‹ Mémoires de Pierre Lenet, procureur général au Parlement de Dijon, et conseiler d'etat, contenant l'histoire des guerres civiles des années 1649 et suivantes, principalement celles de Guienne et autres provincesChapitre 2 sur 7 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

tion du prince ëtoit de le mettre en évidence sur un plus grand théâtre : après lui avoir fait donner une mission en Suisse, il le fit venir à Paris, manifesta hautemei^t Famitié qu il lui portoit, et mourut en 1646, avant d'avoir pu réaliser les projets qu'il avoit sur lui. Le duc d'Enghienson fils, habitué dès l'enfance à voir dans Lenet un homme entièrement dévoué aux intérêts de sa maison, l'avoit admis dans son intimité , et luifaisoit un traitement qui le distinguait de tous ceux de sa condition et de son âge. Lenet, qui, au dire de madame de Sévigné, avoit de l'esprit comme douze , »ut tirer parti de sa position pour se produire dans le grand monde , et pour s'y donner de l'importance. II fut recherché surtout par les jeunes seigneurs qui briguoi^nt la faveur du prince ; et on peut se fornser une idée de sa manière d'être avec eux d'après une épître en vers adressée par lui et par le comte de Bussy-Rabutin (0 à M. et à madame de Sévigné (^).

Lettre du comte de Bu^sj-'^Rabutin et de M. Lenet à

M, et madame de Sévigné.

.... mars iGjiS.

Salut à vous , gens de campagne , A vous, immeubles de Bretagne,

marbre, parce qu'autrefois elle avoîtsiégë auprès de la table de marbré (^t étoît placée dans la grand^salle du Palais de Paris, et qni servoitaux festins royaux.

(1) Roger de Rabutin , comte de Bnssy. Sa famille etoit originaire de Bourgogne; il avoit acheté', en i644 t I& cbarge de capitaine lieutenant des chevau-legers du prince de Conde'. — (a) Henri, marquis dé Se'vigne. Il avoit épousé, en 1644 > Marie de Babutin-Chantal, cousine du comte de Bussy-Rabutin.

SUA LEirST. 5

Attachés k votre maison

Âa-delà de toate raison ;

Salut à tous deux , quoique indignes

De nos saints et de ces ligoes :

Mais un vieux reste d*amitid

Nous (ait avoir de vous pitié,

Voyant le plus beau de votre âge

Se passer dans votre village ,

Et que vous perdez aux Rochers

Desmomens à tous autres cbers.

Peut-être que vos cœurs tranquilles ,

Censurant Pembaitas des villes j

Goûtent aux cbamps en liberté

Le repos et Toisiveté ;

Peut-être aussi que le ménage (>)

Que vous faites dans le village

Fait aller votre revenu

Oh. jamais il ne fûl venu :

Ce sont raisons fort pertinentes

D*élrè aux chanÉps pour douter ses rentei, '

D*ei^ tendre j^i parler de soi

Conjointement avec le Roi ,

Soit aux jours (*) ou bien à réglise.

Où le prêtre dit &■ sa guise:

(i Nous prierons lous notre grand Dieu

« l'our le Moi , et monsieur du lieu ^

a Nous prierons aussi pour Madame

« QàyUe accouche sans sage-felnme^

« Prions pour les nobles eafiEins

« QiiMls auront d*ici à cent ans.

« Si quelqu^un veut prendre la ferme ,

« Monseigneur dit qu'elle est & terme ,

« Et que Ton s'assemble k midi.

« Or « disons tous De prqfundis

« Pour tous messeigneurs ses ancêtres. »

( Quoiqu'ils soient en enfer peut-être. )

Certes , ce sont là des honneurs

Que Ton ne reçoit point ailleurs

( Sans compter Poctroi de la fête) , ^^

(i) L'économie. — (a) Aux jours de fêtes du village , ou aux iou|S de narchés extraordinaires.

De lerer tant sur chaque bëte , De donner des permissions , D^étre chef aux processions ; De commander rjae Ton s'amasse On ponr la p^he on pour la chasse ; Rouer de coups qui ne fait pas Corvée de charrue ou de bras ; Donner à filer la poupée (>) Oh Madame n*est point trompée; Car on rend ribaine-ribon Plus qu'elle ne donne, dit-on.

L'ordre vouloit ribon^ribaine^ Mais d'ordre se rit notre veine ; Et pour rimer à ce dit-'On , Elle renverse le dicton.

Il est fâcheuic qae cette jolie pièce soit dëparëe par quelques négligences. On ne la jugera pas avec sévérité, si on considère qu'elle a été écrite sans prétention par deux jeunes gens, à une époque où la langue n étoit pas encore fixée.

Le duc d'Enghien prit le titre de prince de Condé après la mort de son père. A l'âge de vingt-cinq ans, il avoit gagné les batailles de Rocroy, de Fribourg et de Nordiingen ; sa réputation éclipsoit déjà celle de tous les autres capitaines de FEurope : il étoit ardent, ambitieux, et ne pouvoît manquer d'exercer une grande influence dans les afEaires pendant la minorité du Roi. Anne d'Autriche le ménageoit, le cardinal Mazarin cherchoit à s'en faire un appui; on alloit au devant de ses désirs. Il ne lui fut pas difficile de faire obtenir le brevet de conseiller d'Etat à Lenet (î»), qu'il employoit utilement dans les négociations délicates

(i) Filasse qui garnit Ja quenouille, —(a) Le comte de Bussy-Rabutin , ami de Lcnct , eut aussi un brevet de conseiller d'Etat à peu près a In même époque.

SUR LSHET. 7

auxquelles donnoientlîeu les nombreuses cabales qui divisoient la cour.

Lorsque les troubles de la Fronde éclatèrent, le prince de Condë résista d'abord aux insinuations du coadjuteur , et %e déclara pour la Reine et pour Mazarin. Lenet suivit la même direction; il fut chargé dés fonctions d'intendant pendant le siège de Paris, et s'en acsquilla avec autant de zèle que d'habileté.

