II
atrabilaire de la comtesse. Celle-ci répondait à son zèle par des paroles dures, à son empressement par des outrages, à ses prévenances par des rebuffades sans fin.
J'étais indignée.
Madame de Fiesque, présente à cette première entrevue, me dit tout bas :
— Ne valait-il pas mieux laisser au cloître cette orpheline que de l'amener ici dans le seul but de Thumilier et de la tyranniser sans cesse?
— Quoi! murmurai-je, elle l'a retirée du couvent pour la réduire à une aussi triste existence?
— Mon Dieu, oui! C'est une fille naturelle de son frère.
— Eh ! madame, est-ce une raison pour la vouer au malheur?
— Non, je suis de votre avis. La comtesse est bien coupable.
Lorsque j'eus terminé ma visite, madame de Fiesque m'accompagna pour retourner chez Mademoiselle. Dans le trajet, elle me dit de l'air le plus simple du monde :
— Je voudrais que cette jeune fille eût un amoureux qui lui assurât le bien-être et la sauvât des griffes de sa tante.
— Oui, certes! m'écriai-je, vous avez parfaitement raison!
— N'est-ce pas? il est impossible qu'elle reste dans une situation pareille. Mais le moyen de l'en tirer? Souvent j'ai réfléchi sans pouvoir le découvrir. Clotilde est ici comme une prisonnière, elle ne voit personne. D'ailleurs, les plus grands obstacles viendraient peut-être d'elle-même. Religieuse et sage, il est à croire qu'elle prêtera difficilement l'oreille à des propos d'amour.
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— Oh! oh! lis-jp et» ii;inl,si jemc chargeaisch' l.'\ ;^Mii(ler!...
— Cliarji[oz-voiis-en, ma chère.
— Et que (lira-t-on?
— Peu vous im|)orle!... Faul-il s'inquiéter décela? Les circonstances sont votre excuse, et la cruauté de sa tante justifie tout.
— Je vous assure (jue j'ai hâte de me mettre à l'œuvre.
— Ah ! mais j'y songe, la comtesse doit partir dans deux jours pour aller voir Frontenac en Touraine, dit madame de Fiesque : c'est une occasion magnifique! Elle ne s'embarrassera point de sa nièce et se gardera bien de l'emmener à Blois.
— Croyez-vous ?
— J'en suis persuadée. Comme elle ne reviendra pas avant l'autoftine, vous aurez le temps de former votre élève.
— Et je vous jure, m'écriai-je avec enthousiasme, que je vais en faire une fille accomplie!
— Une seconde Ninon?
— C'est cela même, vous avez dit le mot, lui répondis-je en souriant.
Le surlendemain matin, madame de Frontenac partit en effet pour Biois. J'obtins sans peine qu'elle me laisserait Clotilde pendant son absence.
On devine quelle fut la joie de la chère petite. Au lieu de la brusquerie de sa tante et des reproches pleins de dureté qu'elle entendait matin et soir, elle trouva chez moi de tendres caresses et une amitié sincère.
J'amenai la conversation sur l'indigne mariage auquel madame de Frontenac voulait la contraindre.
2i0 AMOURS HISTORIQUES
Clolilde versa alors tant de larmes, son désespoir éclata d'une manière si violente, que je soupçonnai dans ce jeune cœur un amour caché.
Tout d'abord j'avais gagné sa confiance.
L'aveu suivit bientôt les pleurs, et je sus qu'elle aimait le frère d'une de ses amies de couvent.
— Mais, ajouta Clotilde avec un profond soupir, il est noble, il est riche... il ne m'épousera jamais.
— Tant mieux, lui dis-je, tant mieux pour vous, ma chère enfant!
Elle tourna vers moi ses grands yeux tout remplis de surprise.
— Oh! répondit-elle, je suis bien sûre qu'Albert ne me rendrait pas malheureuse!
— C'est aussi mon opinion, Clotilde, et vous avez mal interprété mes paroles. Il se nomme Albert?
— Albert de Perceval.
— Mais où avez-vous pu le rencontrer?
— Tous les soirs, il venait à la grille du couvent rendre visite à sa sœur.
— Et à vous, Clotilde?
Ses joues devinrent écarlates.
— Allons, allons, ne rougissez pas, ma chère mignonne ! Il vous aime, cela prouve en faveur de son bon goût; car vous êtes bien jolie.
— Vous trouvez? me demanda-t-elle naïvement.
Je l'embrassai de tout mon cœur. Elle était charmante. Mais le sourire qui avait éclairé son gracieux visage s'efïaça bientôt. Les larmes recommencèrent.
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— ïlôlas! dil-ell(3, sa raiiiillo ne corisciiliia jamais à nous unir !
— Encore?... Voyons, ma belle, consolez-vous et laissons de côté celte absurde question de mariage. Albert vous aime, et vous l'aimez, n'est-ce pas ?
