai !

Sachez, Français, que je suis de Caslille,

Et je me vengerai, Ou bien j'aurai la mémoire perdue. »

Elle est revenue.

Dame Anne, Elle est revenue !

La reine a dit : « J'ai souffert en chrétienne

Un si sensible affront; Je gagerais qu'avant que je revienne

Ils s'en repentiront. »

Elle a, ma foi, sa gageure perdue.

Elle est revenue,

Dame Anne, Elle e?t revenue !

Mais la bonne intelligence entre Condé et Mazarin ne devait pas durer longtemps.

Le cardinal ayant voulu marier une de ses nièces au duc de Mercœur, allié à la famille de M. le Prince, celui-ci s'écria tout furieux « que les nièces de Mazarin étaient tout au plus bonnes à épouser ses valets. »

— Allez lui dire cela de ma part, ajouta-t-il, et, s'il se fâche, j'ordonnerai à Champfleury, son capitaine des gardes, de me l'amener par la barbe à l'hôtel de Condé!

Mazarin dévora l'outrage.

Il poussa même la flagornerie jusqu'à offrir au prince le bâton de connétable; mais Condé refusa tout.

ININO.N DE LKMILOS 0

Madame tlo Longucvillc l'excitait fortement à une nouvelle rupture, et Marsillac se joignait à elle.

Notre héros, autrefois si susceptible, permettait alors à l'amant (le sa sœur île rester à Paris, mais à condition qu'il se marierait.

François en passa donc par un mariage sans amour; i)uis, obéissant aux instigations de la duchesse, il s'avisa de réclamer le tabouret pour sa femme.

A cette prétention, voilà de nouveau la cour bouleversée.

On s'écrie que les honneurs du Louvre ne sont dus qu'aux pairs et aux princes des maisons souveraines : Marsillac ne peut donc prétendre à ces honneurs que le jour où il héritera du litre de duc de la Rochefoucauld.

Le réclamant persiste.

Huit cents gentilshommes s'élèvent contre sa, demande et signent un pacte d'union.

Marsillac et Condé, battus, mettent le feu aux poudres.

D'une question d'étiquette on passe à des discussions violentes sur le pouvoir des rois, l'indépendance de la noblesse, l'ancienne constitution de la monarchie, et la Fronde recommence, plus acharnée, plus terrible.

On tire un coup de pistolet sur le syndic des rentiers pour faire croire que la cour veut assassiner les défenseurs du peuple, et, le même soir, le carrosse de Condé, qui passait à vide sur le pont Neuf, est percé d'une balle.

Le prince croit sérieusement qu'on en veut à ses jours.

Il rompt avec le Palais-Royal de la façon la plus ouverte.

Mazarin, toutefois, ne se déconcerte pas. Le passé lui ayant a))pris que la révolte finissait par des chansons, il fait chan-

ÎO A510URS IIISTOIUQUES

sonner son ennemi, prend tout en plaisantant, donne de«^ fêtes, encourage la passion du jeu, pousse aux intrigues d'amour et s'imagine triompher par ce beau système.

Jamais, à aucune époque, ministre ne fit pareille litière des honneurs.

On avait tellement l'habitude de le voir prostituer les dignités, qu'une dame, sollicilant le brevet de duc pour son mari, osa dire en plein cercle de la reine que ce n'était point pour avoir l'honneur d'être duc, mais pour éviter la honte de ne l'être pas.

Avare à l'excès, Mazarin eût donné le bâton de maréchal de France plutôt qu'une gratification de six cents livres.

Il refusait quelquefois à la reine le nécessaire, et l'on trouva cinquante millions chez sa nièce Olympe Mancini, comtesse de Soissons, qui jouait trois ou quatre mille pistoles par jour au lansquenet ou à la bête.

Le cardinal de Sainte-Cécile, frère du ministre, disait de lui souvent :

(( Il mio fratello e un coïone; fati rumore , egli avra poiira. »

Mazarin prit l'intrigue, le manège, les artifices du courtisan pour la grandeur et l'élévation de vues du véritable ministre. Son caractère ignoble fut l'origine de tous les maux de la Fronde.

On sait que jadis il était venu à mon cercle.

Depuis son élévation, je n'avais pas eu la moindre marque de son souvenir. Je fus donc très-surprise de voir Champfleury arriver un matin chez moi avec une invitation de me rendre auprès de son maître.

iNINON IIK U.M;I.(>S II

A tout liasanl, je lis loilcllo cl je piis lo cliciiiiii du l'alaislloyal.

Me voyant entrer dans son cabinet, Mazarin se leva et vint ;i ma rencontre avec nu ;iir ^mI.uiI ol (.'inj)ressû (jui me doiirin beaucoup à lùfléchir.

Je me tins sur mes gardes.

— Eh ! chère enfant, s'écria-l-il avec son affreux jargon italien, il me semble que vous oubliez vos amis?

— Il est pardonnable d'oublier des amis aussi (puissants que vous, monseigneur.

— Oui, je crois que ce n'est pas de l'indifférence; mais alors c'est de l'orgueil.

— Que voulez-vous, monsieur le cardinal? Vous êtes premier ministre; mais je suis femme, et ce n'était pas à moi de faire la première démarche.

— Allons, soit, j'ai tort.

Il se mit à se promener d'un bout de la pièce à l'autre, sans me faire asseoir, ce qui me parut fort ridicule.

— Mais que devenez-vous? reprit-il, à quoi passez-vous le temps? Il y a un siècle que personne ne m'a rien dit de la rue des Tournelles.

— On s'occupe trop de conspirations et de révoltes, monseigneur; la galanterie s'en va.

— Per Baccho! voilà précisément de quoi je me plains! Si vous aviez voulu, vous autres femmes, la Fronde serait enterrée.

— Comment cela? lui demandai-je.

— Il fallait imposer une loi rigoureuse à vos maris, à vos

amants, et leur défendre de s'occuper de politique, sous peine de les sevrer d'amour.

— Vous n'avez pas tort, lui dis-je, souriant de l'originalité de l'observation.

— Parbleu ! vous perdez beaucoup plus que nous à ces troubles. Je ne comprends pas votre calme, à vous surtout, qui, de nos beautés parisiennes, êtes la plus capable de donner le branle.

— Croyez-vous, monseigneur?

— Sans doute; voilà pourquoi je vous ai fait venir. Je regarde ceci comme une chose capitale. Il faut reconstituer votre cercle, y appeler la cour et la ville. Si vous pensez que ma présence puisse y donner de l'éclat, j'irai, je vous le promets.

— C'est un honneur que je sais apprécier, dis-je au milieu d'une inclination profonde.

Il daigna s'apercevoir qu'il me laissait debout, m'offrit un fauteuil et prit place à côté de moi.

— Voyons, me demanda-t-il, avez-vous un amant en titre, charmante?

La question me parut bizarre.

— Non, monseigneur, balbutiai-je.

— Quoi! votre cœur est dans l'oisiveté?

— Dans une oisiveté complète.

— Me voulez-vous? fit-il en me prenant les deux mains et en me regardant en face.

Cette fois, je crus avoir mal entendu et je restai stupéfaite.

NINON DE LKNCLOS 17.

— Vous ne parlez pas sérieusement, monsiein- If cardinal? dis-jo après un silence.

— Je parle Irès-sérieusemenl.

— l'a r^ exe ni pie!

— C'est à vous (le répondre oui ou non.

— Je suis vraiment fort embarrassée.

— l'ounjuoi donc? Le premier ministre n'est pas un homme à dédaigner, songez-y, ma chère!

Cet excès de cynisme me révoltait. Mais, comme il eût été dangereux de froisser son amour-propre, je répondis en baissant les yeux devant ses regards effrontés :

— Il vous j)laira, j'espère, monsieur le cardinal, de m'accorder quelques jours de réflexion.

— Deux jours, pas davantage.

— C'est bien peu.

— Pour vous.... mais pour moi! répliqua-t-il en souriant d'un air vainqueur. Du reste, l'affaire doit se conclure lestement. Si vous acceptez, comme j'en ai d'avance la certitude, vous puiserez à la source des grâces, je ne vous refuserai rien.

— Et la reine? murmurai-je à demi-voix.

— Chut! fit-il en portant l'index à ses lèvres; la reine me fatigue, et puis elle vieillit : j'ai besoin de me ragaillardir ailleurs.

Décidément cet homme eût mérité vingt soufflets. Je me levai pour sortir. Il s'empara de mes mains, qu'il porta galamment à ses lèvres.

— J'espère, ajouta-t-il, que vous me saurez gré de vous avoir choisie entre toutes!

14 AMOUnS ilISTORIOUES

— En effets je suis confuse de tant de bonté! dis-je, me hâtant de lui tirer ma révérence, car je sentais que j'allais faire un éclat.

— Ainsi donc, ma divine, dans deux jours?

— Dans deux jours, monseigneur.

— J'enverrai Champfleury chercher la réponse.

— Comme il vous plaira.

— Vous la lui donnerez par écrit?

— Par écrit, c'est convenu.

Je quittai le Palais-Royal, étourdie de l'incroyable aplomb du ministre et du sans-façon scandaleux qu'il venait de déployer à mon égard.

En traversant les galeries, je songeais au moyen de me tirer de là avec honneur, c'est-à-dire en donnant une leçon à ce maroufle en barrette sans trop m'exposer à sa vengeance, lorsque tout à coup je crus m'apercevoir que j'étais suivie par des espions.

Je pressai le pas.

Mais je ne leur échappai un instant que pour les retrouver près de mon carrosse, où ils étaient arrivés les premiers par des passages à eux connus, afin d'interroger mes laquais.

Cela me donna des craintes assez vives, qui ne tardèrent pas à se réaliser.

Le soir même, je vis entrer chez moi Comminges et Guitaut, les deux capitaines des gardes d'Anne d'Autriche.

Guitaut avait remplacé Gersay.

— Nous venons, mademoiselle, me dit Comminges, accomplir auprès de vous une mission pénible.

— Quelle mission, messieurs?

NliNO.N UK IM'NCLOS 15

— I.a rciiK; vous oi'doiiiK^ de vous icliicr (l:iiis un coiivoiil.

