LETTRE DU PRINCE DE LIGNE AU PRINCE AUG. D'AREMBERG
Tœplitz, le 20 juillet 1807.
a Eh bien, nie voilà ! je l'ai vu, et, de peur d'être partial, étant peut-être bien traité par lui (quoiqu'il n'ait pas l'air trop caressant), je suis le seul des ex-régnants ou régnants, qui ne se soit pas fait présenter (2). Ils m'ont amusé, tous ces princes confédérés avec qui je dinais tous les jours, et qu'il avait fait venir,
(1) Nous avons extrait cette lettre de la Correspondance de Mirabeau avec le comte de la Marck, correspondance puisée dans les archives de la famille d'Aremberg et publiée en 2 volumes, il y a quelques années.
(2) Le prince de Ligne avait été à Dresde pour y voir l'empereur Napoléon qui s'y trouvait. On lui sut assez mauvais gré, à Vienne, de ce voyage et de ce qu'il en dit. Cependant il ne se fit pas présenter à Napoléon, et ne le vit que dans la galerie du palais de Dresde. (Note de l'édition de la Correspondance citée.)
excepté Prosper (1) qui fait la guerre, et le régnant de Lichtenstein qui fait des dents (2). Je leur ai dit qu'ils me paraissaient être là, comme dans la vallée de Josaphat pour le jugement dernier, et ils m'ont fait en chorus un gros rire d'empire en disant : touchours awmple.
a Je ne puis dire de lui ce qu'Ali dit d'Azor, ni par sa mine, ni les intonations de sa voix, ni ses expressions, car j'écoutais ce qu'il disait à la galerie où je le côtoyais avec la foule; mais il a bien l'air d'un homme de guerre , de fermeté et de calcul, plutôt que de génie, dont il n'a jamais les écarts. Un lieutenantcolonel saxon, qui ne l'a pas quitté à Eriedland, m'a dit qu'il était à pied sur une hauteur sous le feu du canon, d'où il voyait si bien, que, le crayon à la main, il donnait ses ordres sur des cartes qu'il chargeait ses aides de camp de porter aux généraux. Il vit tout d'un coup un mouvement que les Russes voulaient faire, il dit : « Ah ! je crois qu'ils veulent manœuvrer ! Je vais leur donner de la tactique. » — Et dans l'instant il commande de profiter de l'ouverture.
» En arrivant, il s'est baigné, a envoyé pendant ce temps-là plusieurs courriers, parlé à quelques ministres , et le lendemain il a été à cheval à cinq heures du matin, sans autre suite que quelques aides de camp (car il n'a pas un homme de garde), à l'hôpital, parler à tous ses blessés de la campagne de Prusse ; puis voir les fortifications, et ensuite aux cadets qu'il a rassemblés, sans qu'on en soit prévenu, et qu'il a questionnés et repris sur les points les plus difficiles des mathématiques.
« J'ai rencontré Talleyrand qui arrivait ; j'ai monté les escaliers plus vite que lui, qui ne s'était point arrêté un moment depuis Koenigsberg. Jugez de son plaisir d'être reçu par moi, car il n'y a plus de Erançais au monde que lui, vous et moi, qui
(1) Le prince Prosper d'Aremberg, neveu du prince Auguste, et, aujourd'hui, duc régnant d'Aremberg. (Noie de l'éditeur de la Correspondance.)
(2) Le prince de Lichtensteiu était alors enfant. (Note du même.)
ne le sommes pas. Et il aurait bien joui aussi de vous trouver à Dresde. On nous a servi une table de trente couverts, où nous avons soupe tête à tête, et, à une heure du matin, par discrétion, je l'ai quitté malgré lui et je suis revenu ici.
» Il m'a dit que jamais l'empereur Napoléon (je crois qu'il est permis de l'appeler ainsi) n'avait été aussi grand qu'à Osterode, où ne mangeant que de mauvaises écrevisses, dans une maison affreuse entourée de cadavres d'hommes et de chevaux couverts de fumier, ayant tout contre lui, jusqu'à son armée, quoique personne n'osât le témoigner, il avait juré de tout souffrir pour humilier la Russie.
« Ils ont été extrêmement contents de la conduite franche de Poniatowski, qui même ne pouvait avoir de blâme, si les choses avaient tourné autrement. Il doit arriver aujourd'hui à Dresde, avec Molachouski, Stanislas Potocki, etc., etc., pour l'organisation de la Pologne, où l'on mêlera un peu la constitution du 3 mai avec la souveraineté accordée au roi de Saxe, sous le titre de duc de Varsovie.
n Ce nom m'a fait rire, j'ai demandé à Talleyrand si c'était comme le duc de Dantzick. Il m'a dit qu'on l'avait donné par délicatesse pour nous, afin que quelques mauvaises têtes de Gallicie ne crussent pas qu'on voulait rétablir le royaume de Pologne comme il était, et qu'on ne nous demanderait rien.