Après la signature de raccommodement (mars 1 6J^g)j qui ne satisfaisoit ni la cour ni le parlement, le prince de Condé voulut mettre un trop haut prix aux services qu'il avoit rendus, et Mazarin se montra opposé à ses prétentions exagérées. Dès-lors une rupture entre eux parut inévitable : Lenet fit ce qu'il put pour l'em» pécher. Sa fortune étoit assurée si le prince restoit uni à Mazarin, et il s'exposoit à se perdre sans ressoùr*^ ces s'il s'engageoit avec lui dans des factions contre l'autorité royale: il jugea prudent de s'éloigner penr dant quelque temps du centre des affaires. «Unehon* « néte absence, dit-il, donnoit lieu d'observer les a choses de loin, et le temps de se ranger du côté qui « prévaudroit, sans tomber dans les extrémités de « demeurer inutile et suspect à ceux dont on auroit « épopsé les intérêts à contre-temps, ou de s'en sépa- « rer de iftauvaise grâce pour chercher sa fortune aua près de leurs ennemis. » Il partit donc pour Dijon à la fin de septembre 1649, dans l'intention de mettre ordre à ses affaires, et d'accepter une ambassade qu'on lui avoit offerte en Italie. Les amis qu'il avoit Is^isés à Paris s'étoient chargés de le tenir au courant des nouvelles j mais il n'y avoit, dit-il > que confusiom^ par-

8; IfôtïCJ^ *"'

Hérités et ^éé&^itdfbs àM$ kÀs^ kttt«ee. tvt eff)âV/k lutte ëtoit sërieusement engagée entPé^ Itf priïi^ dé Gèiidë etMàzarinI: tousl^ reissort^dênutrigaeétii^nt miseln jeiiidès detix câtés^ riiisiânt'dèciG^ àpprochoit : Hfalloit que Fùn des dietfx ^uGCoilibftt ^ é« chacun eilyisageoit les éiridnem^ns suivant lé$ intërêîs dKi ^rtv aiiquel il s'ëtoit! a«|acké. Lenet ne répétant que <lè& relations contradîctoired>, au milîeu dèsqtielPé^ ît-ltu étoit impossible de fixer ses idées, se décida à retour-* WT à> Paria, afin de savoir au juste e^ c^i se paissôit. Il se dispo^oit iu se miettre en route térs la fin dtt moi$ de janvier 1 65a, quand il apprit qne le prihêede Gandé, le prince de Coati son fr-ère, etld dlàcde lionguevilte, avoient été arrêtés. Cette nouvelle, â laquelle il étQÎt loin de s'attendre,- dérangea encore ses projeta : il crut d'abord que les ï^arisiens ne manquèroient pas de renouveler les barricades en faveur des princes, et qu'il suffiroit à leurs par^isans^ de se montrer dans. Jes provinces poux y exciter un sèulèvemeht général. Il essaya, mais sans succès, de faire déclarer ïe parlement de Bourgogne 5 ses tentatives pour se rendre maître du château de Dijçn ne furent pas plui& heureuses^ et les lettres qu'il reçut ne lui laissèrent aucun espoir sur les dispositions de la capitale, où tout étoit soumis à Mazarin, qui avoit traité avec les frondeurs. Il se considéra comme engagé par ces premières démarches, et ne crut pas pouvoir revenir sur ses pas. Ainsi; malgré les résolutions qu'il avoit prises quelques mois auparavant, il se trouva jeté dan^s factions, et Tévénementjustifia la répugnance qu'il avoit eue à y jouer un rôle.

Le^lluc de Vendôme étant entirë en Bourgogne avec

SUR LBNET. 9

qucflqu^s troupéf^V Lenet ne se cral pas en sûreté à- ^ Dijon : il alla à Paris, et y trouva ses amis tellement abfifttd^ etxiéc>6uraîg^s, qu'à peine osoient-ils prononcer le tl^n^des^ princes^ Il se^ rendait à Chantilly auprès de 1> pïîïiciôsse douairière de Condé : sa béfte-fille y étoit avec le jietine duc d'Enghien , et quelques unsi de lei^rs pârl^ahs. On tînt (^lifseil, on arrêta des plans; Lenet se chargea de les dirigier, quôiqu il les jugeât de périlleuse conduite et de très-difficile exécutioft. «Dans k5!à tectfps de trouble, dit-il, il est difficile de « forflicr et eiicôrc plu^ d'exécuter des desseins: il « n'y a pas #autoritë établie; il faut ménager lès vo»- « lontësde tous, et on ne peut conserver le secret: « Les uti«' veulent fout entreprendre pour s'agrandir ; « la crailite, le défaut d'argent , de retraite et d'appui « fart tourner la léle aux autres^ » Sa position ëtoit d'atttaiU: plus^emb^rrassante que tout devoit se faire au Biom d^s pl^illées^s. « Lorsqu'un parti n'a pas de chef (c autoi^isé et puissant, dit-il, nul ne veut obëir, cha- (t cun veut agir suivant sa volonté. » Plusieurs personnages considérables avoîent pris l'engagement de servir les princes. « Mais, dit Lenet, c'est l'intérêt qui fait % entrer les gens de qualité dans les^ partis : voilà « pourquoi les grands seigneurs y entrent si facile- « ment, et n'y demeurent guère. » 11 paroît qu'il ne «e croyoit pas d'ailleurs obligé à être fort scrupuleux sur le choix des moyens à employer, « On met, « dit-il, tout eh usage dans des circonstances aussi « difficiles : on y est presque toujours novice, parce « que peu de personheà s'y embarquent deux Hisî « en leur vie.*.. Cela fait qu'on y porte peu d'ex- « périence quand on y entre, qu'on est sujet a y

lO NOTICE

« faire de grandes fautes et à y courir de grands <c hasards. »