— Ali! lis-je, assez ('iuik! tic la iiouvollc. VA en (iiioi ai-jo mérité ce cliâlimeiit, je vous prie?

— Voilà ce (juc nous ne sommes point chargés de vous apprendre.

— Mais je ne me sens en aucune soi le appelée au cloître, messieurs, je vous assure!

— Nous le croyons, mademoiselle. Par malheur, Sa Majesté ne juge pas à propos de tenir compte du plus ou moins de vocation que vous pouvez avoir.

Comminges parlait fort durement.

Je me tournai vers Guitaut, que je connaissais un peu.

— De grâce, lui dis-je, ne me laissez pas dans l'incertitude î Est-ce que cela tient à ma visite au cardinal ?

— Oui, me répondit-il. Les espions de la reine, vous ayant vue entrer chez le ministre, se sont postés de manière à écouter l'enlretien. Ils vous ont suivie au retour, afin d'apprendre voire nom, qu'ils avaient besoin d'inscrire dans leur rapport.

— Etes vous sûr de cela?

— Parfaitement sûr. Il y a eu entre le cardinal et Anne d'Autriche une explication terrible, à la fin de laquelle Son Éminence vous a sacrifiée.

— Le lâche !

— Finissons, interrompit Comminges. La reine vous laisse le choix du couvent et vous donne vingt-quatre heures pour vous y rendre.

— Vingt-quatre heures!... Quelle grâce!... En vérité l'anecdote est curieuse et bonne à crier sur les toits. Je vous préviens, messieurs, que je ne m'en ferai pas faute.

Ifi AMOUnS IIISTOniQUES

— Vous êtes libre, mademoiselle; mais, pour le moment, il nous faut accomplir notre mission. Quel couvent choisissezvous?

— Allez annoncer à la reine, repartis je en éclatant de rire, que je me décide pour le couvent des GrandsCordeliers!

Ils s'en retournèrent porter cette belle réponse au Palais- Royal.

— Fi, la vilaine! dit Anne d'Autriche.

Mais elle ne put s'empêcher de sourire.

J.)>..5C^:'Li;

Allez annoncera la reine que je me liécide pour le cornent des Grnnrls-Cordeliers.

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IMPniME VM\ SIMON IIA

En attendant, je n'étais pas tranquille.

Si j'avais tourné la chose en plaisanterie devant messieurs les capitaines des gardes, c'est qu'il m'était venu à l'idée un moyen de salut, dont je m'empressai de faire usage.

Perrote fut chargé de porter à l'instant même trois lettres pressantes à Condé, au coadjuteur, et à Beaufort.

Ils arrivèrent tous trois ensemble, et je leur racontai ma mésaventure.

— Vous comprenez, leur dis-je, que je ne suis nullement d'humeur à pratiquer la vertu d'obéissance. Je me. place sous votre protection immédiate.

— Bravo! s'écrièrent-ils.

— Je me fais frondeuse '

— A merveille!

18 AMOUnS UlSTORIQUliS

— Ma chère, dit le prince, je vous offre un appartement à l'iiôtel de Condé.

— Mais comment pourrai-je m'y rendre? je vais être arrôlée en chemin : on m'a dit que la maison était gardée à vue.

— Bel obstacle! s'écria Beaufort. Soyez tranquille, je me charge de vous composer un cortège que tous les limiers de la police n'entameront pas. J'ai là mon carrosse : attendez-moi seulement une heure, et je reviens!

Il sortit.

Au bout de l'intervalle qu'il avait fixé, nous entendîmes dans le voisinage une épouvantable rumeur. Des milliers de harangères et d'hommes du peuple encombraient la rue des Tournelles.

— Yoilà votre escorte! me dit Beaufort, qui rentra, ouvrit la fenêtre et nous fit voir toute sa canaille attroupée sous mon balcon.

Elle le salua de clameurs frénétiques.

— Maintenant, ajouta-t-il, vous pouvez impunément braver la reine de France : le Roi des Halles vous protège!

^^ous partîmes.

La populace déguenillée entoura mon carrosse jusqu'à la maison de M. le Prince, où je fus dès lors inattaquable, .l'y trouvai madame de Longiieville, dont je reçus mille caresses, et qui n'eut pas assez de félicitations lorsqu'elle apprit que j'étais en guerre avec le Palais-Boyal.

Ainsi me voilà mêlée aux désordres de la Fronde, moi qui, six semaines auparavant, écrivais d'Angleterre à Condé pour le supplier d'y mettre un terme!

C'est une des nombreuses contradictions de ma vie.

M.NUN DM LKNCI.OS 19

Toutefois il faut convenir (|ii(î la r(.'in(! (!l le ministre pouvaient s'attiihner nne \v<^rv(' part dans ce clian;^'('inent de couleur.

Jamais la situation n'avait été i)lus grave. Les princes ne sortaient (|u'en armes. Uetz lui-même caciiait un poi^^nard sons sa soutane violette. On vit un jour passer le manche, et quelqu'un s'écria :

— Eh! regardez un peu le bréviaire de M. le coadjuteur!

Condé déployait une audace incroyable. Il s'arrangeait pour queMazarin reç.ût à chaque instant de nouveaux aflVonts et la reine de nouvelles insultes.

S'imaginanl que rien désormais ne pouvait abattre sa puissance, le prince ne ménageait personne, pas même ses amis les frondeurs. Je l'entendis exprimer plus d'une fois le peu de cas qu'il faisait de Retz et de ses intrigues.

Les propos revinrent aux oreilles du coadjuteur.

Il se rapprocha de la cour.

Anne d'Autriche l'accueillit avec joie. Retz lui donna des conseils qu'elle ne tarda pas à mettre à exécution.

Un soir que j'étais avec madame de Longueville, la porte s'ouvrit brusquement, et nous vîmes entrer un tourbillon di;" plumes, de velours et de dentelles, qui vint s'abattre auprès de la duchesse et lui fit jeter un cri de stupeur.

Elle balbutia tout émue, en joignant les mains :

— Mademoiselle!... chez moi!... C'est un rêve!

— Non, vous êtes bien éveillée, répondit la fille de Gaston, que je reconnus à mon tour. Mais point de paroles inutiles, continua-t-elle. Où est le prince?

— Au Palais-Royal. La reine l'a fait mander.

— Bonté divine!... Y est-il seul?

— Mon frère Conti et M. de Longueville l'accompagnent.

— Ah ! les malheureux! s'écria Mademoiselle, ils sont perdus !

— Comment? expliquez-vous! murmura madame de Longueville très-pâle.

— 11 y a trahison. J'ai tout su par Monsieur, qui est du complot. Les princes doivent être arrêtés, à l'heure où je vous parle, et conduits à Vincennes.

— Je n'en crois rien! s'écria la duchesse. On n'oserait pas.

— Puisque je vous affirme que c'est un coup monté! Faites prendre des informations.

La sœur de Condé sonna.

TroisdomestiquesfurentenvoyésauPalais-Royal,etrevinrent, au bout d'un quart d'heure, nous confirmer la triste nouvelle.

— Ainsi, dit madame de Longueville, frémissante, à la fille de Gaston, vous êtes venue jouir de ma douleur et triompher de mes larmes ! . . . car vous êtes contre nous, vous détestez mon frère !

— Je déteste avant tout l'injustice et le parjure, répondit Mademoiselle avec dignité. Retz et Monsieur, deux amis du prince, l'abandonnent lâchement et le livrent à ses ennemis : dès ce jour je suis pour Condé!

Il est impossible de rendre l'accent noble et ferme avec lequel elle prononça ces paroles.

Huit ans bienlôt s'étaient écoulés depuis la querelle du Luxembourg.

La princesse, entièrement devenue femme, avait le plus grand air et déployait dans tout son extérieur la majesté d'une

M.\().N l>K LKNCLOS 'il

roine, sans ricii ixiidiM^ de la giàcc de son (^X(iuise naliiKi.

Elle ôtail d'une tailUî fort bien prise. Son visaj^'e, un peu long, mais régulier dans ses contours, son nez aquilin, sa bouche légèrement dédaigneuse, ses yeux doux et fiers comme sa mine, formaient un ensemble qui, s'il ne constituait pas une beauté parfaite, n'en ofTrait pas moins un modèle accompli de noblesse et de grandeur.

Mademoiselle de Montpensier avait les plus jolis bras du monde, la main fine, le pied mignon, la jambe droite, avec une gorge très-belle, une peau blanche et les cheveux d'un cendré magnifique.

Une vive rougeur colorait son front : elle était très-émue.

La sœur de M. le Prince continuait de la regarder avec défiance, malgré le franc et loyal discours qu'elle venait d'entendre.

— Vous n'êtes pas en sûreté vous-même, lui dit Mademoiselle : il faut fuir! mon carrosse est en bas. Où désirez-vous qu'il vous conduise?

Madame de Longueville ne répondit pas.

A son air de douloureuse hésitation, la jeune princesse devina quelle crainte secrète l'agitait encore.

— Ne croyez-vous pas à mon honneur, demanda-t-elle, et pensez-vous qu'une fille de France puisse s'abaisser à une tromperie indigne?

La duchesse, vaincue, se précipita dans ses bras.

— Oh! oui, vous êtes bonne et généreuse! Pardonnez-moi, s'écria- t-elle en fondant en larmes.

— Songez que le temps est précieux : fuyez vite!

— Mais où irai-je, hélas?

22 AMOUnS IllSTOlliriUES

— En province. Paris ne vous offre plus que des périls.

— Je vais me réfugier en Normandie : c'est le gouvernement de mon époux. 11 y a beaucoup d'amis; on ne refuser.^ pas de me donner asile et de me soutenir.

— Partez donc, et n'attendez pas l'arrivée des gens de la reine.

Madame de Longueville prit à la hâte quelque argent et des pierreries. Nous descendîmes. -Elle se jeta en carrosse, et je la suppliai de me permettre de partager sa fuite. Mais elle ne voulut pas y consentir, disant qu'il fallait qu'une personne dévouée restât pour lui envoyer des nouvelles des princes.

— Hélas ! je ne suis pas en sûreté non plus ! m'écriai-je.

— Pardonnez-moi; car, au besoin, Mademoiselle vous ju^otégera.

— Oui, répondit la fille de Gaston, je m'y engage La pauvre duchesse partit.

