‹ Mémoires de Ninon de LenclosChapitre 21 sur 22 · II. 4G · texte numérisé non relu

II. 4G

Sans susceptibilité ridicule et sans fierté de mauvais goût, je ne comprenais pas qu'elle jouât avec moi son rôle de reine, après tous les souvenirs du passé, toutes les histoires dont je tenais le fil, et surtout après ma conduite plus qu'amicale à son égard. Ou, si elle était devenue assez sotte pour cela, rien ne m'obligeait à me soumettre à ses manies de grandeur.

Autant vaudrait dire qu'il faut se prosterner devant les personnes qui s'enrichissent en amenant à la loterie le numéro gagnant.

Néanmoins, comme je désirais voir la manière dont elle était installée à Versailles, je passai, pour une première fois, sur le sans-façon, mais bien décidée plus tard à la rappeler aux bienséances, si elle y manquait de nouveau.

Je partis donc, et je fus émerveillée du spectacle qui s'ofïrit à mes yeux.

La pauvre reine défunte, dont la vie, disons-le tout bas, s'était écoulée d'une manière fort triste, n'avait jamais obtenu la moitié des respects et des honneurs que madame Louis XIV, ainsi qu'on l'appelait généralement alors, recevait publiquement.

Françoise avait des gardes, des huissiers, des pages.

?Ine cour aussi nombreuse et aussi imposante que celle du roi son époux affluait dans ses antichambres. Elle se prenait fort au sérieux et se donnait des airs de majesté étourdissants.

J'en fus tout ébahie.

Néanmoins je dois avouer qu'elle eut le bon goût de se départir avec moi de son fatras de cérémonies et de grimaces, pour se montrer Françoise comme devant.

NINON DK I.KNCI.OS .V,:,

Elle coiigùclia ses feimnos cl mo mena dniis I(î plus singulier boiKloir du monde, où des gravures quasi licencieuses se trouvaient pêlc-mèlc avec des sujets religieux, et où un superbe Christ d'ivoiie, de grandeur presque naturelle, tenait. compagnie aux dieux do l'Olympe.

II était difficile de réunir d'une manière plus bizarre et moins édifiante le sacré et le profane, le païen et le chrétien, le mysticisme et l'amour.

Dans le trajet que nous fîmes pour arriver à ce boudoir, madame de Maintenon me prodigua mille caresses.

Vraiment, je la trouvai très-bonne fille.

Mais, à peine fûmes-nous dans le sanctuaire, que son ton de familiarité changea subitement. Elle prit une mine grave, une voix sentencieuse, et je cherchais en moi-même la raison de cette brusque métamorphose, lorsqu'il me sembla voir remuer une tapisserie au fond de la pièce.

On nous écoutait. Quelqu'un était là; qui pouvait-ce être?

Évidemment Sa Majesté Louis XIV avait seule le droit d'assister en secret à notre entrevue.

Je ne sais pourquoi ceci me révolta. Que me voulait-on? que signifiait ce mystère? Si le grand roi regardait comme au-dessous de lui de paraître en ma présence, trouvait-il donc Tespi,t)nnage plus en rapport avec sa dignité royale? D'où venait que la veuve Scarron ne m'eût pas avertie? En quoi mon entretien pouvait-il intéresser le maître de la France? Étais-je un animal curieux dont il voulait se donner le plaisir de voir les allures?

J'avais bien envie de lever le pied. Ce fut encore la curiosité qui me retint.

30^ AMOURS UISTORIQUES

— Nous sommes dans un grand embarras, ma chère Ninon, commença la noble épouse.

— Et le motif? lui demandai-je sèchement.

— Vous allez l'apprendre.

Je remarquai qu'elle ne me tutoyait plus.

— Alors, lui dis-je, il sera donc en mon pouvoir devons aider en quelque chose, ton mari et toi?

J'appuyai fortement sur le ton et le toi.

— Oui; je l'espère, balbutia-t-elle, devinant mon intention, mais faisant un effort visible pour dissimuler sa contrariété.

— Parle donc, j'écoute.

— Sa Majesté ne sait trop quelle conduite tenir avec M. de Lauzun.

— Ni moi non plus.

— Permettez!... Vous n'ignorez pas que le duc a reçu en don de Mademoiselle la baronnie de Thiers et le duché de Saint-Fargeau ?

— Effectivement, j'ai appris cela, répondis-je, bien décidée à veiller sur mes réponses et à me tenir en garde contre des gens qui en usaient avec si peu de franchise.

— La princesse n'a-t-elle pas eu tort de disposer ainsi d'une fortune qui devait naturellement, après elle, revenir aux enfants de France? hasarda madame de Maintenon. ^

— S'agit-il de M. le duc du Maine? 11 me semble, ma chère, qu'il a eu dans Théritage, et d'avance, une assez jolie

pari.

Un mouvement de la tapisserie me prouva que la réplique n'était pas goûtée du personnage qui écoutait.

— Mais le roi a d'autres enfants.

NINON l»K I.KNCI.OS 365

— Oui, je sais <iii'il a bcnucouj) (Inulrcs crifanls, et je Tf!!!gage à ne pas en augmenter le nombre, lui dis-je, trouvant la situation fort jilaisante.

— Ils sont légitimés, ajouta Françoise.

— Ah! c'est juste, ils sont légitimés: c'était do bon besoin !

].a tapisserie remua de nouveau.

Pendant cet étrange dialogue, mon interlocutrice pâlissait et rougissait tour à tour. J'eus compassion d'elle.

— Mais je ne vois pas, repris-je, où ces discours nous mènent, chère amie. Je hais les entretiens à bâtons rompus. Abordons, de grâce, la question plus nettement.

— Soit , dit-elle. Mademoiselle a-t-ellc épousé M. de Lauzun?

Cette phrase fut un trait de lumière. Je vis parfaitement où l'on en voulait venir. Il s'agissait de révoquer les donations faites du vivant de la princesse, afin que tout son héritage servît à enrichir les bâtards du roi.

Une telle avidité me parut odieuse.

Malgré les torts de Lauzun, Mademoiselle n'avait pas cru devoir lui retirer d'anciennes largesses accordées jadis en témoignage de son amour. De quel droit Louis XIV dépouilleraitil un homme pour lequel, au bout du compte, sa cousine avait eu de l'affection?

Il me fallut beaucoup moins de temps pour songera tout cela que pour l'écrire, et je répondis avec un peu d'aigreur :

— Ah! ma foi, je ne sais rien, absolument rien à cet égard ! Que Sa Majesté fasse venir madame de Fiesque et l'interroge : peut-être est-elle mieux instruite.

560 AMOUHS HISTORIQUES

La veuve Scarron fronça le sourcil. IMa réponse n'était pas de son goût.

-— Je suis, du reste, convaincue, lui dis-je, que le roi, dans sa haute délicatesse, ne voudra pas exposer la mémoire de sa cousine à plus d'indiscrétions encore de la part d'un fat comme M. de Lauzun.

— Eh! dit Françoise, on l'enfermera de nouveau, si cela est nécessaire!

— Mais un prisonnier ne manque pas d'amis, répliquai-je. S'il arrive à publier des lettres, par exemple, et à prouver ses relations avec Mademoiselle? S'imagine-t-on que la barorinie de Thiers en Auvergne et le duché de Saint-Fargeau ne soient pas achetés trop cher au prix de ce scandale?

Madame de Maintenon rougit d'avoir été devinée; mais elle n'eut pas le temps de me répondre.

Un bruit soudain se fit entendre à la porte du boudoir. Evidemment une lutte avait lieu entre les gardes et une personne qui voulait entrer de force. On distingua bientôt des jurons formidables, et ces mots arrivèrent jusqu'à nous :

— Ma sœur, tête et sang!... je vous dis que je verrai ma sœur !

— D'Aubigné! s'écria madame de Maintenon, dont la figure prit une teinte livide.

Se précipitant aussitôt vers la porte, elle se mit à crier :

— Qu'il n'entre pas! qu'il n'entre pas!

Mais l'ivrogne venait de franchir le seuil, en dépit des soldats et de leurs hallebardes. Il s'avança, trébuchant, et repoussa madame de Maintenon jusqu'à son fauteuil, où elle retomba en faisant un geste de désespoir.

— Corbleu!... Ilninmc et potence!... tonnerre et mort! cria (.l'Aubi^mù, tu voulais donc, madame la reine, empôclier ce petit frère de venir te souhaiter le bonjour?... Tranchons le mot, tu voulais me meltro à la porte? Mais, par toutes les cornes du diable, je reste, et nous allons causer!

— Mon frère, je vous en su()plie... mon frère, éloignezvous...

— Silence, malheureux! lui dis-je à mon tour en me penchant à son oreille : le roi vous écoute peut-être!

Il ne parut pas m'en tendre, et reprit en secouant avec violence le bras de Françoise :

— Tu ne m'attendais pas ici, morbleu!... non!... lu me croyais enfermé, claquemuré, cadenassé, grâce aux ordres transmis à tes chiens de moines.

— D'Aubigné, mon ami...

— J'ai quitté Saint-Sulpice, entends-tu? je l'ai quitté pour toujours!

— ^ Soit ; mais brisons là, je vous en conjure, dit-elle en joignant les mains avec terreur.

— Ah! tu me prends dans un traquenard!... ah! tu viens me dire avec ta voix de chattemitte : « Mais je vous assure, mon frère, que vous serez chez M. Doyen comme un coq en pâte! On y mène une vie fort douce. Votre dépense sera payée tous les mois; vous aurez constamment la poche bien garnie, et vous jouirez d'une honnête liberté... » Ne sont-ce pas là tes paroles, hein, madame la reine?... Répondras-tu, parla corbleu ! répondras-tu ?

Il continuait de meurtrir le bras de la pauvre femme.

En vain je m'efforçais de la débarrasser de ce furieux; je

368 AMOURS UISTORIQUES

ne réussissais qu'à me faire repousser moi-même. Il avait des gestes d'une brutalité sans exemple.

Si j'eusse douté jusqu'alors de la présence du roi, madame de Maintenon me l'eût révélée par les regards pleins d'angoisse qu'elle jetait du côté de la tapisserie.

