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— Au contraire. Écoutez-moi, chère belle; car vous sortez d un couvent, voilà ce qu'il y a de terrible. On y élève toujours les jeunes filles an point de vue de la fin du monde; c'est pourquoi vous me comprenez un peu de travers. Mais vous êtes trop jolie, trop éveillée, trop spirituelle, pour que je n'efface pas les sottes maximes dont on vous a meublé le cerveau. Le monde, ma bonne Clotilde, est loin de ressembler à la peinture qu'on vous en a faite. Ce n'est point une sorte de casier, où chacun a sa place et accomplit péniblement ce qu'il appelle son devoir. Le monde est comme un grand jardin, stérile d'un côté, rempli de ronces elde plantes amères, et, de l'autre, verdoyant, fleuri, doux au regard et doux au cœur.
Klle rapprocha son siège, plaça de nouveau ses mains entre les miennes et pencha vers moi sa belle tête attentive.
— Il ne s'agit, mon enfant, que de choisir le côté que l'on préfère. Aimez-vous le mariage, allez du côté triste, dépouillé, monotone : des cailloux plein le chemin, des fondrières à chaque pas, des peines, des tourments, l'esclavage. Préférezvous, au contraire, la liberté du cœur, un Éden enchanté s'offre à vos regards. A vous les trésors de l'amour, les mille enivrements de la volupté, les mille caprices de la fantaisie, toutes les joies de la terre sans les douleurs, tous les plaisirs sans la souffrance, tous les droits à la félicité sans aucun des nœuds qui vous enchaînent pour la vie.
— Oh ! comme vous parlez bien ! murmura Clotilde. S'appuyant sur mes genoux et me regardant avec une admiration naïve, elle ajouta:
— Quelle différence avec les tristes sermons qu'on nous faisait aux Carmélites!
— K\\ ! ma clirrc, ces <^eiis-là ri'(;ntcn(Jent rien à la philosol)hi(^ (lu honlKMir. Ils ne lienncnl compte ni de nos passions, ni (le nos drsii's, ni di; nos tendresses. Mais, soyez tranquille, vous êtes entre bonnes mains. Et d'aboid, comme vous savez sans doul(î où répondre à M. de Perceval, vous allez lui écrire (\\\v nous ii'ons, dès demain, chaque après-dînée, nous i)romenei' au Cours.
— C'est cela! cria-t-elle en se levant toute joyeuse.
— Et vous prendrez avec lui des mesures pour échapper le plus tôt possible aux mauvais procédés de votre tante.
— Mais comment? demanda-t-elle.
— Nous verrons, écrivez toujours.
Le lendemain, nous allâmes à la promenade, et mes jeunes amoureux se rencontrèrent. Jugez de leurs transports et de leur ivresse!
M. de Perceval était un beau cavalier, qui ne devait pas en être à son premier amour. Cela se voyait à sa mine et à son assurance. Il avait de l'acquit, de la science du monde, et me connaissait beaucoup de réputation, mieux instruit en cela que Clotilde, qui n'avait jamais entendu parler de moi.
Ma chère élève marchait donc à grands pas dans la route que je lui traçais.
Je continuais d'avoir sa confiance absolue. Si elle ne cédait pas encore à la passion d'Albert, c'est grâce aux obstacles que je faisais naître moi-même, afin de rendre l'attachement du jeune homme plus durable.
Au milieu de notre bonheur, de nos douces promenades et de nos belles amours, survint tout à coup un motif de cha-
grin terrible.
Madame de Fiesque reçut une lettre, où la tante de Clotilde lui mandait que son retour à Paris serait avancé de trois semaines.
Que devenir? sa malheureuse nièce était au désespoir.
Lorsqu'elle apprit à son amant ce retour fatal, ils ne parlèrent de rien moins que de s'enfuir l'un et l'autre au bout du monde pour échapper à madame de Frontenac.
