DU CANAL DE SÛRETÉ
Je désigne sous le nom de canal de sûreté un canal particulier que j'ai rencontré sur un Poisson nommé Sinchard en Bretagne, Caranx trachiiriis, ou Saurel (Tjuvier) (V, fig. 12). La première description de ce canal est celle que j'ai lue à l'Académie des sciences {Comptes rendus du 17 mai 1875), dans le mémoire intitulé : Sur la vessie natatoire du Caranx trachurus et sur la fonction hydrostatique de cet organe. Il convient de dire comment j'ai été conduit à soupçonner l'existence de ce canal et à le trouver.
J'avais placé des Poissons de merde différentes espèces, trèspetits, dans un bocal dont j'aspirais l'air extérieur avec une pompe. Je les observais en pensant que ces Poissons se comporteraient comme ils le font d'ordinaire, c'est-à-dire que les uns, privés de vessie nataton-e, ne paraissent pas affectés d'une manière bien visible; les autres, au contraire, qui ont la vessie munie d'un canal aérien, ne tardent pas à laisser échapper des bulles d'air par la bouche et les ouïes; ceux qui' ont la vessie close luttent, cherchent à descendre pour trouver une pression qui leur fait défaut de plus en plus, mais ils finissent par être vaincus et emportés à la surface, où ils flottent à peu près immobiles et toujours gonflés. J'avais constaté ces phénomènes bien des fois. Il arriva un jour que parmi mes Poissons se trouvaient des Caranx trachurns (vulgairement Sincliards).
Je remarquai avec étonnement que ces Poissons, qui sont décrits comme possédant une vessie natatoire et comme privés de canal aérien, n'étaient pas emportés vers la surface, comme le sont les Bars et autres Poissons à vessie close, mais conservaient la liberté de leurs évolutions; je ne tardai pas à constater, malgré leur taille très-petite, qu'ils perdaient des bulles d'air extrêmement fines à mesure que la pression extérieure diminuait.
Dès lors je pensai qu'ils avaient un canal aérien qui avait échappé aux recherches, ou que la vessie natatoire se déchirait près des ouïes.
Je pris donc un de ces petits Poissons, et par une incision faite à la paroi abdominale je saisis les vaisseaux, les nerfs, etc., en un mot, l'ensemble des organes qui constituent le hile de la vessie natatoire : c'est, en effet, d'ordinaire dans le hile que se trouve le canal aérien. Je serrai dans un fil tout le hile, pour être bien assuré que l'air de la vessie natatoire ne sortirait plus, et pour transformer ce Poisson, auquel je supposais un canal aérien, en un Poisson à vessie close.
Replacé dans le bocaroù se faisait le vide, ce Poisson devait s'élever à la surface, à la manière de ceux qui ont la vessie close. Or, il se remit à nager avec une grande facilité, et à mesure
que je faisais le vide, il continuait à perdre des bulles d'air très-fines que je voyais sortir, non par la bouche, mais par les ouïes, et j'ajoute, toujours du côté droit.
Dès lors un examen anatomique s'imposait avec des données nouvelles. Le point précis de sortie des bulles d'air était le point important à voir. Cette recherche assez délicate est rendue plus fiicile en prenant un individu de grande taille que l'on maintient sous l'eau après lui avoir enlevé l'opercule du côté droit. Il n'est pas nécessaire que le Poisson soit vivant. Si ensuite on diminue la pression atmosphérique, on voit les bulles sortir par un point bien précis qui est représenté dans la figure ^2. Il est situé à la rencontre d'une droite parallèle à l'axe du corps, passant par le centre de la pupille, et d'un plan perpendiculaire à cet axe et passant par l'angle supérieur que l'opercule fait avec la peau du dos. Il est donc situé sous l'opercule dans la partie postérieure et supérieure de la cavité branchiale, et toujours du côté droit, au moins sur tous les nombreux individus que j'ai examinés.
Si l'on pénètre dans la cavité abdominale duCaranxtrachurus et que l'on incise sur la ligne médiane avec précaution la paroi inférieure de la vessie natatoire, on voit l'intérieur decetorgane, et au niveau de la septième côte un bourrelet en forme de croissant, dont le bord libre et concave regarde en arrière, est légèrement épaissi et constitué par un tissu cellulo-fibreux. Cette sorte de valvule forme l'entrée d'un canal aux parois délicates qui longe le côté droit de l'aorte jusqu'au niveau de la partie antérieure de la vessie natatoire ; là il forme un coude et s'ouvre à l'extérieur dans une fente que présente la muqueuse de la cavité branchiale au point dont nous avons donné la position précise. On peut engager un fil dans ce canal et assez facilement le faire sortir par l'autre extrémité (fig. 1).
Le phénomène de la sortie de l'air par l'orifice extérieur, quand on vient à diminuer la pression atmosphérique, rend toujours facile cette recherche.
La position de l'ouverture vésicale de ce canal au niveau de la septième côte et sur la paroi dorsale, c'est-à-dire la paroi qui est accolée à la colonne vertébrale, et la forme caractéristique
d'un petit bourrelet situé sur la ligne médiane en forme de croissant et recouvrant cet orifice, assurent également le succès de cette recherche.