— Mais, monsieur, dis-je à d'Aubigné, votre manière d'agir est indigne ! Jamais on n'a vu, je le déclare, un homme de naissance et de cœur se comporter de la sorte.

— Parbleu ! vous me la chantez belle ! s'écria-t-il en frappant du pied. Ignorez -vous donc que je me suis laissé caserner dans ce trou indigne, dans ce nid à prêtres, au sujet duquel Santeuil m'avait bien dit, avant son départ pour Dijon : « Si tu y entres, mon cher, tu y crèveras d'ennui. « Et j'y suis entré, flamme et mort! sur les promesses de madame!., et je viens de passer huit jours de retraite... huit jours à psalmodier et à chanter des antiennes! Il y avait de quoi me faire crever; Santeuil le disait bien... C'est, du reste, ce qu'ils demandent... Mais nous ne sommes pas au bout, patience !

-^ Enfin, mon frère, pourquoi ne voulez-vous pas vous convertir? murmura péniblement madame de Maintenon.

— Me convertir, moi?... corne et potence!... me convertir, quand j'aime le jeu, les femmes, la bonne chère, les gaudrioles, les chansons ! Y a-t-il la moindre chose de tout cela dans ta pension de malheur? On m'a mis au cachot lorsque j'ai voulu fuir; je n'ai pu m'échapper que par un soupirail de cave... Et cela parce que madame est devenue dévote! parce qu'elle a oublié son bon temps d'autrefois et ses fredaines amoureuses î

Je me hâtai de l'interrompre. Françoise était sur le point de s'évanouir.

NINON l)K MîNCLOS '.(.!»

— Ceci, «lis-jc, esl tout bonnement une indi^'riiu'! de votiu part, et vous devriez avoir honte ! La conduite de votre sœur a toujours été sans reproche.

— Ali! ail! la bonne farce! cria le malheureux en éclatant de rire, et que, vous êtes bien venue à donner caution, ma chère! Oubliez-vous votre rliamhre jaune? pensez-vous que Françoise y passait le temps à réciter des oraisons avec Villarceaux?

— Mais, monsieur, balbutiai-je...

— Mais je ne vous jtarle pas, taisez-vous! me répondit-il brusquement. Ce que je dis s'appliqua aux hypocrites et aux bégueules. l\artout je crierai hautement, je crierai sur le^; toits que ma sœur a eu dix, quinze, treiUe amants... oui, morbleu!... tant pis pour le beau-frère!... je suis désolé de sa déconvenue... Ah! ah! je voudrais le voir ici, pour lui chanter aux oreilles ce qu'on chante dans toutes les rues et dans tous les carrefours :

Tu n'as que nos restes.

Toi, Tu ifas que nos restes !

Françoise jeta un cri de désespoir et perdit connaissance.

Aussitôt la tapisserie du fond s'écarta violemment ; Louis XIV parut, l'œil enflammé de colère.

— Holà, cria-t-il, quelqu'un! mes gardes ! Qu'on arrête ce misérable et qu'on l'envoie pourrir dans un cachot de la Bastille!

Saisie d'épouvante, je tendais les bras vers le roi. Appeler d'autres témoins à cette scène me paraissait une chose monstrueuse et impossible.

— Tiens! tiens! murmura d'Aubigné, c'est le beau-frère... 11 était là!... Sacrebleu! Françoise aurait dû m'avertir. On ne joue pas un pareil tour sans dire gare... c'est ridicule!... Allons, allons, beau-frère, du calme!... je suis un chenapan fini, un soudard sans vergogne; mais j'ai bon cœur... Ne nous fâchons pas, que diable, ne nous fâchons, pas!

Tout en proférant cet étrange discours d'une voix émue el la larme à l'œil, il s'apgrocha du monarque et lui prit amicalement la main.

Louis XIV le repous.sa par un geste d'indignation convulsive.

Puis il tomba suffoqué sur un siège, les yeux hagards, la bouche frémissante, poussant des gémissements inarticulés el murmurant des mots sans suite. Je crus un instant qu'il allait être frappé d'apoplexie.

— Au nom du ciel, m'écriai-je en tombant à ses genoux, point de scandale!... Pour votre dignité, pour vous-même, sire, pardonnez à cet insensé !

— Meâ cîdpâ /... je me dégrise et je me confesse... Ne parlons plus de cachot, beau-frère, je vous promets d'aller demander l'absolution à Saint-Sulpice. Lavons, croyez-moi, notre lifige sale en famille, et n'appelons personne!

— Vous entendez, sire?... il a perdu la raison... le malheureux est ivre...

— C'est vrai, dit le roi... mais qu'il parte! qu'il parte !

Madamo. de MainUiiion, dans cet intervalle, reprit l'usage de ses sens.

Apercevant Louis XIV, dont les traits étaient décomposés d'une manière affreuse, elle bondit sur son fauteuil et joignit les mains avec terreur.

-- Oui, oui, disait d'Aubigné, je vais partir... jo lentro.rai même chez Doyen... j(3 vous en donne ma parole, ma vraie parole de soldat !... Voyons, étes-vous content, beau-frère? Au diable les imbéciles qui m'avaient enfermé dans la cave! Ils sont cause de tout. Avant de m'évader, j'avais mis en perce trois futailles; voilà pourquoi je débitais tout à l'heure un tas de sornettes... Propos d'ivrogne! je vous conseille, beau-frère, de n'en pas croire un mot..

Il s'approcha de Françoise.

— Allons, ajouta-t-il, console-toi, pauvre petite sœur!... l'u sais bien que je t'aime! Autrefois je t'ai portée dans mes bras, et je t'ai servi de mère... Faites la paix, mes enfants... Bonsoir !

Il essuya deux larmes qui coulaient sur sa face avinée, fit un demi-tour à droite et sortit.

Le roi se leva brusquement.

Sans regarder madame de Maintenon, sans me rien dire, il se dirigea vers la tapisserie, la souleva et disparut luimême.

— Tout est perdu! tout est perdu! s'écria Françoise au désespoir.

— Eh non, ma chère, console-toi.

— Le malheureux!... quel discours!... Tu conviendras que c'est horrible?

Dans son trouble elle en revenait au tutoiement. 11 était d'ailleurs probable que le roi n'écoutait plus.

— Allons, allons, repris-je, ton frère l'a dit : « Propos d'ivrogne ! » Cela n'a point d'importance, et ton plus grand tort a été de manquer de sang-froid. Va rejoindre le maître. Moi, je cours sur les traces de d'Aubigné, et je le sermonnerai si bien, qu'il ne recommencera plus.

Nous nous séparâmes.

Dans une galerie voisine je retrouvai mon ivrogne, qui s'arrachait les cheveux et se confessait, devant plus dé cinquante personnes, de l'énormité qu'il venait de commettre.

Je l'entraînai précipitamment.

Il était impossible d'avoir à la fois plus de cœur que ce drôle et d'être plus éhonté dans ses actes, plus inconséquent dans ses discours. Je n'eus pas besoin de le presser pour rentrer à Saint-Sulpice; il y alla de lui-même en s'écriant :

— Oui, j'y crèverai, morbleu!... Mais n'importe, j'aime encore mieux cela que la Bastille!

Tout s'arrangea donc à la plus grande satisfaction de Françoise et d'une manière plus convenable qu'on n'était en droit de l'espérer après une pareille scène. On attacha aux trousses de d'Aubigné un certain abbé Madot, qui le suivait comme son ombre et l'empêcha de renouveler le scandale de Versailles.

Mais, chose bizarre, madame de Maintenon ne me pardonna jamais d'avoir été témoin de son humiliation dans cette circonstance.

Dès ce jciii , sa fididciir pour moi fui extrûmu, et bientôt elle nie traita en ciincniie.

Quelle pouvait être la cause secrète d'une conduite aussi inqualiliable? Je n'eus que plus taid rex[)licalion de ce mystère.

Le temps passait, passait encore.

Depuis sept grandes années j'avais renoncé à l'amour, je n'ose dire sans regret, mais du moins, je l'affirme, avec beaucoup de résignation et de franchise, lorsque le diable vint souffler sur une cendre éteinte et y raviver les étincelles d'un feu que je croyais mort.

Je prie mes lecteurs de ne point rire.

Moi-même, je n'ai pas la moindre envie de plaisanter. Toujours une confession exige de la solennité et du recueillement, soit de la part de celui qui la fait, soit de la part de celui qui l'écoute.

Un jeune abbé, vif, coquet, plein d'esprit et de verve, et

qui m'était un peu parent du côté de ma mère, l'abbé Gédoyn, puisqu'il faut l'appeler par son nom, ne s'avisa-t-il pas de me recommencer l'histoire des propos doucereux et des soupirs, à moi, pauvre vieille, qui l'avais si souvent entendue d'un bout à l'autre?

Je crus d'abord qu'il se moquait, et je pris pour le tancer mon ton le plus sévère.

Mais il s'agenouilla devant moi, pleura de véritables larmes, jura que les grâces de mon esprit l'avaient captivé, que mes rigueurs, si je persistais, le feraient mourir; enfin il me débita toutes les phrases usitées en pareille circonstance depuis le commencement du monde.

• II osa même, Dieu me pardonne, soutenir que j'étais belle encore.

Après tout, son illusion était excusable. Une fois que la vieillesse a posé son cachet sur notre front, les changements de la physionomie ne se remarquent pas plus que les taches d'encre sur un habit noir.

Bref, mon étrange petit-cousin se montrait si violemment épris et me répétait à chaque minute de si chaleureux discours, qu'il réveilla dans mon cœur les restes de cette inclination dominante que j'avais toujours eue pour le plaisir.

— Prenez garde au moins, monsieur l'abbé, lui disais-je, prenez garde à ce que vous faites! Si vous insistez encore, je suis capable de me rendre.

— Oh ! me dit-il en joignant les mains, ne me trompez pas! Il serait trop cruel de vous jouer de mon amour !

— Je ne vous trompe pas. Seulement je désire vous mettre à l'épreuve.

NINON l)K I>I':N(;L0S S77

— Parlez! pnriez! lien ne; iik; coûlci;! pour vous oljU'iiir.