Lenet, qui ëtoit encore fort jeune, na guère pu faire ces réflexions avant de s'engager dans la guerre civile : elles ont été plus tard chez lui le résultat de Texpërience; mais elles nen sont pas moins justes, et elles expliquent le mauvais succès de toutes ses entreprises. II avoit suffi à Mazarin de paroître en Norman* die avec le Roi pour y étouffer les soulèvemens que les partisans du duc de Longueville avoient cherché à y exciter. Le ministre se rendoit en Bourgogne, et alloit presser le siège de Bellegarde, où s'étoient réfugiés tous les mécontens : c'étoitla seule place qui leur restât dans la province. Lenet avoit quelques amis dans l'un des régimens qui dévoient être employés au siège ^ il leur fit proposer d'arrêter Mazarin au milieu de l'armée. On l'auroit sommé de signer l'ordre pour la liberté des princes , on l'auroit retenu en otage jusqu'à ce que l'ordre eût été exécuté 5 et dans le cas où il y auroit eu des tentatives pour sa délivrance^ on se seroit défait de lui. « Mon dessein, dit-il, étoit de ceux (( qui réussissent rarement, mais aussi de ceux qu'il u faut toujours hasarder par la grandeur de leur im- <( portance. » On verra daps les Mémoires de Lenet comment le complot fut conduit, et comment il fut découvert : les particularités qu'il rapporte ne sont pas inutiles pour faire connoître la manière d'agir des hommes qui figuroient dans les intrigues de cette époque.

§lienei ne se découragea point : il parvint à tromper la vigilance des agens que le cardinal Mazarin avoit chargés de surveiller les princesses à Chantilly v il mé-

8UR LEKET. i l

nagea fort adroitement la fuite de la princesse de Condé, qu'il conduisit à Montroad avec le jeune duc d'Enghien. Les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld, auxquels s'étoient réunis un grand nombre de gentilshommes du Limusin et du Poitou, amenèrent des troupes, et on partit pour Bordeaux. Les partisane du prince de Condé avoient des intelligences dans cette ville, qui s'étoit déjà révoltée Tannée précédente; ils espéroient non-seulement y trouver un asyle, mais profiter de la disposition des esprits pour soulever toute la province.

Lenet s'étend avec complaisance sur les détails du voyage de la princesse; et ces détails, intéressans par eux-mêmes, le deviennent encore plus par la manière dont ils sont présentés. Mais Fauteur a principalement composé ses Mémoires pour rendre compte de ce qui se passa à Bordeaux depuis la fin de mai, époque à laquelle il y arriva avec la princesse, jusqu'à la déclaration de paix du premier octobre. Sa relation est surtout curieuse, parce qu'il peint avec beaucoup de vérité les embarras sans cesse renaissans auxquels se trouvent exposés les chefs de parti, qui ne peuvent se maintenir qu'à l'aide de mouvemens populaires. 11 fait à ce sujet une remarque fort judicieuse, a II n'est « pas toujours aisé, dit-il, d'exciter des Séditions; « mais quand elles le sont, il est difficile d'en arrêter * le cours. » A Bordeaux il ne sufTisoit pas aux mécontens de se rendre maîtres du peuple, il leur falloit encore faire agir le parlement dans des intérêts qui nëtoient pas les siens; et quand ils avoient emp^hré sans succès les négociations et les prières , ils arrachoient par la terreur ce qu'ils n'avoient pas pu obtenir

1 a NOTICE

pftr d'autres moyens. Cependant Lenet reconnoit quel j?V/ est quelquefois nécessaire dHnspirer là crainte^ qui tient dans la dépendance quand elle est modérée^ r excès en est dangereux; qu'il refroidit les affections j irrite les esprits ^ et fait secouer le joug qu'on s'étoii imposé volontairemeht, ' Le duc de Bouillon , le duc de La Rochefoucauld et Lenet formoient le conseil de la princesse de Condé, au nom de laquelle s'expédioient tous les ordres. Dès leur entrée à Bordeaux ils s'ëtoient adresses àti roi d'Espagne, et lui avoient demandé des secours que ce monarque s'ëtoit «mpressé de leur promettre. Un envoyé espagnol étoit attendu : on écrivoit de Madrid qu'il apportoit quatre cent cinquante mille livres, et un traité avantageux. Lenet attendoit avec une vivi> impatience l'arrivée de œt envoyé , dont h présence devoit relever le courage des Bordelais , et les engager plus fortement contre la cour. Mai^ lorsque don Joseph Ozorio , qu'il étoît chargé de recevoir, fut descendu chez lui, il ne put se défendre d'un sentiment pénible. « J'étois Français autant d'inclina- « tion que de naissance, dit-il; j'avois, comme mes « pères, été toute ma vie attaché au service du Roi; je <( ne pouvois m'aecoutumer au nom espagnol , et j'eus « toutes les peines du monde à dissimuler. » Il s'ac* cuse, à la vérité, de fbiblesse en faisant cet aveu. Le conseil de la princesse fut très-désappointé lorsqu'il sut que don Ozorio n'apportoit que quarante mille écus au lieu de quatre cent cinquante mille livres; et eniftxaminant le projet de traité , on reconnut que l'Espagne se bornoit à des promesses illusoires. Cependant le maréchal de La Meilleraye avançoil

SUA LENEt. l3

avec rarmée royale, et on ImaDquoit d'argent ponr payer les troupes, qui commençoient à murmurer. Le duc de Bouillon, le duc de La Rochefoucauld et Lenet fournirent quelques fonds : ces foibles ressources furent bientôt épuisées, e^t il fallut mettre en gage les diamans de la princesse. Le maréchal croyant intimider les Bordelais, fit pendre le commandant d'un fort qui setoit retidtt à discrétion. Le conseil de la princesse àsa de représailles, et fit pendre le baron de Ganole, qui avoit été fait prisotinier quelque temps auparavant. tk Cette action^ dit le duc de La Rochefoucauld, ra&^ « sura lesBordelais, etdlsposade telle sorte les choses « dans la ville, qu'on résolut de se défendre cburara geusement» » Non seulement lés habitans de Bor^ deaux prirent les armes , mais lesr paysans des environs suivirent leur exemple, et firent main-bàsae sut tous les soldats de Farmée royale quis'écartoientdu camp. Ces derniers étoietit sons les ordres d'un capitaine Candeyrand, qui leur défendit de tirer sur d'autres que sur des cavaliers du Mazarin ^ attendre , disoitil , qu'un fantassin ne valoit pas la charge d'un fusil.

