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TROISIÈME PARTIE

QUELQUES RÉFLEXIONS SUR l’aRT TüÉATRAL , PAR DAZINGOURT.

Nota. Ces réflexions proviennent d’un manuscrit que Dazïncourt avait remis à son cousin M. Audibert, et auquel était joint le billet suivant :

« Je vous envoie mes réflexions sur mon métier ; elles «sont, en véxité, bien peu dignes d’être communiquées à

« M. de Saint-Ild . ; mais vous le voulez ; mon amitié n’a

« rien à vous refuser, pas même le sacrifice de mon amour- « propre. »

M. Audibert ayant égaré plusieurs pages de ce manuscrit, le premier éditeur des Mémoires de Dazincourt a remis autant d’ordre qu’il lui a été possible dans ce qui reste de ces réflexions.

La nature crée, l’art perfectionne; il faut naître comédien, comme il faut naître poète, peintre ou musicien : sans cette première condition, quelques études que fasse celui qui se destine au théâtre, il restera à côté de la médiocrité.

Mais la nature lui eût-elle donné le génie de la chose, elle ne lui a accordé qu’une légère

faveur, si elle ne l’a pas doué d’un organe juste et flexible, et si elle n’a pas modelé son visage et ses formes de manière que leur ensemble plaise au premier abord.

On a souvent agité la question de savoir si l’on peut devenir un grand acteur sans esprit et sans instruction : ce que j’ai vu devrait me faire pencher pour l’affirmative ,* ce que je sens me dit tout le contraire. J’avoue que j’ai été étonné plus d’une fois de voir avec quelle intelligence un comédien, dont je ne pouvais pas révoquer en doute la profonde ignorance, jouait , du moment qu’il l’avait casé dans sa mémoire , un rôle qui aurait exigé plusieurs jours de méditation de la part d’un homme vraiment instruit : hors de la scène , ce même comédien eût été embarrassé de raisonner sur la pièce dans laquelle se trouvait le rôle qu’il venait de remplir d’une manière brillante (1). 11 y a donc des grâces d'état ; car la comédie n’est pas un métier qui s’apprend, et qui,

(1) L’esprit de ce paragraphe , si différent de celui de la lettre que Dazincourt adressa à M. Monvel père vingt ans avant , prouve des réflexions ultérieures.

( Note de la première édition, )

une fois su, ne demande plus de réflexions^

Si j’ai vu des acteurs ignorans jouir , en raison de leurs talens , des applaudissemens que leur accordait un public éclairé , j’ai vu aussi que ceux qui sont cités comme les véritables modèles qu’on doit étudier, devaient à un tra-^ vail profond et raisonné, à une instruction plus étendue qu’on ne le peut croire, leurs succès et leur réputation. J’ai vu que leur opinion prononcée sur une pièce, était toujours mieux motivée qu elle ne l’aurait été par beaucoup de littérateurs : indépendamment de l’esprit de la pièce, aucuns des effets magiques qu’elle pouvait produire au théâtre, et qui devaient en assurer le succès, ne leur échappaient.

Il serait à désirer que l’homme qui se destine à la scène eût de l’instruction , qu’il eût étudié avec attention les maîtres dont il se dispose à représenter les chefs-d’œuvre, et surtout qu’il eût appris à lire dans le grand livre du monde, pour connaître les divers caractères de la société , si sa vocation ne l’appelle qu’à jouer dans la comédie : il lui faut une étude plus profonde, s’il se destine en même temps au tragique. C’est dans l’histoire

DE DÀZINCOURT . OÔg

de tous les temps qu'il se familiarisera avec les personnages auxquels ils doivent donner la vie.

Le goût de jouer la comédie se manifeste ordinairement au sortir de l’extrême jeunesse, et lorsqu’à peine les traits de la physionomie ont acquis leur caractère : c’est alors, aussi, que les rôles d’amoureux flattent le plus l’imagination. On ne consulte point ses moyens intellectuels ; et sans faire attention à ceux qu’on ne possède pas, eût-on la figure la moins agréable , et un organe sourd ou mordant, on endosse la tunique d’Egisthe ou l’habit de marquis.

Ce que M. Dorât, dans son poème sur la Déclamation, adresse aux femmes, peut également s’appliquer aux hommes :

Interrogez votre âge et l’esprit de vos traits.