— Si voire folie dure encore dans Irois mois, à dater de ec jour, c'esl-;i-(lir(^ le I.'» mars... eli bien, nous en recanserons.

— Dans liois mois, hois siècles! je serai niorl !

— Ce n'esl pas probable, mon ami.

— Grâce!... Ninon, ayez nn peu <le pitié! je suis sûr de ne pas vivre jusque-là.

— Tant pis si vous manquez de patience, car c'est une résolution prise, je n'y changerai rien.

Il ne mourut pas. et les trois mois s'écoulèrent. Au jour fixé, mon jeune amant vint se précipiter à mes genoux.

— Ninon! ma cliére Ninon! s'écria-t-il, ah! c'est Tespérance ((ui m'a soutenu! j'ai compté avec angoisse toutes les minutes qui me séparaient de cet heureux jour! Pourquoi donc avoir ainsi retardé mon bonheur?

— Passez-moi, lui dis-je. un petit mouvement de vanité. La première fois que vous me suppliâtes de répondre à votre tendresse, je n'avais encore que soixante-dix-neuf ans huit mois et quelques jours.

Je le vis tressaillir; il jeta sur moi des yeux éperdus,

— Vous pouvez me croire, mon cher abbé. IJne femme est incapable de mentir en pareille matière. J'ai voulu qu'il fût dit que Ninon de fienclos, à quatre-vingts ans sonnés, avait eu une bonne fortune.

— Quatre-vingts ans! murmura-t-il avec stupeur.

— Oui, mon ami, je les ai, de ce matin même.

Nous nous regardâmes longtemps en silence. Il y avait dans

ce terrible aveu de quoi tuer la passion la plus forte; mais celle de Gédoyn résista.

Je vis son regard étinceler de nouveau. Ses lèvres couvrirent ma main de baisers; il s'écria avec enthousiasme ;

— Qu'importe! l'esprit et la beauté n'ont point d'âge!

Le soir même, comme on essayait de le plaisanter sur sa conquête octogénaire, l'abbé répondit par ces rimes :

Ah! mes amis, lorsqu'une tonne A contenu d'excellent vin.

Elle garde un parfum divin Et la lie en est toujours lionne !

Au reste, j'ai hâte de dire que cette intrigue n'eut pas d'autre suite. Nous rentrâmes, Gédoyn et moi, dans les termes d'une douce et durable amitié. Je n'avais succombé que pour la curiosité du fait.

M. de Lauzun, peu de jours après, renversa l'anecdote.

A soixante-trois ans, il s'avisa de contracter mariage avec mademoiselle Dufort, petite Anglaise qui n'en avait que seize, et dont la maigreur était effrayante.

— Il va, sur mon âme, épouSer tous les os des Saints- Innocents'! nous dit le duc de Saint-Simon, qui fréquentait alors assez régulièrement mon cercle.

C'était le fils de l'ancien favori de Louis XIIL

Saint-Simon avait un naturel caustique et malin qui rendait sa conversation très-piquante. Il nous amusa beaucoup,

• Par allusion au cimelière de ce nom, où des ossements étaient rangés en pyramides. (Note de i/Éditf.ur).

MNOiN I)K I.KNCLOS -.7!»

Cil nous rucoiilaril (|iiel(]ues épisodes du niarif'igo du duc de Bourgogne.

Sa Majesté I.uuis XIV avnildéjà, depuis douze ou treize ans, l'honneur d'6tre grand-père.

Comme il osl d'usage (h? marier les lois et les princes du sang presque au sortir du berceau, le duc de Bourgogne, fils du grand Dauphin, reçut la bénédiction nuptiale à un âge où les enfants dos bourgeois sont encore fouettés par leurs parents et leurs maîtres.

La scène du coucher de la mariée fut, à ce qu'il paraît, des plus bizarres.

Prenant la chemise que les dames d'honneur apportaient sur un plateau de vermeil, Sa Majesté la reine d'Angleterre la présenta gravement à la nouvelle duchesse, qui jouait encore à la poupée.

Dans l'antichambre voisine, son petit époux, assis sur un pliant, se déshabillait en présence du roi et de toute la cour.

Une fois la mariée au lit, le duc de Bourgogne entra et vint se coucher à son tour.

Mais le grand Dauphin resta prés de son lils, d'un côté, et madame du Uide près de la jeune duchesse, de l'autre.

On offrit des dragées aux époux, qui les croquèrent avec toute la gourmandise de leur âge. Puis, au bout d'un quart d'heure, on fit relever le duc de Bourgogne, qui ne parut pas très-satisfait du procédé.

Au moment où il repassait tout penaud dans l'antichambre, le duc de Berry, plus jeune que lui de deux ans, lui frappa sur l'épaule et cria :

r,X(i AMOURS HISTORIQUES

— Tu n'es pas un homme. J'aurais refusé de sortir du lit. Louis XIV imposa gravement silence à ce petit démon qui

conseillait la révolte à son frère. 11 remit le duc de Bourgogne entre les mains de ses précepteurs, déclarant qu'il ne permettrait pas au nouvel époux de baiser, avant cinq ans, le bout du doigt à sa femme.

— Alors, grand-papa, dit le duc de Berry. pourquoi les avez-vous mariés? c'est ridicule.

En vérité, cet enfant n'avait pas déjà si grand tort.

Peu de temps après, M. le duc de Bourgogne fut confié aux soins de l'abbé de Fénelon, que son mérite extraordinaire ])Oussait alors très-rapidement à la cour.

Il fut nommé gouverneur du jeune prince.

Le roi, qui toujours s'était montré fort sévère pour ses enfants légitimes, avait pour ses bâtards la tendresse la plus irréfléchie.

On a vu par quelles intrigues de toute sorte, et grâce à quelles tristes manœuvres le duc du Maine et le duc de Vendôme héritaient enfin de Mademoiselle. Non content de leur avoir assuré une fortune, Louis XIV voulut leur donner de la gloire. 11 leur confia un commandement dans les armées de Hollande. Mais quels généraux cela fit, hélas! surtout M. le duc du Maine!

Au moment d'une bataille, et pressé par Villeroy de charger l'ennemi, ce noble rejeton du plus grand monarque de la terre, cet illustre capitaine, réfléchit tout à coup qu'il esta jeun et demande un bouillon pour se donner des forces.

Les messages du général en chef se succèdent; à chaque minute des courriers arrivent tout ruisselants.

NINON nr: m-: n cl os ".si

— Monseigneur, lui crie-l-on, attaquez vile, ou rrunemi s'écha|)i)e!

— Eli! patience! répond le prudent guerrier : vous voyez hien (pie mon aile n'est pas en ordre!

Sous prétexte de mieux organiser ses escadrons, il passe une espèce de revue, au lieu de faire sonner la charge.

Une cinquième estafette arrive, puis une sixième, puis M. de Villeroy lui-même, furieux de voir ainsi déranger son plan d'attaque, et ne comprenant pas cette impardonnable inaction du prince.

Où était le royal bâtard? Devinez!

Dans sa tente, aux genoux de son confesseur, prétendant que le premier devoir d'un bon chrétien était, avant le combat, de mettre ordre à sa conscience et de se réconcilier avec Dieu.

Grâce à l'héroïsme de M. le duc du Maine, il n'y eut ni bataille ni victoire.

A Versailles, on n'osait pas apprendre au grand roi cette étrange nouvelle.

— Mais enfin, disait Louis XIV avec humeur, d'où vient qu'on a laissé l'ennemi faire retraite? Pourquoi ne s'est-on pas battu? c'est incompréhensible!

— Eh! pardieu, répondit Lavienne, le plus hardi de tous les valets de chambre, en ce qu'il avait beaucoup servi le roi au temps de ses amours, c'est la faute à Votre Majesté, qui ne se défie pas des proverbes !

— Hein?... que signifie ce langage, et qu'ont à faire ici les proverbes ?

— Ma foi, répliqua Lavienne : il est maintenant reconnu et prouvé que bon sang peut mentir.

58'i AMOURS HISTORIQUES

Là-dessus, il raconte en détail la superbe conduite de M. du Maine.

Sa Majesté pâlit et garde le silence.

Sur les entrefaites, la gazette de Hollande arrive. Elle renferme, comme on peut le croire, des articles pompeux et dés louanges excessives du héros.

Pour la première fois de sa vie Louis XIV perd la tète en public. Il oublie le soin de sa dignité, de son orgueil, et, ne sachant à qui s'en prendre du chagrin qu'il éprouve, il va casser sa canne sur le dos d'un malheureux valet de cuisine, qu'il surprend à manger un massepain.

Ceci se passait à Marly, au moment de se mettre à table, et en présence de toutes les dames et de tous les courtisans.

Grand tumulte, épouvante générale.

Madame de Maintenon survient avec le père la Chaise. Ils aperçoivent le roi arpentant la salle comme un furieux, l'œil égaré, le visage pourpre, et tenant à la main le tronçon de sa canne.

— Parbleu ! mon père, dit-il à son confesseur, je viens de rosser d'importance un maraud qui l'avait bien mérité!

— x\h! fit le père la Chaise surpris.

— Je lui ai brisé ma canne sur l'épaule... Ai-je offensé Dieu?

— Non, mon fils, non, répondit le saint homme, à qui Lavienne venait de glisser à l'oreille le mot de Thisloire. Il n'y a d'autre malheur à tout ceci que l'émotion inévitable d'une pareille scène, émotion dont votre précieuse santé peut souffrir.

Excellent jésuite!

NINO.N \)i: LKNCLOS 385

llfiurcnsfimenl pour les épaiilos du valol, la canne était (311 roseau et n'olTrait pas beaucoup (Je résistance.

Madame do Maintenon acheva de calnner le loi.

Avant la lin do la cam|)agne, on rappela le grand duc du Maine, auquel d'Elbœuf s'empressa do dire en lui faisant un salut profond :

— Soyez donc assez aimable, monseigneur, pour m'aj)prendre où vous servirez la campagne prochaine?

Le héros se retourna, souriant, et tendit la main à d'Elbœuf, dont il ne remarquait pas l'accent ironique.

— N'importe où vous serez, dit celui-ci, je veux y être.