La mise en jeu de cet appareil est beaucoup plus facile que celle du canal aérien, une faible diminution de pression produisant, même sur le Poisson mort, la sortie de l'air en excès.
Avant de comparer le canal de sûreté et le canal aérien, je dois rappeler que la vessie natatoire a été considérée comme l'analogue du poumon. On sait que l'assimilation de la vessie natatoire et du poumon est repoussée pour d'excellentes raisons queJ. Millier a données, et auxquelles je dois ajouter la remarque suivante qui résulte de ce travail (voy. chap. VII, Fonction de respiration).
On peut, sur les Poissons qui ont des corps rouges, tels que les Perches, obtenir par une asphyxie lente l'utilisation, ou, si l'on veut, la consommation totale de l'oxygène contenu dans l'organe, qui devient, dans ces conditions, un organe analogue au poumon, en tant que servant à l'hématose, mais d'une manière tout à fîiit accidentelle. Il ne faut pas oublier, en effet, que cet oxygène a été fourni par le Poisson lui-môme, et n'est pas, comme celui que contient le poumon, pris directement au milieu ambiant.
Eh bien, ce bénéfice dont jouit le Poisson qui a des corps rouges n'existe pas pour le Poisson qui, avec un canal aérien, comme les Cyprins, n'a point de corps rouges. Je les ai soumis un grand nombre de fois à une asphyxie lente, et j'ai rencontré, dans la vessie natatoire prise après la mort, une proportion d'oxygène assez voisine de la proportion normale, pour pouvoir dire que cet organe n'est point chez eux utilisé, môme dans ces circonstances exceptionnelles pour l'hématose, comme cela a lieu chez les Perches. En d'autres termes, ces expériences montrent que les Poissons comme les Tanches, qui possèdent un canal aérien, c'est-à-dire l'organe essentiel pour faire pénétrer l'nir extérieur, organe correspondant à la trachée-artère, sont moins bien doués que les Poissons à vessie close, an point de vue de l'absorption de l'oxygène.
J'ajoute donc cet argument à ceux que Mûller a donnés pour distinguer le poumon et la vessie natatoire.
Et maintenant comparons au point de vue de la fonction hydrostatique ces deux types de Poissons ; et pour cela soumettons une Tanche {Cyprinus Tinca), poisson qui possède un canal aérien, et d'autre part un Sinchard {Caranx trachiiriis), qui possède le canal de sûreté, à une dépression à l'aide d'une pompe qui fait le vide au-dessus du bocal qui les contient (l'un de ces Poissons étant d'eau douce et l'autre d'eau salée, il convient de les mettre dans deux vases distincts) .
La Tanche laissera échapper les bulles d'air à mesure que la gêne due à la dilatation se produira ; on remarquera que ces bulles s'échappent avec des intervalles ou des intermittences bien indiquées, et qu'elles sont volumineuses.
Le Sinchard laissera échapper aussi des bulles d'air, mais d'une manière plus continue et d'un très-petit volume.
Si ensuite on place ces Poissons dans une eau qui leur convient, qui se renouvelle suffisamment, en prenant la précaution qu'ils ne puissent pas venir à la surface, afin d'éviter la cause d'erreur qui résulterait de ce qu'un poisson pourrait prendre à l'atmosphère un peu d'air libre, on constate que la Tanche met plusieursjours à refaire l'air qui a été soustrait, tandis que le Sinchard n'emploie que quelques heures.
Ce contraste s'explique par la présence des corps rouges qui existent dans la vessie natatoire du Sinchard, et qui manquent chez les Tanches, de même que chez les Cyprins et l'immense majorité des Poissons qui possèdent le canal aérien. Ces organes essentiellement vasculaires conviennent à l'absorption du gaz oxygène, comme je l'ai établi pour les Perches, les Vieilles, les Daurades, etc., et conviennent également pour une rénovation rapide du gaz.
La condition à laquelle ont été soumis ces deux Poissons est la diminution de la pression extérieure. Elle produit sur chacun le même effet, la sortie de l'air de la vessie natatoire. Cette condition, réalisée ici à l'aide de la pompe ou de la machine pneumatique, est réalisée dans la nature chaque fois que le
Poisson s'élève et passe d'une couche profonde à une couche plus superficielle. Si le Poisson laisse échapper une partie de l'air qu'il possède, il obtient aussitôt un soulagement certain, il reprend son volume normal ; mais, en gagnant ainsi le volume normal sous cette pression nouvelle, il perd la possibilité de le retrouver au niveau de la couche profonde qu'il a quittée, jusqu'à ce que le gaz échappé se soit reformé. Le Cyprin le reforme avec une lenteur extrême; le Sinchai'd le reforme rapidement.