J'ai bien souvent remercié Dieu de la pensée qui me vint alors.
La famille d'Albert de Perceval était d'une grande noblesse, mais d'une fortune médiocre, et le jeune homme avait par conséquent peu de finances à sa disposition. Je ne voulais pas exposer ma protégée à tomber avec lui dans la détresse. Au lieu de les laisser partir ensemble, comme ils étaient disposés à le faire, je remis ce départ au jour suivant. Puis je me hâtai de conduire Clotilde rue des Tournelles, car sa tante devait arriver le soir même.
Revenue au Luxembourg, je dis, en riant, à madame de Fiesque :
— La tourterelle a trouvé son tourtereau. Ils se sont envolés!
— Bien sûr? me demanda-t-elle avec un frémissement de joie qui me parut étrange, et que j"eus la sottise de prendre pour un témoignage du vif intérêt qu'elle semblait porter à Clotilde.
— Oui, répondis-je, elle a brisé sa chaîne; elle court les champs avec un amoureux! Si son aimable tante la rattrape, il y aura de la malice.
— Justement la comtesse arrive... nous allons rire... Venez! venez! s'écria madame de Fiesque.
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Elle me coiuliiisil à l:i chambre de Mademoiselle, écarta pi(''ci|)ilammcnl la poilirro de vcloms; |)iiis, sn inaJFi crispée s'allaclianl à mon hras, elle me lil entrer avec une sorte de violence, en criant de nouveau :
— Venez ! mais venez donc !
Lorsque j'eus franclii le seuil, je reconnus tout d'abord notre voyageuse de Touraine. Elle parlait à la princesse avec une animation extraordinaire et des éclats de voix furieux.
— Ne cherchez plus Clotilde! dit madame de Fiesque, qui me tenait toujours le bras et paraissait craindre que je ne lui échappasse : mademoiselle de Lenclos s'est chargée, pendant votre absence, de lui prêcher un système de morale que l'élève est en train de mettre en pratique.
— Expliquez-vous, dit Mademoiselle : que signifie ce discours?
— Quoi! Votre Altesse ne comprend pas? On avait laissé chez vous, dans ce palais, une jeune fille sage, chrétienne; et l'aimable personne, ici présente, a trouvé moyen d'en faire
une dévergondée, une coureuse...
— De Clotilde! cria madame de Frontenac. Où est-elle? le saura i-je enfin ?
— Voyons, répondez!... c'est à vous de répondre! me dit son hypocrite compagne, dont les yeuîi étincelaient de haine, et qui me regardait avec un sourire de démon. Vous préférez vous taire?... Alors je parlerai, moi! je dirai la vérité : vous avez corrompu Clotilde; vous avez flétri l'innocence de cette malheureuse enfant; elle vient de partir avec un séducteur...
— Ma nièce!
— Ah ! miséricorde! est-ce possible? dit Mademoiselle, joignant les mains.
— Oui ! oui ! vous pouvez me croire!
Il y eut pendant dix minutes une foule d'exclamations, toutes plus humiliantes pour mon amour-propre les unes que les autres.
— Eh! bon Dieu, reprit l'abominable comtesse en me toisant par-dessus l'épaule et en me désignant du doigt avec le dernier mépris, qu'attendiez-vous autre chose de la Ninon?
— Madame! criai-je, ne me possédant plus d'indignation et de colère.
— Je ne vous fais pas l'honneur de vous adresser la parole, taisez-vous! interrompit-elle sans que je pusse m'opposer à ce comble d'audace. La princesse était assez faible pour vous porter de l'affection; j'ai voulu lui faire connaître ce dont vous êtes capable, et je l'ai engagée à vous appeler ici, sûre que vous ne tarderiez pas à y apporter le scandale. Aussi elle vous chasse, entendez-vous? elle vous chasse et vous défend de jamais reparaître en sa présence !