Elle n'était pas au bout de ses peines, et devait éprouver bien des vicissitudes. On la reçut mal à Rouen. Quelques-uns de ses^ ennemis proposaient de la livrer à la cour; elle s'enfuit à Dieppe, où on la reçut plus mal encore, et où elle faillit se noyer en s'embarquant pour la Hollande. Enfin elle arriva dans ce pays saine et sauve, et put gagner Stenay, qui est une place à M. le Prince.

Là, madame de Longueville résolut de tirer vengeance des maux qu'on lui avait suscités; elle vendit ses pierreries, leva des troupes et décida Turenne à en prendre le commandement.

J'étais restée seule avec Mademoiselle, qui me témoignait beaucoup de bienveillance.

Elle m'assurait qu'elle me reconnaissait.

M.NON l)K LKNCLOS 'J.l

— .le, VOUS ai vue on ('oni|>n^'ni(! du itriiic(! ol de sa Sd'ui-, mo ilil-cllr, l(; soir où il a cassé le; bàloii sui' la Irle de l'excmpl.

— Oui, Volie Altesse Royale ne se trompe pas.

— iMais (jut'l (langer couiez-vojis donc?

.le lui explifjuai mon histoire avec le ministr(î et la colère <le la reine.

Son avis fut qu'Anne d'Autriche, occupée des troubles, devait avoir oublié celle affaire, el que je pouvais rentrei- chez moi, en ayant soin pourtant d'y appoiler de la prudence et de uo pas trop me montrer au didiors.

Du reste, elle daigna me promettre de m'envoyer bientôt chercher ou de venir elle-même me rendre visite.

Comme son carrosse avait été pris par la duchesse, elle donna l'ordre d'aller louer une voiture, qui la reconduisit aux Tuileries, où elle demeurait.

Le cocher me ramena ensuite rue des Tournelles.

Perrote me croyait perdue.

Il témoigna la plus grande joie de me revoir, et m'annonça que, sept à huit jours de suite, mademoiselle d'Aubigné était venue demander après moi. J'envoyai chez elle à l'instant même.

Elle arriva, se jeta à mon cou toute en pleurs, et me fit enfin l'aveu de la triste situation où elle se trouvait avec son poëte.

Sans perdre une minute, j'envoyai prendre le pauvre cul-dejatte, et je les installai chez moi.

En toute autre circonstance, j'eusse agi de même. Néanmoins je dois dire que, dans le cas présent, il y avait de ma part un peu d'égoïsme. Condamnée à rester en chambre, je n'étais pas fâchée d'avoir une agréable société.

Scarron me fit le plus pompeux éloge de sa compagne.

— Les libraires, depuis les troubles, ne m'achètent plus de livres, me dit-il; et sans elle, sans son courage au travail, je serais mort de faim!

Malgré la vieille intrigue avec Villarceaux, je ne pus m'empêcher de reconnaître le mérite de Françoise.

Bien peu de femmes eussent été capables de suivre son exemple. Jeune, jolie, ayant tout pour plaire, et se vouer si généreusement au soin d'un pauvre malade, c'était, il faut l'avouer, une belle et digne action. Mademoiselle d'Aubigné n'oubliait pas que Scarron l'avait jadis secourue lui-même; elle savait payer noblement la dette de la reconnaissance.

Le poëte appréciait Françoise mieux que personne, et l'affection qu'il lui avait vouée ressemblait plutôt à la tendresse d'un père qu'à celle d'un amant.

Aussi, lorsqu'il m'expliqua pourquoi il voulait lui donner son nom, ce projet de mariage, que d'abord je trouvais bizarre, me sembla très-louable au point de vue où il l'envisageait.

Il fut arrêté que, le lendemain, je ferais venir mon notaire pour dresser le contrat.

— Mais à propos, mon ami, dis-je à Scarron, je n'ai jamais su ni pourquoi ni comment vous aviez été pensionné de la reine?

— J'ai obtenu cela, me répondit-il, en la faisant rire.

— Allons donc!

— C'est comme je vous l'affirme. Vous savez que j'ai la réputation d'être très-comique.

— Et vous la méritez.

— Merci.

NINON IIK LKNCLOS 25

— Voyons l'Iiisloiic do la reine, lui dis-je.

— Oh ! l'ion de plus simple. A force de sollicilalions et de re- (juMos, je réussis à me faire accorder une audience, et je demandai à Anne d'Autriche la faveur d'être son malade eu litre (l\)ffn'c. Elle s'amusa beaucoup de ma supplique, m'accorda cinq cents écus sur sa cassette, et je m'appelai dès lors Scarron, par la grâce de DieUj malade indigne de la reine.

— C'était là, monsieur, une fort belle position.

— Parbleu! fit-il, et très-rare! Il est certain que j'avais peu de collègues.

— Je ne comprends pas que vous ayez fait la Mazarinade.

— Ni moi non plus.

— Quoi! voilà votre excuse?

— Eh! oui. Ce brigand de Retz ne m'a jamais poussé qu'à des sottises! Il m'apporta d'un seul coup cinq mille livres pour exterminer le cardinal à coups de rimes. J'avais à mes trousses des créanciers qui hurlaient. La somme m'éblouit, je tentai l'aventure.

— Mais alors, quand vous êtes retombé dans la gène, Retz aurait dû vous secourir.

— Lui!... Ne savez-YOUS pas qu'il est aux abois lui-même? Quarante millions, voilà le chiffre de ses dettes. Enfin les jours de misère sont passés, ne parlons que de mon bonheur.

On signa, le lendemain, le contrat de mariage de Paul Scarron et de Françoise d'Aubigné.

Ils pleurèrent de joie en voyant une clause par laquelle je leur rendais les cinq cents écus que leur avait ôtés la reine. Seulement le notaire déclara que le capital de cette rente était inaliénable.

20 AMOURS UISTOniQUES

— Et VOUS, demanda-t-il au poète, que reconnaissez-vous ei> dot à l'accordée?

— Deux grands yeux noirs magnifiques, répondit Scarron, un très-beau corsage, une belle paire de mains et beaucoupd'esprit.

Le fait est que Françoise avait tout cela.

Je leur louai une petite maison, et je la garnis de meubles et de linge. Dès ce moment, ils vécurent sans soucis, recevant une société fort honnête, où le mérite de mademoiselle d'Aubigné finit par se faire jour.

Elle me dut, je puis le dire, la fortune qui lui arriva par la suite; mais je ne savais guère alors travailler pour le plus grand roi du monde.

J'attendais avec impatience la visite que m'avait promise la duchesse de Montpensier.

Un soir, elle m'arriva toute radieuse.

— Nous allons passer deux jours ensemble! s'écria-t-elle. Monsieur vient de partir pour Dombes; Madame est allée à Chantilly voir la douairière de Condé. Je suis libre!... Et d'abord nous assisterons aujourd'hui même au grand coucher du roi.

— Mais les dames n'y sont point admises?

— Ne vous inquiétez de rien, nous aurons des costumes d'hommes. Yenez!

Elle m'entraîna.

Sa parure était de la dernière magnificence, et je fus trèsorgueilleuse de voir qu'elle m'honorait assez pour se montrer avec moi sans recourir à l'incognito.

Mademoiselle portait une robe de taffetas aurore, bordée

NINON DE LENCLOS j?

<riin cordonnet d'argonl, dos pendants d'oreilles en rubis, un riche collier de perles orientales et de gros diamants en bagues ei en bracelets.

Son carrosse nous conduisit au Lnxembourg, où elle résidait alors, ayant quitté les Tuileries, sa demeure ordinaire, pour être plus à portée de surveiller Monsieur, dont les tergiversalions politiques la mettaient au désespoir.

— Avez-vous des nouvelles des princes? lui demandai-je.

— Oui, d'excellentes.

— J'en suis ravie pour cette chère duchesse.

— Vous pouvez lui écrire que, de Vincenncs, on les a transférés à Marcoussis, et de Marcoussis au Havre; mais partout, et malgré la surveillance de Debar, leur geôlier, nous communiquons avec eux.

— Ah! de quelle manière?

— D'une manière aussi simple que commode. Parmi les pièces d'argent qui leur sont envoyées pour leurs menus plaisirs, on glisse des écus creux, fabriqués avec un talent admirable. Debar les palpe et les compte sans se douter de la ruse. Par ce moyen, la correspondance entre les prisonniers et nous devient on ne peut plus facile.

— C'est très-ingénieux.

— Quand je songe, reprit Mademoiselle en éclatant de rire, que ce farouche Debar voulait qu'on dît la messe en français à Condé et à ses frères !

— Bon ! Et pourquoi cela?

— Parce que, ne sachant pas le latin, lui Debar, le prêtre pouvait parler aux princes sans qu'il y comprît un mot. Il n'était pas très-sûr, disait-il, que Dominus vohiscum ne signifiât

point : On vous sauvera cette nuit; quant à ces autres mois : Cum spiritu tuo, que les princes répétaient à haute et intelligible voix, cela voulait évidemment dire : Nous aurons Vesprit de le tuer.

— Ah! l'imbécile! m'écriai-je.

— Oui, c'est une providence. S'il était moins bête, nous serions fort à la gêne.

J'admirais la vivacité d'entretien de Mademoiselle et la singularité de son caractère.

Ainsi venir me prendre, moi, qu'elle connaissait à peine, pour me conduire au coucher du roi, c'était vraiment un projet fort bizarre. Néanmoins elle avait l'air si digne et si grave, que la plus grande folie du monde eût passé avec elle.

Voulant étudier dans tous ses détails cette nature extraordinaire, je me hasardai à dire, après un instant d'hésitation :

— Mais, princesse, je suis, en vérité, surprise du vif intérêt que vous portez à M. le Prince; car autrefois, si je ne me trompe, vous le détestiez cordialement.

— C'est vrai, me répondit-elle. Je le haïssais parce qu'il ne m'avait pas demandée pour femme au lieu de mademoiselle de Brézé.

— La nièce de Richelieu, je crois?

— Précisément. Une petite sotte prétentieuse. Le jour de son mariage, elle avait mis, pour rehausser sa taille, des souliers si hauts, qu'elle tomba droit sur le nez en dansant une couronne. Je ne pardonnais pas au prince ce choix ridicule;

NIKON m- LRNCLOS 20

Cl ceci vous explique les esclandres du Te Deurn et du Luxcm-

— Mais, à présent, pourquoi lui pardonnez-vous?