Mazarin étant arrivé à Tarmée avec des renforts^ oa négocia. Le ministre dit en termes très-exprès que la Reine perdroit non-seulement la Guienne, mais tout le royaume, plutôt que de mettre les princes en liberté tant que leqrs paiiisans auroient led atmes à la main ; et qu'elle exposeroit sa personne et celle du Roi même à tous les péiils du moiicle, pj[i|tôtque de ne pas entrer la maîtresse à Bordeaux. On lui répondit que les Bordelais appelleroient les Espagnols, l'Anglais, le Turc ménie, plutôt que de voir

l4 NOTICK

un tyran tel que lui rester maître de la vie et de la liberté des princes. Tout accommodement paroissoit donc impossible , et il sembloit que la guerre alloît être poussée jusqu'aux dernières extrémités. Mais le mois d'octobre approchant, on ne voulut plus à Bordeaux que la paix et les vendanges. « Après une « longue délibération, dans laquelle les vendanges « eurent plus de part que la volonté du plus grand « nombre de messieurs du parlement, dit Lenet, il « fut résolu qu'on accepteroit la paix aux conditions « offertes par la cour, » Ces conditions portoient que la ville ouvriroit ses portes ; que la princesse se retireroit à Montrond 5 que tous ses partisans mettroient bas les armes ; qu'ils s'engageroient à ne rien entreprendre contre la tranquillité du royaume 5 et qu'il y auroit amnistie pour tous ceux qui avoient pris part aux troubles (0.

Ainsise terminèrentlesaffairesde Bordeaux, surlesquelles Lenet avoit fondé de grandes espérances pour 1^ cause des princes. Elles n'eurent d'autre résultat que de montrer l'impuissance des mécontens. Lenet fut obligé de se soumettre comme les autres ; mais le jour même où il s'engageoit à rompre tout commerce avec les ennemis de l'Etat, il fit signer à la princesse des pleins pouvoirs pour conclure un nouveau traité avec l'Espagne ; et en licenciant les officiers compris dans l'amnistie, il tira d'eux parole de reprendre les armes au premier signal. C'étoit comme un point de doctrine reconnu dans le parti qu'on pouvoit, qu'on devoit même violer les conventions faites avec Maza-

(1) L*édit de pacification fut signe le premier octobre.

SUR LENET. îS

m. « Tous nos gens, dit Lenet, ëtoient tellement « persuades qu'on ne deyoit rien tenir de tout ce qu'on « promettoit au cardinal, qu'ils ne firent point de dif- « ficultë de me dire en général et en particulier que « l'amnistie ne les empécheroit pas d'aller joindre « M. de Turenne (0, et de retourner à Montrond, et « partout ailleurs où il pourroit y avoir de la guerre, « pour le service des princes. »

Lorsque la paix eut été proclamée, Lenet fut présen? té à la Reine et au cardinal , ainsi qu'à Mademoiselle, qui avoit suivi la cour en Guienne. Ayant fait d'inutiles instances auprès d'Anne d'Autriche pour obtenir la liberté des princes, il entama une double négociation avec Mademoiselle et avec Mazarin; et dans l'espoir de se servir de l'un par l'autre, il essaya de les tromper tous les deux. 11 rapportoit k la princesse tout ce que lui disoit le ministre , et au ministre ce que lui disoit la princesse. Malheureusement le cardinal, et Mademoiselle entrèrent en explication ; la ruse fut découverte, et Lenet n'eut pas les rieurs de son côté ; mais il n'en fut pas plus mal vu à la cour , où personne ne se piquoit d'agir avec plus de bonne foi que lui dans les affaires de cette nature. Après avoir fait exécuter , du moins en apparence , les conditions de l'amnistie , il accompagna la princesse à Montrond , et y resta avec elle.

Quelques mois plus tard, Mazarin s'étant brouillé avec les frondeurs et avec Monsieur , tous les partis se réunirent contre lui : il tenta vainement de se ré-

(i) Turenne f'ëcmt joint anx Espagnols; il aToit pris le titre de général de i année du Rai pour la liberté des princes.

1 6 HOTIGE

concilier a^vec les princes en aUant luirméme le» mettre en libectë , et fut obligé de sortir da royaume. Len net ne revint à Paris qDie lorsque les, princes j fucent rentres : s'il ne demeura pas entièrement étranger à toutes ces intrigues, il ne put les s«îvre (fue de loin», <t ne contrilbua ni à Téioignemeut momentané du caidinal, ni à la liberté des princes. On ignore (€Q qu'il fit jusqu'à l'époque où le prince de Condé alla en jGruienne, décidé à y rallumer la guerre icivile^ Tout parut d'abord seconder ce projet : le parlement de Bordeaux (0 et la noblesse de la proviaoe se d;écl»rërent ; et Lenet , qui , à ce qu'il paraît , n'avdit plus les mêmes scrupules qu'en i65o^ n'hés^ pas à se jcbarger d'une mission à Madrid , où il signa un traité avec TEspagne. Mais lorsque les ihostilités oommenîi^rent, le prince de Condé, trompé par les Espagnols, mat secondé par ses partisans , n'atjrant que ide nour y^eUes levées à opposer aux soldats aguerris du comte d'Hàrcourt, éprouva successivement plusieurs écbecs. <( Le plus grandxapitaine du monde sans exc^tion^ 4^ dit le cardinal de Retz, connuit, au {dutdt fit cour «. noitre , dans toutes ces occasions , que la valeur (( la plus béroïque et la capacité la plus extraiocdi^ « naire ne soutiennent qu'avec beaocoiGp de dîfBi*- (( . ci^lté les ntmvelles troupes contre les vieilles. » Ces revers, auxquels il n'étoit point accoutumé, te l^orlèrekit à se rendre aux instances ^'ion li^i faisoit de ne pas sacrifier aux affaires d'une ^province «eUe^ d^ la capitale ^ i/eii étoUy Ihii disoit^Mi^, en tout sens la capitale. Ilré^olpt donc 4'î?^11^, prfipdi'^ Iç corn-

(i) Il y eut un 'traité «ignc', le i3 janvier 16^2, entré le prince' dll Confie et le parlement de Bordeaux.

