‹ Mémoires de Préville et de DazincourtChapitre 20 sur 22 · RÉPONSE DE M. THIERRY · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE M. THIERRY

Vienne, ce a5 février 1776.

(( Je connais tout le prix de l’amitié , et j’en attache trop à la vôtre , pour ne pas désirer la conserver éternellement; je me suis donc conduit à votre égard comme vous vous seriez conduit vis-à-vis de moi en pareille circonstance. J’ai soustrait la lettre que vous me chargiez de remettre à la princesse de Sch . ;

vous me l’aviez laissée sous cachet volant, en me donnant la permission d’en prendre communication ; ce que j’ai fait. La réflexion , je l’espère, vous aura assez bien servi, depuis votre lettre écrite, pour que vous regrettiez dans ce moment de l’avoir fait partir. J’aurai donc suivi vos désirs en l’anéantissant ; si cependant je me trompais,, souffrez que mon amitié vous éclaire sur votre injustice ; ma franchise ne vous déplaira pas , parce que vous savez que si j’estime votre talent, j’estime encore plus votre personne.

((Tant que la princesse de Sch.... a été pour vous et pour moi madame Williams , l’un et l’autre nous avons pu nous livrer dans sa société à cette honnête familiarité que permet la parité des états. Votre liaison avec elle ne

DE DAZIXCOURT.

pouvait pas alors éveiller la médisance : ua comédien dont la réputation, relativement à ses mœurs et à la décence de sa conduite, est aussi bien établie que la vôtre , peut être sur un ton de familiarité chez une femme qui rie marque pas par des titres de grandeur. Mais que dirait-on, par exemple, de la jeune comtesse d’Arem . , si elle avait avec vous la

même liaison que vous aviez avez madame Williams? Bien certainement les causes d une pareille liaison seraient empoisonnées par la calomnie; il faut le dire, l’être le plus impassible ne se contenterait peut-être pas de la trouver déplacée. Les titres et la haute naissance sont, surtout pour les femmes, les esclaves nés du préjugé, et ce n’est pas ici le cas d’examiner s il est bien ou mal fondé dans l’ordre social : il est certain qu’il y aurait démence a vouloir le fronder. Je conclus donc de mon raisonnement, et, en y réfléchissant, vous vous rangerez de mon avis, que madame Williams , en reprenant le rang auquel sa naissance l’a destinée, a été forcée, non pas de renoncer au sentiment qu’elle avait pour vous, mais de se séparer de vous pour servir l’opinion : elle n’a pas voulu donner le droit d’attaquer encore une fois sa réputation.

« Au reste , vous pouvez m’en croire , la

princesse de Sch . ne désire pas plus que

ne l’aurait désiré madame Williams , que vous ayez besoin de sa protection , mais elle désire que vous mettiez à quelque épreuve l’attachement qu’elle a pour vous.

« Le billet de madame veuve Nett.... est* comme le portrait, un don de l’amitié. Votre délicatesse ne saurait pas plus s’offenser de l’envoi de l’un que de l’envoi de l’autre. Vous me connaissez assez pour savoir que je puis décider sur un pareil sujet. J’espère que votre première lettre à la princesse sera différente de celle que vous lui aviez adressée , et que dans celle que vous m’écrirez vous approuverez ma conduite.

« Je suis à vous, etc. »

P. S . du premier éditeur. Plus de soixante lettres de la princesse de Sch .... et de Thierry, datées de Saint-Pétersbourg, dont Dazincourt a effacé les trois quarts des lignes , et qui auraient exigé de ma part trop de perte de temps pour y retrouver un certain ordre, composent le reste de sa correspondance, qui se soutint jusqu’au moment où une mort imprévue lui

enleva cette amie précieuse. Il conserva longtemps pour elle la même chaleur de sentiment qu’elle lui avait inspirée dès le premier jour où il avait été admis dans l’intimité de sa société. Quand il s’en entretenait avec M. Audibert , c’était avec un intérêt si vif, et avec un tel serrement de cœur, qu’il était toujours prêt a être suffoqué par ses larmes. Le temps , ce grand maître de tout , effaça peu à peu de son imagination le souvenir d’une femme que rien ne pouvait lui rendre : ce qui y contribua peut-être encore davantage, ce fut sa liaison

avec mademoiselle Ol . ; car, malgré le

respect que j’ai pour la mémoire de madame la princesse de Sch.... , et quelque discret que Dazincourt ait été dans les motifs de sa liaison avec elle, il me reste l’arrière-pensée de croire que cette liaison ne fut pas entièrement platonique.

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