— Et pourquoi? demanda sottement le duc, qui devait pourtant s'attendre à la réponse.

— Parce qu'avec vous du moins on est assuré de la vie!

M. du Maine fit un soubresaut, comme s'il eût marché sur une couleuvre, et s'en alla sans répondre. Il avait autant d'esprit que de courage.

Voilà comment le ciel châtia le grand roi de son affection clésordonnée pour les enfants de l'adultère.

Les années continuaient à fuir avec une rapidité effrayante. C'est une chose inouïe que la courte durée du temps pour les vieillards. Il semble que la vie est comme un de ces fleuves du nouveau monde, qui se précipitent de plus en plus, à mesure qu'ils approchent de la cataracte.

Autour de moi, la mort recommençait à frapper des coups terribles.

Madame de la Sablière s'éteignit à son château de Boulogne, et la Fontaine, affecté de la perte de sa bienfaitrice, ne tarda pas à la suivre. Il mourut en chrétien.

384 AMOURS UISTOIUQUES

Seulement, si M. de Fénelon l'eût assisté à son heure suprême, je ne crois pas que l'auteur du Télémaquc eût exhorté l'auteur des Fables à brûler le manuscrit de deux ouvrages, destinés à paraître après la mort de celui qu'on a si justement surnommé le bonhomnœ.

Quel qu'il soit, le confesseur de la Fontaine a fait un vol à la postérité.

Nous étions encore sous l'impression de ce double deuil, lorsqu'un autre poëte périt victime de la plus regrettable plaisanterie.

La maison deCondé avait décidément pris l'habitude d'amener; chaque année, Santeuil à Dijon. M. le Duc' raffolait du chanoine de Saint-Victor, et ce n'étaient là-bas que plaisirs de table et joyeuses soirées.

Véritablement les plus hauts seigneurs, lorsqu'ils sont ivres, et même lorsqu'ils ne le sont pas, manquent parfois d'esprit et de sens.

M. le Duc en donna la preuve.

Après avoir poussé de vin de Champagne le pauvre Santeuil, ne s'avisa-t-il pas, à la fin du souper, de verser dans le verre du poëte tout le tabac d'Espagne contenu dans sa boîte d'or, afin de voir, disait-il, ce qui en adviendrait. Il en advint que son convive fut pris de vomissements affreux et mourut, au bout de vingt-quatre heures, dans des souffrances inouïes.

M. le Duc le pleura de toutes ses forces; mais les larmes ne réparent point une sottise et ne rouvrent jamais une tombe.

Peu de jours après la nouvelle de la triste fin de Santeuil,

' Le fils du grand Condé. (Ncte de l'Éditeur.)

je fus réveillée un matin par les cris d'iiiKi femme et par des coups violents frappés à ma porte.

Je sonne mes gens. On ouvre, et quelle n'est pas ma surprise en voyant entrer tout en désordre cette cousine de M. de Fénelon que j'avais eu l'honneur d'admettre souvent à mes assemblées, et qui prêchait avec tant d'éloquence l'amour pur de Dieu.

«Sauvez-moi, mademoiselle!... oh! je vous en conjure, sauvez-moi! s'écria madame Guyon, qui se précipita vers mon lit, toute en larmes.

— Eh! qu'y a-t-il donc, ma pauvre enfant? lui demandai-je.

— On me poursuit, répondit-elle; on veut me conduire à Yincennes... n'est-ce pas affreux?

— A Yincennes!... une femme?... voilà qui est incroyable.

— Hélas! rien de plus vrai pourtant! Je n'ai plus de ressource qu'en vous!

— Qui donc vous persécute ainsi?

— Madame de Maintenon.

— Vous me surprenez étrangement. Ne vous avait-elle pas appelée à être l'une des directrices de Saint-Cyr?

— Oui; mais elle vient de m'en chasser pour ma doctrine. M. de Meaux lui persuade que je suis hérétique.

— Et l'abbé de Fénelon, votre cousin, refuse-t-il de vous défendre?

— Il a terminé l'éducation du duc de Bourgogne. Le roi vient de l'envoyer à l'évôché de Cambrai... Je suis sans pro^ tection, sans soutien... Pour Dieu, ne m'abandonnez pas!

— Le péril est donc imminent?

Sans me répondre, elle courut du côté de la porte et prêta l'oreille.

— Ah! miséricorde! les voici... je les entends... ils sont sur mes traces !

— Qui donc?

— Des hommes de police. Cachez-moi, mademoiselle, ou je suis perdue !

Je sautai en bas du lit et je passai vivement une robe de chambre. Mais il était trop tard. La porte s'ouvrit. Deux exempts parurent.

Seulement alors j'appris que la malheureuse femme, arrêtée chez elle une heure auparavant, avait réussi à s'échapper, et qu'ayant reconnu ma maison dans sa fuite, elle s'y était réfugiée en toute hâte, ne croyant pas être suivie d'aussi près par les limiers du roi.

— Messieui's, dis-je aux exempts, je sais combien, en pareille circonstance, vos ordres sont formels. Néanmoins il y a des arrangements possibles à tout. Puisqu'il s'agit d'une femme, vous consentirez, j'espère, à y mettre un peu moins de rigueur. J'ai de l'influence à la cour, et je vous supplie en grâce de rester ici à veiller sur votre prisonnière, jusqu'à ce que j'aie vu madame de Maintenon.

Ils balançaient. Une bourse de vingt louis acheva de les décider.

Je fis venir un carrosse, et je courus à Versailles, où j'arrivai juste à l'heure du lever de la cour.

Depuis l'esclandre ded'Aubigné, je n'avais pas vu Françoise. Elle savait que, par mes conseils, son frère était rentré àSaint- Sulpice; donc elle devait m'en être reconnaissante, et je ne

NINON l)K LENCLOS Ô87

doutais pas de son empressement à me donner audience. Mais je m'abusais de la plus étrange manière.

Après une énorme demi-heure d'attente, un huissier parut et m'annonça que madame n'était pas visible.

— Pour d'autres, soit, ni'écriai-je; mais pour moi, non! Veuillez dire que mademoiselle de Lenclos insiste... mademoiselle de Lenclos, en tendez-vous? Je suis de ceux qu'on admet toujours, n'importe à quelle heure. Il faut que je parle à votre maîtresse pour affaire importante, et sur-le-champ!

Cet homme sembla confondu de mon audace. Mais il obéit et disparut.

J'étais furieuse.

En vain je cherchais à comprendre la cause de ce refus d'audience, aucun motif plausible ne se présentait à mon esprit pour le justifier.

Je ne me dissimulais pas qu'on me faisait un affront; mais dans quel but? en quoi l'avais-je mérité? quel était mon crime?

Ne voyant revenir personne, je me promenais dans l'antichambre avec toute l'agitation de la colère.

Dix minutes après une porte s'ouvrit.

Ce n'était plus l'huissier. Je me trouvai en présence d'une femme de mon âge, attifée de la façon la plus bizarre, et dont la physionomie ne me parut pas étrangère.

Après l'avoir saluée, j'examinai attentivement sa figure, et je poussai une exclamation de stupeur.

— Eh! c'est toi, Nanon, c'est bien toi! m'écriai-je, reconnaissant la vieille servante de Françoise, au bon temps du cul-de-jatte et de la misère.

— D'abord je ne suis plus Nanon, me répondit-elle d'un air pincé: je suis mademoiselle Balbien.

— Oh! oh! fis-je en voyant sa contenance roide et ses lèvres orgueilleuses, tu es donc aussi devenue une grande dame, toi, ma pauvre Nanon?... c'est curieux! Enfin, n'importe, nous sommes dans le pays des surprises. A propos, ta maîtresse me fait bien attendre.

— Madame de Maintenon n'est plus ma maîtresse, elle est mon amie.

— Bah!

— C'est comme j'ai l'honneur devons l'affirmer.

— Peste! tu es singulièrement montée en grade!

— Il vous plaira de remarquer, mademoiselle, qu'en vous parlant j'ai soin de dire vous, fit l'ancienne sentante avec un ton si sec et si impertinent, que je ne pus m'empècher de tressaillir.

— Oii tend cette observation? lui demandai-je.

— Â. vous faire comprendre qu'il serait de la politesse la plus vulgaire d'imiter l'exemple que je vous donne.

— Eh bien, moi, je te dis tu, double sotte! et je me moque de ton exemple! m'écriai-je. On n'a jamais vu semblable déraison. Le monde est-il renversé, pour que les valets prennent ainsi le ton des maîtres?

— Mademoiselle!...

— Silence! et dépèche-toi, sans plus de discours, d'aller annoncer ma présence à Françoise, car tu as eu soin de la lui cacher sans doute?

— Non, c'est elle qui m'envoie.

— Tu plaisantes!... Allons, allons, il s'agit d'une affaire

grave, Cl j'ai hâte d'en finir! On ne me laissera pas, j'imagine, dans une antichambre pendant un siècle?

— Madame de Maintenon refuse de vous recevoir.

— Mensonge !

— C'est la vérité, me répondit-elle avec un calme insultant. La colère n'avait jamais envahi mon âme avec plus de force.

J'essayais en vain de me contenir.

— Pourquoi donc, illustre Nanon, serais-je privée du plaisir de voir votre majestueuse amie?

— Parce qu'il est bon de vous apprendre que nous connaissons vos menées indignes...

— Qu'entendez-vous par ces paroles?

— Votre basse jalousie.

— Je ne devine pas les logogriphes, aimable servante parvenue.

— Oh ! vous devez parfaitement me comprendre!

— En aucune façon, je vous assure, douce cousine du marmiton Jean Claude.

— On n'invite pas à déjeuner le frère de madame pour lui donner de bons avis, et d'Aubigné ne vient pas tout juste faire un scandale, lorsque nous sommes là, sans qu'il ait reçu de nous le mot d'ordre, ajoula-t-elle en ricanant.

— Quoi! m'écriai-je, Françoise pourrait supposer...

— Madame de Maintenon n'est pas ^ilus Françoise pour vous que je ne suis Nanon, mademoiselle, et vous lui ferez plaisir de la priver dorénavant de vos assiduités et de vos visites.