— Un ennemi malheureux a droit à des égards.

— Vous avez raison.

— Et puis j'ai su que son père lui avait forcé la main pour complaire au cardinal. N'importe, ajouta-t-elle en soupirant, il devait résister : je ne serais pas aujourd'hui vieille fille!

— A vingt-trois ans, princesse, y songez-vous? Elle poussa un nouveau soupir.

— Hélas! fit-elle, je ne vois plus d'époux à ma convenance, et j'ai grand'peur de ne me marier jamais. Il y a bien le prince de Galles. Sa mère. Dieu merci! me le jette assez à la tête. Mais figurez-vous que l'autre jour, à Saint-Germain, il ne mangea point d'ortolans, et s'empara d'une pièce de bœuf qu'il dévora presque tout entière.

— Comme c'est bien d'un Anglais! dis-je, riant du singulier motif qu'elle avait de ne pas épouser le fils de la reine Henriette.

— N'est-ce pas? — J'aimerais mieux l'empereur, qui a cinquante ans; mais Anne d'Autriche et Mazarin s'y opposent; voilà pourquoi je me tourne contre eux. Du reste, ma rancune envers Condé ne m'a jamais empêchée de rendre justice à ses qualités héroïques. Si jamais il devient "veuf, il faudra qu'il m'épouse ou qu'il me fasse épouser le roi.... Je n'en démordrai pas !

Mademoiselle me débita cette tirade de l'air le plus sérieux du monde.

J'étais dans l'ébahissemeut.

30 AMOUIIS IIISTOIUQUKS

Nous arrivâmes au Luxembourg.

Une collation magnifique était servie dans les appartements de la princesse.

Elle me fit mettre à table.

— Ah! dit-elle en me passant des confitures et en poursuivant l'entretien du carrosse, le Mazarin aura fort à faire avec moi ! Je me suis souvent moquée de Richelieu : si le lion ne m'a pas fait peur, que sera-ce du renard?

— Vous vous êtes moquée de Richelieu, et à quelle occasion? demandai-je.

— C'était encore à propos d'un mariage : toutes mes rancunes viennent de là.

— Mais vous étiez si jeune, alors!

— Aussi n'est-ce pas moi qu'on avait la prétention de marier, c'était mon père. Et avec qui? Devinez. Avec la Combalet. Tous ces cardinaux ont des nièces qu'ils essayent de glisser dans la couche des princes du sang. Irritée de me voir une semblable belle-mère en perspective, je me postais partout sur le passage de Richelieu pour lui chanter les couplets qu'on avait composés contre lui et contre la dame. Dieu sait qu'il yen avait de piquants!

Mademoiselle m'offrit des oranges et frappa sur un timbre. Deux valets parurent.

— Appelez la Rivière, dit-elle.

Un instant après, entra un personnage au regard faux et louche.

C'était le fameux conseiller de Gaston, l'inventeur des perruques.

NINON IM-: LKNCLOS 31

Il m porliiit une rnorme, (|iii av.iit du inoins rnvantagc de lailirr (mi partie; sa laide figiiif!.

— Nos costumes sont-ils prrls, i'aljjx''? dciiiruida la j)rincesse.

— Oui, Mademoiselle, répondil-il (Mi s'iiiclinaiil juscju'à telle.

— Faites-les-nous donner, et soyez à mes ordres. Il se retira.

— Vous venez de voir, me dit Mademoiselle, le plus fourbe et le plus méchant des hommes.

— Cela se lit sur sa mine, princesse. Je l'avais deviné, je vous le jure.

— Toute notre famille le méprise et l'abhorre, excepté mon père, qui, pour notre malheur, s'est dirigé jusqu'ici par ses conseils. La Rivière lui a fait abandonner jadis le malheureux Cinq-Mars et son ami de Thou. Il ne faut pas chercher la cause de leur mort ailleurs que dans les dépositions de Monsieur au chancelier. C'est une honte! Les larmes m'en viennent aux yeux quand j'y songe.

— Et pourquoi vous servez-vous de cet homme?

— Parce que je n'ai personne autre sous la main. La curiosité fait passer sur bien des choses. Je meurs d'envie d'assister au grand coucher, et la Rivière nous servira d'introducteur. Monsieur lui bat froid depuis deux jours. Ce qu'il fait est pour me décider à intervenir dans un raccommodement.... Qu'il y compte! Cette vilaine tête veut se coiffer du chapeau de cardinal. Il n'y a pas de bassesse qu'il ne fasse pour se procurer la pourpre.

Comme elle achevait ces mots, la Rivière apporta lui-même deux costumes complets de gentilshommes, et se retira de nouveau sur un geste de la princesse.

— Commandez le carrosse ! lui cria-t-elle. Après son départ, elle reprit :

— Nous allons nous servir mutuellement de valet de chambre, car il faut un grand secret; je ne veux pas employer mes femmes.

Me donnant aussitôt l'exemple, elle quitta sa robe et me pria de l'habiller en homme. Elle fut enchantée de voir que le costume m'était familier.

En un instant nous fûmes prêtes.

Nous descendîmes par un escalier dérobé et nous rejoignîmes la Rivière dans un carrosse sans armoiries qui prit sa course vers le Palais-Royal.

— Mais n'est-il pas un peu trop tôt? demandai-je à Mademoiselle; le roi se couche-t-il de si bonne heure?

— Oui, me répondit-elle. Ce n'est encore qu'un enfant, on le traite en enfant. Oh ! si je voyais en lui un homme, je n'aurais pas imaginé cette folie !

La réflexion me fit sourire.

Il était près de neuf heures lorsque nous entrâmes au Palais- Royal. La Rivière nous conduisit directement au jeu du roi. 11 nous donna pour deux -cadets de Picardie qui venaient faire leur cour.

Mademoiselle avait une charmante paire de moustaches et une royale postiches qui la rendaient méconnaissable.

Quant à moi, j'étais mieux déguisée encore.

NI.NO.N DM LKXCLOS .-,.-,

Je rencontrai dans les antichambres beaucoup de seigneurs de mes amis. Pas un ne me salua, c'était bon signe.

Le Mazarin faisait ce soir-là le tric-trac du jeune roi, (|ui semblait priser fort [>cu la condescendance du ministre, et bâillait à se démonter la mâchoire.

Tout à coup neuf heures sonnèrent à la grande horloge.

Le roi jeta brusquement le cornet qu'il tenait à la main.

Il se leva; chacun imita son exemple.

Se dirigeant ensuite vers un coin de la salle où la reine causait avec deux duchesses, il l'embrassa, ne daigna pas au retour saluer Mazarin , et disparut par la galerie de droite.

Les courtisans le suivirent; nous nous joignîmes à In foule.

On arriva près de la chambre à coucher, dont les huissiers ouvrirent la porte à deux battants. Le roi, dès qu'il eut franchi le seuil, donna son chapeau, ses gants et son épée au grand maître de la garde-robe.

Nous nous avançâmes pèle-mèle au milieu de la chambre.

ôa AMOURS lIISTOniQUES

J'avoue que je partageais la curiosité de Mademoiselle : je n'étais pas fâchée de voir comment se couchait un roi.

Quand Louis Dieudonnô se fut débarrassé de tout ce qui le gênait pour se mettre à genoux, l'aumônier récita des oraisons à voix basse. Le roi, les yeux baissés et les mains jointes, parut s'unir très-dévotement à cette prière, qui, du reste, ne fut pas longue.

Il se releva, prit le bougeoir de vermeil et le tendit au prince de Guéménée. Celui-ci le reçut avec une inclination profonde.

La plus grande marque d'honneur que le roi puisse faire à l'un des gentilshommes présents est de lui permettre de l'éclairer pendant qu'il se déshabille.

Précédé de l'huissier, qui invitait les assistants à faire place, et du prince, qui tenait le bougeoir, Louis gagna un fauteuil, ôta son cordon bleu, son justaucorps, et s'assit.

Deux valets de chambre s'agenouillèrent, l'un à droite, l'autre à gauche.

Ils lui enlevèrent chacun un bas.

Puis, se retirant, ils furent remplacés par deux pages de la chambre. Ceux-ci, tenant a la main une pantoufle, s'agenouillèrent à leur tour et la glissèrent respectueusement aux pieds de Sa Majesté.

Louis XIV ôta lui-même son haut-de-chausses, qu'un troisième valet de chambre enveloppa dans une toilette de taffetas rouge.

— Ah! bonté divine! murmura Mademoiselle, est-ce qu'il va se mettre tout nu?

NINON IIK LENCLOS r,7

— lN>iin|noi non? répondis-je. Ce n'csl qu'un enfant... U'io iis(|uons-nous?

— Kn t'iïcl, nous ne risquons rien.

Là-tlessus, elle se mit à regarder intrépidement le roi, auquel le grand chambellan présentait la chemise de nuit.

— Voyez un peu, reprit-elle, comme il est chélif et malingre! Il ne sera pas bon à marier avant six ou sept ans : j'en aurai trente, et ce projet manquera comme les autres.

Son éternelle préoccupation de mariage m'amusait beaucoup. Mais je n'osai point rire.

Après la cérémonie de la chemise, le roi passa une magnifique robe de chambre, salua la foule, et un huissier cria :

— Allons, messieurs, passez!

Tout était fini. Nous dûmes sortir.

Si Dieu descend jamais sur terre, je ne sais vraiment quel honneur on pourra lui rendre après toutes les solennités dont on environne les moindres actions des rois.

Je ne fis pas celte remarque tout haut devant Mademoiselle, qui trouvait ces choses fort simples et qui me semblait émerveillée d'avoir vu se coucher monsieur son cousin.

Elle ne me permit pas de rentrer rue des Tournelles.

Nous retournâmes au Luxembourg, où, pendant quarantehuit heures, nous ne fîmes que manger, rire, danser et nous promener à pied ou à cheval.

Le surlendemain seulement je revins chez moi.

Parmi les rares courtisans que la politique me laissait alors, j'ai oublié de parler de M. de Gourville, dont j'avais fait la connaissance chez la sœur de Condé.