« Jérôme est roi de Westphalie et a les possessions du roi de Prusse, la Hesse, Eulde, Brunswick. On donne à ces trois princes des pensions.
« Talleyrand attendait Vincent (1) pour traiter de Braunau et de quelques objets pareils. 11 dit qu'on lui a les plus grandes obligations, par sa prudence et la manière dont il a éloigné les aigreurs et les rapports de propos, ou demi-projets de faire la guerre, qui avaient manqué de tout brouiller.
(1) Le baron Vincent, plus tard ambassadeur d'Autriche à Paris, de 1815 à 1828. (Note de l'éditeur de la Correspondance citée.)
h Le roi de Prusse, avec la Légion d'honneur, et une moustache, a eu l'air, à l'entrevue (de Tilsitt) d'un aide de camp d'Alexandre, a rougi et balbutié. Celui-ci a dit, le jour de la signature : « c'est aujourd'hui l'anniversaire de Pultawa, et aussi un jour heureux pour l'empire de Russie. »
» Napoléon, qui aime encore mieux se grandir que s'agrandir, et conquérir qu'acquérir, a mieux aimé. l'entrevue que démarcher à Riga d'un côté, et à Grodno de l'autre.
h Je ne sais pas ce qu'il fera ou ne fera pas des Turcs. Mais il a dit : "je voulais beaucoup de bien à Selim, parce qu'il était mon imi intime. »
a Alexandre avait embrassé Oubril à son arrivée, et, lorsque la cabale anglaise le fit disgracier, il lui donna 20,000 roubles de pension, en bonne fortune. Qu'on fasse des coalitions après cela ! Si nous avions remué, les Français dans l'instant auraient fait la paix avec les Russes.
» Je ne conçois pas que des prétendus zélés regrettent l'épuisement de ceux-ci et l'abaissement et la nullité des Prussiens, qui ne pourront plus être que sur la quatrième ligne. Je ne trouve pas cette marqueterie, au reste, de l'Europe bien dangereuse et pouvant durer plus longtemps que son auteur. La plume l'a formée, la plume la détruira alors, si on sait bien la tenir.
a On fait marcher les Espagnols contre le roi de Suède qui vient de demander qu'on rétablisse Louis XVIII sur son trône. On ne pense pas du tout à l'Angleterre, elle fera ce qu'elle voudra.
n On dit toujours quand on veut finir : la poste va partir. Je n'en avais pas envie, mais cela est très vrai cette fois-ci, et je ne vous dirai pas, cher contemporain, combien vous m'êtes cher, par goût et par bon goût, et reconnaissance d'une amitié dont je suis bien sûr, et bien tendre et éternel attachement.
a Le Prince de Ligne. «
Dans le cours de sa longue carrière, le prince de Ligne avait vu tant d'événements se produire, connu un si grand nombre de ses contemporains de toutes les nations, que vraiment il avait matière à intéresser le public par une foule de confidences et de récits personnels.
« Je n'écrirais pas tout cela, si l'on devait me lire à présent, » dit-il, « mais cent ans après, ces petites choses qui ont l'air d'être des riens, font plaisir. » « Je suis trop paresseux pour me donner la peine de soulever la pierre de mon tombeau pour m'en défendre (des interprétations qu'on pourrait donner à ses souvenirs)... On m'a fait dire de mon vivant tant de spirituelles bêtises auxquelles je n'ai jamais pensé, que ce sera bien pis alors (après ma mort). L'esprit de parti ou de commérage peut supposer des personnages et des phrases embarrassantes pour les survivants. Veillez-y, cher comte, je vous prie ; je suis sûr de n'avoir jamais rien écrit contre la religion et les souverains. Mais on lit de travers ; on remplit comme on veut une lettre initiale : on imagine , on interprète.... Faites supprimer tout ce qui pourrait avoir l'air de légèretés; la postérité est à présent une ouvreuse de lettres ; il n'y en a plus de confidentielles ;
on est en chemise et on paraît en public '. » « Je laisse quelques pages, comme on voit, parce que je compte vivre jusqu'en 1820. On m'a prédit que je vivrais, tant que j'aurais un cheveu noir dans ma queue. Je m'examine, » écrit-il à la fin de ses Mémoires; « il me paraît qu'il y en a très peu de gris. Nous verrons. »
Cette jeunesse que le prince avait conservée physiquement, son esprit et son cœur la portaient encore davantage.