Ainsi le Sinchard peut, dans un temps relativement trèscourt, posséder à deux niveaux différents le volume normal, parce qu'il perd le gaz en excès et qu'il reforme le gaz qui fait défaut sans perdre de temps. Au contraire, le Cyprin qui, grâce au canal aérien, peut bien conserver, tout en s'élevant, le volume normal, ne reprend ce volume que très-lentement en regagnant la couche profonde qu'il occupait, et perd ainsi les bonnes conditions d'équilibre pour un temps beaucoup plus long.
Aucune espèce connue jusqu'à présent ne possède le double caractère que présente la vessie natatoire du Caranx trachurus, savoir : un canal ne s'ouvrant pas dans le canal intestinal, et, d'autre part, des corps rouges, c'est-à-dire la structure anatomique la plus favorable à la formation rapide du gaz dans la vessie natatoire.
C'est précisément l'absence de communication entre la cavité de l'organe et la bouche qui donne à ce canal son caractère de soupape ou de canal de sûreté. On ne peut, en effet, lui reconnaître d'autre office, et il se trouve ainsi, non plus l'organe capable de conduire l'air extéiieur dans l'intérieur, l'organe analogue à la trachée-artère que l'on voit chez les Cyprins, les Salmones, les Murènes, mais le conq)lément, le perfectionnement de l'appareil hydrostatique que représente la vessie natatoire, appareil que nous allons étudier. Grâce à ce canal, le Caranx trachurus possède, et au plus liant degré, le bénéfice dont jouissent les Poissons munis d'\m canal aérien, savoir : de conjurer le danger des ascensions rapides, danger beaucoup
plus grand que celui des descentes rapides, comme nous le verrons plus loin, au chapitre IV.
Grâce à l'activité des corps rouges, il possède, comme je l!ai aussi expérimentalement constaté, l'avantage de former trèsrapidement la quantité d'air qu'il a perdue en s'élevant à un niveau plus élevé, et de retrouver au niveau plus profond qu'il veut regagner les conditions les meilleures pour l'équilibre.
J'ai dû, dans ce que je viens de dire, un peu anticiper sur ce que je dois établir plus loin. Ce n'est, en efifet, qu'au chapitre IV que l'on verra que c'est par la formation de nouvelles quantités de gaz que se traduit l'activité de la vessie natatoire pour constituer une densité constante sous la pression augmentée que subit le Poisson qui s'enfonce dans la profondeur.
La comparaison que j'ai faite du canal de sûreté du Caranx trachiirm avec le canal aérien de la Tanche m'a conduit à considérer le canal du Caranx comme un perfectionnement ou un complément spécial de l'organe que je considère comme appareil hydrostatique, sans refuser d'admettre que le canal aérien peut remplir le môme office.
J'ajouterai que le bénéfice de pouvoir faire pénétrer de l'air pris à la surface de l'eau, qui appartient aux Poissons munis du canal aérien et qui manque à ceux qui ont le canal de sûreté, c'est-à-dire le canal qui ne s'ouvre pas dans la bouche ni médiatement ni immédiatement, ce bénéfice est plus illusoire que réel, si l'on considère l'organe comme un appareil hydrostatique. En effet, le Poisson qui s'élève de la profondeur vers la surface en chassant l'excès de gaz conserve toujours le même volume et arrive à la surface avec son volume normal ; c'est ce que l'on a déjà vu plus haut en soumettant une Tanche à l'action de la machine pneumatique : à mesure que la pression diminue, elle dégage des bulles nouvelles et conserve la liberté de ses mouvements et la forme normale de son corps.
Arrivé à la surface de l'eau, le Poisson venu de la profondeur ne peut mettre à profit la feculté d'avaler de l'air pour posséder à un niveau plus profond la quantité convenable. En effet, une quantité nouvelle d'air introduite alors, quand il ne supporte
qu'une pression atmosphérique, donnerait lieu à une augmentation de volume qui le rendrait plus léger que l'eau et s'opposerait à sa descente. Il n'en est pas de môme du Poisson qui a été soumis à l'action de la machine pneumatique. La tension de l'air de la vessie natatoire s'est mise sensiblement en équilibre avec la tension très-faible de l'air extérieur ; mais quand on rétablit la pression atmosphérique, il a un bénéfice évident à avaler et à faire pénétrer cet air dans la vessie natatoire, puisque devenu immédiatement trop dense, il reprendra un volume plus grand et une densité plus faible et plus voisine de celle de l'eau, àmesure qu'il réparera, enprenant l'air extérieur, la perte subie pendant l'action de la machine pneumatique.
Tout l'avantage appartient encore au Poisson muni du canal de sûreté, quand il s'agira d'un Poisson qui s'élève de la profondeur à une hauteur plus ou moins grande, sans pour cela atteindre la surface de l'eau. En effet, la présence des corps rouges lui donne un avantage considérable sur le Poisson qui n'a pas de corps rouges, en ce sens qu'il reformera beaucoup plus vite le gaz nécessaire pour reprendre en descendant le volume perdu en montant, et, comme nous l'avons dit, les Poissons qui possèdent un canal aérien sont privés de corps rouges : telle est la règle générale, à laquelle fait exception le genre Murœna.