Elle me tira là-dessus sa révérence.

Voyant qu'elle se disposait à sortir, je courus après elle et je la ramenai violemment.

— Tu resteras! criai-je, tu resteras, sotte et ridicule mégère! et tu porteras à Françoise... à Françoise, comprends-tu?... à Françoise d'Aubigné, que j'ai tirée du besoin, que j'ai vingt fois secourue de ma bourse et qui me doit de n'être pas morte de faim... tu lui porteras le billet que je vais écrire!

Elle devint très-pâle et parut redouter l'éclat de ma colère.

J'avais sur moi des tablettes. En moins d'une minute, j'eus tracé les lignes suivantes :

« Je ne tiens nul compte des propos stupides de votre domestique. Cette fille a perdu le sens. Jamais, je vous le jure devant Dieu, l'intention de vous nuire n'est entrée dans mon esprit. D'Aubigné vous dira que j'ai la première et constamment blâmé sa conduite. Vous n'avez donc aucune raison de me désobliger. Si vous croyez, au contraire, me devoir quelque reconnaissance, accordez-moi la grâce d'une malheureuse femme à laquelle je m'intéresse. Elle attend chez moi la révocation d'une lettre de cachet qui la condamne à l'emprisonnement. Une question religieuse ne peut être une question d'État. »

Pliant aussitôt cette lettre, je la remis à Nanon en lui disant: j

— Réponse immédiate, ou je fais du scandale! Elle sortit en me lançant un regard de haine.

Un temps infini s'écoula sans qu'elle reparût. Je ne savais que penser de ce retard, et je songeais au moyen de pénétrer dans les appartements malgré la consigne, lorsque tout à coup je vis rentrer la vieille servante.

Son air était plus insolent encore.

NINON DM LKM;|J>S 391

A s.'i suite marchaient quatre soldais aux i^ardes, (jui lui servaient d'escorte.

— Dai^mez, me dil-cdie, écouler la réponse verbale que je suis charpfée de vous faire.

— Une réponse verbale... .l'écoute.

— Madame de Maintenou vient d'expédier un courrier. Il galope en ce moment sur la roule de Pans.

— Fort bien. De quel message est-il porteur?

— Vous ne le devinez pas?

— Non.

— ll'va remettre à qui de droit Tordre exprès de saisir chez vous, rue des Tournelles, madame Guyon et de la conduire à la Bastille, où elle sera plus vile enfermée qu'à Vincennes, et d'une manière plus sûre.

— Oh! m'écriai-je, c'est infâme!

— Attendez, ce n'est pas tout. Vous avez dû garder bonne mémoire du couvent des Repenties? eh bien, au moindre geste que vous allez faire, à la moindre parole que vous allez dire, voici de fidèles soldats du roi chargés de vous en apprendre de nouveau le chemin. Je suis, mademoiselle, votre servante trèshumble.

Elle sortit.

Je tombai sur un siège en poussant un cri sourd. Me voir aussi indignement traitée, et par une Nanon ! Il y avait de quoi devenir folle d'indignation et de rage. Les gardes n'avaient pas quitté l'antichambre.

— C'est bien, messieurs, je me retire sans éclat, sans

scandale, leur dis-je, fort émue, et maîtrisant la colère qui me faisait bouillir le sang dans les veines.

Je regagnai ma voilure à la porte du château.

Ici, je le demande en conscience à mes lecteurs, pouvait-on se conduire envers moi d'une manière plus injuste et plus ignoble?

Tout mon cercle fut courroucé de l'ingratitude et de l'outrecuidance de la veuve Scarron.

Le ciel m'est témoin que je n'avais jamais envié sa fortune. Sans doute il me restait pour elle une amitié beaucoup moins vive qu'autrefois; sa conduite me semblait mériter le blâme, la puissance lui avait gâté l'esprit et changé le cœur; mais, entre ce refroidissement et la trahison, la distance était grande.

Susciter à quelqu'un des tracasseries à la sourdine, jalouser bassement une amie et tramer contre elle des intrigues dans l'ombre, voilà qui se trouvait entièrement en désaccord avec la franchise de mon caractère.

Rendue au calme et réfléchissant à tous ces ridicules, à toutes ces sottises, je finis par hausser les épaules et par en rire.

Était-il possible de rien voir de plus comique, en effet, que cette ancienne servante de Scarron, métamorphosée en femme d'importance et tranchant de la duchesse?

Nanon disposait des charges et des privilèges.

Madame de Lude lui donna vingt mille écus pour obtenir l'emploi de première dame d'honneur auprès de la duchesse de Bourgogne.

Voilà où en était tombée la cour.

Et cette pauvre madame Guyon, que j'avais eu l'espoir de

sauver, resta six ans prisonnière! et Fénelon fut disgracié à cause d'elle!

Bientôt les ennemis de M. de Cambrai, Françoise et son époux en tête, réussirent à faire condamner par la cour de Rome le livre des Maximes des Saints. Versailles tout entier se jeta dans la cagoterie et dans l'exagération la plus folle des sentiments religieux.

Hélas! je n'avais plus auprès de moi Molière!

L'auteur des Précieuses et du Tartufe aurait pu seul tracer la peinture de ces nouveaux et dangereux ridicules, et les châtier, comme dit Horace, en riant, et en excitant contre eux le rire du public.

Néanmoins je réussis à stimuler la verve d'un de mes poêles.

Trois semaines après, on jouait la Fausse Prude aux Italiens. Ce portrait de madame de Maintenon était on ne peut plus ressemblant: j'avais fourni les couleurs. La pièce eut un succès prodigieux d'à-propos et de circonstance.

Pourquoi donc ne me serais-je pas vengée?

Dieu me garde de nuire jamais la première au prochain, de gaieté de cœur et sans raison. Mais, si l'on commence, j'achève; si l'on m'outrage gratuitement, je lâche de rendre une double offense.

Ce ne sont pas là, me dira-t-on, les maximes de l'Evangile. Je l'avoue; mais n'est pas saint qui veut.

Au commencement de l'année 1695, on vint m'apprendre la mort de madame Deshoulières, cette intrépide ennemie de Racine, que j'avais fini par rendre à des sentiments plus justes et à des opinions moins extravagantes.

Elle était devenue l'une des colonnes de mon cercle. Sa perte me fut très-sensible.

Comme je me suis montrée plus haut sévère pour elle, je tiens à rendre justice aux qualités dont elle m'a par la suite donné la preuve, et je consacre un chapitre à son histoire, qui est, en vérité, fort intéressante.

Elle s'appelait de son nom de famille Anne-Antoinette Ligier de la Garde.

Née dans l'un des petits appartements du Louvre, elle avait eu l'honneur d'être tenue sur les fonts de baptême par la reine Aune d'Autriche, dont son père était maître d'hôtel.

Antoinette, à l'âge de seize ans, devint une aimable et délicieuse personne.

La nature s'était plu à rassembler en elle tous les agréments du corps et de l'esprit. Elle avait une beauté peu commune, une taille d'une extrême élégance, des manières pleines de distinction et de noblesse. Son enjouement, sa vivacité, son goût pour les plaisirs, n'excluaient pas une certaine mélancolie douce et pleine de charmes qui lui gagnait tous les cœurs.

Elle dansait avec grâce et montait à cheval comme Antiope, la reine des Amazones.

Antoinette savait à peine prononcer deux mots et lier deux idées ensemble, qu'on lui donna des professeurs de latin, d'italien et d'espagnol.

On parlait au Louvre ces deux dernières langues, à cause de Marie de Médicis et de la jeune reine. La mère de Louis XIII était entourée de Florentins et sa femme de Castillans.

M. de la Garde, qui tenait à donner à sa fille une éducation sérieuse, ne lui permettait de lire que des ouvrages philosophiques ou religieux, dont le contenu devait nécessairement avoir peu d'attrait pour une enfant de cet âge.

Un jour, Antoinette s'empara d'un livre qu'une femme de chambre avait essayé de dérober à ses regards.

C'était un roman pastoral du vieux d'Urfé.

— Tu lis des romans, ma bonne, dit la jeune fille; je m'en vais demander à mon père la permission d'en lire comme toi.

— Gardez-vous-en bien ! s'écria la suivante.

Et, pour acheter le silence de sa maîtresse, elle lui pnMa l'histoire édifiante et instructive des bergers du Li^'non; puis aux romans de d'Urfé succédèrent ceux de la Calprenède et de mademoiselle de Scudéri.

Beaucoup de jeunes filles ne se perdent pas d'une autre façon.

Mais Antoinette avait une excellente nature: elle était douée d'un sens rare; bientôt elle se dégoûta de ces livres frivoles et revint d'elle-même à des lectures plus saines.

Comme elle aimait beaucoup la poésie, M. de la Garde donna dix louis par mois au poète Hesnaut pour lui enseigner l'art des vers.

Le maître est aujourd'hui moins connu par ses ouvrages que par l'honneur d'avoir formé une telle élève.

A l'âge de dix-huit ans, mademoiselle de la Garde épousa Guillaume Lafon de Boisgueurry, seigneur des Houlières. C'était un gentilhomme du Poitou, attaché au parti de Condé. La reine désapprouva hautement ce mariage; mais son maître d'hôtel lui représenta qu'il était loin d'avoir fait fortune dans l'exercice de sa charge. Anne d'Autriche, piquée, et soupçonnant du reste M. de la Garde d'être un peu frondeur, ne donna qu'une dot médiocre à sa filleule.

Deshoulières était lieutenant-colonel dans un des régiments de M. le Prince.

Trois mois après son mariage, il fut obligé de suivre Condé en Espagne, et sa jeune épouse alla demander asile à ses parents, qu'Anne d'Autriche avait alors renvoyés du Louvre et qui habitaient une petite maison à Auteuil.

:m AMOUHS HISTORIQUES

Dans celte retraite, elle étudia les doctrines philosophiques dn célèbre Gassendi, nommé déjà, depuis sept ou huit ans, professeur au collège de France.

Mais bientôt, ne pouvant résister au désir de rejoindre son mari, et sachant qu'il venait de gagner la Flandre avec te prince, elle prit la poste et passa la frontière.