En évoquant son passé, il semble se retrouver de nouveau à ses jours écoulés et nous en fait remonter le cours avec lui .
Il y a surtout dans ces Mémoires un portrait de Marie-Antoinette où le prince semble avoir mis touteson âme. Il y a des pages pleines d'entrain, de verve et de grâce à la fois, où il nous retrace la vie de cette cour de France , si folle et si rieuse , où il était le premier, l'enfant gâté de ces grands seigneurs et de ces belles dames.
« Quelle belle existence était la mienne. Dans vingt-quatre heures à Paris, Londres, La Haye,
1 Au comte tlcLabordc (1812).
Spa, etc. Je suis allé à Paris une fois pour y passer une heure, et une heure à Versailles, à l'occasion de la dernière couche de la reine. Je la vis le quatrième jour. Une autre fois je menai de Belœil à l'Opéra, dans un coche qui m'appartenait, toute la société qui était réunie chez moi. »
« Je riais bien de moi-même, lorsque dans vingtquatre heures je me trouvais dans la société de la reine et dans celle de Mme Gauthier, paysanne de Belœil, la plus fidèle à l'accent wallon. »
Il faut encore voir le prince de Ligne crayonner, en ses Mémoires, les portraits des princes et des souverains de l'Europe. A côté de certains portraits en pied, que de fins et charmants médaillons ! que de délicates esquisses parfois !
Aujourd'hui que les mémoires sont si recherchés, ceux du prince de Ligne ne peuvent manquer d'obtenir le succès que leur méritent leurs révélations piquantes et curieuses autant que leur forme vive et fantaisiste.
Ils ont enfin tout l'attrait de la nouveauté et, par leur côté anecdotique, éclairent certaines faces mystérieuses de l'histoire même du dix-huitième siècle.
Nous avons fait suivre ces Mémoires des pensées
détachées que le prince a semées au milieu des quarante volumes de ses œuvres, ainsi que de fragments divers qui se rattachent indirectement aux Mémoires, qu'on pourrait même y faire rentrer et qui les complètent pour ainsi dire, soit que ces morceaux accusent la physionomie du prince, soit qu'ils fassent ressortir des faits de sa vie, soit qu'ils nous donnent la tendance de son esprit.
M. Emile Chasles, un des critiques français modernes les plus distingués, résume bien la valeur des écrits du prince dans un travail qu'il vient de livrer à la publicité : « L'histoire des gens d'esprit que le public prendra toujours comme un plaisir et qui peut être prise comme une leçon, est plus importante que l'histoire de beaucoup de gens graves. Pour le prince de Ligne particulièrement qui commence à n'être plus dans les traditions de salon et qui n'est pas encore dans l'histoire, il serait bon de tout dire sur lui. En relisant ses œuvres, je suis frappé de voir que son enfance et sa vieillesse n'ont pas le caractère exclusivement léger qu'on prête à sa vie entière. » Ce même travail de M. Emile Chasles fournit en quelques pages une biographie animée de notre auteur. Nous en détacherons le
portrait suivant. Après avoir suivi le Prince dans ses guerres et ses voyages, M. Chasles écrit : « Le prince de Ligne gagne et séduit tout le monde, les reines de salon , les reines de théâtre , et les reines d'empire. La mode l'adopte, on le reconnaît pour un magicien irrésistible.
» Aujourd'hui son portrait donne difficilement une idée de ces triomphes : la lèvre inférieure, avancée et ironique, inquiète plus qu'elle ne charme. Mais l'on disait merveille de son regard. J'ai lu quelque part qu'il avait dans les yeux quelque chose de fin, d'admirable, d'incisif et de loyal tout ensemble qui fascinait. La sérénité habituelle de sa physionomie lui conciliait au premier abord le salon où il entrait. Il savait accepter tous les sujets de conversation et les tourner bientôt à la gaieté ; alors il se permettait mille caprices d'esprit, mille traits, mille folies, et, s'il faut en croire Mme de Staël, mille bêtises, après lesquelles il joignait les mains d'une certaine façon pleine de candeur et de malice. i »
A ceux qui voudraient étudier de plus près la vie du prince de Ligne, nous recommanderons par-
1 Constitutionnel, de Paris, du 28 février 1860.
ticulièrement l'ouvrage de M. N. Peetermans intitulé : le prince de Ligne ou un écrivain grand seigneur,
à la fin du xvme siècle.
C'est l'œuvre savante, consciencieuse et pleine de sagacité d'un critique modeste et d'un écrivain de goût.