Aux rôles langoureux telle souvent s’obstine ,

Dont le dehors annonce ou Finette ou Justine;

Et telle , avec un front imposant et hautain,

Beprésente Marton que cajole Frontin.

La nature, variée dans toutes ses créations, a mis autant de nuances différentes dans nos caractères, quelle en a mis dans nos figures.

L’un se sent porté à la tendresse, l’autre à la gaîté ; celui-ci a l’humeur altière , cet autre l’a flexible : ces diverses nuances sembleraient indiquer a celui qui se destine au théâtre, qu’il doit se livrer de préférence aux rôles dont l’esprit se trouve en accord avec ses sensations naturelles; il serait dans l’erreur. Le vrai comédien est l’imitateur de la nature : il doit éprouver à son gré tous les sentimens. Tour à tour gai ou chagrin, amoureux ou jaloux, colère ou flegmatique, il faut que sa figure, de concert avec sa voix , sache exprimer ces divers sentimens. Si le rôle qu’il représente exige les apparences de la tristesse, l’accent de la douleur ne suffirait pas : on veut la voir peinte dans ses traits. Doit-il paraître gai, il faut qu’il inspire la gaîté au spectateur, même avant d’avoir parlé. Surtout que ses gestes , toujours d’accord avec ce qu’il dit , ne soient ni recherchés ni affectés. (1)

D’un geste toujours simple appuyez vos discours :

L’auguste vérité n’a pas besoin d’atours.

Dorât.

Une des qualités nécessaires à celui qui se

(ï) La nature , dit Cicéron , a marqué à chaque pas-

destine au théâtre, c’est le sentiment; si cette qualité lui manque , il doit renoncer à la scène : il perdrait dans cette étude un temps qu’il pourrait mieux employer. Le sentiment doit être inné avec nous : il ne se donne pas ; et quelque bonne volonté qu’on ait, on ne l’acquiert pas par le travail. Souvent un acteur croit suppléer à ce don de la nature par une chaleur factice et une véhémence apprêtée , qui peuvent tromper un moment le spectateur ; mais bientôt l’erreur se dissipe.

Les femmes tiennent de la nature le don de nous émouvoir ; elles ont une certaine souplesse dans le cœur , et une certaine disposition mécanique à se prêter à toutes les pas¬

sion , à chaque sentiment , son expression sur le visage, son ton et son geste particulier :

Omnis enim motus animé suum quemdam habet à naturâ vultum et sonum et gestum.

L’art des gestes fut porté si loin chez les Romains , que les pantomimes exécutaient toutes sortes de pièces, et exprimaient tout ce qu’ils voulaient sans rien prononcer. Pylade etBathylle étaient regardés comme les deux meilleurs pantomimes. Auguste protégeait l’un , et Mécène l’autre.

( Note de la première édition.)

sions; leur son de voix intéressant , trompe souvent nos observations , surtout quand nous les entendons pour la première fois.

Si j’écrivais pour le public, je ne citerais pas à l’appui de cette vérité ce qui m’est arrivé vis-à-vis de madame Cam

L’éloge pompeux qu’on m’avait fait de cette actrice, qui était à Lyon, me donna le désir de l’entendre. Je profitai d’un congé que je venais d’obtenir pour satisfaire ma curiosité , et je fis le voyage de Lyon. Deux jours après mon arrivée, on donna Z aire . Je me rendis au spectacle ; l’actrice dont je parle remplissait le rôle de Zaïre : elle parut. A la figure la plus théâtrale, cette femme réunissait l’organe le plus enchanteur. Je l’écoutai avec toute l’attention dont je suis susceptible, et je quittai la salle , regrettant qu’un sujet aussi précieux ne fit pas l’ornement de la scène française.

Je dînai le lendemain chez M. de Toi. . . ; on me demanda si j’avais été entendre madame Cam...., et sur ma réponse affirmative, on désira savoir ce que j’eri pensais. L’éloge que j’en fis plut à toutes les personnes avec lesquelles je me trouvais à table; chacun ren-

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chérit sur ce que je venais de dire, l’avocat Ber.... excepté, qui m’engagea, pour mon honneur, me disait-il, à vouloir bien retour¬

ner une seconde fois entendre cette actrice , bien certain que j’en porterais un jugement bien différent.

