II
lettre. Cela fait, elle nous entraîna, et nous reprîmes le cliemin tle l'Hôtel de Ville.
Les bourgeois, assemblés par groupes dans les rues et dans les carrefours, reconnurent la princesse. Ils crièrent avec enthousiasme :
— Vive l'héroïne d'Orléans!
— Mes amis, mes bons amis, leur dit-elle, il faut sauver Condé!
— Oui! oui !
— Commandez-nous, ajoutèrent les plus ardents, nous sommes à vos ordres !
Et une foule immense nous accompagna jusqu'à la Grève.
Comme nous montions le grand escalier de l'Hôtel de Ville, nous aperçûmes en haut des degrés le maréchal de l'Hôpital, gouverneur de Paris et chaud partisan de la cour, avec M. le Fèvre, prévôt des marchands. Ils saluèrent la princesse, qui entra tout de suite en matière.
— Monsieur est malade, dit-elle. Voici une lettre qui vous enjoint de m'obéir.
Sur un signe du prévôt, le greffier de la ville s'approcha et fit à haute voix lecture du message de Gaston-
— Ainsi, vous le voyez, dit Mademoiselle, j'ai plein pouvoir. Qu'on fasse prendre au plus vite les armes dans tous les quartiers de la ville !
— C'est le premier ordre que nous avons donné, répondit l'Hôpital avec un léger embarras.
-■ Fort bien. Maintenant il s'agit d'envoyer à M. le Prince des forces détachées de toutes les colonnes bourgeoises.
— Mademoiselle doit savoir, dit le maréchal, que l'on
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110 (Irliiclic |t(iiiil les bourgeois coiiiiiK! les {^'ciis de guerre.
— Pas (lobseivalioii, je vous luic! Mon père coininaride à deux mille hommes : ces troupes vont parlii- sui-le-ciiamp, cl l'on l'eia garder la place Uoyale [lai- trois escadrons de mousquetaires.
Le gouverneur n'osa pas icsister. Il donna des ordres en conséquence.
— Attendez, ce n'est pas tout! cria Mademoiselle, voyant que ses interlocuteurs se disposaient à la quitter : il faut absolument permettre à notre armée de passer dans la ville.
M. de rilôj)ital pâlit et regarda le prévôt.
— Eh quoi ! reprit la princesse, montrerez-vous de l'indécision lorsqu'il s'agit du salut de Condé? La ville de Paris lui doit, ce me semble, assez de reconnaissance.
— Oui, je l'avoue, balbutia le prévôt; mais...
— Mais, interrompit Mademoiselle avec fougue, croyez-vous que l'ennemi vous ménage, hommes et monuments? Apprenez qu'il est de votre devoir, avant tout, de conserver au roi la ville la plus grande et la plus belle de son royaume !
L'Hôpital s'inclina profondément devant la princesse.
— J'ai l'honneur de faire observer à Mademoiselle, dit-il, que, si les troupes de la Fronde ne s'étaient point approchées de la ville, celles du roi n'y fussent point venues à leur tour.
— Assez de paroles, monsieur! Le Prince est en péril sous vos murs, on l'attaque dans vos faubourgs... Quelle honte pour vous si Condé meurt! quel remords n'aurez-vous pas de lui avoir refusé assistance!
Quelques-uns des bourgeois qui nous avaient suivis venaient
de pénétrer dans l'intérieur de la salle, lis applaudirent aux discours de Mademoiselle.
— Vraiment, dit le gouverneur, il est impossible que nous prenions, sans délibérer, une résolution de cette importance.
— Délibérez donc vite, et délibérez bien ! cria la princesse; car, sur mon âme, je fais monter le peuple et je lui ordonne de vous jeter par les fenêtres!
Elle était sublime.
Les veines de son front se gonflaient; son œil avait un éclat plein de majesté: la petite-fille de Henri IV se révélait tout entière.
Appuyée contre le rebord d'une espèce de tribune qui regarde dans le Saint-Esprit, elle s'aperçut qu'on y disait une messe, et s'agenouilla un instant pour prier.
Bientôt M. de riiôpital et le prévôt revinrent avec tous les ordres qu'elle demandait.
Gersay partit au galop pour la porte Saint-Iïonoré. M. de Rohan, qui se trouvait là, courut lui-même avertir le prince que ses troupes pourraient entrer quand bon lui semblerait.