SUR LBfffiT. 17

mandenieiil de Tstrinëe de Flandre et de celle de Monsieur, qui s'étoieat réunies, et qui marchoient sar la Loire. En quittant la Guienne, il laissoit les intérêts du parti dans cette province entre les mains du prince de Conti et de la duchesse de Longueville ^ mais comme il connoissoit laiégèreté de son frère et rimprudence de sa sœur , il chargea le comte de Marsin et Lenet de la direction des affaires.

Lenet se trouvoit donc replacé dans la même position qu'en i65o. On a vu qu'il rejetoit sur le défaut d'expérience les fautes qu il avoit faites à cette époqucj et qu'il s'étoit convaincu du Ranger qu'il y avoit à exciter des séditions ^ dont il est presque toujours impossible d'arrêter le cours. Non-seulement il retomba dans les mêmes fautes, mais il poussa la populace aux plus effroyables excès. La ville de Bordeaux étoit divisée en deux partis : le pi*emier se composoit des riches bourgeois, qui voulbient maintenir l'autorité des magistrats , et se rendre assez puiss^us pour que le parlement et les princes les considérassent comme nécessaires à leur conservation-, l'autre, formé du menu peuple, de tous les gens sans aveu, et des hommes les plus turbulens de la ville , n'a voit d'autre but que d'exciter des désordres ^ et de s'enrichir par le pillage. Ce fut ce dernier parti , connu sous le nom de YOrmée^ que les princes, Lenet et Marsin favorisèrent, et qui devint bientôt tout puissant dans Bordeaux. Le conseil de l'Ormée , près duquel un apothicaire remplissoit les fonctions de procureur général, et qui comptoit parmi ses membres des pâtissiers et des artisans, étoit maître absolu dans la ville, et disposoit de la vie et de la fortune des Bordelais. Le T. 53. a

l8 IfOTtCË

plus léger soupçon suffisoit pour être traduit dévaiit ce redoutable tribunal , qui tie falseit aucuae grâce aux riches , dont il se partageoit les dépouilles.

Pendant les troubles de i65o, Lenet avok montré beaucoup tle désintéressement : oh lit dans ses Mé* mdires, et dans ceux cke La Rochefoucauld, qu'à celte époque il remit à la princesse de Coudé tout FargeM dont il pouvoit disposer, et qu'il s'engagea nléme personnellement pour lui procurer des fonds. U n'en agît pas ainsi en i65'2 et en i653. Le père Berlhod rapporte qu'il fît condamner plusieurs riches bourgeois de Bordeaux pour avoir lieu de prendre ce qu'ilf avoit de meubles et d* argent chez eux (»). Le marquis de Chouppes C^), qui étoit attaché au parti des princes en

(i) Mcmoircs du père Bcrthod , tome 48 de cette sc'rîe. — (a) Le marqnîit àù Choappcs , ne en i6id, d^abord page de Louis xiii, entra au service à Tâgc de seize ans. Le cardinal de Richelieu , qui connoissolt sa famille , se chargea du soin de sa fortune, lui conGa plusieurs missions , et le plaça comme aide de camp auprès du mnre'chal de La Meilleraye, grand maître de rarlillcrie. Le marquis de Chouppes devint lieutenant gënci-al de, cette arme en 1643, et fit plusieurs campagnes en Flandre, en Italie et en Espagne. En i65o, il commandoit Pariillcrie au sicge de Bordeaux; il fut blesse' grièvement, et resta sur la place. «On cent, dit*il, it assez long-temps que je n^en réchapperais pas, et en voici la preav^. « Le cardinal Mazarin vint me visiter de la part dn Koi et de la Reine, « m^offrit tous les services imaginables, et ne sVu souvint plus lors- « quMl me vit en c:tat d^acceptcr les grâces qu^il m*avort offertes. » Sans avoir de motifs rëels de plainte contre la cour» il s'engagea avec le prince de Conde dans la guerre civile de i65i , resta en Guiennc après le départ de ce prince, fit son accommodement particulier avec la cour avant la réduction de Bordeaux, fut ambassadeur du Roi à Lisbonne, lieutenant ge'ne'ral du Roussillon , et gouverneur de Belle-Isle. llalaisié des Mémoires qui ont été imprimes en i^SS \ Paris , a vol. in-ia. On j trouve quelques particularite's curieuses j mais nous n'avons pas dû les admettre dans notre Collection , parce qu^ils oilt peu d'importance comme Mi^moires hîstoricfues.