On se leva de table, et l’avocat Ber. . . . , que ses affaires rappelaient chez lui, m’engagea à venir dîner avec lui le surlendemain. On avait annoncé au spectacle pour ce jour-là Britannicus .

Ce que m’avait dit M. Ber n’était que

trop vrai. Ce charme indicible que madame Cam. . . . avait dans la voix, faisait tout son talent, ou, pour mieux dire , elle n’en avait qu’un très médiocre; cette seconde épreuve me désenchanta.

Je reviens à mon sujet.

L’acteur qui veut remplir dans la comédie ou dans la tragédie des rôles d’amoureux, doit avoir une figure aimable : il faut l’avoir imposante dans des rôles plus. prononcés; mais tous les acteurs, en général, doivent l’avoir spirituelle.

On devrait toujours s’informer, ditM. Duclairon , dans son Essai sur la connaissance

du Théâtre Français , si un débutant est bien fait , surtout lorsqu’il veut se charger des rôles d’amoureux. Si l’on dit qu’il a la tournure et la figure ignobles, mais qu’il a des talens, que personne ne récite mieux un vers , etc. , répondez que cet homme est un acteur de répétition, qui ne doit jamais paraître que dans la foule pour n’être pas distingué.

Les grâces , le maintien , l’aisance, sont des accessoires nécessaires à la scène.

Pour jouer la comédie, il faut avoir la voix légère et flexible; l’acteur tragique doit l’avoir forte, majestueuse et pathétique ; elle doit maîtriser l’attention, et imprimer le respect.

La comédie veut être parlée moins familièrement sans doute que la conversation ordinaire : son débit doit être ferme , et non pas déclamé.

La tragédie (peut-être m’accuserait-on de blasphème si je le disais tout haut) ne doit pas être plus déclamée que la comédie : elle doit être débitée majestueusement , et toujours en raison de la dignité du personnage.

Une figure fine, maligne, et même un peu espiègle , est précieuse pour remplir les rôles' de soubrettes, A cette figure maligne , les

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valets doivent réunir une grande souplesse et beaucoup d’agilité. Leur emploi, à l’un et à l’autre, est d’amuser sans cesse les yeux et les esprits , et d’être dans un mouvement perpétuel. Ils doivent avoir beaucoup de vivacité, du feu, et surtout le vis comica , sans lequel il n’existe ni valets ni soubrettes.

Il n’est pas de rôle dans lequel on ne doive observer les convenances qu’il prescrit ; et celui des pères nobles en exige peut-être encore plus que les autres. Ce serait, par exemple, un contre -sens impardonnable que de voir l’acteur chargé de le remplir, affecter à la scène les manières d’un jeune étourdi. Il doit être grave ou noble suivant le caractère du personnage qu’il représente. Chez un jeune homme , l’amour se manifeste par des transports; chez un vieillard, il faut plus de circonspection, à moins que l’esprit de son rôle ne soit une espèce de caricature.

Un des plus beaux présens que la nature puisse faire àuncomédien, c’est lamémoire (i): si elle lui est infidèle, le personnage qu’il représente disparaît ; on ne voit plus que Facteur.

(i) Dans la Métromanie , Lisette, comme on sait,

Les rôles les plus difficiles à remplir dans la comédie, les seuls peut-être auxquels il faut être appelé par la nature et qu’on ne saurait atteindre à force d’études, ce sont ceux de valets.

Une gaîté factice ne peut point alimenter celle du spectateur. Présentez un rôle de valet à Molé : comme comédien consommé , il vous en fera sentir toutes les nuances ; comme

ouvre la scène , un rôle à la main , avec le valet , à qui elle dit :

Témoin ce rôle encor qu'il faut que j’étudie-

La mémoire manqua un jour dans ce rôle à mademoiselle Fannier : elle resta un moment court après ce vers du second acte :

Et je prétends si bien représenter l’idoîe. „ . <.

Fixant alors inutilement le souffleur, elle se dit :

Mais j’aurai plus tôt fait de regarder mon rôle.

Alors elle le tira tout naturellement de sa poche , tel qu’elle l’avait montré dès la première scène ; et c’était en effet celui de la pièce même. Elle continua sans se démonter, comme si ce n’eût été qu’un jeu de théâtre. La constitution de la pièce justifiait doublement cette présence d’esprit.

