Mémoires de prince de Ligne
Dans l'esquisse rapide que nous avons consacrée au prince Charles de Ligne 1, nous avons essayé de mettre en présence et en opposition deux âges, deux noblesses , deux hommes : le xvie siècle et le xvme, Philippe de Marnix et l'auteur des Mémoires que cette édition livre au public, dans les seuls fragments qu'il soit permis de publier encore.
De cette opposition des individus, de leurs caractères , de leurs écrits comme de leurs actions , il nous semblait ressortir que le génie belge avait su
. > Voir Préface à l'édition en quatre volumes format charpentier, 1860. — Bruxelles, Fr. Van Meenen et Cie. — Paris, A. Bolmé.
6 à INTRODUCTION.
tour à tour se prêter et s'étendre aux genres les plus différents et que chez nous la constitution même du pays, sa division en deux races, sa position géographique, tout contribuait à favoriser le développement de l'art et de la pensée dans les domaines les plus opposés.
Ce mélange, cette fusion de caractères et d'esprits bien distincts, n'est-ce pas ce qui constitue en somme notre nationalité, notre individualité, notre génie propre?
L'échelle est immense : d'une part, c'est la science, la profondeur, l'éloquence austère des races germaniques et anglo-saxonnes; d'autre part, la finesse d'observation, la vivacité, la faculté de vulgarisation, la grâce des races latines.
Ne sommes-nous pas en effet le pays de transit de la pensée des peuples du Nord et des peuples du Midi?
Nos populations ont leurs affinités et leur parenté avec les uns et avec les autres.
Notre situation même nous met en contact incessant avec le Nord et le Midi. Par nous s'opère cette circulation et s'accomplit cet échange d'idées diffé^ rentes et de sentiments qui contrastent,
Nous participons du double génie qui caractérise les deux races; c'est là notre raison d'être, c'est là notre autonomie, c'est là notre vraie mission.
Quand, au xvie siècle, de l'Allemagne et de l'Angle ■ terre réformées , partit l'élan de la liberté , nous le suivîmes ; il descendit des Pays-Bas en France.
Quand, au xviue siècle, la France donna le signal delà réformation politique, les idées généreuses de 1789 trouvèrent un écbo profond dans notre pays et se communiquèrent à l'Allemagne par nos frontières. En 1830, enfin, la première parmi les nations du continent, la Belgique les appliqua et les traduisit complètement dans les institutions nouvelles qu'elle se donna.
Pour ne prendre que le domaine des idées , Marnix représente bien l'élément germain en notre pays ; le prince de Ligne est bien le représentant de l'esprit français. Mais Marnix est l'homme de son temps, l'homme de la lutte ; Charles de Ligne reste toute sa vie l'homme du xvui0 siècle que la philosophie a envahi, sans aboutir encore à sa conclusion logique, qui s'appelle la révolution française.
Le prince de Ligne, c'est le xviue siècle élégant, chercheur, matérialiste, railleur, insouciant, se fai-
sant illusion à lui-même, et n'entrevoyant pas, au milieu des éclairs d'esprit de Voltaire , le dénouement glorieux vers lequel la France marchait.
Le prince de Ligne ; c'est le xvme siècle se survivant. Il n'y a plus à cette époque, comme au xvne siècle , d'adorateur gravitant autour de l'absolu politique et religieux : c'est le doute qui envahit l'âme, c'est l'esprit qui se matérialise, c'est la critique qui ébranle, sans le savoir, sans s'en douter, la vieille société. Ce n'est pas encore la société nouvelle. Une autre génération plus jeune allait constituer celle-ci.
Pour nous en tenir à l'auteur qui nous occupe, sans même entrer dans l'examen de la situation générale de l'Europe, sans prendre l'époque dans son ensemble, mais en n'observant que le citoyen dans son pays, que constatons-nous? — L'indifférence aux événements nationaux ou tout au moins l'absence de participation dans un sens ou dans l'autre.