SUR ^?^ ET. ,j)^9

Çttienne , et qu'on avoit eiivoyë h Madric) poiur pr^^ssçr r^pvai dçs spjnmes que TEspagiie de voit fourni% accuse ëgalemeui Len€t de di|a|»daUo^. :4hu inptVii*9- « tour, dit-il, j'allai rendre Goçapte di;i$uiîcès de T^ion A voyxige à M. le grince de Coati ^t à m^i^î^me ^^pciu- « cesse de Longuevil^e. Ils .ftu:et^t (<;»us fprt ëtpi^nf^s a quand je leur appris qu^ Lenet et Marsin aypieut r,^tt eu du Toi d'Espagne deux millipns 4e|u:;: iÇgiH caille « livres : on ne savoit à quoi ce«tte soinu^e ^yoit-.ëtë « ejjûployëe. On dit q^'il fallait ^en fai|:ef i^uji^ts cpfMpIte « à ceux qui ravoient reçue -, mais cette résolution ne i« fut. pas 4e loqg^ç durée. Ma4ame de I^onguevilla, n aprèsqvielquies réflexions, y trovivaJwendesi otiiBciU- « tés, parce qu'on n'avoit pas un pouî^oir^sseî étesdu 4 de M. le prince. D'ailleurspn3!8ntoit;l>iQn,que,qi;i|ind -« Mars;in et Lenet eussent été,cOfM$)4bl0s,iÇQmra^ ap « n'en doutoit pas, ils ttouveroi^Pitj encore de la proteç. « tion auprès de ^I. le prince. Ainsi madame de Lon- « gueville dit qu'il ne fpUoit pa^ e^caminer <xettè affaire H 4e trop prè3 : ce fut aussi mon sei;]ttimeat. M4i$ voici « en mâme temps ce qi^e je proposai : il n'y a quVi aâ- « [sembler UQ conseil de guerre; dai2^$ çeHe as^çmblée « l'oiiiferii ve»ir le tré^orierxdej'armée, à qui Tonor- « donnejradeirendre cQmptede^ide.¥Ûer3'qu'i]a i?eçtts « d'Espagne pour M. le priace. On igoûta cet expé- « dient: deuxjoursaprèsonassembUtbusIesofficieiîf, « quine savoient pas quelle affaire on aljoît me^tr^ sur « letîKpîs. M. te prince de Coati fit appeler lé trésè;- « rier de Famiée, let lui commanda d'apporter ses ëMs « de recette et de dépense. La recette se trouva « monter à deux millions deux cent mille livres des K deniers d'Espagne, et à onze cent etquelques mille

»9rO VOtiCE

« livres des deniers de Bordeaux, et des autres « lilles de Gniennei Ensuite le trésorier présenta K lïne bi'donnance de comptant, qui étoit de trois « cent mille livres, pour affaires secrètes concernant « M. le prince ^ signée de Marsin , et contrôlée par Le- « net. Marsin fut très-étonné de ce coup imprévu ; et « se levant, il dît à Lents Altesses qu'il Voyoit bien que a le conseil ne se tenoit que pour lui, et qu'il les « stipplioit de lui permettre de se retirer. Ce qu'il < fit; et Lenet le suivit. Madame de Longueville dit « qu'elle nt croyoit pas qu'on dût pousser l'affaire « plus loin sans en donner avis à M. le prince, qai y « étoit le plus intéressé. Chacun en demeura d'accord» '^ et on se retira. )>

Nous ne reproduirons point ici les détails que le père Berthod donne dans ses Mémoires sur ses rela-* lions avec Lenet, qui voulut le forcer à trahir le Roi en le menaçant de le livrer à la fureur du peuple s'il s'jf refùsoit; mais nous remarquerons que Lenet ne sut ni maintenir la bonne intelligence entre le prince de Conti et la duchesse de Longueville, ni prendre sur eux un véritable ascendant. Le prince prétendoit que Lenet le traitoit en petit garçon W : il rompit avec la duchesse, et ne songea qu'à faire son arrangement particulier (^). Ces divisions, et le mécontentement des Bordelais, qui ne pouvoient plus supporter le joug de la populace^ entraînèrent la ruine du parti. ^La ville de Bordeaux se soumit le 3i juillet i653 : Lenet eut la permission de se retirer en Flandre au-

. (i) Memoirci de mademoiftelle de MoAtpcnsier , lome 41 1 p. 4^0» ^' cette iffrie. — (3) Ployez sur ces negociatioDi les Mcmoircs de GoarTÎUe, tome 5l de cette série.

SUR LEKET. ai

près du prince de Condé (»), qui le chargea de correspondre avec les amis qu'il avoit laissés ei\ Francq, et de suivre ses nëgQciiations avec les puissances étrangères. Mailly, auteur de FEsprit de la Fronde, et compatriote de Leoet, a eu communication de tous ses manuscrits (^\ Il dit y avoir vu, à la date de i65.4)Une minute de lettre faite au nom du prince de Condë à Cromwell, pour le féliciter sur le titre de Protecteur qu'il venoit de se faire décerner. « Monsieur, y fait- « on dire au prince, je me réjouis ic^finiment de la « justice qui est rendue au mérite et à la vertu d^ « Votre Altesse : q'est en cela seul que l'Angleterre « pouvoit trouver spn salut et son repos; et je tiens « les peuples des trqis royaum^es au comUe de leur « bonheur de voir maintenant leurs biens et leurs vies « confié^ ^ Ifi. conduite d'un si grand homme. Pour « moi, je supplie Votre Altesse de croire que je me c tiçndrois fort heureux si je pouvois la servir en f quelque occasion, et lui faire connoitre que per- « sonne ne^era jaçiais au point que je suis, mm- « siepr^ de Votre Altesse, le très-affectionné servifi teor. »

Cette pièce, tout extraordinaire qu'elle est, ne larprendra pas si on considère que Lenet , pendant qu'il étoit encore à Bordeaux, s'étoit déjà adressé à CroQiwell dans Fespoir d obtenir quelques secours d'hpnimes et d'argent. Lenet fut envoyé plusieurs fois

,(i)] Le prince de Condë s^^toit retiré en Flandre au mois d^octobm65a , çtsVtoit mis an service de PEspagne. — (^ Une partie des mannscrits d|| Lenet a été déposée h la bibliothèque du Roi : on y trouve les minutes de les lettres , les lettres qui lui ont été adressées par le prince de Condé et f»r plusieurs autres personnages impoitans, ^es instructions, des fragmens dcirelationSy dcsprojeU, etc.