La cour de Bruxelles lui fit un accueil charmant. On s'émerveilla de sa beauté, de son esprit, de ses grâces; mais elle repoussa tous les hommages, et cette sagesse inflexible changea bientôt en ennemis ceux qui d'abord lui avaient fait les plus chaudes protestations de dévouement. Plusieurs même poussèrent la rancune jusqu'à la desservir à la cour et parvinrent à la faire passer pour une espionne d'Anne d'Autriche et deMazarin.

Jamais calomnie plus indigne n'obtint plus de créance.

Surprise de voir tout le monde s'éloigner d'elle, madame Deshoulières en cherchait vainement la cause.

On cessa de payer les appointements de son mari. Elle courut chez les ministres demander raison de cette injustice. Au lieu d'écouter ses plaintes, on la décréta d'arrestation sur l'heure, et on l'envoya sous bonne escorte au château de Vilvorde, à deux lieues de Bruxelles.

Elle y resta quatorze mois dans une solitude complète et sans communication possible avec le dehors.

Une petite maîtresse d'aujourd'hui, en butte à ces adversités imprévues, succomberait évidemment au chagrin; mais les femmes du commencement de ce siècle avaient trempé leur âme dans une éducation trop forte pour ne pas dominer, en toute circonstance, la faiblesse de leur nature. Au château de

NINON l)K LKNCI-OS 391»

Vilvortlo, inatlamc Deshouliùres se réfugi.i dans la religion el dans réliule. Elle apprit la lliéoloj,^ie, commenta l'Écriture sainte, et lut tous les Pères de l'Mgliso, depuis Origène jusqu'à saint Augustin.

Longlein|»s son maii ne put savoir ce qu'elle était devenue. Apprenant enlin dans quelle prison la cour de Flandre avait enfermé Antoinette, et désespérant de fléchir leurs ennemis communs, il forme un projet audacieux, prétexte une mission du prince, emmène avec lui quarante hommes intrépides, qu'il arme jusqu'aux dents, et, profilant d'une nuit sombre, il se dirige avec sa troupe du côté du château de Vilvorde.

A la faveur de l'obscurité, il comble avec des fascines et de la terre l'endroit le moins profond du fossé, traverse ce pont mouvant, au risque de périr dans la vase, plante l'échelle au rempart, y monte, suivi de ses hommes, surprend deux sentinelles, avant qu'elles aient pu donner l'alarme, et court au logement du gouverneur.

Garrotté au milieu de son sommeil el le mousquet sous la gorge, celui-ci s'empresse d'obéir aux sommations de Deshoulières.

Toute la garnison du château dépose les armes. On livre la clef des portes; une berline de voyage emporte les fugitifs, et ils gagnent en quelques heures la terre de France.

La nouvelle de cette action intrépide arrivait à Paris en même temps qu'eux. Il en fallait beaucoup moins pour les mettre à la mode. On accordait alors aux Frondeurs une amnistie pleine et entière. Le secrétaire d'État le Tellier présenta nos époux à la reine et au cardinal. Anne d'Autriche embrassa sa filleule, et tout fut oublié

Par malheur, le pardon de la régente n'eut pas le résultat que Deshoulières et sa femme avaient droit d'en attendre.

Une pension leur était promise; mais, comme Mazarin tenait la clef des coffres, et n'y puisait que pour les siens ou pour lui-même, Antoinette sollicita vainement le ministre : elle n'en put rien obtenir.

Deshoulières, voyant une foule de créanciers hurler à sa porte, demanda une séparation de biens, et leur abandonna le peu qu'il possédait, se résignant à vivre avec le revenu de la faible dot qu'Antoinette, autrefois, avait reçue de sa royale marraine.

Gela ne suffisait pas, à beaucoup près, aux exigences de leur position et de leur rang.

Mille occasions s'offrirent à madame Deshoulières de passer d'un état de gêne à un état complet d'opulence; mais, comme il eût fallu acheter cette fortune au prix de sa sagesse, elle se décida courageusement à rester pauvre, et chercha dans la poésie, pour laquelle son goût ne faisait que s'accroître, des moyens d'existence.

Il est rare qu'aux flancs du Parnasse les plus chers favoris d'Apollon trouvent un filon d'or.

Les premiers vers d'Antoinette, publiés par le Mercure galant, obtinrent un grand succès d'estime; mais le journaliste ne les paya point, et fit comprendre à madame Deshoulières qu'elle était encore trop heureuse d'avoir l'accès de sa feuille pour se faire apprécier et connaître du public : raisonnement spécieux qui se perpétuera d'âge en âge, au détriment de l'estomac des poètes, pour lesquels la nature aurait dû faire une

MNON Ur: F.K.NCLOS 401

exception, (Ml (l()iiii;ml (|ii('lt|iio chose de plus siibstanliel à l;i gloire el de plus nonnissaiil à l;i fiirnôe.

Il iinivu lti(!iilôl('ii l'Vance àmad.'imeDeshoulicres ce qui lui était ai rive à Ihuxclles. Tous ses admirateurs dédaignés la décrièrent.

Comme ses poésies renfermaient presque toujours des plaintes sur le mauvais état de sa fortune, on lui donna le sobriquet de Mme mendiante. Personne ne lui vint en aide. Elle fut dans un état voisin de la misère jusqu'à la mort de son mari, et resta veuve avec trois enfants.

Ce fut alors qu'elle écrivit celte charmante hluette qui commence de la sorte:

« Dans ces prés fleuris, « Qu'arrose la Seine, « Cherchez qui vous mène « Mes chères brebis, » etc.

L'idylle des Moutons n'est qu'une adroite requête à Louis XIV, et madame Deshoulières obtint une pension de deux mille livres, dont le Mercure galant s'attribua l'honneur, profitant de cette circonstance pour continuera publier gratis les vers d'Antoinette.

Elle eut pour amis intimes Thomas Corneille, Ménage, Benserade, Fléchier, Mascaron et Quinault.

Son commerce était adorable; son entretien vif, délicat, plein de saillies imprévues, ne causait jamais un moment de fatigue. Tous les poêles du siècle la chantèrent, et Benserade remplaça la dénomination injurieuse de i)/wse meH(im/ile par celle de CalHope française, qu'elle conserva jusqu'à la fin de ses jours comme son plus beau titre de gloire.

402 AMOURS UISTORIQUES

Bussy-Rabutin rechercha l'entrée de son cercle; mais elle fut obligée de le mettre à la porte pour échapper à ses entreprises téméraires et préserver ses amis de la causticité dont le comte faisait éternellement parade.

Le goût reconnu de madame Deshoulières ne lui fit défaut qu'une seule fois, et dans une circonstance trop éclatante pour qu'elle obtienne, même après son repentir, le pardon de la postérité.

Elle composa contre l'œuvre de Racine un sonnet qui débute ainsi :

Dans un fauteuil doré, Phèdre tremblante et blême, Dit des vers où d'abord personne n'entend rien.

Madame de la Sablière, qui défendait la bonne cause, se brouilla dans cette occasion avec Antoinette, et s'écria, quand on lui eut montré le sonnet contre Racine :

— Voyez s'il n'y a pas de quoi tomber des nues! Cette douce et intéressante bergère, qui parlait si tendrement aux moutons, aux fleurs, aux oiseaux, a changé tout à coup sa houlette en serpent!

Du reste nous l'avons dit ailleurs, madame Deshoulières eut pour complice madame de Sévigné.

On ne s'expliquera jamais que deux personnes, inscrites au premier rang des femmes célèbres du siècle, se soient montrées injustes pour le plus bel ouvrage de la scène tragique.

Madame de Sévigné cédait à une rancune personnelle et suffisamment motivée pour qu'elle lui serve d'excuse.

Elle ne pouvait soufîrir ni Boileau, ni Racine, les accusant

avec raison, lim cl raiitic, d'avoir favorisé l'intrigue du marquis de Grignan, son pelit-fils, avec la Cliampmeslé.

Pour madame Deshoulières, nous la soupçonnons d'avoir obéi, dans celte circonstance, à un sentiment beaucoup moins noble, à l'envie.

Tentée par la gloire du théâtre, elle avait composé plusieurs pièces importantes, pour lesquelles le public n'eut aucune espèce d'enthousiasme. La première fut une tragédie de Genscricy d'un pian très-vicieux et d'une versification médiocre. Ce fut au sujet de cette œuvre sans mérite et sans couleur qu'elle reçut un conseil devenu proverbial. On lui cria de tous €Ôtés r

« Retournez à vos moulons. »

Sa tragédie de Jules Antoine eut encore moins de succès.

Il est à remarquer que le plus grand nombre des auteurs s'obstinent très-souvent dans un genre antipathique à leur esprit.

Madame Deshoulières, repoussée parMelpomène, voulut recourir à la muse comique; mais Thalie, par malheur, lui fut plus défavorable encore. Sa comédie des Eaux de Bourbonne, et ses deux opéras de Zoroastre et de Sémiramis eurent une chute que signalent toutes les gazettes de l'époque, et dont il lui fut impossible de se relever.

Les nombreux détracteurs d'Antoinette prirent occasion de ces désastres littéraires pour lui refuser jusqu'à l'ombre du talent.

C'est une exagération ridicule.

Antoinette eut tort de vouloir élever trop haut son vol, et

surtout de nier le mérite des tragédies de Racine, parce que les siennes étaient mal accueillies; mais elle était née pour la poésie tendre; et de toutes les femmes qui se sont exercées dans ce genre, elle est évidemment la plus célèbre, puisqu'elle est celle dont on a retenu le plus de vers.

Elle mourut à l'âge de soixante-deux ans, d'un cancer au sein. La même maladie avait emporté Anne d'Autriche, sa marraine.

Au milieu des souffrances de ses derniers jours, elle paraphrasa les Psaumes et composa les Réflexions mordes, son meilleur ouvrage après les Idyles.

L'évêque de Meaux lui apporta les secours de la religion à sa dernière heure.

— Jamais, dit-il, je ne vis agonie plus résignée, sentiments plus chrétiens, sacrifice plus absolu de la vie. Cette âme angélique a dû monter droit au ciel.