Le prince Charles de Ligne n'avait point d'idéal politique, point de passion de parti. Il n'aspirait pas, malgré sa haute noblesse, malgré l'importance de son nom, malgré sa position élevée, à jouer un rôle actif dans l'histoire.
Le seul côté par lequel il touche aux événements, c'est la guerre. C'est un vaillant chevalier, amoureux des combats; mais ce n'est point le champion d'une idée.
La^uerre n'est, pour cet esprit charmant et avide d'émotion ou de mouvement, qu'un délassement, qu'une distraction ; mais cette distraction l'absorbe parfois au point de devenir une vraie passion, et il s'y lance de tout cœur, gaiement, valeureusement, et il s'y adonne sérieusement. Ses écrits, comme sa vie d'ailleurs, comme ses Mémoires, nous disent l'importance qu'il attachait à la carrière des armes. Il fut un bon capitaine, au dire des hommes compétents; il est renommé aujourd'hui encore pour la spécialité de ses écrits militaires. « J'étais fou d'héroïsme, » écrit -il dans ses Mémoires; « Charles XII et Condé m'empêchaient de dormir... » « J'ai fait attendre des empereurs et des impératrices, mais jamais un soldat '. »
En dehors de son goût pour l'art militaire, nous ne voyons guère chez lui d'autre préoccupation sérieuse. Il ne se mêle pas aux événements. Une révolution
1 Voir Mémoires, pages 47 et 48.
éclate en son propre pays; l'abstention est son rôle. Pendant ce temps, il guerroie à l'étranger ou brille dans les cours et les salons d'Europe.
A peine même s'il a une opinion personnelle dans le débat qui s'agite entre le souverain et une partie de son peuple. « J'ai six ou sept patries : empire, Flandre, France, Autriche, Pologne, Russie et presque Hongrie, » écrit le prince, résumant bien son cosmopolitisme1.
« A Versailles où je n'étais pas pour m'amuser, on avait la bêtise de croire que j'avais des intentions politiques, comme plus tard dans mon voyage du Nord : cela n'est pas naturel, disait-on, mais bien adroit d'être ainsi de la société intime de la reine2. »
Il ne faut pas croire pourtant que la frivolité de l'esprit détournât le prince de tout attachement sérieux.
Cette insouciance apparente de son caractère est plutôt le résultat de son éducation qu'avaient formée tour à tour plusieurs précepteurs plus ou moins imbus, l'un de scepticisme, l'autre de matérialisme, un troisième de déisme, un quatrième d'athéisme.
1 Voir Mémoires, p. 55.
•J Idem, p. 80.
C'est le prince lui-même quf nous donne ces détails avec une grâce charmante. Mais cette éducation première n'avait point influé sur le cœur; celui-là est chaud, ardent, généreux, facilement accessible à la voix du malheur ou du devoir !
Oui, le prince de Ligne eut le dévouement pour vertu ; autant il a d'esprit, autant il sut montrer de cœur. Le sentiment est bon , si la tête est un peu folle et le caractère un peu inconsistant.
En parlant ici de sentiment, nous ne faisons point allusion à ces éphémères amours où il se délectait, et qui n'étaient en somme qu'un des jeux de son esprit, qu'une des distractions de sa vie; mais en étudiant le fond même de sa nature, nous trouvons le. prince capable de sérieux attachements, fidèle à l'amitié, reconnaissant, empressé à servir chacun, large dans ses bienfaits, dévoué en un mot.
Il a, sous ce rapport, toutes les vraies vertus de la chevalerie. Il a les grandes traditions de l'ancienne noblesse. Sa noblesse consiste moins dans le hasard de sa naissance que dans l'élévation de ses sentiments.
Ajoutez-y la bonté, la bienveillance, l'affabilité des manières, la serviabilité, une bonhomie sans
affectation, et vous aurez le prince Charles de Ligne, tel qu'il apparaît dans ses écrits , tel surtout que nous le révèlent ses Mémoires, sorte de journal de sa vie, où se reflètent avec vivacité et dans leur vérité naïve, toutes ses impressions, sans apprêt et sans fard.
