‹ Mémoires de Préville et de DazincourtChapitre 13 sur 22 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

VIE DE DAZINCOURT

J oseph- Jean-Baptiste Albouis , né à Marseille, le 1 1 décembre 1747 > était fils d’un négociant aussi recommandable par sa probité que par ses connaissances commerciales , et parent ou allié des premières maisons de commerce de cette ville : il y fut élevé au collège de l’Oratoire ; c’est dire qu’il fit d’excellentes humanités , et qu’il reçut une bonne éducation. C’est à cette première époque de la vie de Dazincourt que se rapporte une anecdote assez piquante par la célébrité des personnages qu’elle met en scène.

Un goût véritable se trahit dès l’extrême jeunesse ; celui de Dazincourt pour la décla-

mation était prouvé. On le désignait toujours, pour prononcer le discours d’usage à la fin de l’année collégiale , et la manière distinguée dont il s’en acquittait l’avait fait surnommer, par ses camarades, F Orateur.

On sait que lorsque quelque personnage d’un rang éminent, soit dans le clergé, soit dans l’armée , soit dans la magistrature, vient visiter un collège , l’usage est qu’il accorde un congé extraordinaire aux écoliers, sur la demande que ceux-ci ne manquent jamais d’en faire. Dazincourt était cFoffice chargé de cette commission, et il s’en acquittait à la satisfaction générale.

Dans une visite qu’avait faite M. de Belloy, alors évêque de Marseille, Dazincourt avait porté la parole au nom de ses condisciples, et le congé désiré avait été accordé par Monseigneur. Messieurs les Oratoriens , qui savaient parfaitement bien accorder la dissipation nécessaire à la jeunesse avec les études qu’elle doit remplir, avaient jugé à propos de reculer ce congé de quelques jours. Grands murmures alors de la part de la troupe indocile, et comité des meilleures têtes, présidé, comme de raison , par Dazincourt. On décida qu’il fallait

envoyer une députation à l’évêque , pour lui porter plainte d’une infraction faite à sa volonté. Décider et agir futl’affaire d’un moment. Pendant que les uns détournaient la surveillance du portier, Dazincourt s’échappa, et se rendit au palais épiscopal , accompagné de deux de ses camarades. Ces jeunes fous demandèrent à parler à M. de Beîloy. On les fît entrer. L’évêque était pour le moment entouré de ses grands-vicaires et de plusieurs autres personnes distinguées. Dazincourt, sans être intimidé de son cortège, s’avança vers lui, et l’abordant respectueusement , mais avec la gaîté de son âge, il lui dit : t( Monseigneur, je viens au nom de mes condisciples demander à votre grandeur le redressement d’un tort grave fait à nos plaisirs : il vous appartient de réprimer ce qui pourrait devenir un abus. Certain que nous avons besoin d’être quelquefois distraits du sérieux de nos occupations, vous avez bien voulu nous accorder un grand congé : on refuse de nous en faire jouir.

« Nous vous demandons justice , monseigneur , de cet attentat à notre propriété , car ce congé est bien à nous, puisque vous avez eu la bonté de nous le donner. »

M. de Belloy qui présumait , avec raison , que ces jeunes étourdis s’étaient rendus à l’é* vêché a l’insu de leurs maîtres, les gronda avec douceur de leur insubordination.

« Mais, monseigneur, lui dit Dazincoürt, votre grandeur est bien convaincue que nous ne devions pas demander a nos maîtres la permission de venir vous porter une plainte contre eux. »

L’évêque sourit, et, tout en continuant à leur remontrer que l’obéissance aux volontés de leurs instituteurs était leur premier devoir, il écrivit une lettre au supérieur de l’Oratoire, et la remit à Dazincoürt*

Entre autres phrases était celle-ci :

« Je désire qu’il ne soit fait aucun tort à ces messieurs , ni dans leur bien , ni dans leur honneur j ni dans leur personne , et qu’on les fasse jouir demain du congé que je leur ai accordé. Ils ont reçu avec docilité la petite remontrance que je leur ai faite sur leur escapade. »