C'était un des plus chauds partisans de la cause des princes,

r.8 AMOUKS lIISTOUiQUES

homme d'infiniment d'esprit et de cœur, et, par cela même, d'un caractère aventureux qui devait le jeter plus tard dans une foule d'embarras.

Jl voulut me présenter un original sans copie, appelé le marquis de Sourdis, lequel raffolait d'une certaine madame Cornuel, plus originale encore.

Un jour que Sourdis était allé la voir, il ne la trouva pas, attendit plus de deux heures, et, ne sachant que devenir, il embrassa la servante en manière de distraction.

Celle-ci garda mémoire de l'absence de sa maîtresse, et bientôt un témoignage irrécusable força la pauvre fille à une révélation complète.

— Eh bien, ma bonne, pourquoi vous désoler? lui dit tranquillement la dame. Cela ne vous est-il pas venu à mon service? Je n'ai donc aucun reproche à vous faire; ne pleurez plus!

Jamais M. le marquis de Sourdis n'allait à sa maison de campagne de Jouy sans emmener tous ses mulets, son chariot, son fourgon, et je ne sais combien d'hommes à cheval.

Madame Cornuel, l'accompagnant un jour, s'écria :

— Jésus! quel beau cortège! 11 me semble voir Jacob et ses chameaux!

A la même époque, je reçus chez moi le poëte Sarrasin, fils d'un trésorier de Normandie. Son père lui avait laissé une fortune raisonnable. En pindarisant, il eut bientôt mangé la succession, et se vit dans la triste nécessité d'épouser la vieille madame du Pile, dévole acariâtre, auprès de laquelle la Xanlippe de Socrate était une femme angélique.

Sarrasin fit au sujet de son mariage une pièce de vers inli-

M NON 1)1-: LKNCLOS Tiii

lulùc : Sans rroi.r ni pile. Mais il cul le toi I do la montrer à sa femme, (jiii lui donna, dit-on, l'une et I autre.

Par lui, j'étais au courant de toutes les menées du coadjuteur.

Dix-liuit mois auparavant, lîolz l'avait fait nommer secrétaire de Conti. brouillé avec les princes, le protecteur ne pardonnait pas au protégé de leur rester fidèle, et l'appelait imlcreau.

Ce brouillon de Retz continuait à nouer intiigue sur intrigue.

Trouvant que la cour ne le récompensait pas dignement de ses services, il se remit à fronder de plus belle. Mazarin perdit complètement la tête.

La Guyenne, gouvernement de M. le Prince, était en feu; Turenne marchait sur Paris avec son armée. La paix de Bordeaux et la victoire de Réthel ne semblèrent donner au ministre un instant de triomphe que pour rendre ensuite sa chute plus honteuse.

Entouré d'ennemis implacables, et craignant d'être victime d'un meurtre, il se relira à Saint-Germain. Ce fut sa perte.

Aussitôt le parlement décréta que « sous quinze jours, le cardinal, ses parents et ses domestiques, eussent à vider le royaume, ou que sinon, ledit temps écoulé, il serait permis à chacun de leur courre sus. »

Voyant qu'il n'y avait plus d'espérance du côté de Paris, Mazarin porta ses regards vers le Havre. En fin politique, il se décidait à aller mettre lui-même M. le Prince en liberté, dans l'espoir que son ennemi se montrerait généreux. On dit qu'il

pleura aux genoux de Condé, et s'humilia jusqu'à lui baiser

la botte.

iMais celui-ci fut inflexible.

il revint à Paris avec Conti et Longueville, pendant que le piteux cardinal prenait la route des Ardennes, et de là celle de Cologne.

J'admirai ce bon peuple de Paris, qui avait fait des feux de joie en apprenant l'arrestation des princes, et qui en fit également pour leur délivrance.

Mademoiselle m'appela au Luxembourg.

Je la trouvai dans une véritable allégresse. Elle me raconta qu'elle avait vu le prince et qu'ils s'étaient embrassés de grand cœur, tout en se faisant l'aveu réciproque de leurs pensées secrètes pendant les jours de leur haine.

— Quand vous avez eu la petite vérole, disait Condé, j'étais aux anges, persuadé que vous en deviendriez laide.

— Et moi, répondait Mademoiselle, quand j'ai su que la reine avait l'intention de vous arrêter, j'ai fait dire vingt messes pour que vous ne sortiez plus de Yincennes.

— Mais heureusement je vous retrouve plus jolie, ma cousine!

— Je dois vous avouer, mon cousin, que j'en ai commandé quarante ensuite pour demander au ciel de vous rendre libre.

Là-dessus, de nouveaux et plus tendres embrassements.

— Condé m'adore, je le vois bien, me dit la princesse; et jugez de mon bonheur! sa femme a un érésipèle qui vient de rentrer : sûrement elle en mourra!

Mais la petite Brézé se rétablit, et Mademoiselle en fut pour ses espérances.

NINON DK LliNCLOS A\

Du reste, Coiulû revenu, le royaume fic s'en trouva pas mieux.

Ouc ilis-je? Il s'en trouva beaucoup plus mal. Les affaires ressemblaient à un écheveau de fil brouillé par la griffe de Satan. Il y avait deux Frondes, la grande et la j)elile, celle des nobles et celle du peuple.

Le cardinal, du fond de son exil, réussit à les exciter l'une contre l'autre.

Cela lui fut d'autant plus facile, que le prince, chef de la première, n'aimait pas le coadjuleur, chef de la seconde.

Voyant l'orage prêt à éclater sur sa tête, et flairant la Bastille, Retz a recours à la ruse, se confine au fond de son archevêché, semble renoncer à tout, et ne sort plus que pour prêcher, confirmer et dire la messe. Rien n'était plus édifiant.

Nous disions que le diable se faisait ermite.

Condé, débarrassé de son rival, parle en maître à la cour et s'abandonne à tous les funestes conseils de l'ambition.

Il ne se gêne pas pour dire à haule voix que les enfants d'Anne d'Autriche ne sont pas de Louis XIII, et déclare qu'il ne cessera la lutte que le jour où on lui accordera pour son gouvernement de Guyenne les droits régaliens. C'est un royaume qu'il se propose de fonder, un royaume limitrophe de l'Espagne, avec le secours de laquelle il pourra plus tard conquérir la France.

Màzarin écrit de Cologne que si la reine accepte ces conditions il n'y a plus qu'à mener M. le Prince à Reims. Anne d'Autriche, effrayée, refuse tout, et fait appeler le coadjuteur.

42 AMOURS IIISTOI'.IQUES

C'était là précisément ce que Retz attendait de sa ruse.

Il renonce à la retraite, et le voilà machinant et intriguant à coup sûr contre Condé, qui eut alors la première pensée derecourir aux armes, pensée coupable et bien funeste à la gloire de son nom.

Je voyais clairement qu'il allait à l'abîme; je l'avais averti,, j'avais averti la duchesse sa sœur.

Autant en emportait le vent.

Par prudence, je cessai de les voir, et je n'eus plus de leurs nouvelles qu'à de rares intervalles.

Gourville, malgré la certitude d'être un jour accusé de hautetrahison, continuait à suivre iBur fortune. Il me lit ses adieux, m'annonçant qu'il allait accompagner le prince en Guyenne^ d'où ils se proposaient de revenir, au printemps, accompagnés de troupes nombreuses, pour forcer la reine à composition.

En effet, ils partirent dès le lendemain.

Je fus donc très-surprise de voir Gourville entrer chez moi,, cinq jours après, avec une mine défaite et toute l'apparence d'un homme qui vient de courir un péril sérieux.

Sous le bras, il avait un gros sac plein d'or qu'il déposa sur ma table.

— Eh! bon Dieu! mon ami, qu'y a-t-il? m'écriai-je à l'aspect de sa physionomie bouleversée.

— On me traque dans tout Paris, me répondit-il. Je vous apporte soixante mille livres, c'est la moitié de ce que je possède en argent comptant. J'ai remis pareille somme au grand pénitencier en le priant de me la garder jusqu'à mon retour, si jamais je revois la France. Je vous fais la même prière.

NINON l)K I.K.NCI.OS 43

— Mais où allez-vous?

— A liOiulres.

— Et qui vous y force?

— La crainte de la Bastille, où je serais sûrement enfermé <lemain si je ne m'échappais cette Finit.

— Et pourquoi, mon Dieu? Qu'avez-vous donc fait?

— J'ai voulu enlever le coadjuteur.

— Bel enlèvement!

— Madame de Longueville et Condé le désiraient. Vous savez que M. le Prince est décidément en révolte ouverte. Il lève une armée.

— Oui, c'est un grand malheur.

— Ne discutons pas là-dessus. Je l'accompagnais en Guyenne et nous traversions l'Angoumois, lorsque soudain lui passe par l'esprit cette idée de se venger de Retz et de l'empêcher de conseiller Anne d'Autriche. Aussitôt je m'offre pour exécuter 1^ €oup.

— Je vous reconnais bien là!

— Mais il fallait de l'argent, et Condé n'en avait que fort peu pour le reste du voyage. Alors... devinez ce que j'ai fait!

— Mauvaise tête! Que sais-je? Vous êtes capable de tout.

— L'instant d'auparavant, nous avions rencontré sur la route un collecteur des tailles. Je galope après lui, je lui enlève sa caisse, et je lui donne une quittance au nom du prince.

— Ah! malheureux! vous risquez les galères!

— Je ne dis pas non. Mais j'ai la conscience nette, attendu que le collecteur n'avait que dix mille livres et que j'en ai

dépensé trente. Si le roi y est pour quelque chose, j'y suis pour le double : partant, quittes! L'essentiel était de pouvoir regagner Paris. J'y arrive, j'enrôle cinquante vauriens, tous gens de sac et de corde, et je les place en embuscade aux environs de l'hôtel de Chevreuse.

— Où le coadjuteur va tous les soirs.

— Justement. Nous étions certains du succès; mais Dieu ou le diable s'en sont mêlés.

— C'est plutôt le diable»

— Vous n'avez pas tort : Dieu n'aurait pas ainsi protégé Retz. A peine étions-nous à notre poste, qu'une averse abominable, un déluge, tomba des nues, et les trois quarts de mes chenapans prirent la fuite.