Ces messieurs de l'Hôtel de Ville nous reconduisirent avec force salutations.
Sous la grande porte, une foule de bourgeois et d'artisans rassemblés aperçurent l'Hôpital, et se mirent à pousser des clameurs furibondes.
— A bas le Mazarin! cria-t-on.
— C'est un traître !
— Ne vous fiez pas à lui !
— Dites un mot, nous le jetons à la Seine !
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Madoiiioiscîllc ;i|i;iis;i hj Uiimilli! d'iiii ;,M'sI(î.
— Vous vous Iroiiipc/,, mes ;iiiiis : inorisi(!iir le iiiairchal esl riioiiiiciir mùme, i!lj(3 viens (Teii avoir la piuuvcj, dil-elle au peuple. Nous sommes tous de fidèles serviteurs du roi. Vive le roi !
La foule répéta ce cri. Mademoiselle voulut que le gouverneur rentrât avant que le carrosse partît. Elle craignait que quelque mutin ne lui cherchât une méchante querelle.
Un courrier, tout ruisselant, vint nous dire, sur les entrefaites, que Condé ralliait ses troupes derrière le faubourg Saint-Antoine. L'intrépide Mademoiselle donna l'ordre à son cocher de se diriger de ce côté pour apprendre des nouvelles plus certaines du combat.
Dans la rue de la Tixeranderie nous eûmes un spectacle affreux.
Le vieux duc de la Rochefoucauld, conduit par son fils, revenait de la bataille, frappé d'un coup de feu qui l'avait atteint au-dessus de l'œil droit. Le sang coulait à flots de sa blessure; le pourpoint blanc de Marsillac en était inondé.
Nous nous approchâmes, saisies d'émotion, et l'on ouvrit une portière.
Mademoiselle serra la main du blessé, lui adressant quelques paroles de compassion, qu'il ne parut pas entendre.
— Hélas ! nous sommes tous perdus! me dit Marsillac avec désespoir.
— Non ! non ! cria Mademoiselle, courage! Et le carrosse avança.
A l'entrée de la rue Saint-Antoine, nous aperçûmes Guitaut
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à cheval, soutenu par deux hommes. Son visage était livide. Il avait une balle dans le corps '.
— Mourras-tu? lui cria Mademoiselle.
Il lit signe de la tête que non.
Nous passâmes. Rohan, qui avait fait diligence, accourut nous dire qu'il venait de parler à M. le Prince.
Condé n'était pas blessé; il espérait repousser Turenne.
Dès ce moment, il nous fut impossible d'avancer. La foule des hommes hors de combat ne faisait que s'accroître autour de nous ; on les rapportait sur des chevaux, des échelles, des planches ou des civières. La rue était encombrée de morts.
— Vous voyez? nous dit Rohan. De part et d'autre la bataille est meurtrière. Ne restez pas ici ; cherchez refuge quelque part et faites choix d'une maison où je puisse vous retrouver, car je retourne près du prince.
— Nous serons chez moi, lui criai-je, rue des Tournelles; on entre par le boulevard!
Mademoiselle approuva d'un signe. Elle ordonna de mettre dans le carrosse Guitaut, qui, douze ou quinze pas plus loin, venait de perdre connaissance.
On arriva chez moi.
Je donnai l'ordre à mes gens de laisser les portes ouvertes, surtout celle du boulevard, et de recueillir les blessés qui passeraient.
Mademoiselle n'avait rien pris encore. Elle se sentait faible. Je lui fis servir une collation.
' Guitaut, ayant été à son tour dépossédé de la charge de capitaine des gardes d'Anne d'Autriche, s'était jeté dans le parti de la Fronde.
(Note de l'Editeur.)
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Viu^t minnlosnpW's, Condrî nous aiiiv.i dnns un rt.il nlIVcnx, l(Mis;igo couvorl de poussière, les vÎ'IciikmiIs cii (Irsordr*;, 1(3 collol et la rliomise tacluis de; sang. Il tenait à la main son épéo nue, ayant |)(M'dii le fonrrean au milion d(i la mêlée.
Sa cousine se jola dans ses bras. Us l'ondirenlen larmes.
— OmcIIo journre ! (iiiello journée! s'écria le [iiincc J'ai perdu tous niesamis: Nemours, la Rochefoucauld. Clincliamp, Soubise, Noailles, sont blessés à mort!