Les études de Dazincoürt étant terminées, quoiqu’il eût à peine atteint sa seizième année, il fut question de faire pour lui le choix d’un état. Alors résidait à Marseille M. de La Salle,

ancien consul dans le Levant, et l’homme le plus instruit en diplomatie. L’intime liaison qui existait entre lui et la famille du jeune Albouis le rendit témoin des divers projets qu’on formait pour lui. L’intention de son père était de l’envoyer rejoindre dans nos colonies son fils aîné, qui, depuis quatre ans qu’il y était, s’y trouvait déjà sur la ligne des premiers négocians , et possédait une des principales habitations , qu’il gérait avec autant de lumières que d’humanité, cette vertu si rare alors parmi les colons , mais que M. Albouis avait adoptée, d’abord par une suite de son caractère, puis par une sage politique, résultat de ses réflexions. Les bons traitemens qu’il voulait qu’on eût pour ses nègres lui paraissaient fondés en raison et en justice : en raison , parce que, même en supposant que ces malheureux n’aient reçu de la nature en partage que l’ins* tinct qu’elle accorde à tous les animaux , il fallait encore les apprivoiser, en usant des mêmes moyens que nous employons vis-à-vis de ceux que nous regardons comme les plus indomptables ; et certes , ce n’est pas par des coups multipliés qu’on parvient à tirer des services d’un cheval sauvage : en justice, parce

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que, devant à leurs travaux les résultats de sa fortune, il trouvait tout simple de les y faire participer en adoucissant leur esclavage.

Qu’on me pardonne cette digression : elle sera la seule que je me permettrai; mais en nommant le frère de Dazincourt , je lui devais cet hommage que je rends à la vérité.

Je reviens a mon sujet.

M. de La Salle , qui, à sa qualité d’ami de la famille du jeune Albouis, réunissait le titre de son parrain, désira qu’en lui donnant la connaissance du commerce, on lui enseignât la science des rapports et des intérêts de puissance à puissance ; et ce fut lui qui lui donna les premières leçons de cette science. Albouis saisissait avec tant de sagacité les instructions qu’il recevait, que son parrain n’eut qu’à se louer de ses heureuses dispositions. Malheureusement il mourut, en emportant la satisfaction de voir le fils de son meilleur ami en état, à l’âge de dix-neuf ans, de remplir des fonctions qu’on n’aurait pu lui confier en raison de sa jeunesse , mais qu’il pouvait occuper en raison de ses talens. Il eût été insensé de ne pas chercher à le jeter dans une carrière qui semblait devoir être la sienne ; et de ce

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moment son père renonça au projet qu’il avait eu de le réunir à son frère. Madame Audibert , sa tante, pour laquelle M. le maréchal de Richelieu avait la plus profonde estime et la plus tendre amitié, se chargea du soin de le présenter et de le mettre sous la protection de ce seigneur. Plus qu’un autre, il pouvait le servir dâns une carrière qu’il avait glorieusement parcourue. Personne n’ignore qu’à l’âge de vingt-neuf ans le duc de Richelieu , nommé à l’ambassade de Vienne, dans les temps difficiles où se trouvait alors la France avec cette cour et celle d’Espagne, parvint, en très peu de mois, à concilier d’une manière honorable nos intérêts respectifs avec ces deux cours, et que de ce moment il prouva que ses talens en diplomatie égalaient ceux qu’il avait déjà déployés à la tête de nos armées.

Des affaires d’intérêt appelaient madame Audibert à Bordeaux : le maréchal , en sa qualité de gouverneur de la province, y résidait une partie de l’année, et s’y trouvait pour le moment. Elle lui présenta son neveu. La manière de s’énoncer du jeune Albouis, les réponses spirituelles qu’il fit aux diverses questions du maréchal, lui concilièrent l’amitié

de ce seigneur, qui, pendant un mois qu’il resta à Bordeaux, exigea qu’il vînt journellement causer quelques heures avec lui. Ce que le maréchal aurait fait pour prouver a madame Audibert l’estime qu’il avait pour elle , on peut dire qu’il le fît pour satisfaire l’inclination que lui inspirait Albouis. Au moment de son départ, il demanda à cette dame le faveur de le garder auprès de lui en qualité de secrétaire, « jusqu’au moment, ajouta-t-il, où j’aurai trouvé l’occasion de lui procurer un poste, que certainement il honorera par ses talens. »

Albouis revint à Paris avec le maréchal,* et , de ce moment, M. Boquemare, savant distingué , qui remplissait près de ce seigneur la double fonction de bibliothécaire et de secrétaire, se reposa entièrement sur son jeune collègue du travail entier du cabinet : travail

que celui-ci partageait souvent avec le président de Gascq, ami intime du maréchal.

