‹ Mémoires de Ninon de LenclosChapitre 22 sur 22 · MADEMOISELLE DE LENCLOS · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE LENCLOS

A SAINT-EVUEMONU

Pari"!, 9 avril 1701.

Ah! mon ami, quelle horrible frayeur j'ai eue! Vraiment, je n'en suis pas encore remise, et je frissonne de tous mes membres.

La cruelle chose que ces folies du passé qui reviennent, à de si longs intervalles, se placer sur votre route et empoisonner l'heure présente.

J'ai revu mon homme noir, comprenez - vous! .. . mon homme noir du bal du Louvre, l'homme aux tablettes rouges €t aux douze flacons; le même qui m'est apparu il y a soixante-

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dix ans !... Ou plutôt non, ce n'était pas lui, puisque je vis encore.

Mais quelle ressemblance, grand Dieu!

Il portait, comme le premier, l'habit de velours noir, la calotte, la canne d'ébène, et jusqu'à celte grande mouche sui' le front î... il y avait de quoi mourir de saisissement.

Vous me croyez folle, je gage? mais ce n'est point le cas de rire. Attendez que je mette un peu d'ordre dans ma narration.

Magdeleine de Scudéri tombe malade chez moi.

Lorsqu'une femme a quatre-vingt-quatorze ans, il reste peu d'espoir de la sauver. Toutefois madame de Sandvvick prend une voiture de place, et court chez un charlatan très en vogue, dont nous avions entendu vanter les cures admirables.

Au bout d'une heure, elle rentre avec cet homme.

Je lève la tête, je regarde, et je me renverse sur mon fauteuil, en criant avec épouvante :

— C'est lui !... c'est le diable!... 0 Seigneur! Seigneur!... protégez-moi !

Il se retourna vers la comtesse.

— Qu'y a-t-il donc? est-ce là votre malade? demanda-t-il.

— Grâce! m'écriai-je, en me précipitant à deux genoux. J'ai signé sur vos tablettes, sans doute; mais je n'ai pas entendu vendre mon âme!

' — Ah! ah! fit-il, vous devez être mademoiselle de Lenclos?

— Oui, murmurai-je, atterrée.

— Vous regrettez d'avoir donné votre signature?

— Hélas!

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— Tiai)(juillisez-vous; je ne suis pas î-i diable que j'en ai i'air, et nous entrerons en anan^'omont.

II s'approcha du lit de la malade. Mais, pendant ce débat, Magdeieine avait rendu le dernier soupir.

— Je ne l'aurais pas sauvée, dit l'homme noir. Passons dans une autre chambre, ajoula-t-il en revenant à moi, nous y terminerons notre affaire.

— Oh! ma bonne comtesse, je vous en supplie, ne m'abandonnez pas! m'écriai-je, soulevant vers madame de Sand^ick mes mains frémissantes.

— Pardon ! ce que j'ai à vous dire ne doit être entendu de personne, mademoiselle : autrement il me serait impossible de résilier le marché, dit l'homme noir.

J'étais glacée de crainte, et je n'osais me confier aux assurances qu'il me donnait. Tout à coup, me rappelant que j'avais reçu, la veille, de mon confesseur un reliquaire contenant une parcelle de la vraie croix, j'allai le prendre dans mon armoire, et je le serrai précipitamment sous ma gorgerette.

— Soit, monsieur, lui dis-je, venez, je suis prête à vous entendre!

Nous entrâmes au salon.

Rendez-moi justice, mon ami. Vous ne m'avez jamais connue peureuse, je conserve encore toutes mes facultés : eh bien , je vous jure que pour rester là, seule avec un pareil interlocuteur, il me fallut rassembler tout ce que je possède d'énergie et de force d'âme.

Après avoir soigneusement fermé la porte, l'homme noir me dit :

— Mademoiselle, c'est un acte d'honnête homme que je

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viens accomplir. Je ne vous demande pas le secret sur la révélation que je vais vous faire, et je vous crois trop d'honneur pour nuire à une personne dont le seul but est de vous être agréable.

Ce préambule était assez rassurant. Mais je me défiais du personnage, et je tenais fortement pressée contre ma poitrine la sainte relique, contre laquelle devaient échouer toutes les tentatives de l'esprit du mal. L'homme noir m'avança un fauteuil, et prit un pliant à côté de moi.

— Je ne suis pas le diable, mademoiselle, poursuivit-il; je ne suis pas même celui qui a eu jadis l'honneur de vous rendre visite.