— Vous les aviez donc payés d'avance?

— Oui, ce fut là ma sottise. Il me restait néanmoins encore assez de monde pour réussir. Le coadjuteur sort en carrosse; je m'élance à sa poursuite; mais un embarras de voitures survient; dix équipages se croisent, se confondent. Retz, qui a l'œil fin, se doute du tour, descend sournoisement de carrosse, et, une fois à la porte du Roule, nous nous apercevons que nous n'avons enlevé qu'une voiture vide.

— Ron ! je reconnais le coadjuteur !

— Ne m'en parlez pas!... Un furet, une couleuvre!... Par où s'est-il glissé? Je l'ignore. Désappointé, furieux, je mène mes hommes droit à l'archevêché. Par malheur, l'ennemi était en défense. Six de mes vauriens sont restés sur la place. Je n'ai eu que le temps de rentrer, de faire mon paquet, de courir chez le grand pénitencier et de venir prendre congé de vous. Adieu, je pars.

Sans mo pcrmolire de lui répondre, il m'embrassa et dispanil, laissant sur ma table son sac de louis.

La révolte de Condé me plongeait dans la plus grande affliction.

A mon sens, il allait commettre un crime, et pourtant je me jetai bientôt moi-même dans cette révolte, avec Mademoiselle, qui m'y entraîna : nouvelle preuve que, dans ce monde, nos sentiments et nos actes sont rarement d'accord.

Tout à fait réconciliée avec son cousin, la fille de Gaston parut lixor enfin les irrésolutions du noble auteur de ses jours, (jui, depuis les troubles, suivait tantôt le parti du Palais-Royal, tantôt celui de la Fronde.

Elle avait l'esprit extrêmement romanesque et ne démordait pas de ses idées de mariage.

Comme la femme de Condé persistait à ne pas mourir, Mademoiselle se décidait à appuyer le prince, persuadée qu'il mettrait pour première condition à la paix son hymen avec le roi.

Mazarin, très-ennuyc de l'exil, craignant qu'on ne l'oubliât, et redoutant, d'autre part, les terribles arrêts lancés contre lui, trouva tout à coup un moyen de concilier les choses : ce fut de rentrer en France à la tête d'une armée, sous prétexte de secourir la reine, sa bienfaitrice, attaquée par des rebelles.

Il enrôla huit mille hommes, dont il confia le commandement au maréchal d'Hoquincourt et sous la protection desquels il passa la frontière.

Anne d'Autriche et le jeune roi allèrent au-devant du ministre jusqu'à Poitiers.

4fi AMOURS lIISTOniQUES

Le maréchal s'appliqua dès lors à rejoindre l'armée de la cour. Turenne, qui avait fait sa soumission, venait de se mettre à la tête de cette armée et menaçait Orléans d'un siège.

Mademoiselle me proposa de partir avec elle pour ranimer la fidélité des vassaux de son père et veiller à la défense du chef-lieu de l'apanage de Gaston.

J'eus la faiblesse d'y consentir.

Seulement, avant de quitter Paris, elle voulut aller à la pointe Saint-Eustache consulter une sorcière très en renom, appelée la du Perchoir, qui, pour deux louis que nous lui donnâmes, tira Thoroscope le plus merveilleux à la princesse et lui prédit qu'elle serait reine de France.

Il en fallait beaucoup moins pour stimuler son ardeur.

Nous partîmes, et nous allâmes coucher à Maintenon.

Le lendemain, nous courûmes vers Étampes et nous rencontrâmes, le long de la route, différents corps de l'armée que M. le Prince ramenait de Guyenne.

Ces troupes nous rendirent toutes sortes d'honneurs.

Enfin, deux jours après notre départ, nous arrivâmes, à onze heures du matin, sous les murs d'Orléans. : Les portes étaient fermées.

Mademoiselle se nomme : on refuse* d'ouvrir, et l'on donne pour raison que les notables de la ville délibèrent s'ils doivent recevoir le garde des sceaux Mole et plusieurs membres du conseil du roi qui apportent des propositions de la cour.

La hautaine princesse leur crie qu'elle les fera tous pendre. Ils n'en persistent pas moins dans leur refus d'ouvrir.

Nous étions descendues de carrosse dans un endroit voisin de la Loire.

Maileinoisollc aperçoit do;: inariiiiuis el leur l'ail signe de venir.

Jls aci'oiironl.

— Vingl louis i)Our vous, leur ciie-t-eile, si, par votie aide, je trouve moyen de pénétrer dans la ville à l'instant même !

Éblouis à la vue de l'or, ces hommes acceptent la proposition et se préparent à satisfaire le désir de la princesse.

Nous étions trente personnes en tout de la suite de Mademoiselle, savoir : les comtesses de Frontenac et do Fiesque, moi, deux écuyers de la maison de Monsieur, un lieutenant nommé Pradine, deux exempts, six gardes, un égal nombre de Suisses, six pages et quatre valets de pied.

Les hommes qui nous servaient de guides nous menèrent par un chemin fangeux et semé de précipices à une vieille porte mal terrassée, disant qu'il était facile de nous ouvrir par là une issue.

Pour leur donner du courage. Mademoiselle ieur jette l'or qu'elle a promis.

Aussitôt les manants de briser la barricade et de déblayer les terres à grand renfort de pioches.

En moins de cinq minutes, ils pratiquent une trouée, où nous passons tous l'un après l'autre, non sans déchirer nos habits et sans nous faire des égratignures.

Nous voilà dans la ville !

A la première maison, les bateliers se font donner un vieux fauteuil de bois et y installent Mademoiselle. En vain la princesse proteste en riant qu'elle sait marcher: ils n'écoutent

iê AMOURS HISTORIQUES

rien et la portent triomphante à l'hôtel de ville, où l'assemblée délibérait.

11 me semble encore voir la figure de ces bons bourgeois d'Orléans à cette apparition inattendue de la fille de leur maître.

La populace nous avait suivis et hurlait dans les couloirs.

— Vous êtes bien osés, cria xMademoiselle, de me défendre les portes de la ville! Est-ce ainsi que vous vous montrez fidèles, et ne devez-vous pas obéissance à Monsieur avant de la devoir au roi?

Tout le monde garda le silence.

Les bourgeois penauds baissaient la tête devant le regard irrité de la princesse.

— Allez dire au garde des sceaux, ajouta-t-elle avec énergie, que je lui ordonne de se retirer!

On s'empressa d'obéir.

Mademoiselle fit envoyer du rempart une volée de canons, qui contribua légèrement à hâter la retraite de Mole et des autres membres du conseil royal.

Nous nous installâmes dans les appartements de l'hôtel de ville; notre séjour à Orléans fut signalé par des fêtes nombreuses.

Il y eut ballet chez la princesse tous les soirs.

Pendant le jour, elle envoyait hors de la ville et par les chemins des escadrons de mousquetaires qui arrêtaient les courriers et lui apportaient les lettres.

Nous les décachetions ensemble.

Sous prétexte de chercher le secret des Mazarins, nous apprenions les affaires de famille, les intrigues domestiques, les

Mi\ON ni' 1,1-: Nc 1,0 s ii»

myslôrcs d'amoiir, loiiU's cliosos que nous (omnions ensuite en ridicule, au grand scandale des intéressés.

J'avoue que ces fantaisies de Mademoiselle marHiuaienl un peu de délicatesse, mais cela nous aidait à lii(3r le temps.

Néanmoins, l'ennni ne tarda pas à nous prendre, cl l'on parla de s'en retourner.

D'abord nous regagnâmes Ktampes qui servait toujours de cantonnement à l'armée de M. le Prince.

Condé avait eu la hardiesse d'aller à Paris et de se montrer en plein parlement, où, du reste, on ne lui épargna pas les plus vives apostrophes.

A notre arrivée à Etampes, il n'avait point encore rejoint ses troupes. Mademoiselle se trouva dans un grand embarras.

Turenne, à la tête de l'armée royale, campait juste entre Paris et l'armée des rebelles.

Il interceptait les communications.

La princesse, qui ne reculait devant aucune chose impossible, s'avisa de lui écrire pour lui demander un sauf-conduit, et Turenne le lui envoya, contre toute espérance, ajoutant que, pour lui faire honneur, il mettrait son armée en bataille quand elle passerait.

On trouva le procédé de fort bon goût.

Mademoiselle montra la lettre de Turenne aux officiers de Condé, qui se piquèrent d'émulation et mirent eux-mêmes leurs troupes en bataille pour nous dire adieu.

Ce fut un magnifique spectacle.

Nous avions passé une robe d'amazone, afin de pouvoir monter à cheval. Mademoiselle galopait devant les rangs, et

nous à sa suite; puis, la revue terminée, on lui apporta une épée de généralissime, et Ton proclama maréchales de camp mesdames de Fiesque, de Fontenac et moi.

La plaisanterie fut bien reçue.

Nous montâmes en carrosse, espérant faire assez grande dili gence pour arriver le soir à Paris. Mais, à peine étions-nous à un quart de lieue, que, sur la route, en face de nous, accoururent au galop de pesants escadrons.

En un clin d'œil, l'armée entière de Turenne déboucha par mille issues.

Mademoiselle se crut trahie. Nous étions à demi mortes de peur.

Toutefois, l'armée passa sans nous rien dire; mais nous la vîmes presque aussitôt attaquer à l'improviste les troupes d'Étampes, encore dans le désordre de la fête militaire qu'elles venaient de nous donner.

La princesse, furieuse, ne voulut pas continuer sa route.

Nous eûmes toutes les peines imaginables à l'empêcher de monter à cheval, pour se jeter dans le tumulte du combat avec l'épée qu'elle venait de recevoir.

Heureusement il y avait au front de l'armée d'Etampes de vieilles troupes de Rocroy et deNordlingen qui soutinrent le choc, permirent au gros des bataillons de rentrer dans la ville, et arrêtèrent le vainqueur à l'entrée des faubourgs.

Quelque temps après, nous vîmes accourir à nous un cavalier monté sur un cheval magnifique et tenant à la main une épée nue. C'était Turenne.

Il était tout couvert encore de la poussière du combat. Je vis du sang sur ses manchettes brodées.