C’est à cette école , c’est à celle de l’abbé de Yoisenon , et des hommes les plus instruits comme les plus aimables, qui tous regardaient comme une faveur d’être admis dans la société du maréchal de Richelieu , qu’Albouis acheva de se former. Il eût été trop heureux, si , jeté

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dans cette ville déplaisirs, il avait pu résister, avec le goût inné qu’il avait pour la comédie , au plaisir de la jouer sur quelques théâtres particuliers. Il en existait un alors rue de Popincourt, qui méritait d’être distingué des autres. Les sociétaires , tous jeunes gens bien nés et très riches , avaient pour spectateurs la meilleure compagnie de Paris, en femmes comme en hommes. Cette réunion était une véritable assemblée de famille. Les comtes de Sabran, de Gouffier, de Loménie, etc. etc. , la jeune marquise de Folleville et sa sœur, etc. etc., y développaient des talens qui auraient été applaudis avec justice au Théâtre Français. Albouis , lié d’amitié avec les comtes de Sabran et de Gouffier, leur marqua quelque désir d’être admis dans leur société théâtrale. Sa gaité naturelle, la finesse de ses reparties, sa manière de raisonner différais rôles de comédies, étaient, sinon l’annonce du talent, au moins l’indication qu’il ne pouvait pas être en dissonance avec l’esprit du rôle dont il se chargeait. O11 lui laissa le choix de celui qu’il voudrait jouer, et huit jours après il parut dans le Crispin des Folies Amoureuses , rôle dans lequel il mérita les applaudissemens qui lui

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ont depuis été prodigués ajuste titre. Familiarisé par la lecture avec les auteurs dramatiques, il ne s’occupa plus que du soin de meubler sa mémoire des rôles auxquels la nature l'appelait : le travail de son secrétariat n’en souffrit point : il prenait sur ses nuits les heures qu’il consacrait pendant le jour à étudier et à jouer la comédie. Les applaudissemens qu’il recevait , donnés par des gens auxquels on ne pouvait refuser le talent de bien juger, devaient enivrer le cœur d’un j eune homme qui n’avait point encore assez d’expérience pour résis ter a une vocation qui l’excluait des postes honorables qu’il aurait pu occuper dans la société.

Le maréchal, à cette époque, désirait mettre en ordre les Mémoires de sa vie privée, comme ceux de sa vie publique ; il dictait en conséquence a Albouis les divers événemens que sa mémoire lui rappelait; et celui-ci était chargé de les rédiger et de les mettre en ordre. Le duc était très satisfait de son travail , mais 41bouis ne l’était guère de sa générosité. Il y avait près de trois ans qu’il lui était attaché sans en avoir reçu même le plus léger présent. Lancé dans un genre de société qui exigeait une sorte de représentation, Albouis avait

bientôt dissipé la légère pension qu’il recevait de sa famille. Madame Audibert et son père étaient autorisés à croire que le maréchal de Richelieu payait son travail autrement qu’avec des éloges, et, soit faiblesse, soit fierté, Albouis ne demandait rien, ni au maréchal ni a ses parens ; mais il avait des entretiens fréquens avec les usuriers. Rien n’est plus facile que d’emprunter ; les moyens de s’acquitter sont plus difficiles, quand on n’en a pas de personnels : c’est ce dont s’aperçut Aibouis, lorsque les honnêtes prêteurs auxquels il s’était adressé furent fatigués d’attendre l’effet de ses promesses.

Le maréchal de Richelieu venait de partir pour Bordeaux, et Aibouis, sous un prétexte de santé , s’était exempté de l’y accompagner. Déjà il roulait dans sa tête le projet de renoncer à l’existence honorable qui l’attendait, et d’aller développer dans un pays étranger le talent que la nature lui avait donné. Il était appelé , comme malgré lui, à l’état de comédien.

