‹ Mémoires de Préville et de DazincourtChapitre 14 sur 22 · M EMOI K ES · texte numérisé non relu

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en effet, il méritait des éloges par la manière dont il créait son rôle. Le prince de Ligne, pétillant d’esprit , et la tête meublée des auteurs espagnols, anglais et français, laissait peu à désirer dans les siens. Les comtes d’Es* terhazy, de Lannoy, tous causaient surprise et plaisir au très petit nombre de spectateurs admis dans ces cercles ; mais personne n’était placé dans ses rôles plus avantageusement que Dazincourt. Il tirait parti même des plus ingrats, dont on se faisait quelquefois un plaisir de le charger; ceux de niais et de bas farceurs exceptés , pour lesquels il avait une aversion particulière.

L’habitude qu’avait contractée le prince de Ligne, de voir journellement Dazincourt, le lui avait rendu nécessaire. Il oubliait, en le voyant, le comédien, pour ne juger que le jeune homme estimable, jeté, comme malgré lui , dans une carrière épineuse , mais qu’il honorait autant par ses talens que par la régularité de sa conduite. Enfin, Comme je crois l’avoir déjà dit , Dazincourt conserva, dans sa carrière dramatique, le même ton, les mêmes principes, la même décence dans les manières, qu'il avait eues dans la société où il avait vécu.

Il fut toujours un homme du monde , dans toute l’acception que nous donnons à ce mot.

Celui qui pendant trois ans avait eu pour modèle l’homme le plus galant du dernier siècle , avait dû nécessairement profiter des leçons de son maître. Tout ce qui composait la cour du maréchal de Richelieu , tous ceux qui se trou vaient en contact direct avec lui, adoptaient nécessairement ses goûts comme ses opinions. Le maréchal eut des prétentions sur les femmes jusqu’au dernier instant de sa vie. Il n’avait pas moins de soixante-dix ans , lorsque Dazincourt occupa près de lui la place de secrétaire ; à cet âge on peut être galant , et plaire par l’amabilité de son esprit; mais l’esprit ne tient jamais lieu , près des femmes , des grâces de la jeunesse. Madame R... de C..., une des plus belles créatures dont il soit possible de se créer l image, était à cette époque l’idole en titre du maréchal ; et si Dazincourt avait plu à celui-ci par les agrémens de son esprit, il avait plu encore davantage â madame R... de C... par ceux de sa figure. Il n’avait rien de régulier dans les traits; mais ses yeux pétillaient d’esprit; sa physionomie, toujours riante, inspirait la gaîté; et dans sa vivacité provençale,

il donnait des grâces aux expressions les plus simples. Enfin la maîtresse du maréchal , du premier moment qu’elle avait vu le jeune secrétaire, lavait aimé, et s’était dit intérieurement que s’il avait moins d’expérience en amour que son patron , il devait au moins employer en actions le temps que le maréchal employait en belles paroles ; et l’action était pour une femme telle que madame R... de C une de ces conditions sans laquelle il n’est pas permis de s’enrôler sous les bannières de l’amour.

Le maréchal n'était point jaloux par caractère ; mais ses années et sa longue expérience des femmes le rendaient un peu défiant sur leur constance : aussi n’avait-il jamais été le premier quitté. ïl ne fut pas long -temps à s’apercevoir qu’il avait un rival dans son secrétaire. Il avait été si souvent infidèle qu’il fallait bien qu’à son tour il rencontrât une femme qui donnât à quelqu’un la préférence sur lui. Assez sage pour se taire, il ne fut point assez généreux pour continuer à madame R... de C.... ses bienfaits. Heureusement elle jouissait d’une sorte d’aisance qui lui devint suffisante lorsqu’elle ne fut plus obligée, pour

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plaire au maréchal, d’avoir une certaine représentation. Elle fut l’amie constante de Dazincourt jusqu’au moment où elle mourut. En quittant Paris, il ne lui avait point fait part de son projet, et ce 11e fut qu’a son arrivée à Bruxelles, après ses débuts, qu’il l’instruisit du nouvel état qu’il avait embrassé.

Cette dame était sans doute une première inclination de Dazincourt, puisque sa correspondance avec elle est la seule qui se trouve presque en tout son entier : toutes les autres sont morcelées. M. Audibert, de Bordeaux, son cousin, fils de cette madame Audibert qui le présenta au maréchal de Piichelieu , en était dépositaire depuis très long-temps, ainsi que de plusieurs autres lettres, et d’une notice

relative à la princesse de Sch . , dont il sera

question dans le cours de ces Mémoires .