NINON DE LKNCLOS Tii

S'iiic.liiiiuil avec rcspccl (hwant la lillc; (h; (iasloii : — J'avais promis, dit-il, à Votre Altesse Royale, de lui montrer mon armée en hatailhj : j'ai tenu parole. Usez maintenant do volr(^ saiif-coiuliiil, et annoncez à M. le prince que pour revenir commander ses troupes, il faudra (|u"il me passe sur le ventre!

Puis il s'en alla, avant (pic Mademoiselle, suffoquée de colère, eût trouvé un sou! mot à répondre.

Lorsque nous fûmes à Paris, la princesse exigea que je restasse au Luxembourg.

On vint de toutes parts la complimenter sur l'énergie dont elle avait fait preuve dans la souveraineté de Gaston, et la reine Henriette lui rendit visite une des premières.

— Je ne suis pas surprise, dit la noble veuve, que vous ayez, à l'exemple de Jeanne d'Arc, sauvé la ville d'Orléans : n'aviez-vous pas déjà, comme la Pucelle, repoussé les x\nglais?

Notre héroïne devint très-rouge.

La reine mêlait un reproche à son compliment : elle faisait allusion à son fils, le prince de Galles, que Mademoiselle n'avait pas voulu épouser.

Paris était alors entièrement au pouvoir des factieux.

Anne d'Autriche et Mazarin couraient les champs et montraient le jeune roi aux provinces, afin de reconquérir les dévouements ébranlés.

Pour ce qui est du Luxembourg, il se transformait en un véritable conseil de guerre.

Outre les nouvelles peu rassurantes que Condé venait d'apprendre de Mademoiselle, il en reçut une beaucoup plus fâcheuse le surlendemain : Turenne formait le blocus d'Étampes.

La révolte était donc aux abois. Je voyais les chefs dans la plus grande perplexité.

Il y avait là, discutant avec M. le Prince, Gaston, mesdames de Longueville, de Montbazon, de Chevreuse, le prince de Conti, l'ancien garde des sceaux Châteauneuf, et ce damné coadjuteur, qui faisait pour la huitième ou dixième fois sa paix avec Condé, sauf, le lendemain, à recommencer la guerre. On parlait beaucoup, on mettait en avant mille et un systèmes, et l'on ne s'arrêtait à rien.

Tout à coup nous entendîmes le galop d'un cheval dans la cour.

Deux minutes après, une estafette bottée et crottée vint remettre à Gaston un pli qu'il décacheta en poussant un cri joyeux.

— Nous sommes sauvés! dit-il sur le ton de l'enthousiasme; nous sommes sauvés!

— Comment cela?

— Pourquoi?

— Par quel moyen?

ININON ni-: I.KNCI.OS 55

Todl lo ]U()ii(l(^ rciiloiii.-iil (>.l U; (|uesli()iiii:iil.

— .l'iii (■'(•lit à (lliarics do Loi'iaiiie, inesdamcs, et voici sa rôponsc. Il aiiivc à iiolio secours, son ai'mée est à dcMix liciics do l'aiis!

Nous nous logardions av(>c surpriso.

• Pour la promiôro fois, on croyait Gaston capablo d'avoir uno idôo politique ot un soupçon d'énorgie.

Malheureusement, comme on va le voir, il était jouù par le Lorrain.

Transportée de joie, Mademoiselle dit à M. le Prince qu'il fallait aller au-devant do cet allié imprévu.

Aussitôt nous montons en carrosse; les cochers nous mènent ventre à terre jusqu'au Mesnil, et nous tombons au beau milieu de l'armée lorraine.

Mais quelle armée, juste ciel !

A l'aspect des soldats, j'eus une triste idée du général.

Cela ressemblait à s'y méprendre à une horde de bandits. ^^ous ne vîmes autour de nous que des bataillons déguenillés d'Allemands mercenaires. Le chef de ces troupes bizarres ne les payait pas et leur permettait, en revanche, de piller partout sur leur passage.

Condé fit la grimace.

Mais l'air affable et courtois de Charles de Lorraine parut bientôt le rassurer.

Je n'ai jamais vu de familiarité plus complète que celle de ce personnage. Il vous mangeait tout de suite dans la main. On eût dit qu'il connaissait depuis un siècle les deux princes et Mademoiselle.

50 A3I0URS UISTORIQUES

— Mes chers cousins el ma gracieuse cousine, leur dit-il, je ne vous quitte plus; emmenez-moi à Paris.

Donnant aussitôt des ordres pour que son armée campât aux environs de Villeneuve-Saint-Georges, il s'élança dans le carrosse où nous étions avec la princesse et se mit à nous débiter mille propos galants.

Je fus la seule, peut-être, à deviner son caractère et ses intentions.

Mademoiselle en était coiffée; Gaston l'embrassait et le proclamait leur sauveur; Condé lui-même était séduit par ses protestations de dévouement et ses magnifiques promesses.

Dès le lendemain, on mit sur le tapis la question d'Étampes.

— Oui, oui, répondit Charles, ne vous inquiétez de rien! je suis tout disposé à vous suivre. Nous allons faire lever le siège!

Mais, lorsque Condé voulut partir, ce fut une autre histoire.

— Je manque de poudre, disait le Lorrain.

Et, quand on lui apportait des munitions, il s'écriait :

— Morbleu! je joue de malheur: mon artillerie n'est pas prête !

Chaque jour c'était un nouvel obstacle. Il pestait, jurait, se désespérait, et faisait mine de s'arracher les cheveux. On était encore obligé de le consoler et de lui donner des fêtes.

Je dis un soir à Gondi :

— Que pensez-vous de cet homme-là?

— 11 se moque de nous, répondit le coadjuteur.

— C'est mon avis» Il faut être aveugle pour ne pas le voir.

M. NON ni' IJ'NCLOS 57

— Soyez Iranqwillo, dit Hetz, je vnis l)i(Mi lo forcer il(! s'exjtli(jiier.

Sans plus de retard, il aborde Charles; mais, au premier mot (|iril jirononce, le duc s'écrie :

— Qu'entends-je?... Suis-je bien éveillé?... Miséricorde! est-ce à vous, monsieur, de parler de guerre? Avec les prêtres, il faut prier Dieu : qu'on me donne un chapelet!

Cette plaisante saillie nous fit éclater de rire.

Le coadjuteur devint bleu de colère.

Toutefois il réussit à se maintenir, laissa les rieurs se pâmer,' puis, attirant à l'écart Mademoiselle avec mesdames de Montbazon et de Chevreuse, il leur lit entendre qu'il soupçonnait Charles de faire par-dessous main quelque négociation avec la cour.

Elles se récrièrent.

— x\lors, dit Retz, puisqu'il m'échappe, forcez-le donc vousmêmes à une décision franche!

Madame de Montbazon alla s'attacher au bras droit du Lorrain et madame de Chevreuse le saisit par le bras gauche. Mais elles ne réussirent pas mieux que Retz.

— Chut! fit le duc, qui se dégagea tout aussitôt et courut décrocher une guitare. Dansons, mesdames, dansons! Cela vous convient mieux que de parler d'affaires.

Restait Mademoiselle, qui commençait à être très-fort de l'avis du coadjuteur et du mien.

Quand elle essaya de parler à Charles, celui-ci se hâta de l'interrompre en lui débitant force compliments et en faisant l'éloge de son esprit et de ses grâces.

hH AMOURS HISTORIQUES

11 lui baisait les mains et s'agenouillait devant elle : impossible d'aborder la question d'Étampes.

Tout à coup, et sans nous prévenir, il retourna à Yilleneuve- Saint-Georges. Nous ne le revîmes plus.

— Ah! c'est ainsi! dit Mademoiselle : eh bien, allons le trouver î

Chacun partagea son opinion. Elle me fit monter à cheval avec les maréchales de camp, la duchesse de Sully et madame d'Olonne. Nous accompagnâmes Condé, laissant dans les carrosses les autres personnes de la suite, et bientôt nous fûmes au camp des Lorrains.

Là, nous jetâmes un cri de scandale au spectacle qui frappa nos yeux.

Ce camp était une véritable foire, où les brocanteurs des faubourgs affluaient et venaient acheter à vil prix la multitude d'objets que cette armée de bandits avait dérobés à nos provinces.

On voyait étalés çà et là des meubles, des vêtements, des bijoux, dépouilles des malheureux habitants des campagnes. Charles ayant tout ravagé sur son passage, brûlé les chaumières et foulé les moissons aux pieds des chevaux, ceux dont il avait causé la ruine suivaient son armée, espérant, mais en vain, fléchir les pillards, et ne réussissant qu'à montrer leur épouvantable misère.

Les villes et les hameaux d'alentour se remplissaient d'infortunés laboureurs sans asile et sans ressource. Nous apprîmes que, la veille, on avait trouvé aux portes de Melun trois enfants sur leur mère morte; le plus jeune était encore attaché au sein du cadavre.

Oïl (Mil mit' poiuo iiili!ii(! à nous empùclicr (l<; lômoigner notre indignation à cette troupe de brigands.

Mademoiselle, suivie de Condé, se fit conduire à la l<Mite de leur digne capitaine.

Charles n'y était pas. Averti de notre approche, il se cachait pour ne point avoir d'explication.

Je vis l'heure où nous allions être obligés de nous en retourtier comme nous étions venus, lorsqu'un hideux lansquenet, ■couvert de guenilles et noir comme un bohémien, vint nous •dire qu'il savait où était le duc.

Mademoiselle fit jeter quelques écus à ce misérable.

11 nous indiqua un bouquet de bois, voisin des tentes, affii mant que nous y rencontrerions Charles de Lorraine.

Nous l'y trouvâmes, en effet, couché sur la mousse.

Au bruit de notre cavalcade, il se leva vivement et sembla d'abord assez confus; mais, se remettant presque aussitôt :

— Bonjour, mon cousin!... Charmante cousine, je dépose mes hommages à vos pieds! s'écria-t-il, accourant à la rencontre de Condé et de la fille de Gaston. Soyez les bienvenus sous mes tentes! Je suis malade, et je dois me faire saigner tantôt, sans quoi j'aurais été vous apprendre moi-même une excellente nouvelle : le siège est levé!

— Est-ce possible? dit M. le Prince, et ne nous abusez-vous pas?