— Oh! oui, répondit-elle, joignant les mains et levant vers moi sa paupière humide.
— Alors, pourquoi vous inquiéter du reste? L'amour est le seul bien de la vie, ma chère Clotilde, le seul, entendez-vous ? Sans l'amour tout est mort, tout est stérile. C'est le plus grand bienfait, c'est la joie la plus vive, c'est la consolation la plus certaine que la Providence puisse nous accorder sur la terre. Beauté, séductions, poésie, nous puisons tout dans l'amour. Mais ce don précieux, nous ne le conservons qu'à la condition d'être libres. Une fois qu'un homme nous tient dans les chaînes du mariage, il ne nous aime plus.
— Oh! c'est impossible! murmura-t-elle.
— Il ne faut pas dire c'est impossible. Le monde est là, Clotilde; vous n'avez qu'à regarder autour de vous, ma pauvre enfant, et vous verrez si j'ai tort! Orphée, dit-on, descendit chercher sa femme aux enfers ; mais tous les veufs de ma connaissance n'iraient pas même en paradis retrouver la leur.
J'apportais à cet entretien dangereux toute la vivacité d'esprit et toute l'éloquence dont j'étais susceptible. La surprise de Clotilde redoublait. Je poursuivis :
— Cela vous paraît étrange, n'est-il pas vrai, ma chère petite, et ce ne sont pas les discours qu'on vous tenait au couvent?
— Je l'avoue, me répondit-elle avec trouble.
222 AMOUns UlSTOltlOUl'S
— Oh ! l'éducation des cloîtres ! quelle déraison ! quelle folie ! On commence par tromper les jeunes filles, on leur présente tous les hommes sans exception comme des monstres de perfidie, comme des êtres sans foi, sans probité, sans conscience, uniquement occupés de la perte de notre sexe; puis, quand les conseils de la nature viennent corrigej^ ceuxde l'éducation, les jeunes filles sont très-surprises que ces monstres-là ne leur inspirent point du tout des sentiments d'horreur.
La nièce de madame de Frontenac sourit. Je l'embrassai de nouveau. Décidément, mes doctrines commençaient à lui faire beaucoup d'impression.
— Pour en revenir au point où j'en étais tout à l'heure, Clotilde, ajoutai-je en caressant sa douce main blanche, qu'elle avait posée dans la mienne, vous devez comprendre que les obstacles soulevés par les familles n'empêchent pas l'amour d'aller droit son chemin. Rien ne l'arrête; il brise toutes les barrières et surmonte les difficultés les plus grandes. Je gage qu'Albert de Perceval a trouvé moyen de vous voir jusque chez votre tante?
— Pas encore, dit-elle; mais il m'écrit.
— Yoyez-vous, Clotilde.
— Oh ! je ne vous cacherai rien ! Tenez, voilà ses lettres. Elle les tira de son corsage et les mit sur mes genoux en
rougissant de nouveau. J'en ouvris quelques-unes afin de les parcourir. Clotilde me regardait, palpitante, et cherchait à deviner sur mon visage l'impression que me causait cette lecture.
— Eh mais, dis-je après une pause assez longue et en déployant de nouvelles missives, il y a là beaucoup de cœur, une
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passion sôritMisc et des raisoniieinoiils Irùs-juslos. OikîI âge a-lil, ce jeune homme?
— Vinfïl ans.
— Comment donc? il montre, Dieu me pardonne, la Jogique et la maturité d'esprit d'un homme de trente!... Oui, toutes ses phrases portent; elles ont du cachet. Il s'indigne contre le despotisme de sa famille et vous supplie de lui confier votre bonheur... Que vois je?... Ah ! par exemple, ceci ne rentre plus dans mon système!... Un prêtre de Saint-Sulpice, gagn«3 par lui, vous unira secrètement?... Gardez-vous-en bien, ma chère ! n'acceptez jamais une proposition semblable!
Ses joues se couvrirent de pâleur.
— Vous m'efïrayez, murmura-t-elle.
Je lui rendis le paquet de lettres et j'ajoutai :
— L'amour, sachez-le bien, Clotilde, est une flamme qui demande toujours un aliment nouveau : cessez de le lui fournir, elle s'éteint. Or qu'est-ce que le mariage? c'est la disette de toutes les affections, la famine du cœur. Quand on s'aime véritablement, on s'en éloigne comme d'un abîme.
— Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle avec angoisse.
— Voilà pourquoi je ne me suis pas mariée, ma chère; voilà pourquoi je ne me marierai jamais !
Son effroi parut se calmer tout à coup. Elle réfléchit une minute et me dit avec candeur :
— C'est peut-être que vous n'avez aimé personne?
— Pardonnez-moi, Clotilde.
— Et celui que vous aimez, vous le refusez pour époux?
— Oui, certes !
— Alors vous devez le rendre bien malheureux !