Je livre le tout à l’impression, tel que je l’ai reçu.

Du moment où Dazincourt fut admis à Bruxelles, aux appointemens de comédien, et qu’il eût été inutile, par conséquent, de chercher à le détourner du théâtre, puisque, le premier pas fait, rien n’aurait pu effacer l’impression fâcheuse qu elle aurait laissée dans

les esprits , il écrivit a madame R de C...»

la lettre suivante, en date du 3o avril 1771 :

u Mon absence subite, mon adorable amie, et l’ignorance des lieux que j’habite doivent vous donner de l’inquiétude : il y a trop longtemps que j’ai appris à juger votre cœur, pour n’être pas convaincu que vous m’aimez véritablement. Vous n’apprendrez donc pas sans intérêt que j’existe , et vous m’aimerez encore quand vous saurez que le parti que j’ai pris pourra , dans les premiers moraens où il sera connu , m’aliéner le cœur de ceux auxquels je suis uni par les liens du sang. Mais l’amitié est plus indulgente, et la vôtre me blâmera peut-être , sans pour cela qu’elle en soit altérée. Répondez-moi franchement si je suis dans l’erreur : c’est de votre réponse que dépend le bonheur ou le malheur de ma vie.

« Vous avez vu les embarras dont j’étais environné a Paris, et si j’avais voulu vous en croire, vous les auriez fait disparaître; ce qui, d’après mes principes, ne pouvait me convenir. Si j’ai le malheur de perdre votre amitié, j’ai voulu au moins toujours conserver votre estime ; et c’eût été la perdre que de contrac-

ter vis-à vis de vous une dette dont je ne voyais pas les moyens de m’acquitter. La perspective d’une place de secrétaire d’ambassade, dont M. le maréchal me berçait pour m’interdire sans doute le droit de lui parler de mes travaux gratuits près de lui, eût certainement été une raison plausible pour tout autre que pour moi d’accepter vos offres de service ; mais ne connaissez- vous pas comme moi le caractère de ce vieux courtisan? et vous et moi ne lui avons-nous pas souvent entendu professer sa grande maxime : ne refuser jamais y et toujours promettre ? Dans dix ans ma position serait, près de lui, ce qu’elle a été depuis le moment où il m’a gratifié du titre de son secrétaire, auquel il aurait dû ajouter : sans émolumens , quoique obligé à une représentation dispendieuse. Il en est résulté pour moi ce qui devait être : des emprunts onéreux auxquels je n’aurais jamais pu satisfaire, si mon frère, encore plus que mon père (dont les moyens sont aujourd’hui bien diminués de ce qu’ils étaient, par les malheurs multipliés qu'il a éprouvés) , n’était pas venu h mon secours. La générosité de l’un, car mon frère est père de famille* et la gêne dans laquelle je

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mettais mon père, ont été pour moi une leçon dont je devais profiter. En restant chez le maréchal, il fallait que je leur fusse à charge à l’un ou à l’autre : j’ai donc été forcé de trouver en moi-même les ressources que j’avais le droit d’attendre de celui à qui mes veilles et mon travail assidu n’ont jamais pu arracher que des éloges : c’est une fumée dont j’aurais pu payer mon tailleur et mes autres fournisseurs, s’ils avaient voulu s’en contenter; mais ces misérables ouvriers sont insensibles à tous les complimens : le son seul de l’argent flatte leurs oreilles, et j’avoue qu’ils n’ont pas touta “fait tort.

« Il faut enfin, mon amie, que j’aborde la grande question que je vois errer sur vos lèvres : Que faites-vous ? Je joue la comédie aux appointemens de 1 200 livres , pour la première année, et je suis honoré de l’amitié d’un grand prince qui a la bonté de ne pas me traiter en comédien. Si cette dernière phrase peut vous faire pardonner celle qui la précède, je recevrai une lettre de vous. Elle assurera mon repos, si c’est l’amitié qui la dicte. »

RÉPONSE DE Mme R. . . . DE C. . . .

Paris, ce 12 mai 1771.