( Note de la première édition .)

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acteur, il le jouera mal; et, s’il s’exposait sur la scène avec l’habit d’Hector , il n’y obtiendrait pas un sourire, et ne devrait peut-être qu’à l’estime méritée de son talent , de n’être pas sifflé.

Et Préville arrache des larmes dans dix rôles de haut comique, quoique le public soit accoutumé à voir journellement en lui l’homme qui le force à rire, ce qui devrait nuire à l’illusion.

Jusqu’à présent j’ai employé les mots comédien et acteur dans l’acception générale : en parlant de Préville, je dois les distinguer.

Molé ne représenterait pas un rôle de valet , parce qu’il n’est qu’acteur, mais acteur sublime. Préville , vrai protée, prend toutes les formes indistinctement : il passe aussi facilement du rôle d’un valet à celui d’un petit-maître , que de celui d’un vieillard à celui d’un jeune homme : dans tous il est parfait ; dans tous, c’est le personnage qu’il représente : cest un comédien .

Un seul homme l’a égalé : c’est Garrick , ce Roscius de la scène anglaise, dont la figure mobile se démontait à son gré, et lui permettait de prendre tel caractère qu’il lui plaisait.

Ce qui paraîtra peut-être difficile à conce-

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voir , c’est qu’on ne joue jamais plus mal un rôle que lorsqu’on s’en fait l’application personnelle.

Je pourrais citer plus d’un exemple qui viendrait à l’appui de ce que j’avance ici : un seul suffira pour me faire entendre.

J’ai vu à Bruxelles un acteur plein de talent, qui avait le malheur d’être joueur effréné, et que la fortune favorisait rarement : supérieur dans tous les rôles de son emploi , le seul qu’il remplissait mal était précisément celui dans lequel 011 aurait dû attendre de lui le plus étonnant effet; je veux dire Béverley.

Se faisant l’application de son rôle, parce que, personnellement, il en éprouvait chaque jour les affreux résultats , il 11’était plus maître de son débit, et ne pouvait plus se rendre propre le sentiment de son personnage : il rapportait tout à lui-même.

11 est possible que ce que j’avance trouve beaucoup de contradicteurs, parce qu’une des grandes qualités du comédien étant de s’identifier avec le personnage qu’il représente, il ne peut pas être plus véritablement identifié avec lui que lorsqu’il est dévoré lui-même de la passion dont son rôle l’oblige à faire le

DE DAZINCOTJRT.

tableau, et qu’il en éprouve tous les effets.

L’acteur doit oublier à la scène ce qui peut le toucher personnellement : je partage ce sentiment avec François Riccoboni.

«C’est ici, dit cet auteur, une de ces erreurs brillantes , dont on s’est laissé séduire , et à laquelle un peu de charlatanisme , de la part des comédiens , peut avoir beaucoup contribué. . . . Lorsqu’un acteur a rendu avec la force nécessaire les sentimens de son rôle , quelques spectateurs, étonnés d’une si parfaite imitation du vrai, l’ont prise pour la vérité même ; ils ont cru l’acteur affecté du sentiment réel qu’il représentait; et celui-ci, qui trouvait son avantage à ne point détruire cette idée, les a laissés dans l’erreur en appuyant leur avis. ... Il paraît démontré, au contraire, que si l’on a le malheur de ressentir véritablement ce que l’on doit exprimer, on est hors d’état de jouer. Les sentimens se succèdent dans une scène avec une rapidité qui n’est point dans la nature, par rapport à la courte durée d’une pièce, qui, en rapprochant les objets, donne à l’action théâtrale toute la chaleur qui lui est nécessaire. Si, dans un endroit d’attendrissement, vous vous laissez emporter au