Je tressaillis, et je le regardai avec un peu moins de terreur.

— Quoi ! monsieur, vous n'êtes pas

— Non, dit-il, sans me laisser achever, c'était mon père.

— Votre père?

— Oui, un juif portugais, qui a fait sur Kart de guérir des études profondes. Je lui ressemble beaucoup, mademoiselle.

— C'est-à-dire que cela est effrayant, monsieur !

— D'autant plus, ajouta-t-il, que j'ai soin de porter les mêmes habits. Cette ressemblance est toute ma fortune. Nombre de personnes y ont été trompées comme vous ; mais votre erreur pouvait avoir des conséquences plus graves, c'est pourquoi je vous désabuse.

Je commençais à respirer plus librement.

— Mais est-ce bien vrai, murmurai-je, ce que vous me dites là?

— Vous doutez encore, tant mieux! Si la femme la plus spi-

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rituelle du siècle a cru h rimmorlalitc d'un homme, que serace de l'opinion des autres? Je puis déjà, vous le savez mieux que personne, me donner quelque chose comme cent trente ans. Mon fils, dans un demi-siècle, pourra se donner le double. Je n'avais, moi, que des traditions verbales, il aura des traditions écrites; je lui léguerai bon nombre de secrets avec l'histoire des familles. Certes, il ne manquera pas de gens qui, m'ayant vu dans leur jeunesse, le prendront pour moi, comme vous m'avez pris pour mon père. Seulement, notre fortune s'étant accrue d'une façon considérable, je veux qu'il porte un titre: il s'appellera le comte de Saint-Germain.

— Je suis confondue de surprise, lui dis-je. Et à quoi bon cette ruse? pourquoi perpétuer de père en fils une aussi étrange ressemblance?

— Vous me le demandez! s'écria-l-il. Mais songez donc à tout ce que cela nous donne de prestige ! Réfléchissez à l'aveugle confiance obtenue par l'homme qui a trouvé pour luimême le secret de ne pas mourir! Ignorez-vous que la foi du malade est souvent la principale cause de sa guérison ? Agissez fortement sur le moral, le physique en ressentira l'influence à coup sûr. Vous en êtes vous-même une preuve évidente.

— Moi?

— N'êtes-vous pas restée belle jusqu'à quatre-vingts ans?

— C'est vrai.

— Savez-vous ce que contenaient les douze flacons destinés à éterniser vos charmes? Ils contenaient de l'eau pure.

— Est-ce possible?

— Oui, mademoiselle, de l'eau pure, mélangée de quelques gouttes d'une substance chimique inoffensive, pour la rendre

incorruptible et la colorer légèrement. L'expérience a réussi. Mon père, toutefois, avait été trop loin en vous laissant croire à un pacte avec le diable. Tout à l'heure, en croyant me reconnaître, l'émotion pouvaitvous donner un coup terrible. N'avait-il pas dit qu'à dater de l'heure où vous le reverriez vous n'auriez plus que trois jours d'existence ?

— Il me l'avait dit, murmurai-je, frissonnant encore malgré moi.

— Quel âge avez -vous? me demanda l'empirique.

— Quatre-vingt-neuf ans.

— Votre bras, s'il vous plaît?

Je le lui tendis, il me tâla le pouls.

— Eh bien, dit-il, non-seulement vous ne mourrez pas dans trois jours, mais je vous garantis pour le moins cinq années encore, avant de songer à l'autre monde. Adieu , mademoiselle ! Pour achever de vous tranquilliser l'esprit, je vais h' l'instant même vous renvoyer la feuille des tablettes de mon père, sur laquelle vous avez donné votre signature.

11 tint parole. Moins d'une heure après, je reçus le maudit feuillet rouge, et je le brûlai avec une satisfaction extrême.

Ainsi, mon ami, voilà le dénoûment de mon histoire avec le diable.

Franchement, j'aime beaucoup mieux celui-là qu'un autre. Je suis du moins un peu rassurée au sujet de mon salut.

Une seule chose me tourmente, vous le dirai-je? c'est d'avoii" cédé à votre désir et de vous avoir envoyé mes Mémoires. Je vous en conjure, que ces pages soient lues de vous seul ; gardez-vous de livrer à la publicité mes folles aventures ! C'est fini, vous ne recevrez plus rien. Hélas ! je vois maintenant les choses

Kli bien, dil-il. non-seiili-iuent vous ne mourrez pas dans Irois jours, mais je vous i;ar;mli^ pour le moins cinq années encore.