Écoutons-le plutôt : « Malgré le changement prodigieux qu'elle apporta dans ma situation , la mort de mon père me frappa infiniment. Ce qui fit sur moi le plus d'effet , et me coûta des larmes , ce fut lorsqu'un jour il me chargea d'une affaire, et me parla, presque pour la première fois de sa vie, en me disant que cela me regardait plus que lui , puisque... Ce puisque me fit fondre en larmes. » « Il m'avait chassé de chez lui les deux fois que j'avais essayé de le voir et cependant j'oubliai toutes ses rigueurs à ce moment où l'on ne se rappelle plus que les bonnes choses qu'on a vues ou dont on a entendu parler !. » N'y a-t-il pas dans ces quelques lignes une réelle délicatesse de sentiment?
Les Mémoires du prince de Ligne nous font aimer l'homme, en même temps qu'admirer l'écrivain.
1 Voir Mémoires, p. 53 et 54.
Aussi, si nous avions à porter un jugement général sur ses œuvres, nous n'hésiterions pas à attribuer le premier rang à ses Mémoires; c'est là en effet que la grâce s'allie le plus au naturel , c'est là que vibre son cœur , c'est là que son esprit a le moins d'afféterie. Le style même est d'un laisser-aller plein de charmes. Le décousu qui règne dans ces pages en constitue une véritable improvisation.
Il est vraiment à regretter que ces Mémoires ne puissent être livrés au public, que par fragments.
Le prince de Ligne actuel, président du sénat de Belgique, petit-fils de notre auteur, et digne de ce nom qu'il porte noblement et avec éclat, a bien voulu nous permettre de publier ces fragments que la famille possédait en manuscrit et que la Revue nouvelle de Paris avait reçus dans le temps en communication.
C'est donc pour la première fois que les Mémoires du prince de Ligne voient le jour, dans un choix des œuvres de cet auteur qui , comme l'a justement dit Mme de Staël, est « le seul étranger qui, dans le genre français , soit devenu modèle , au lieu d'être imitateur. »
L'original même des Mémoires, c'est à dire le
manuscrit complet, ne peut paraître, en vertu du testament du prince de Ligne, qu'après que tous les personnages qui y sont nommés, seront morts. Cet original est aux mains de M. Cotta, libraire, à Stuttgard, qui Ta acquis des héritiers auxquels le prince, en mourant, avait légué la propriété de ses manuscrits. Or, ces héritiers n'étaient autres que la compagnie de trabans que commandait Charles de Ligne. Un usage ancien voulait que le chef de corps lui laissât à sa mort un présent. Les œuvres du prince furent ainsi par lui généreusement abandonnées , avec réserve de publication , à cette compagnie dont le premier soin fut de s'en dessaisir et d'en céder la propriété à un éditeur.
A en juger par les fragments de ces Mémoires que nous donnons aujourd'hui, on peut présager quel intérêt doit offrir le manuscrit complet qui probablement ne verra pas le jour avant une trentaine d'années.
Quoi qu'il en soit, avec les pages détachées que nous publions, rapprochées de la Correspondance et des écrits divers du prince, ainsi que de son Journal de guerre, il est facile déjà de reconstituer sa vie.
En effet , partout dans les œuvres du prince de Ligne, sa personnalité apparaît, non point prétentieuse et poseuse, mais tout naturellement et comme nécessaire au sujet même. Ce qu'il raconte, ce sont ses aventures, ses souvenirs, ses observations sur les hommes et les choses de son temps.
Sa correspondance nous a déjà initiés à une foule de détails ; il est à regretter que toutes les lettres que le Prince adressait à ses amis, ne soient pas encore publiées. Et à ce propos, qu'il nous soit permis d'en donner une, vraiment curieuse, adressée au Prince Auguste d'Aremberg l :