sentiment de votre rôle , votre cœur se trouvera tout a coup serré, votre voix s’étouffera presque entièrement ; s’il tombe une seule larme de vos yeux, des sanglots involontaires vous embarrasseront le gosier , et il vous sera impossible de proférer un seul mot sans des hoquets ridicules. Si vous devez alors passer subitement a la plus grande colère , cela vous sera-t-il possible? Non, sans doute : vous chercherez à vous remettre d’un état qui vous ôte la faculté de poursuivre; un froid mortel s’emparera de tous vos sens, et pendant quelques instans vous ne jouerez plus que machinalement. Que deviendra pour lors l’expression d’un sentiment qui demande beaucoup plus de chaleur et de force que le premier? quel horrible dérangement cela ne produirat-il pas dans l’ordre des nuances que l’acteur doit parcourir ? Examinons une occasion différente, qui nous fournira une démonstration plus sensible. Un acteur entre sur la scène : les premiers mots qu’il entend doivent lui causer un surprise extrême : il saisit la situation, et tout à coup son visage, sa figure et sa voix marquent un étonnement don t le spectateur est frappé.... On demande si l’acteur peut être

DE DÀZJNCOURT.

vraiment étonné , puisqu’il sait par cœur ce qu’on va lui dire , et qu’il arrive tout exprès pour qu’on le lui dise ? En vain citera-t-on Esopus , fameux acteur tragique, qui, dans les fureurs d’Oreste , ayant l’épée a la main , ne balança pas à tuer un esclave qui traversait le théâtre en ce moment. . . . Mais pourquoi ne tua-t-il jamais aucun des comédiens qui jouaient avec lui ?. . . . C’est que la vie d’un esclave n’était rien , et qu’il était obligé de respecter celle d’un citoyen. Sa fureur n’était donc pas si vraie , puisqu’elle laissait a sa raison toute la liberté du choix; mais, en comédien habile, il saisit l’occasion que le hasard lui présentait. »

Ce qui suit prouve les lacunes considérables qui se trouvent dans le manuscrit de Dazincourt.

Après être entré, dit-il, autant qu’il m’a été possible dans les plus minutieux détails des rôles comiques et tragiques; après avoir rappelé de quelle manière le père de la comédie ponctuait ceux dont il était le double créateur ;

après avoir indiqué l’ancienne tradition , et le ton dont les Lecouvreur, les Gaussin, les Dumesnil, les Dancourt (i) , les Dangeville etc., les Grandval, les Dufresne, les Belcour, les Poisson etc., débitaient les leurs, il ne me reste plus à parler que de Baron, dont j’aurais dû sans doute parler le premier. L’homme qui a reçu le sceptre de la tragédie des mains de celui dont il représentait les chefs-d’œuvre (2) , méritait bien celte préférence : mais je voulais couronner mon travail par deux noms immortels.

Baron parlait en déclamant, ou plutôt en récitant , pour parler le langage de Baron luimême, car il était blessé du seul mot de déclamation, dit M. de Marmontel. Il imaginait avec chaleur, il concevait avec finesse, il se

(1) La belle Dancourt remplit les rôles d’amoureuses jusqu’à l’âge de soixante ans.

( Note de la première édition. )

(2) Racine, à la répétition d’une de ses pièces, s’adressant à Baron, lui dit : « Pour vous, monsieur, je n’ai point d’instruction à vous donner : votre âme et votre génie vous en diront plus que mes leçons n’en pourraient faire entendre. »

( Note de la première édition. )

pénétrait de tout. L’enthousiasme de son art montait les ressorts de son âme au ton des sentimens qu’il avait â exprimer : il paraissait, on oubliait Facteur et le poète : la beauté majestueuse de son action et de ses traits, répandait l’illusion et l’intérêt. Il parlait, c’était Mithridate ou César : ni ton, ni geste, ni mouvement qui ne fût celui de la nature. Quelquefois familier , mais toujours vrai, il pensait qu’un roi, dans son cabinet, ne devait point être ce qu’on appelle un héros de théâtre ; enfin il prouva, par sa manière de jouer, que la perfection de l’art consiste dans la simplicité et la noblesse réunies. Un jeu tranquille sans froideur; un jeu impétueux avec décence ; des nuances infinies, sans que l’esprit s’y laissât apercevoir : en un mot, il fut le digne modèle de tout ce qui devait le suivre. (i)

(i) Quand Larive paraît sur la scène , je m’imagine voir Baron. Que de noblesse dans sa physionomie! que d’aisance dans son maintien ! Il parle : c’est encore Baron. La nature , prodigue envers lui, l’a favorisé de tous ses dons.

C’est dans les morceaux les plus terribles de la tragédie qu’il paraît plus sublime, plus intéressant. L’é-

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