I lif.lK lAl; CI STAVF. II*\AI1U.

IMI'lilMF PAl: .'IMO.X IIAÇON.

à un tout auli'o point de vue, cl l'éternité me paraît bien à craindre.

Adieu, mou vieil ami.

Uélléchisscz un peu vous-même; pesez bien le pour et le <'ontre, et tâchons de ne pas être séparés là-haut!

Ninon.

ÉPILOGUI']

Saint-Évremond eut égard aux scrupules de mademoiselle de Lenclos. Il garda pour lui ces précieuses révélations écrites, que le hasard, après deux siècles, a jetées entre nos mains.

La famille anglaise chez laquelle le célèbre auteur termina sa longue carrière fit mettre sous enveloppe et sceller les manuscrits trouvés dans sa chambre, après son décès, pensant que les héritiers viendraient les réclamer un jour.

Mais toute la famille de Saint-Évremond était éteinte.

Dans un voyage que je fis à Londres, il y a deux ans, sir William Melburn, dernier descendant des hôtes qui avaient recueilli l'exilé français, me confia toute une énorme liasse de papiers, disant que je trouverais là quelques historiettes de France. Ce sont les expressions dont il se servit.

430 AMOURS UISTOHIQUES

Le brave Anglais ne se doutait guère du trésor dont il était ()ossesseur.

Ai-je commis un abus de confiance en transcrivant les Mémoires authentiques de mademoiselle de Lenclos? je ne le crois pas. Toutes ces pages appartenaient à mon pays, c'était un devoir pour moi de les lui rendre.

Et maintenant que j'ai fait part au public de ma découverte, il suffira de quelques mots pour compléter l'histoire de la femme célèbre qui s'est peinte elle-même avec tant de franchise.

Pendant les dernières années de sa vie, c'est-à-dire jusqu'en 1706, mademoiselle de Lenclos cultiva précieusement la société du petit nombre d'amis qui lui restaient encore, s'appliquant à se rendre chère à tous, et se privant quelquefois du nécessaire pour donner des aumônes plus abondantes ou pour laisser des legs plus riches à ceux qui devaient rester après elle. Voyant approcher la mort, elle ne perdit rien de la sérénité de son âme. Elle conserva jusqu'à la dernière minute sa liberté d'esprit et les grâces aimables de son entretien.

c( 11 est presque doux de mourir, disait-elle, puisque, làhaut, nous retrouverons ceux que nous avons aimés. »

Un instant avant de rendre le dernier souffle, entendant Fontenelle lui affirmer qu'elle en reviendrait, elle lui répondit par ce quatrain, resté comme un monument de sa force d'âme au milieu de l'agonie :

Qu'un vain espoir ne vienne pas s'offrir Qui puisse ébranler mon courage ; Je suis en âge de mourir, Que ferais-je ici ilavantage?

MNON 1)K I.K.NCI.OS -i,-|

Un vicaire do Sainl-Siil|tic(' ciilia poiii lui adiiiinislrei- le> derniers sacremenls de l'Kjflise. Ninon les reçut avec luic j^i'ande dévotion ; puis elle s'éciia lonl ;i coiii) :

«Adieu, mes amis, adieu ! »>

On s'approcha de son lil, elle rlalL inoi'le.

Mademoiselle de f.enclos a élé bien certainement une des femmes les plus dignes et les plus estimables du dix-septième siècle. Si son goût pniii' le plaisir a quelque peu dépassé les bornes, elle a racheté ses erreurs par les qualités les plus précieuses et les plus rares. Il n'y eut pas d'esprit plus fin, plus délicat, de cœur plus noble et plus généreux. Minon vit toute son époque à ses genoux, et le jour où elle cessa d'élre belle, elle ne perdit ni un ami ni un admirateur. C'est le plus magnifique éloge qu'on puisse faire d'une femme.

Saint-Évremond l'a peinte admirablement dans ces quatre vers :

L'indulgente cl sage nature A formé Tâme de Ninon De la volupli- d'Kpicure Et de la vertu de liaton.

II est certain que la postérité, toujours jusle dans ses appréciations sur les personnes, n'aurait pas élevé mademoiselle de Lenclos sur un piédestal, si, à côté de sa vie d'amour, on n'eût pas trouvé l'énergie de caractèi^e, un mérite supérieur, l'honnêteté, le jugement, l'esprit et tout ce qui distingue les grandes âmes.

La Bibliothèque

Université d'Ottawa

Échéance

The Library

University of Ottawa

Date due

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