Là-dessus, et sans que Mademoiselle daignât dire un seul mot qui désavouât l'outrage, elles se retirèrent toutes les trois ensemble, me laissant confondue de douleur et de honte.
Je restai sur le fauteuil où j'élais assise, la tête entre mes deux mains, et sanglotant avec amertune.
Au bout d'une minute, madame de Fiesque, revenant seule, entr'ouvrit la porte et me cria :
— Qu'en pensez-vous? Ai-je conduit habilement les choses? Me suis-je bien vengée?
Je me levai, frémissante.
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— (Ml! lui (lis-j(\ vous ries mit; inisi'i-'ihlc (!l iiin; iiifAnK)!
— Un iiislaiil, rriioiidil-cllc : nu donnez pas, s'il vous plaît, aux autres les noms (|ui vous appartiennent. Vous no ('onnaissez pas encore; (oui voire crime. La jcîuno pei'soniie a qui vous avez consoillr la ilrhaiiclie cl dont vous venez de faire une femme perdue... comme vous... comme la Ninon!... cette jeune personne; n'est pas la nièce de madame de Frontenac.
A ces mots, (ju'elle me jetait un à un, pour mieux jouir de mon angoisse, je sentis un frisson me traverser le cœur.
La ligure de la comtesse était effrayante. Je n'ai jamais vu joie plus infernale et plus hideuse.
— C'est ta fille, Ninon de Lenclos! cria-t-elle; c'est la fille, entends-tu?... Voilà ma vengeance!
Je tombai à deux genoux et comme foudroyée sur le parquet.
Madame de Fiesque avait refermé la porte.
Que se passa-t-il en moi? Je l'ignore, et je n'arriverais jamais à rendre les sensations qui m'agitèrent à cette révélation fatale.
Tout ce que je puis dire, c'est qu'une voiture me jetait, une heure après cette scène, à la porte de ma maison de la rue des Tournelles.
Je montai rapidement à la chambre où j'avais laissé Clotilde.
M. de Perceval venait d'entrer quelques secondes avant moi. Il était aux genoux de sa maîtresse, à lui embrasser les mains avec extase, à lui tenir les discours les plus tendres. Je les séparai violemment, et je criai, la tête perdue :
— Que faites-vous là, monsieur? qui vous a donné le droit
de pénétrer dans ma demeure et de parler à cette jeune fille hors de ma présence?
— ).'ais, mademoiselle, balbutia-t-il...
— Sortez à l'instant même ! je vous l'ordonne!
— Qu'y a-t-il donc?... En vérité, je ne comprends pas...
— Sortez! sortez, vous dis-je! et si jamais vous revoyez Clotilde, que ce soit devant un prêtre î
Ils me regardaient l'un et l'autre avec stupeur.
J'étais entre eux, debout, haletante, éperdue, comprimant à deux mains ma poitrine, que soulevaient les sanglots, cherchant à réunir deux idées ensemble, et sentant que mon cerveau se brisait.
— Bonté divine!... parlez!... 11 est donc arrivé un malheur? murmura Clotilde, saisie d'effroi.
Sa main tremblante pressait la mienne. Nos regards se rencontrèrent. Je jetai un cri perçant, je l'attirai dans mes bras avec délire; je lui baisai le front, les yeux; j'essuyai de mes lèvres des larmes qui descendaient le long de ses joues, et je dis en lui montrant Perceval :
— Mon enfant, ma chère enfant, garde-toi de l'écouter davantage! ne crois pas à ses discours.,. Il veut te séduire... Tu serais perdue ! tu serais perdue!
Comme Albert ne s'éloignait pas, je lui intimai de nouveau l'ordre de quitter la place.
11 posa son feutre sur sa tête d'un air résolu, et s'assit dans un fauteuil.
— Oh! je vous en conjure, dit Clotilde, épargnez-le! Comment, hélas! a-t-il pu mériter votre colère? Je ne comprends rien à votre trouble ni à vos discours. Pourquoi le chasser,
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