On peut dire que M. N. Peetermans a reconstitué véritablement une des figures historiques et littéraires les plus originales du xvme siècle, un des hommes les plus célèbres de notre Belgique.
Albert Lacroix.
20 mars 1860.
L'année de ma naissance me paraît incertaine. Baptisé sans cérémonie par l'aumônier du régiment de mon père, j'ai perdu un procès qui dépendait de mon extrait baptistaire, qu'on n'a pas trouvé ; ce que je sais, c'est que je suis né avant l'année 4740, et qu'à peine j'eus entendu parler du prince Eugène, mort il n'y avait pas longtemps, que je voulais, disais-je tout petit que j'étais, le remplacer. Ce fut là la première pensée que je me rappelle; la seconde, qu'on faisait la guerre dans ce temps-là, et qu'elle me montait la tête. Je me souviens qu'on parlait devant moi de la bataille de Dettingen, où Ligne- Infanterie et Ligne-Dragons avaient fait des merveilles.
Un homme de ma chancellerie , mon secrétaire allemand nommé Seygeb, dit (et moi aussi à la vérité) qu'il a lu sur un vieux parchemin que nous descendons d'un roi de Bohême; il dit aussi qu'il a lu sur une tombe, je ne sais où-, que nous descendons de Charlemagne par un certain Thierri d'Enfer; il dit
encore que les généalogistes nous donnent la même tige que la maison de Lorraine, et que d'autres prétendent que nous sommes une branche de celle de Baden. Il faut bien qu'il y ait quelque chose de tout cela , car mon père était diablement fier. Et puis ce qui me ferait croire qu'il y a du Charlemagne ou du Vitikind dans notre sang, c'est que nous avons la Toison depuis quatre siècles et que nous sommes princes d'Empire depuis deux.
Nous avons toujours été braves de père en fils, même les bâtards , qui avaient rang de gentilhommes, et se faisaient gloire de s'appeler ainsi. J'ai vu une tombe avec cette inscription : Bâtard de Ligne, tué en Afrique. Beaucoup de mes ancêtres ont été tués à la guerre. Mon bisaïeul , qui avait assez de mérite , fut emprisonné à cause de cela en Espagne, où il était président de guerre au conseil de Castille, vice-roi de Sicile, gouverneur général du Milanez, etc., souvent battant et quelquefois battu, et pris après avoir fait des merveilles. Ma bisaïeule, princesse de Nassau, belle-fille de la Lorraine nièce de Henri III, et mon grand-père sont morts subitement à la chasse, à Baudour (1), dans les bois, en attendant un sanglier à leur poste.
Mon père ne m'aimait pas, je ne sais pourquoi ; car nous ne nous connaissions point. Ce n'était pas alors la mode d'être bon père ni bon mari. Ma mère
(1) Le château de Baudour est une maison de chasse à peu de distance do Belœil. Il a clé détruit en partie ; il n'en reste plus qu"une aile.
avait grand'peur de lui. Elle accoucha de moi en grand vertugadin, et elle mourut de même quelques semaines après, tant il aimait les cérémonies et l'air
de dignité Je recevais souvent de lui quelques
marques d'attention en injures et pronostics que je serais un sujet détestable. Sa mort, que je raconterai plus tard, cependant fit sur moi un grand effet. Il m'avait chassé de chez lui ; il demeurait à la campagne; je revenais de la guerre, et ne le vis que deux ou trois fois entre ces deux événements. Mais alors on ne se rappelle que les bonnes et grandes choses. Il avait une grande élévation et était aussi fier en dedans qu'en dehors. Il se croyait un Louis XIV, et il en était presque un en jardins et en magnificence, qu'il remplaçait quelquefois par de petites avarices comiques. Ainsi, lui qui dépensait des millions pour créer -Belœil et des millions dans Belœil où il donnait quelquefois des fêtes superbes et tenait l'état d'un roi, grondait ses gens quand ils présentaient un verre de vin au curé ou au capucin qui venait prêcher le carême. Il disait tout haut : La bière suffit pour ces gens-là. C'était bizarrerie, car il avait réellement de la noblesse dans ses manières et dans ses actions. Il avait été d'une bravoure distinguée dans la guerre de succession et à la bataille et au siège de Belgrade. Colonel très jeune, obligé à capituler dans la citadelle d'Anvers, il dit au commandant : « Au moins l'ennemi n'aura pas mes drapeaux; » il les emporta sur ses épaules, et puis les cacha dans ses fourgons.