« Je vous croyais la tète moins légère, et je m’en veux aujourd’hui d’avoir applaudi aux succès que vous avez eus sur le théâtre de Popincourt. Cet encens, accordé si facilement dans ces petites sociétés, vous a, sans nul doute, enivré et vous a fasciné les yeux. Vous vous croyez assurément déjà un Feuillie ou un Préville! Eh! quand cela serait, auriez-vous dû renoncer aussi légèrement a la considération â laquelle vous aviez des droits? Vous voilà

déshonoré aux yeux de tous : aux miens .

vous serez toujours l’homme auquel j’ai accordé amilié et estime; mais ne vous y trompez pas, quoique vous fassiez dépendre votre félicité de cette assurance de mes sentimens, bientôt elle ne vous suffira plus, et le remords d’avoir pris un état déshonorant jettera sur votre existence un voile douloureux.

« Le maréchal, je n’en doute pas, sera furieux lorsqu’il apprendra la manière dont vous le quittez, et le parti que vous avez pris : il vous aimait, et, quoique vous en disiez, il aurait tout fait pour votre avancement. Je

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sais, à n'en pouvoir douter, qu'il avait parlé de vous d’une manière très avantageuse à l'ambassadeur de Prusse : il avait réellement le projet de vous pousser dans la carrière diplomatique.

« Vous avez eu vis-à-vis de lui , depuis trois ans que vous lui êtes attaché, une morgue très déplacée ; et vous qui saviez si bien dérider son front quand il avait un mouvement d’humeur , pourquoi n’avoir pas eu le courage de lui parler de votre position? ou pourquoi n’avez-vous pas mis entre vous et lui le président de Gascq ? Tous ces pourquoi ne remédieront pas aujourd’hui au mal que vous vous faites ; il est peut-être encore temps d’y porter remède. D’après le nom que vous avez pris , on peut ignorer éternellement qu’Albouis et Dazincourt ne font qu’un. Je ne vous parle que du tort que vous vous faites, et j’aurais plus de raison peut-être de vous parler de celui que votre démarche inconsidérée fera à une famille respectable que vous déshonorez. Que dira votre père ? Il vous exhérédei^a : vous n’y serez pas sensible , parce que l’intérêt ne vous touche pas; mais il vous maudira, et regrettera de vous avoir donné le jour! Au lieu

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d’être l’appui de sa vieillesse, vous allez le précipiter dans la tombe. Que de chagrin je prévois pour vous! Ce frère dont vous vantez avec raison la générosité, c’est donc là la reconnaissance dont vous projettiez payer le service qu’il vous a rendu ? C’est en vous faisant comédien que vous renonciez à lui être à charge. Quelle mauvaise excuse vous vous donnez pour pallier votre faute !

« Quel est donc ce prince qui ne vous traite pas en comédien? Je termine ici ma lettre : la vôtre m’a donné trop d humeur pour que je puisse vous répondre comme je le désirerais. J’aurais voulu ne vous parler que de mon amitié. »

Bruxelles, ce 12 mai 1771.

« Quelle lettre ! mais je devais m’y attendre, et je comptais trop sur votre indulgence. Je mériterais sans doute les reproches cruels que vous me faites , si l’état que j’ai embrassé jetait sur ma famille et sur moi une flétrissure ; mais je suis loin de le croire. ïl peut avoir contre lui le préjugé des hommes irréfléchis , ou de quelques censeurs un peu trop sévères ;

mais un préjugé n’établit pas une vérité : ainsi je crois ma famille comme moi, à l’abri de cette flétrissure dont vous me faites un monstre : elle ne saurait exister. Je n’ai point l’honneur d avoir des titres de noblesse : ma famille, connue dans le commerce depuis des siècles, compte au nombre de ses membres quelques personnages illustrés par des charges ou des emplois honorables ; mais sa noblesse est , comme la mienne, dans la droiture de ses principes : je ne m’écarterai jamais de ceux que j’ai reçus ; ainsi celle qui m’est transmise restera toujours intacte. Si mes pères avaient reçu cette noblesse. qui se perpétue par des parchemins , je la conserverais encore. Une déclaration de Louis xm, du 16 avril 1641 ? suivie d’un arrêt du conseil en faveur de Floridor, qui s’était fait comédien, le maintient dans son titre de gentilhomme, et fait défenses de l’inquiéter pour sa qualité d’écuyer. Cette déclaration a servi de base à tous les gentilshommes qui , après Floridor, ont embrassé l’état de comédien. Mais ce n’est point d’après ces seuls exemples que je me croîs à l’abri de toute flétrissure en raison de mon état , quoique assurément je puisse m’étayer de l’opinion

de Louis xm , puisqu'il ne croyait pas le titre de comédien incompatible avec celui d’écuyer. Ce n’est pas sans réflexion que je me suis décidé à monter sur le théâtre : c’est au contraire après en avoir fait de très sérieuses , que j’ai pris ce parti. Un penchant irrésistible pour 3a comédie ne serait pas l’excuse de ma démarché : avant de la faire, j’ai tout calculé, fortune et considération.