La chose la plus incompréhensible de cette époque fut sans contredit la persévérance de Louis XIV dans son engouement pour madame de Maintenon. Beaucoup de personnes affirmaient qu'il y avait là-dessous de la magie et du sortilège.

A propos de magie, il y eut bientôt une histoire étrange. Un maréchal-ferrant d'un pauvre hameau de Provence arrive un beau jour à Versailles et demande à entretenir le roi d'un fait qui concerne Sa Majesté seule.

— Y songez-vous, mon cher? lui dit le major des gardes; c'est impossible. 11 faut une lettre d'audience, et cela s'obtient très-difficilement. Le roi, d'ailleurs, ne peut ainsi recevoir tout le monde.

— D'accord, mais je ne suis pas tout le monde.

406 AMOURS UISTORIQUES

— Çà, voyons, de la part de qui venez-vous?

— Je viens de la part du ciel.

Tous les gardes de lui rire au nez à cette réponse. Mais le brave homme insiste et prétend qu'il a les choses les plus importantes à révéler au maître de Versailles. Survient le marquis de Torcy, neveu de Colbert. Il entend le dialogue et mène aux ministres l'envoyé du ciel. Ceux-ci, frappés du ton naïf du campagnard, de son air probe et de son assurance, prennent le parti d'informer Louis XIV de l'aventure.

Le roi écoute sérieusement ce qu'ils lui racontent et accorde l'audience.

Introduit dans le cabinet de Sa Majesté, le maréchal-ferrant entame le récit le plus fantasque du monde.

— Je revenais, dit-il, de ferrer tous les chevaux de M. d'Épernon, qui habite une maison de plaisance entre Marseille et mon hameau natal. Je traversais un bois, il faisait nuit. Tout à coup je me trouve environné de lumière. Une grande femme

blanche traverse la route, vient à moi, m'appelle par mon nom et me dit : « Tu vas partir à l'inslant même pour Versailles, où tu diras au roi que tu as vu le fantôme de la reine son épouse, et que ce fantôme lui commande, au nom du ciel, de rendre public le mariage tenu secret jusqu'à ce jour. »

— Mais, objecta le roi, passablement étourdi de la communication, rien ne m'assure que vous n'ayez pas été victime d'une erreur des sens?

— Je le crus d'abord ainsi que vous, répondit le maréchal, et je m'assis au pied d'un orme, pensant que ma tête déménageait ou que je venais au moins de rêver tout éveillé. J'essayais donc de me convaincre que j'avais été le jouet d'une illusion,

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lorsque deux jours après, repassant au môme endroit, je revis le faulôiue, (jui nie menaça des plus grands malheurs pour ma famille et pour moi-même, si je ne lui obéissais au plus vile.

— Et maintenant, dit Louis XIV, un autre doute se présente ; n'êtes-vous point un imposteur? Je crains fort qu'on ne vous ait payé pour me tenir ce langage.

— Afin de vous assurer que je ne vous en impose pas, Sire, veuillez répondre à une seule question.

— Volontiers, fit le monarque.

— Avez-vous parlé â âme qui vive delà visite nocturne que vous a rendue feu la reine mère au château de Ribeauvillers?

Louis XIV se sentit pâlir.

— Non, murmura-t-il, je n'ai confié cela à personne.

— Eh bien, l'apparition de la forêt m'a dit de vous rappeler cette visite, si vous mettiez en doute ma bonne foi.

— Voilà qui est étrange!

— Avant de disparaître, la femme blanche a ajouté ces mots : « 11 faut qu'il m'obéisse comme il a jadis obéi à sa mère. »

Le roi resta pétrifié.

Il appela le duc de Duras et lui fit part du résultat de son entrevue avec le maréchal-ferrant.

On se rappelle que je connaissais beaucoup Duras. Ce fut de sa propre bouche que, peu de jours après, je sus l'anecdote.

— Ah! miséricorde! criai-je, il y a là-dessous un nouveau tour de la veuve Scarron et de madame Ârnoul!

Duras étonné m'interroge.

Piien ne m'obligeait an mystère. Je lui raconte aussitôt l'histoire de ma haine contre la Montespan, mon voyage en Alsace et l'intrigue dont j'avais été complice.

— Évidemment, ajoutai-je, le maréchal-ferrant est de bonne foi. C'est un pauvre homme, simple et crédule, qu'on a pris aisément au panneau. 11 habite à quelques lieues de Marseille, dans le voisinage de madame Arnoul, qui a si bien organisé l'apparition du château de Ribeauvillers et avec laquelle madame Louis XIV entretient une correspondance. Voyez-vous le fil de tout cela, monsieur le duc?

— Vous avez raison, me dit-il. Nous avons affaire aujourd'hui à quelque fantôme du même genre, et votre devoir est de prévenir le roi. Peut-être aurait-il la faiblesse de déshonorer le trône aux yeux de l'Europe et de tout l'univers, en y faisant asseoir la Maintenon. C'est grave, c'est fort grave.

Ce discours me donna beaucoup à réfléchir.

— Monsieur le duc, lui dis-je après une minute de silence, permettez-moi de songer à mon repos avant de m'occuper des intérêts de Louis XIV et de l'honneur de sa couronne.

— Pourtant, ma chère...

— Veuillez ne pas m'interrompre. Il y a, selon moi, fourberie, et fourberie flagrante. Mais que voulez-vous que je fasse? Puis-je m'accuser moi-même? Est-il prudent de doubler la haine que me porte déjà cette femme? Ne trouverat-elle pas toujours moyen de se faire pardonner et de me rendre victime de ma franchise?

— En effet, murmura-t-il.

— Jugez la situation, mon cher duc. Si vous m'aimez réel-

leinenl, vous ne mo compromeltroz pas dans cell(3 affaire. Hoinez-voiis à user de ce n"^ je viens de vous aj)prendre pour inspirer des soupçons au roi. Il est de toute évidence que les deux intrigues se lient : donc les auteurs de la seconde apparition ont pu très-facilement lui rappeler le souvenir d(î la première. En visitant le château de Ribeauvillers, on découvrira, sur les indices que je donne, l'issue mystérieuse. Il n'en faudra pas davantage pour faiie comprendre à Louis XIV qu'il a été dupe et pour empêcher la veuve Scarron d'être proclamée reine de France. Soit dit entre nous, je ne tiens nullement à lui voir le front couronné du diadème.

Duras comprit mes craintes, approuva mon plan et agit en conséquence. Le roi le chargea de visiter le sombre manoir des Vosges, accompagné de MM. de Brissac et de Pontchartrain.

Au retour de ces messieurs, on devine quel fut leur rapport.

Décidément le mariage resta secret.

Bien qu'assuré du charlatanisme, Louis XIV ne chercha pas à en punir les auteurs, et n'en resta que plus affectueux pour madame de Maintenon. La crut-il étrangère à ces ruses coupables, ou trouva-t-il naturel qu'elle employât tous les moyens en son pouvoir pour rendre public l'honneur qu'elle avait reçu? je l'ignore.

Quoi qu'il en soit, l'habileté de la femme triompha dans cette circonstance comme dans toutes les autres. '■

Il est à présumer, du reste, que le père la Chaise et la peur de l'enfer entraient pour beaucoup dans l'affection exagérée du monarque. La vieillesse le marquait de son impitoyable

410 AMOURS flISTORIQUE

sceau. Près de lui la tombe était entr'onverte, et il croyait racheter ses torts passés en forçant tout ce qui l'entourait à faire pénitence.

Le rigorisme devenait de plus en plus effrayant; an moindre scandale ou vous emprisonnait.

C'était un singulier spectacle que donnait ce vieillard, oubliant sa jeunesse et se montrant sans pitié pour des passions qui ne pouvaient plus l'atteindre. A l'exemple du lâche, il frappait un ennemi à terre.

Incapable d'exciter dorénavant les femmes à l'oubli de la sagesse, Louis XIY se faisait un mérite de les contraindre à la vertu.

Ses enfants et ses petits-enfants étaient obligés de se confesser une fois la semaine. Une disgrâce complète eût puni l'inobservation de ce point rigoureux de discipline.

Jamais il ne fut permis à monseigneur le Grand-Dauphin d'avoir un autre confesseur que celui du roi. Toute la famille royale devait communier en public à Pâques, à la Pentecôte, à l'Assomption, à la Toussaint et à Noël.

On fit même un crime à la duchesse de Bourgogne de ne pas communier plus souvent.

Madame de Mainlenon arrangeait ces choses avec le jésuite, et Louis XIV appuyait chaque article du règlement de tout le poids de sa puissance.

Il exigeait qu'on eût pour sa vieille épouse un respect plus absolu que pour lui-même.

Un jour, au camp de Compiègne, où soixante mille hommes avaient été rassemblés pour simuler un siège, on le vit rester plus d'une heure, debout et la tèle découverte, à l'un de? cô-

Il resta deboul et lu lêle découveile, à l'iiii dos côtés de la chaise où se tenait Madame de Mainlenoii.

iriil.iE l'Ai; i.i's'iAvi: iiavaiiD.

IMI'KIME V.\H SIMJN I;AC()N,

NINON l)H LKNCI.OS Hl

li's (lo la cliiiise où so liMinil in;ul;iiiuj <lc IVIainloiioii . ;i lui cx- |)li(|ii('r I:) in.irclic (\i's lioiipes, lu nom des rêgimenls et les divcisos mnnœiivjos.

Si (Icnniil lui on nvail hî malheur, mùma involontairement, de faire allusion au j)assé do la dame, on pouvait Oli'o sûr d'exciter son plus violent coui roux.

Ce fut ce qui arriva à ce pauvre llacine.

I.e roi le tenait en estime profonde. 11 lui en donnait à cliaque instant de nouvelles marques et venait de le nommer gentilhomme ordinaire. Racine était admis aux petites réunions intimes, et, la conversation, un soir, étant tombée sur les théâtres, Louis XIY dit :

— xMais sommes-nous donc en décadence, et l'esprit chez nous s'en va-t-il, monsieur? D'où vient, s'il vous plaît, que la comédie est beaucoup moins en faveur qu'elle ne l'était il y a vingt ans?