Un officier de dragons, à peu près de son âge, et tout aussi étourdi que lui , avec lequel il était fort lié , applaudissait à son pi air, parce que, de son côté, il était dévoré du désir de

jouer la comédie. Tous deux s’enhardissaient dans leur projet, et n’attendaient pour l’exécuter, l’un, qu’une prolongation de congé, sous le prétexte d’affaires de famille ; l’autre , que l’argent nécessaire pour satisfaire à ses engagemens. L’officier de dragons reçut la prolongation qu’il demandait , et Albouis son argent, accompagné d’un sermon que lui faisait son père. La péroraison lui annonçait que c’était pour la première et dernière fois qu’on lui pardonnait ses folles dépenses, et qu’on y satisfaisait.

Albouis fit assembler ses honnêtes créanciers, leur distribua les fonds qu’on lui avait envoyés, et partit avec son ami. Leur projet était de se rendre à Bruxelles ; ils prirent la route de Lille, où ils devaient s’arrêter. Albonis avait l’intention d’y voir M. Monvel, père de l’acteur célèbre, mort il y a quelques années. Il l’avait connu à Marseille , et espérait qu’il lui donnerait, ainsi qu’à son ami, quelques* renseignemens utiles pour leur projet. Effectivement, M, Monvel, après avoir employé tous les moyens de les en détourner, leur remit une lettre pour Bhannetaire, alors directeur du théâtre de Bruxelles.

Porteurs de cette lettre, qui e/tait un véritable diplôme pour eux, ils arrivèrent à Bruxelles, et dès le lendemain ils rendirent visite a Dhannetaire, a qui ils la remirent. Tout en en faisant la lecture, il promenait ses regards sur eux. Lorsqu’il l’eut terminée : «Messieurs, leur dit-il, je suis fâché de ne pouvoir vous servir dans la petite escapade que vous projetez , et dont je vous engage à perdre l’idée ; vous êtes bien jeunes : vous n’avez sûrement pas réfléchi sur les conséquences qui peuvent en résulter pour vous. Croyez-moi, retournez dans le sein de vos familles : vous n’avez pas senti que l’état que vous voulez embrasser vous en éloignerait à jamais ; en suivant une première impulsion , vous enfonciez le poignard, poursuivit-il en fixant l’officier de dragons, dans le cœur d’une mère respectable; et vous, en reportant ses yeux sur Dazincourt, dans celui d’un père dont vous faites la plus chère espérance. »

Tirant alors de son secrétaire une lettre dont il leur fit la lecture, et dans laquelle on lui désignait leur état respectif : Vous voyez, dit-il, que j’étais prévenu de votre arrivée, et du motif qui vous amène ici.

Un peu décontenancés par la réception d’un homme qu’ils avaient regardé comme devant leur aplanir toutes les difficultés du nouvel état qu’ils voulaient embrasser, Albouis et son camarade se regardaient, et semblaient méditer leur réponse. Enfin, tous deux de concert répondirent à Dhannetaire qu’avant de quitter Paris, ils avaient fait toutes les réflexions que la prudence avait pu leur suggérer, et qu’ils étaient bien certains l’un et l’autre de ne point encourir l’indignation de leurs parens, en mettant leur projet à exécution. Puisque vous nous refusez votre appui , ajoutèrent-ils, nous allons nous rendre à La Haye : là, nous trouverons sans doute dans Mérillan (i) un homme qui nous donnera les seuls conseils que nous attendions de vous, et que nous nous serions fait une gloire de suivre. Il

(i) Mérillan, alors directeur du théâtre de La Haye, et qui y jouait la grande livrée , était fils d’un fermiergénéral. Il a quitté la Hollande et le nom de Mérillan pour reprendre le sien , à l’époque de la révolution , et jouit encore d’une existence honorable. Le prince d’Orange avait pour lui une estime particulière, et le traitait avec la plus grande bonté.

( Note de la première édition.')

nous eût été agréable de débuter dans la carrière de la comédie sous les auspices du plus grand maître qu’on reconnaisse aujourd’hui dans cet art.