« La fortune , je n’en ai qu’une très médiocre à espérer de mon père : sa confiance et sa probité ont absorbé la sienne. Il jugeait les autres d’après lui , et l’expérience tardive qu’il a faite l’a éclairé sur ses intérêts lorsqu’il n’était plus temps, et qu’ils étaient compromis de manière à opérer sa ruine, en professant la loyauté qui avait toujours été la base de sa conduite. L’aisance dont il jouit aujourd’hui n’est que pour lui. L’éducation qu’il a donnée à mon frère, comme à moi, voilà à peu près le seul héritage qu’il nous laissera. Etabli depuis plusieurs années dans nos colonies , mon frère ne doit qu’à ses talens dans le commerce l’existence honorable dont il jouit, et ses travaux ne feront qu’augmenter cette existence. Mais, quoique mon ainé de peu d’années, il

est père de famille , et c’est à ses enfans comme à sa femme qu’il doit aujourd’hui les résultats de ses heureuses entreprises. Je dois me considérer comme étranger à sa fortune , et je ne désire que la continuation de son amitié : le parti que j’ai pris, j’en suis certain, ne m’empêchera pas de trouver en lui un bon frère.

« Quant à la considération , elle doit être relative a l’homme, avant de l’être au rang qu’il occupe dans la société. On encense l’idole chargée de reliques, et tout bas on en rit. Quelle est cette considération à laquelle j’au-* rais eu droit? j’étais dans l’attente d’un poste promis, et les années pouvaient s’écouler, comme les promesses s’évanouir. Ma position était plus embarrassante que vous ne pouvez le croire. Il y eût peut-être eu folie de ma part d’en vouloir soutenir le poids : il m’accablait. C’est après m’être livré plus d’un combat intérieur, que je me suis enfin décidé à abandonner des espérances que je n’apercevais dans le lointain qu’à travers un nuage épais.

« Il faut malgré moi, au risque de vous ennuyer, que je revienne sur votre terrible phrase : mon père me maudira , et regrettera de m’avoir donné le jour; je le précipiterai dans

la tombe y au lieu d être V appui de sa vieillesse .

« Mon père, si le public identifiait Dazincourt avec Albouis, payerait sans doute par des regrets son tribut au préjugé mal fondé contre l’état que j’ai pris ; mais le public peut ignorer long-temps, surtout étant dans une cour étrangère où je suis inconnu pour tout le monde, à quelle famille j’appartiens. Un des privilèges de l’état de comédien, est d’être ignoré autant qu’on le veut, et je ne me ferai connaître que par une conduite exempte de tout reproche. C’est sous ce seul rapport que je veux être remarqué. Je réglerai avec lui ma correspondance de manière à établir entre nous un intermédiaire dans lequel je puisse avoir toute confiance, et j’agirai suivant les circonstances. Mon père a le bon esprit de mettre la probité en première ligne : peu lui importe l’état de la personne en qui il reconnaît cette vertu. Je l’ai vu agir en conséquence de ces principes , et admettre dans sa société intime B . (i), un des plus grands comé¬

diens dont la scène puisse s’honorer , et dont la probité et l’honnêteté des mœurs est en telle

(i) Brizard.

recommandation , qu’on désire encore plus le connaître hors de la scène, que l’applaudir sur le théâtre. Pourquoi, en suivant strictement les leçons précieuses que me donna ce bon père, ne conserverai-je pas près de lui l’espérance d’en être traité avec la même bonté qu’il traite un homme qui professe le même état que moi?

« Par grâce , ne m’ôtez pas cet espoir : ce serait placer à mes pieds un abîme incommensurable dans lequel je me verrais prêt à être englouti à chaque moment du jour.

« Vous me demandez le nom du prince généreux qui veut bien m’admettre au bonheur de lui faire ma cour, et qui a la bonté de ne pas me traiter en comédien. C’est le prince de Ligne : en vous le nommant , c’est faire son éloge.

« J’attendrai une nouvelle lettre de vous avec plus d’impatience que je n’ai attendu la première : vous en devinez le pourquoi. »

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