à MàdAd [^ï ië pfriti^e de Condé : ^ y ëtôit dtèpuîsi pltt^ d'iinf arf, lofsqtte Louis de Haro se téridft sar Irf frôiltièré pour négocier le traité des Pyrénées avec' te (îâf dinal Maiarin: Il suivît le miiiistre espagnol; ôbtiAUgne l^^riri^ë fût corttpris dans le traité de paii^ dé i65g, rentra avec lui en France', eitnourtit à Parte le J juillet ^67 F. Oh ù^a aucun détail sitr les dernièrèé àtthëes* d<y sa vie". ' • ^

■ Quoiqu'il dise , dans ses Mémoires , cftiè à'ê^t'Utiè politique bien faussé de se tenir fenfiè au parti êdni Uqilél dît se jette y néême cofïttè lepretàîtlr dei^ir, il resti cohstâuim^nt atta<ihé auprinéè de Condé dani fàbôiine comrae^dàns la niaayaîse^fortuhie, f)ehdànt là iiaii coMme pendant la guertiè cîtil^-, *tJorsqu'i! fié put pîtis le ^éi^Vir ëri Fratice, il s'ëtpatria pouf îrllët- le rejoindre. La cdhstànéé de son dévduéftlèiïi 'i^'érîle^àhs doute deà éloges; ttiafs iltié garda pà* h ¥)f^énié fidélité à '^ëà amis. Lré dèi sa jéûliessié àVeé le côtlltë de Btissy-Râbntin , il rabandônrial dans sà'dis^gfftèé, sans âvdî^feuà se plàiild^ délilî. - • > - '(c Lorsque jefus àriélié le i;;/ sivril tOGS, dilBii^sy- « Rpbutin dans ses Mémoires, Lenet ayant afppH^ qiife « j'étois Bfot#léaveoM. dé La Rochelbucàuldv^sW- 5« fKt à lui ooiitréttîoi't ce n'est paë qu'il ne fôt 1ilë#i « ami depuis bien lông^téttips avant qù'îl cérrtiAt l'a tttt trey mais ayaat oïd liommer M. de Là ttocKéfou^i< cauld parmi les goitVeriieub qu'on doririOit'disWàlte « monde au Dauphin, il crut qu'eii lui éacrifiarit son *^i honneur, ce prétendu gouVerneiir se souviendrôU <( de lui dans son royaume. Gppendaat, comme c^la tt eût achevé de le déerier dans le public si l'on eût ,( su la raison pour laquelle il ne me voyoït pas, ilmie

Sun l^^^t. %i

» fitdire.qjM le pri^tCQ de Condé luiaToit diéfendu de ft me voir : ce qui oMtoit ps^s, puisque les dômes- « tiques mêlées de ce prince, qui étoient de mes « amis, me rendoient visite sans se brouiller avec « leurmaître; et jene doute pas qu'il ne fit valoir à « ce prince Tabaudon qu il faisoit de son ami. Quand « il vit que le Roi iivoit satisfait aux désirs des hon- « nétes gens, parle choix que Sa Majesté fit du duc ft de Moutausier pour gpjaverneur du Dauphin , il eût « bien voulu être à recoramçncer^ mais il n'y avoit I plus de remède : et pour moi je fus ravi d'un si « boa choix, non-seulement daps l'intérêt de lagloire « du Roi, mais encore parce que Lenet avoit fait une « lâcheté en pure perte (0. »

On sait que Bus^y-Rabutiu ne pardonnoit p^ à ceux dqjit il avoit à se plaindra v et que ]a haine le rendoi^ souvent injuste ^ on doit donc hésiter à croire, d'ap^^ès sou seul témoignage, que Lenet ait été un homme décrié dans le monde. Mais on pourroit conclure dif passage cité que Lenet, qui n'avoit pas été emp|py^ depuis 1660, et qui désiroit l'être , évilpit toute déy marche qui auroit pu déplaire à la cour, et qu'il sa^ crifia ui^ ancien ami disgracié au duc de La Rocbefo.u;osiuld, qu'il supposoit être en crédit.

Au mois d'avril i65o, avant de partir de Chantilly a?ec la prhicess^ de Condé, Lenet avoit fait un journal qu'il continua jusqua la fin d'octobre suivant, <:'est-à-dire jusqu'à l'époque où il ramena la princesse

(1) G^ passage,, paWië par M. Monmer^édans son édition des LeIAres 4e fliadBnie de Sévigaé (Paris , 1818.» tome 5, page 3ia) , avoit été' retranché des Mémoires imprime'» du comteMe Bussy-Rabutiu.

±4 ^VÙTiCÈ

à Montrond, siprës la réduction de Bord^ttx. Lorsqu'il futrentté en France en 16S9, ijse servit de ce journal pour composer ses Mémoires, qu'il fit remon-» ter jusqu'au milieu de Fannée 1649* Quelques années après les avoir terminés, il les lut au prince de Condé, qui en fut très-satisfait , et qui l'engag^fîi à poursuivre sa relation jusqu'à la paix générale. Lenet sç conformoitaux intentions du prince, lorsque la mort le surprit. Nous avons trouvé, parmi ceux de ses manuscrits qui sont déposés à la bibliothèque du Roi, les premières feuilles de cette suite de ses Mémoires, et diverses notes sommaires que l'auteur avoit prises pour se guider dans son travail. Nous n'avons pu faire aucun usage de ces fragmens.

A l'époque où Lenet a écrit ses Mémoires (i), il étoit éclairé par le malheur et par l'expérience : il a en général envisagé sainement les choses, les a présentées sous leur véritable point de vue ; et si on appliquoit les réflexions que les événeraens des années 1649 ®* 16S0 lui ont suggérées, à la conduite qu'il a tOBUç pendant la guerre civile de i65i, i65a et i653, on ne pourroit s'empêcher d'être étonné qu'il eût ainsi fourni des armes contrelui. On doit regretter qu'il n'ait pas pu continuer ses Mémoires 5 il seroit curieux de voir s'il auroit avoué franchement les torts graves que tous les Mémoires du temps lui reprochent, ou s'il

(i) Diaprés les fragmens manuscrits de Lenet qoi sont déposes k ia bibliothcqae du Roi , il paroît qu'il avoit d'abord entrepris ia rédaction de ses Mémoires en janvier i65t , maïs qu'il fut obligé de suspendre son travail, qui cioit h peine commencé: il ne le reprît qu'après sa rentrée en France.