Je rassurai (|ue lo vieux duc en reviendrait.
Quant à M. deNemours, on venait de nous dire qu'il n'avait qu'une légère blessure à la main.
Condé i)ria la lille de Gaston de ne pas (juitter jusqu'à nouvel ordre mon domicile, afin qu'il pût s'adresser à elle au besoin.
— Je vous en conjure, lui dit la princesse, faites entrer votre armée, si l'ennemi est trop supérieur en nombre.
— Non! non! cria-l-il. Voulez-vous que je flétrisse ma gloire? Il ne sera pas dit que j'aurai fait retraite en plein midi devant les Mazarins!
Jl s'en retourna du côté de la bataille.
A peine fut-il sorti, qu'on nous apporta le marquis de la Rocbegaillard, atteint d'un coup d'arquebuse à la tête. Je fis appeler trois chirurgiens du voisinage, et je dis à Perrote de leur donner tout mon linge pour panser nos pauvres blessés.
Des courriers nous arrivaient à chaque minute.
M. le Prince avait réussi à faire entrer les bagages de l'armée, et priait Mademoiselle de veiller à ce qu'ils fussent placés en bon lieu. Elle les mit sous la garde de l'un des trois
ri AMOURS HISTORIQUES
escadrons de mousquetaires qu'elle avait envoyés sur la place Royale. Elle ordonna que le second se rangeât en bataille le long du boulevard Saint-Antoine, et le troisième vis-à-vis de l'Arsenal.
Arrivèrent le comte de Béthune et le président Viole. Béthune apportait une lettre de Louviers, gouverneur de la Bastille, qui se mettait aux ordres de la princesse.
— Bien, dit-elle, j'y vais !
Son désir était que je restasse. J'insistai pour la suivre, craignant qu'elle n'allât se jeter au milieu du péril.
Je commandai à Perrote de prendre tout le vin que j'avais dans ma cave et de le porter de la part de Mademoiselle aux soldats de Condé, qui se barricadaient alors dans le faubourg Saint-Antoine.
Ils étaient cinq mille en tout. L'armée de Turenne comptait plus de douze mille hommes.
Sur la prière de Mademoiselle, le président Viole courut au Luxembourg, afin de décider Gaston à se montrer. Béthune se chargea de nous avertir si le prince envoyait quelque message, et notre carrosse, escorté de trente mousquetaires, se présenta devant la Bastille.
On baissa le pont-levis.
Le gouverneur accourut à notre rencontre, porta respectueusement la main de Mademoiselle à ses lèvres, et nous conduisit au sommet des tours, d'où nous pûmes apercevoir la bataille.
C'était horrible. De tous côtés le canon grondait ainsi que la mousquetade. Le nombre des blessés et des morts devenait immense. Quand lèvent emportait la fumée de la poudre, nous
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apercevions M. lo Prince (jui se battait comme un lion et lepnnssait héroïquement les efforts des soldats di; Tiirenne. La grande barricade tenait tout le carref(jur de l'icj)us à VinceniH's.
Je lis la réllexion (luema pauvre maison de campagne devait être criblée de boulets; mais c'était un bien petit malheur à côté de tous ceux (\m frappaient la ville.
Mademoiselle demanda une lunette d'approche, afin d'examiner les mouvements de l'armée ennemie, qui occupait le fond de Bagnolet. Elle s'aperçut que les généraux faisaient le partage de leur cavalerie pour venir couper l'armée de M. le Prince entre le faubourg et le fossé.
Aussitôt elle envoya un mousquetaire à toute bride donner avis de ce mouvement à Condé. Puis, se retournant vers le gou- Yerneur :
— Monsieur de Louviers, dit-elle, vous avez mis à ma disposition la Bastille avec tous ses moyens de défense?
— Oui, princesse ; je vous assure de nouveau de la sincérité de mon dévouement.
— C'est bien. Ordonnez, je vous prie, aux canonniers d'être à leur poste et d'allumer la mèche.
Louviers transmit l'ordre sur-le-champ.
Mademoiselle continua de regarder au travers de sa lunette d'approche. Quoique le prince eût été averti de la manœuvre de Turenne, il ne put y remédier assez tôt. La grande barricade céda.
Voyant la défaite imminente et le désordre qui commençait à se mettre parmi les soldats de Condé, la fille de Gaston se redressa pâle, mais résolue.