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m'étoit échappée de la mémoire, Dans le moment critique où, le vaisseau étant tombé sur le côté, chacun prioit Dieu de tout son cœur, et pendant que M, de la Jonquière distribuoit ses absolutions, ce même ministre (Delisle) ne se jeta-t-il pas à ses genoux pour obtenir aussi l'absolution de lui, n'ayant pu oublier qu'il avoit été jésuite! Cela fut su à Québec, et le gouverneur Carleton nous envoya chercher, moi et un autre jeune homme, commis de Drummond, pour lui dire si c’étoit vrai, et si nous en avions eu connoissance, Nous ne pûmes le nier, Cela fut cause que ce pauvre prêtre reçut ordre de se rembarquer immédiatement pour l'Europe ! ....
Je tus très-chagrin de ce départ inattendu: à peine cus-je le temps et la permission d'écrire à mes parens et anis de Paris par lui ; car ce fut à Paris qu'il s'en retourna. Il eut un heureux passage, comme je l’appris par son aceusé de réception de mes lettres, l'année suivante,
Le temps des visites passé, je retournai avec ma tante chez elle, à la campagne de son père, où je restai jusqu’au reçu d'une lettre de M. Dumas, qui me prioit d'aller aider à son commis Calville à tenir la maison de commerce de Montréal, Quoique sans goût pour cet état, ne voulant pas le désobliger, jy consentis — bien déterminé cependant à ne pas négliger mes études et connoissances en médecine, dont j'avois une entière habitude ; mais, jeune et inconstant, je ne savois pas me fixer, Quelques jours après, jallai assister ce commis marchand, Notre magasin étoit installé chez un nommé Bernard, proche le marché de la basse ville ; la vente s’y faisoit en gros et en détail,
Ce Calville étoit françois, âgé d'environ 30 ans, fier de ses connoissances commerciales et du nom de premier commis : il étoit à gages, Moi, je n'avois ni ces connoissances ni ce nom ; neveu de l'associé de M, Dumas dans la spéculation du papier du Canada seulement, élevé dans la médecine, science plus libérale, je faisois ce que je pouvois
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spontanément, mais, sans espérance de devenir jamais commerçant consommé : je ne m'étois soumis à cet emploi que pour plaire à M. Dunias dans un temps où les jeunes gens étoient si rares dans un païis nouvellement conquis! Mon amour de la liberté ne pouvoit pas S'accommoder longtemps d'une dépendance servile et de dure digestion pour un gentilhomme non rompu ni destiné à un tel état, d'autant
plus que ce Calville, quoique honnête, étoit exigeant à à l'excès ,.,. Les samedis soir et les dimanches j'allois cher à cher des adoucissemens à cette existence à la campagne de ï ma tante et de sa famille, et je passois, en ville, mes soi- + rées avec-es connoissances aimables, Je tins bon jusqu'en
février, que de plus insupportables traitemens me firent écrire à M. Dumas ; je lui fis aussi écrire par son cousin M. St, Martin qui connoissoit tout, Je ne fus pas longtemps sans recevoir l'ordre de descendre à Québec, chez M. Dumas lui-même, où jallois être traité comme son
| propre enfant.
Avant de quitter Montréal, il me paroît convenable de parler des aimables familles et personnes que j'y ai connues, et de mes amusemens pendant mon séjour au Paris du Canada. Oui, on le compare en petit à cette grande ville françoise ! Tout est sur le haut ton à Montréal, qui est fort riche en raison de son commerce et de In traite avec les sauvages, Les pays d'en haut, à la distance de 6 à 800 Hieues, y apportent leurs pelleteries, qui y sont emburquées pour Londres et de 1à répandues par tout l'univers. Jamais je n'ai connu nation aimant plus à danser que les Canadiens ; ils ont encore les contre-danses françoises et les menuets, qu'ils entre-mêlent de danses angloises. Les nuits, durant l'hiver, qui dure 8 mois, se passent en fricots, soupers, diners et bals, Les dames y jouent beaucoup aux cartes avant ct après les danses, Tous les jeux se jouent, mais le favori est un jeu anglois appelé Wisk. Le jeu de billard est fort à la mode, et plusieurs s'y
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ruinent, Je l'aimois bien, mais je n’y jouois jamais à l'argent, par prudence, Dans toutes les sociétés, en mon nouveau petit Paris américain, il falloit commencer par là (par le jeu ); c’est ce que les dames appeloient le bon ton.
Le sexe y est très-beau, poli et fort insinuant, Ma jeunesse et les manières européennes du dernier goût dont j'étois entièrement pétri, me faisoient désirer partout ; et si j'avois pu résister à la fatigue de tous ces plaisirs, si ma nouvelle occupation ne m'en avoit pas empêché, j'aurois été dans les fêtes les jours et les nuits !
L'époque de mon départ approchoit, j'allai remercier mes amis et les prier de vouloir me continuer leurs bontés épistolairement ; je me ferois un plaisir de correspondre avec eux de Québec, J'en fis autant à ma tante et à toute son aimabie famille, qui auroit bien voulu me: garder, Je serois bien resté, mais je n'étois pas tout à fait mon maitre, et puis, pensant toujo'us à la médecine, je ne pouvois guère Ja pratiquer que dans une ville, Ayant été trèssouvent avec le Dr, Badelar, né françois, très-bon opératour, je désirois im'en faire un ami, et il m'encourageoit fort à ne pas négliger mes connoissances dans cette profession. M. Dumas, d'un autre côté, me nourrissoit des idées de commerce : il faisoit son commerce fort régulière ment, ct je tenois ses livres en partie double, ce à quoi je me plaisois beaucoup, Ainsi, flottant d'une profession à l'autre, et quoique sans appointemens, je restai trois ans avec lui. El étoit, ainsi que toute sa famille, si aimable, que je ne pouvois pas me résoudre à le quitter, parce que j'étois, dans toute la force du terme, regardé comme son
fils, [ est vrai que jamais rien n'a pu effacer en moi le sentiment de honneur; ma probité me mérita d'avoir chez M. Dumas tout sous mes soins, jusqu'à la caisse, Si ie papier du Canada et le commerce que M, Dumas avoit entrepris sur un vaste plan, n'avoient pas manqué, cette maison seroit devenue une des plus riches ; au lieu qu’elle