SUR ixtÊET. aS

9uroit essayé de justifier dans le deuxième ooTrage ce qa^il avoit condamné d^ns le premier.

I^e style de ses Mémoires n'est ni précis ni correct^ mais les événeidens y sont bien mis en scène, et ra* contés quelquefois d'une manière assez piquante. L'aii-^ teor les accompagne de réflexions fines, et même prOf fondes; il les multiplie à la mérité un peu trop, et laisse apercevoir la prétention qu il a de passer pour un grand politique. Il s'attache à démêler les ressorts secrets des intrigues, rapporte beaucoup d'anecdotes et de circonstances qui sans lai n'auroient jamais été connues, donne des détails curieux sur ] a jeunesse da grand Gondé; enfin (ce qui est important pour Fhistoire) il a recueilli différentes pièces qu'on ne trouve point ailleurs. Lorsque ces Mémoires parurent, il en fut parlé avec éloge dans les journaux du temps. « Quoique l'histoire des troubles, écrite par un homme « qui y a eu beaucoup de part , soit fort intéressante * en elle-même, dit le Journal de Verdun (0, on trou- « vera peutt^tre que les traits qui y sont répandtis « en rendront la lecture encore plus agréable. » Si on se formoit une opinion sur Lenet d'après ses Mémoires, on le considéreroit comme un des plus habiles négociateurs de cette époque. Madame de Sévigné-, qail'avoit connu fort jeune, et qui, à ce qu'il paroît, a toujours censenré des relations intimes avec lui*, trouvoit sa conversation très-amusante; mais en disant qu'il avqit de l'esprit comme douze, elle ajoutoit que cet esprit étoit un peu grossier. Quelle que soit

ji6 iromcB

l'acce^M^onr qu'elle ait yonlu donner an mot gro^ier, il est certain que Lenetjugeoit mieux leli chx)se9pas^ sdes qire les cfioses présentes -, qu'il fut souvent pris pour dupé dans les négôciatioiis dont il se chargea; queles finesses auxquell^ il eut recours tournèrent presque toujours contre lui ; qu'il ne réussit dans au^ cune de ses entreprises , et qu il laissa la réputation d^un brouillon ûictieux plutôt que celle d'un homme d'Etat.

II prétend n'avoir composa ses Mémoires qué^pour lui seul , et pour sa satisfaction particulière : il pente qu'on ne peut écrire l'histoire pendant la vie ni de ceiix qui ont gouverné oi^ gouvernent encore, ni de loeuxqui ont agi ou souffert; qu'il est impossible de dire la vérité sans .s'exposer au reproehe de haine 0^1 de vengeance, et que si on la pallie par âa^teiriè ou par crainte , on ne peut éviter la honte d'avoir saerifié à l'intérêt la seule vertu qui fait l'essence de ffaiitoire. Ce dernier inconvénient lui semble d'autant plus grave, que l'imtoire doit servit de guide, dans les siècles à venir, à ceux qui auront le maniement des aflEiires publiques, et même aux particuliers qui voudront régler leur conduite sur l'exemple dès choses passées. Son récit porte en effet le caractère de la franchise; et Ton peut croire, comme il le dit, qu'^ met au \oxxv sa conduite ^ ses fautes ^ ses soupçons j ses méfiances y ses soins et ses affections . Aussi lorsr que ses Mémoires furent publiés en 1729 (0, l'éditeur

(1) Mémoires de M. 4 *** > conseiller éPEiat , sans nom de ville ni d^imprinieiir. Suivant le Mercare de France (avril 1719), Touvrage au-

criit-41^deto4t &upprbrt€Î> dîyei*» passages qni'atitoiént M^àèë léc^ l^rtèrâiem de Pafris et dé Bôrd^ûr , et Igè^ iëité&dfkn^ de qnéiqù^ petÈùrma^s sur tesquelf' LWèt ^étj^^rHtiôit avec une ^*arklé liberté.  deux où t^dis Wf^ë^ions pi^ès^ le^ oôupili'es'^'^ieTït été' foites de iriàniët^ a tiè^skis^r apercevoir de lâcftme. L'abbé PàplHôn', ^ui mourut en 1738, à l'âge de soixanteààuie aiis,- à voit ont dire à un parent de Lenèt qu'il 7 avoit une copie manuscrite des Mémoires beaucoup plus ample que Timpriraé, et qu'on ne tarderoit pas à la donner au public (0. Cette deuxième édition n'a pas été faite , et on ignore ce qu'est devenu le manuscrit dont parle l'abbé Papillon W. Mais Imbert lie Cangé , valet de chambre du Rëgent , qui en avoit eîi communication , a fait rétablir sur l'exemplaire de sa bibliothèque à peu près tous les fragmens supprimes. Cet exemplaire est déposé à la bibliothèque du Roi , et nous nous en sommes servis pour compléter notre édition. 11 reste encore quelques lacunes qu'il ne nc$/b a pas été possible de remplir. Les additions de l'exemplaire de Cangé sont en général des traits malins lancés contre divers personnages marquans de l'époque-, elles sont curieuses parce qu'elles servent à caractériser ces personnages, et elles rendent la lecture des Mémoires plus piquante. Nous avons ajouté en notes , aux Mémoires de Le-

roit été publié & Paris chez Gabriel Marin ei Paul Gut'rin, et ii y, en aaroit eu deux éditions dans la même année.

(i) Dictionnaire des Auteurs de Bourgogne, article Lenet. — (a) Il ne se trouve pas parmi les manuscrits de Lfpet qui ont été déposés k la biUiothèque da Roi.

VOTiqi; SUH LESTET.

net , quelques détails puisés dans un journal bordelais du temps , intitulé Hifitoire véritable de tout ce qui s" est fait et passé en Guienne pendant la guerre de Bordeaux y commençant le jour de t entrée de madame la princesse et de messieurs les ducs dEnghien^ de Bouillon et de La Roch^oucauld. Ce journal fait partie de la collection des Mazarinades de la bibliothèque de FArsenal : c'est la première pièce du tomç 4^.

DE

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