— Sire, cela tient à plusieurs choses, répondit le poète. On ne peut pas constamment jouer Molièie. Depuis sa mort il ne s'est pas révélé d'auteur comique, et l'on dirait que personne n'ose plus s'essayer dans le genre après lui; de sorte que nos comédiens sont fort embarrassés. Faute d'œnvres nouvelles ils en donnent d'anciennes, entre autres ces pitoyables pièces de Scàrron, qui rebutent tout le monde.

A ce nom fatal, échappé naïvement aux lèvres du malheureux poëte, madame de Maintenon devint écarlale, et le roi tressailiil comme s'il venait d'être piqué par un reptile.

I«acine, comprenant son étourderie, voulut balbutier quelques mots d'excuse.

Mais ce fut bien pis alors.

412 AMOURS UISTORIQUES

La sainte femme lui lança des regards furibonds, etLouisXlV, changeant brusquement de matière, s'éeria :

— J'ai lu dernièrement de vous, monsieur, certain griffonnage où vous cherchez la cause des misères du peuple sous mon règne. Les poètes sont assez ordinairement de pitoyables hommes d'État. Nous ne souffrons, d'ailleurs, aucune critique, même indirecte, de notre puissance.

— Ah ! dit Racine, je proteste à Votre Majesté...

— Qu'ai-je à faire de vos protestations, monsieur? Restez chez vous à l'avenir, et tâchez, dans votre intérêt, de vous occuper d'autres études.

A la fin de ce brusque et amer discours, le roi congédia l'auteur de Phèdre avec un de ces gestes qui n'appartiennent qu'à lui.

Racine conçut de sa disgrâce un chagrin si vif, que, malgré nos consolations et nos raisonnements, il tomba malade et mourut.

On peut dire que Louis XIV et la veuve Scarron l'ont tué.

C'est vraiment dommage que ce vieux roi et son antique compagne niaient pu réussir à faire boire à tout le royaume des eaux du fleuve Léthé !

Presque en même temps que Racine, mourut mon pauvre jardinier le Nôtre, dont l'amitié m'était si précieuse, excellent homme, d'une bonhomie si douce et d'un cœur si rare.

Hélas! où s'arrêtera cette moisson de la mort? Presque tout mon siècle est déjà tombé sous sa faux cruelle. Je ne reste debout que pour voir à chaque instant une fosse s'ouvrir à côté de moi et se refermer sur une nouvelle victime. Tous mes grands hommes, tous mes amis les plus chers, ne sont plus.

NINON l>E M'NCLOS ilT,

(^(»n(l('', )ïarsillMc, Molière, (lornoillo, la Koiilaine, Racine; fucï;dames de Longucville, de la Sablière, de Sévigné, de la Fayelle et viii<,'l autres m'ont (l(''j;i précédée dans le grand voyage. Il faut me préparer à les rejoindre.

A mesure que j'approche du but, les doctrines philosopliii|ues, sur lesquelles je me suis appuyée pendant la loiite, me semblent de plus en plus creuses et mensongères. Jl me passe dans l'esprit d'incompréhensibles terreurs.

J'ai plaisanté jusqu'à ce jour de ceux que la crainte de renier jette dans la dévotion, et voici que moi-même je me demande si les principes dont j'ai fait parade sont bien les seuls et raisonnables principes.

Est-il vrai que la vie ne soit qu'un pèlerinage et un temps d'épreuve? Alors ceux qui n'y ont cherché que le plaisir se sont écartés des vues du ciel. De l'autre côté de la tombe, ils doivent nécessairement trouver le châtiment et la souffrance.

Pourquoi ne pas l'avouer? Je m'empressai de rompre avec une philosophie qui pouvait être le mensonge, et je me dépouillai des vieux haillons de mon système. Sans devenir bigote, je priai Dieu de me tenir compte, pour le pardon, de ce qu'il y avait eu de franchise et de loyauté dans mes erreurs.

Dès ce moment, je remplis avec scrupule mes devoirs religieux.

J'étais, pour le coup, bien décidément vieille. 11 ne restait plus la moindre trace de cette beauté dont j'avais été si fi ère.

La vieillesse, chez l'homme, garde encore quelque chose d'imposant et de majestueux; mais nous, pauvres femmes,

ili AMOURS HISTORIQUES

nous sommes de tristes ruines! Si j'avais assisté au conseil du Créateur, quand il a formé la nature humaine, je l'aurais en-

gagé à mettre les lides sous le talon,

Par suite du départ presque général de mes intimes pour l'autre monde, mon cercle devenait désert. Il ne me restait plus de ma société si nombreuse et si brillante que deux amies aussi vieilles que moi : la comtesse de Sandwick et Magdeleine de Scudéri.

Madame de Sandwick avait conservé un iuxe de toilette l'oit curieux à son âge, et qu'elle excusait d'une manière aussi originale que piquante. Lui voyant, un jour, une robe de dessous garnie de dentelles, je m'écriai toute surprise :

— Eh quoi! chère comtesse, une pareille coquetterie!... A quoi songez-vous donc?

— Ah ! fit-elle, qui sait?... on peut rencontrer un insolent! Mes amies habitaient l'une et l'autre le faubourg Saint-Germain. Cela nous occasionnait de bien grandes courses, quand

IIG AMOURS HISTORIQUES

nous désirions nous voir. J'étais seule de mon côté, tandis qu'elles étaient deux du leur : le sacrifice à notre rapprochement devait donc être fait par moi.

Sans attendre qu'elles m'en priassent, je vendis ma maison de la rue des Tournelles et j'allai prendre un logement sur le quai, en face des Tuileries.

Magdeleine logeait rue de Yerneuil et la comtesse rue des Saints-Pères.

Nous étions alors tout à fait voisines. Tour à tour nous dînions ensemble, tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre. Sur quoi roulaient nos entretiens? on le devine aisément. Comme le vieillard d'Horace, nous vantions les jours passés; nous allions chercher le regret au fond du souvenir.

La plus philosophe de nous trois était encore Magdeleine.-

N'ayant jamais été belle, nécessairement elle regrettait beaucoup moins que nous. On peut même dire qu'elle n'avait rien perdu, puisqu'elle conservait ce que la vieillesse ne peut enlever, les charmes de l'esprit et du caractère.

— Le temps est un lâche, nous disait-elle; méprisons-le. Ne jette-t-il pas les rides comme le Parthe lançait les traits, en fuyant?

— Encore s'il n'atteignait pas son but, dit la comtesse avec un soupir, on lui pardonnerait peut-être cette indigne manière de combattre.

— Oui, certes! m'écriai-je. Si les rides s'étaient écartées de mon visage, en faveur de cette maladresse je passerais au dieu Saturne sa lâcheté.

— Allons, allons, dit Magdeleine, oublions les jours qui ne sont plus!

NINON I)K LENCL08 417

J'avais réformé tout mon domestique en vendant la maison de la rue dos Tournelies, et je n'avais conservé qu'une assez mauvaise cuisinière. Elle gâtait toutes les sauces et ne nous servait jamais un morceau cuit à point. Constamment j'étais obligée de la surveiller à la besogne ou mémo de lui venir en aide.

Un matin, de fort bonne heure, je trônais au milieu des casseroles pour soigner un salmis de perdreaux. La comtesse et Magdeleine devaient venir déjeuner chez moi et m'emmener ensuite à une grande solennité religieuse à Saint-Sulpice. La cérémonie commençait à neuf heures et ne devait finir qu'à cinq de relevée. Nous avions besoin, par conséquent, de réconforter d'avance notre dévotion.

Tout à coup je vis entrer dans ma cuisine un petit bonhomme de sept à huit ans, à l'œil vif, au sourire éveillé, qui m'ôta son bonnet et me dit le plus poliment du monde :

— Puisque vos fourneaux sont allumés, madame, donnezmoi donc un peu de braise, s'il vous plaît.

— De la braise, mon enfant... qu'en veux-tu faire?

— Notre servante a laissé, là-haut, le feu s'éteindre, et papa défend que j'aille au collège sans avoir mangé ma soupe.

— Quoi ! mon ami, tu vas au collège si jeune?

— Oui, madame, j'étudie chez les Jésuites, et je vais entrer en sixième l'année prochaine.

— Comment t'appelles-tu? lui demandai-je.

— Je me nomme François-Marie Ârouet de Voltaire.

— Et tu demeures dans la maison?

— Juste à l'étage au-dessus, répondit-il.

il8 AMOURS HISTORIQUES

— Alors tu es le fils de M. de Voltaire, trésorier à la cour des comptes?

— Oui, madame. Veuillez, je vous prie, me donner de la braise, car l'heure de la classe approche; je serais grondé par mon professeur.

— Fort bien. Mais où la mettras-tu, cette braise? Tu n'as ni pelle ni vase.

— Ah ! c'est vrai ! que je suis étourdi !

Puis, se ravisant et se penchant sous les fourneaux:

— Je n'ai pas besoin de remonter, dit-il en prenant de la cendre, qu'il étendit dans le creux de sa main : posez-moi de la braise là-dessus.

11 riait et me regardait avec ses grands yeux pleins d'intelligence.

— Bravo! dis-je en lui frappant sur l'épaule, tu seras un garçon d'esprit.

Depuis ce jour, mon jeune collégien ne me rencontrait jamais sans me saluer et me sourire. Son père était noble, mais assez dépourvu de fortune. Quand je fis mon testament, je n'oubliai pas le petit bonhomme à la braise, et je lui léguai mille écus pour se commencer une bibliothèque.

Je menais une vie calme et très-heureuse, lorsqu'un soir, chez moi, notre pauvre Magdeleine eut une attaque si grave, qu'il fut impossible de la transporter à son domicile.

Nous la couchâmes sur mon lit, où bientôt elle fui à tout»^ extrémité.

— Consolez-vous, séchez vos larmes, nous disait-elle d'une voix éteinte. Bientôt ce sera votre tour, et nous retrouverons

(liins un inonde meilleur nos jeunes années et nos vieux omis!

\a\ comtesse avnil entendu parler d'un empirique célèbre, qui possédait, disail-on, des secrets merveilleux pour guérir toutes sortes de maladies. Elle courut à sa recherche pendant (lue je restais auprès de Magdeleine.

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