Charles tira de son pourpoint un passe-port signé Turenne, qu'il déploya sous les yeux de Condé.

— J'avais besoin d'argent, reprit-il. La cour m'a fait des offres, je les ai acceptées; mais à condition que vos troupes seraient maîtresses de sortir d'Étampes.

Mademoiselle devint très-rouge. Elle laissa échapper un geste de violent dépit.

— Combien les Mazarins vous ont-ils donné, monseigneur? demanda-t-elle avec une ironie sanglante.

Le duc ne répondit pas.

— Dès que ceci devient une affaire d'argent, poursuivit-elle, nous vous proposons le double, si vous consentez à vous joindre à nous pour marcher sur l'armée du roi.

Je m'attendais à un éclat de la part du Lorrain.

Mais, à ma grande surprise, il vint à Mademoiselle avec une mine souriante, l'invita gracieusement à descendre de cheval, lui offrit un bras, passa l'autre sous celui de Condé, et tous trois, se séparant de la compagnie, allèrent causer sous une avenue prochaine.

Au bout d'un quart d'heure, nous apprîmes qu'un pont de bateaux allait être jeté sur la rivière, pour opérer la jonction des troupes de Condé à celles de Charles.

La princesse avait engagé ses biens pour une somme de douze cent mille livres, ce qui nous donna une haute idée de la délicatesse de M. de Lorraine.

On se sert de n'importe quel moyen en pareille circonstance; mais, avec des hommes de l'espèce de Charles, on doit s'attendre à tous les désappointements.* Celui de Condé fut cruel.

Une fois les communications établies d'une rive à l'autre, il s'empressa de rejoindre son armée, qui revenait d'Etampes.

Le lendemain, quand il arriva au bord de la Seine, en tête (le sa cavalerie, le poat de bateaux avait disparu.

Charles venait de le livrer à Turenne.

De l'autre bord. Condé put voir ses perfides alliés décamper

NINON UE LICNCLOS 61

lHml(Mis(Mn(Mil. Il pareil (iiio les Mazarins avaient encoio (MH-lii'ii sur les olïres de Mademoiselle, (;l donné ;i M. de Loiiaine un peu plus de douze cent mille livres. TiouvanI marché meilleur, il se mocjua de ses engagements avec nous, et s'en retourna du côté de Nancy, pillant et ravageant de nouveau les provinces qu'il liaversail.

Tout Paris fut dans une colère affreuse contre les Lorrains. Personne n'osait plus s'avouer de ce pays, dans la crainte d'être jeté à la Seine, une pierre au cou. De cette époque date le dicton populaire :

ce Lorrain, vilain, traître à Dieu et à son prochain. »

Pourtant la nation n'était pas coupable des actes de son prince. L'armée de Charles se composait d'aventuriers de toutes sortes : il y avait des hordes de Grisons, d'Allemands, d'Italiens et même d'Irlandais, mais très-peu ou point de Lorrains.

Ce duc ruiné profitait des malheurs de la France pour les augmenter encore et en tirer profit. Il accourait comme les vautours, afin de prendre sa curée.

A Nancy même et dans tous ses États, on jeta le blâme sur sa conduite.

Dix années plus tard, il termina dignement une carrière pleine d'indélicatesse, de rapines et de désordres, par la vente qu'il fit de la Lorraine et de la couronne ducale à Louis XIV.

En attendant, rien ne s'arrangeait. Tous les honnêtes gens croyaient la France à la veille de sa perte.

On demanda que la châsse de Sainte-Geneviève fût promenée solennellement dans les rues de Paris. Le parlement s'empressa d'accéder à cette demande, et, le même jour, il publia un édit

«2 AMOURS HISTORIOUES

qui promettait cinquante mille écus à celui qui apporterait la tète de Mazarin.

Il me parut curieux de voir ces gens-là ordonner, d'une part, une procession, et, de l'autre, l'assassinat d'un cardinal.

J'aurais bien voulu quitter le Luxembourg et rentrer chez moi; mais Mademoiselle me supplia de n'en rien faire.

Comme tous les autres sentiments, son amitié pour moi dégénérait en passion.

M. le Prince suivit la châsse de la sainte patronne de !a ville avec une piété qui lui gagna le peuple. Se croyant sûr de l'affection des Parisiens, il alla loger son armée à Saint- Gloud, pendant queTurenne occupait la plaine Saint-Denis.

Le lendemain de son départ, on vint dire à Mademoiselle que le maréchal de la Ferté opérait sa jonction avec les troupes du roi. Selon toute évidence, on attendait ce renfort pour livrer bataille.

Nous dépêchâmes aussitôt une estafette à Condé.

Pour ne pas être écrasé par des forces supérieures, il résolut de gagner le camp que les Lorrains avaient abandonné et dont les retranchements pouvaient le couvrir.

Sachant combien il allait avoir de difficultés à opérer cette retraite, Mademoiselle était dans une grande inquiétude. Elle ne dormit pas de la nuit et me fit coucher dans sa chambre.

A six heures du matin, au moment où nous commencions à nous assoupir, on frappa rudement à la porte.

Nous nous habillâmes en toute hâte.

C'était le comte de Fiesque, le mari de l'une de nos maréchales de camp.

MNON I)K LKNCLOS 65

— lion Dieu ! (|u'y a-l-il? (Iciiiiiiida Madciiioisi.'llc, voyant sa pàl(Hir.

— M. I(! l'iince vient d'être atln(inr' cnlit; Montmartre et la Cha[)elle, répondit le comte. Il m"a doniK' l'oidie di; venir an I.nxcmbonrg avertir Monsieur et le [trier de monter à clieval.

— Eli bien, n'avez-vous pas vu mon père?

— Pardonnez-moi, balbutia Fiesque d'un air embarrassé.

— Qu'est-ce à dire? il refuse donc?

— Il prétend qu'il est malade.

Mademoiselle tressaillit. Je vis un éclair jaillir de ses yeux.

— C'est bien, dit-elle. Retournez à M. le Prince, et assurez-le que, moi, je ne l'abandonnerai pas!

Fiesque repartit.

Nous achevâmes au plus vite notre toilette et nous courûmes à l'appartement de Gaston.

Sa fille le rencontra qui descendait l'escalier.

— Quoi ! c'est vous, mon père? s'écria-t-elle avec surprise. Voilà qui est singulier! le comte de Fiesque m'affirmait à l'instant que vous étiez mal à votre aise.

— Il a dit vrai, répondit Gaston.

— Cependant vous sortez... Vous allez au secours de M. le Prince, sans doute?

— Non. Je souffre trop pour montera cheval.

— En vérité, cette maladie arrive bien mal à propos! répondit amèrement Mademoiselle. Prenez garde, mon père ! Souvenez-vous de M. de Chalais, souvenez-vous de M. de Cinq- Mars!... Ne faites pas une victime de plus, ajouta-t-elle en baissant la voix.

Gaston devint pâle comme un mort.

— Vous ne remarquez pas, ma fille, que vos paroles sont une oiïense! dit-il en prenant un air de dignité outragée.

— Oh! ne discutons pas! répliqua Mademoiselle. Seulement, pour vous-même, sauvons les apparences. Rentrez et couchezvous, mon père. Si vous n'êtes pas malade, faites du moins semblant de l'être !

Elle m'entraîna.

Par ses ordres, on avait préparé le carrosse ; elle dit à son cocher de brûler le pavé jusqu'à l'Hôtel de Ville. Chemin faisant, j'aperçus, en me penchant à la portière, le marquis de Gersay, mon ancien compagnon de voyage à Londres, courant^ bride abattue, du côté du Luxembourg. J'agitai mon mouchoir, il vint à nous.

— Ah ! Jésus ! vous êtes blessé, marquis! m'écriai-je. Il y avait du sang à la manche de son pourpoint.

— Oui, répondit-il, j'ai reçu un coup de mousquet au bras ; mais je ne m'en occupe guère !

Il allait poursuivre sa route, quand la princesse se montra.

— Au nom du ciel, venez à notre aide! s'écria-t-il en la reconnaissant. Condé court le danger le plus sérieux. Il m'envoie prier votre père de laisser passer par dedans la ville le corps de troupes de Poissy. Nos soldats attendent à la porte Saint-Honoré. A toute minute, ils peuveut être taillés en pièces.

— Bonté divine! s'écria Mademoiselle, dont les joues se mouillèrent de larmes, qu'allons-nous devenir?

Puis tout à coup, s'essuyant les yeux, elle s'écria :

— Retournons au Luxembourg !

NINON DM M-: N CI, OS Cm

Son |)(''ro nvail suivi son conseil et venait (1(3 se coucher. Gcrsay, le bras en ùcliaipe, nous allendit dans l'anlichambre.

— Savez-vous, dit Mademoiselle en écartant avec violence les rideaux du lit de (laston, que M. le Piincc est peutêtre tué à l'heure qu'il est?

— Je n'y puis rien, répondit le digne homme: chacun [)Our soi, sauve qui peut!

— Mais c'est abominable! A moins d'avoir en poche un traité avec la cour, je ne comprends pas comment vous pouvez être aussi tranquille !

Gaston ne répondit pas.

— Je vous en conjure, parlez! dit Mademoiselle : avcz-vous sacrifié le prince? êtes-vous d'accord avecMazarin?

Monsieur s'obstina dans son silence.

— Je vais bien le voir! cria-t-elle, se dirigeant vers la porte, qu'elle ouvrit brusquement. Entrez! dit-elle à Gersay.

Le marquis s'avança.

— Vous allez, poursuivit la princesse, rendre compte à Monsieur de la mission que vous avez reçue.

Gersay répéta ce qu'il nous avait dit au sujet du corps de troupes qui attendait à la porte Saint-Honorô.

— Vous voyez que mon père est souffrant, dit Mademoiselle; il ne peut agir; mais il me donne pleine faculté de faire, en son lieu et place, toutes les diligences afin de sauver le prince, et il va m'écrire devant vous une lettre pour messieurs de l'Hôtel de Ville.

Pris dans un piège, Gaston ne pouvait plus reculer. Mademoiselle me chargea de tenir l'écritoire; puis elle mit elle-même la plume entre les mains de son père, qui écrivit la

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