Quel homme n’a pas un peu d’amourpropre,* et quel est le comédien qui pourrait s’en défendre, surtout quand il est effectivement doué d’un grand talent? Tel était Dhannetaire; personne ne connut mieux que lui la comédie , et son nom peut être dignement placé entre ceux de Préville et de Grandménil.

Flatté , quoiqu’il le méritât , du tribut que nos jeunes gens payaient â son talent, Dhannetaire quitta le rôle de prédicateur pour prendre celui qu’il remplissait beaucoup mieux , et bientôt il s’étendit avec complaisance sur les qualités qu’exigeaient l’état de comédien.

Né de parens honnêtes , Dhannetaire avait reçu une excellente éducation. Destiné dans sa jeunesse à l’état ecclésiastique, pour lequel il n’avait aucune vocation, on juge bien qu’il était monté sur le théâtre sans consulter sa famille. On est porté â l’indulgence pour les autres, quand on en a eu besoin pour sol

même, et nous ne voyons pas sans plaisir les

autres partager le goût que nous avons.

Cette visite se prolongea, et Dhanne taire, qui avait d’abord désapprouvé le projet relativement aux convenances sociales, le combattit alors par les difficultés d’un ‘état qui exigeait plus que l’amour de la chose, et du zèle. «Il faut, dit-il, avec une sorte d’enthousiasme , il faut naître comédien ; si la nature ne vous a pas destinés à cet état , l’art ne fera jamais de vous des acteurs parfaits. Sans doute vous savez quelques rôles : voyons, répétez quelques morceaux de ceux qui vous sont les plus familiers. »

L’officier de dragons déclama une partie de celui d’Égisthe dans la tragédie de Mérope , et celui d’Arviane dans Mélanide, — Bien : malheureusement trop bien! dit Dhannetaire.

Albouis, à son tour, répéta le rôle d’Hector dans la comédie du Joueur et quelques scènes du Crispin des Folies amoureuses . Dhannetaire l’avait écouté avec la plus sévère attention, et lorsqu’il eut fini, il sembla qu’il sortait d’une profonde rêverie. « Une manière originale, nulle imitation, une diction pure, un jeu sage et raisonné ! De quelle école sorte*:-

vous donc? dit-il à Albouis, et quel maître oserait vous donner des leçons ? Mon ami , je vous prédis. .. » Ici il s’arrêta; puis continuant quelques momens après : « Mes enfans, il est encore temps de faire un pas rétrograde ; songez à ce que vous quittez, et réfléchissez bien sur l’état que vous voulez embrasser. Venez me voir quand vous voudrez ; je désire, pour votre bonheur à venir, que ce soit pour me faire vos adieux; et pour l’honneur de l’art. . . . Revenez quand vous voudrez. » Albouis et son ami retournèrent chez Dhannetaire deux jours après. « Notre sort est décidé, lui dirent-ils en entrant ; c’est à vous à fixer le j^ur ^e nos débuts. Voilà le résultat de nos dernières réflexions. »

Dès le lendemain, ces messieurs répétèrent en scène les rôles qu’ils avaient choisis , et leurs débuts, fixés à la quinzaine , furent annoncés. La veille du jour où l’officier de dragons devait paraître, fut celui de sa renonciation forcée à son projet de jouer la comédie. Sa famille, instruite par l’envoyé de France résidant alors à Bruxelles, qu’il était au moment de monter sur le théâtre , envoya dans cette ville un ami particulier , qui arriva assez à temps pour

arrêter ce jeune homme sur le bord du précipice. Prières, menaces, promesses, il fallut tout employer pour le faire renoncer au parti qu’il avait pris : heureusement on réussit.

La famille d’Albouis , prévenue trop tard , par la même voie, ne fut instruite que lorsqu’il n’était plus temps de remédier au mal ; et, dans l’accès d’une juste colère , il en fut méconnu jusqu’à ce qu’enfin l’estime générale dont il jouissait eût un peu cicatrisé la plaie qu’il avait faite dans le cœur d’un père et d’une famille respectables.

Le départ de l’officier de dragons, et celui d’Albouis, était la nouvelle de toute la ville : on était dans l’erreur relativement | celui-ci. Les éloges qu’on avait faits de son jeu, d’après les répétitions, avaient précédé son début, et déjà on regrettait de l’avoir perdu sans l’entendre, quand il parut le jour pour lequel il avait été annoncé, sous le nom de Dazincourty qu’il avait cru devoir adopter par égard pour sa famille. Le rôle de Crispin des Folies amoureuses était celui qu’il avait choisi pour son début. Ce jour fut pour lui celui d’un triomphe complet , et d’autant plus complet, que ses camarades eux-mêmes ne purent s’empê-

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cher de mêler leurs applaudissemens à ceux d’un public éclairé. Dhannetairè s’était placé au milieu du parterre , pour que rien ne lui échappât. Jamais, disait-il à tous ceux qui l’environnaient , début ne fut plus brillant. Dazincourt parut successivement dans divers rôles de la grande livrée, et dans tous, ses succès furent les mêmes. Il était acteur consommé avant de savoir marcher sur les planches : cette inexpérience était le seul reproche qu’on aurait pu lui faire , si la justesse de ses tons , et la manière spirituelle dont il remplissait la scène, eussent permis de remarquer ce défaut inséparable d’un début. Au bout d’un mois le théâtre lui était aussi familier que dans les derniers jours où nous l’y avons vu.

Le répertoire de Dazincourt aurait été bientôtépuisé, si au lieu de s’adonner entièrement à son nouvel état, il eût suivi l’exemple des jeunes gens de son âge. Reçu à des appointemens assez médiocres (1200 livres) , un autre, â sa place, se serait peut-être négligé dans ses études ; mais la comédie ne fut jamais un métier pour Dazincourt : il redoubla au contraire de zèle ; et, parfaitement servi par sa mémoire, dès sa première année il la meubla de ma-

nière a pouvoir tenir, si le cas l’eût exigé, tous les rôles de son emploi. Bhannetaire, qui se faisait un plaisir de voir ses succès, lui abandonnait une partie de ceux dont il était en possession, comme tenant l’emploi des valets en partage avec Grandménil. (i)

Dazincourt , élevé pour toute autre chose que le théâtre , n’avait pas la plus légère idée des tracasseries qui se passent derrière la toile. Ce spectacle, nouveau pour lui, fut une leçon dqnt il profita pour s’éloigner à jamais de toutes ces petites intrigues qui n’appartiennent ni à l’homme doué d’un véritable talent, ni à l’homme honnête. Il fut à Bruxelles ce qu’il avait été à Paris dans la société , et ce qu’il a été toute sa vie ; je veux dire qu’il conserva tous les principes de l’excellente éducation qu’il avait reçue. Sa manière de vivre le fît distinguer. La maison de Bhannetaire , père de trois filles charmantes, et toutes les trois attachées au théâtre , où elles réunissaient tous les genres de talens, était la seule qu’il fréquentât. Poli au théâtre avec ses autres camarades, ils

(1) L’excellent acteur qui vint briller plus tard au Théâtre Français.

DE DAZIISCOÜRT.

étaient étrangers pour lui hors de la scène* Quatre - vingt mille livres de rentes que possédait Dhannetaire mettaient nécessairement une différence entre lui et les autres comédiens , relativement au choix de sa société, quoiqu’on puisse dire avec justice, qu’à l’époque dont nous parlons, les comédiens du prince Charles méritaient qu’on les distinguât de tous les comédiens de province ou de l’étranger. Le prince de Ligne , ami et protecteur des arts et des talens , faisait un cas particulier de Dhannetaire , et venait souvent sè délasser chez lui du cérémonial auquel l’obligeait le rang distingué qu’il occupait à la cour de Bruxelles. Plusieurs autres seigneurs de cette cour suivaient l’exemple du prince; et la maison de Dhannetaire était leur rendez-vous , ainsi que celui des hommes de mérite que renfermait la ville. Cette maison était un véritable athénée dans lequel un des passe-temps les plus agréables était de jouer des comédies improvisées, dont le sujet n’était donné qu’au moment où l’on avait décidé de les jouer. Dhannetaire avait certainement une habitude et une connaissance du théâtre qui auraient du le mettre au rang du premier improvisateur; et^

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