Le prince Ferdinand , mon oncle, était maréchal comme lui et s'était distingué aussi à Ramillies, Àudenarde, Malplaquet, etc. ; mais il était dévot et minutieux. Il avait quelques bonnes qualités; par exemple, il ne contribua pas peu à nourrir mon goût pour la guerre. Il m'en parlait souvent et m'envoyait sans cesse à ses dragons, ou faisait venir chez moi ceux qui avaient pris quelques étendards ou qui s'étaient le plus distingués. Je dis le plus , car c'est encore aujourd'hui et c'était déjà alors un régiment de héros. Il m'avait si bien inspiré sa haine pour les Français que j'ai été bien longtemps à les abhorrer. C'était un pauvre Amilcar, et je fus un pauvre Annibal. Le duc de Groy est le premier militaire de cette nation qui vint chez nous après la prise de Bruxelles : je ne le vis pas de sang-froid.
J'ai eu un autre oncle sans le savoir. Il était l'aîné de mon père, beau comme le jour, brave comme César, amoureux comme un chat. Apparemment qu'il fut fidèle comme un chien, car il voulut épouser la demoiselle de ses pensées. C'était une créature charmante, de condition même , un peu, à ce que je crois, mais point assez pour que nos parents l'approuvassent. On le contrarie, il se fâche, il quitte le service où il s'était distingué. On se fâche, il quitte le monde. On le désapprouve encore plus, il s'enferme dans un couvent. On est furieux, il remet tous ses biens à mon père et ne se réserve que le troisième étage du petit hôtel de Ligne, un aumônier, un valet de chambre, et pour meuble une chaise et
un crucifix. Le grand hôtel de Ligne ayant essuyé plusieurs bombes pendant le siège de Bruxelles (1746), mon père, tout maréchal qu'il était, enfermé et surpris dans la ville, lit aller toute sa famille et ses gens dans le petit hôtel, parce qu'il était un peu moins exposé. Trois boulets y entrèrent cependant par la porte, un jour que j'étais à la fenêtre au dessus. J'avais sept ou huit ans : je ne sais ce qui me poussait toujours à grimper au corridor où logeait mon oncle l'inconnu. On m'arrêtait : j'allais jouer ailleurs et je n'y pensais plus. Six ou sept ans après je dis en me réveillant à M. de la Porté, mon gouverneur, que j'avais rêvé que mon oncle était mort. Je ne connaissais que celui qui s'appelait le prince Ferdinand, et je lui dis : Le prince Ferdinand est mort aujourd'hui à cinq heures du matin. J'appris, deux jours après, l'existence et la mort du solitaire : et je vous assuré qu'il n'y a rien de plus vrai dans le monde.
Mon père dit un jour à ma sœur : Mon fils sera lue à la guerre, car vous avez un visage d'héritière. Je ne l'ai presque point vue, ni mon autre sœur non plus, guère moins laide, prévôté du chapitre d'Essen, toute bonne, à ce qu'on dit.
Mon père aimait tout au moins la princesse G*
Les vers que l'abbé faisait pour elle, où il y avait des allégories que mon père ne comprenait pas , le rendaient jaloux... ïl le renvoya. En attendant qu'on trouvât un autre précepteur, qu'on devine ceux entre les mains de qui on confia mes neuf ou dix ans? les pages de mon père. C'étaient deux barons de Hayden, qui sont morts officiers d'état-major. Sachant bien qu'ils ne pouvaient m'apprendre que l'exercice, car ils étaient déjà au régiment, ils venaient de Mons pour cela seulement.
L'abbé Verdier fut remplacé enfin par un autre abbé, le seul de mes précepteurs qui croyait en Dieu. C'était un vrai curé de campagne. Il disait son bréviaire, dessinait, allait tirer ou prendre des cailles, me faisait porter sa poudre et son plomb et ramasser son gibier. Je le disputais à son petit épagneul ; cela me rendait leste ; je grandissais. On trouva que mon abbé ne m'apprenait rien qu'à apporter, on le renvoya chez lui.
On accusa M. Dutertre, auprès de mon père, de vouloir faire des gens de lettres et des églogues dans le village, où il trouvait quelques bergères à son gré. Me voici de nouveau dans d'autres mains. Un chevalier des Essarts, gentilhomme bien borné, brave officier revenant de la guerre de Bohême et de Bavière, qu'il racontait toujours, se chargea de me donner une éducation dont il avait besoin lui-même.
MÉMOIRES. oi
Cela me remit dans mon ardeur militaire. Le siège de Prague, la sortie, l'escalade, me tournaient la tête. A peine savait-il qu'il y avait eu un Alexandre et un César; mais je dévorai Quinte-Curce et les Commentaires, que je trouvai dans une vieille bibliothèque du château de Baudour, et je croyais devenir ce qu'ils étaient. Jl n'avait qu'un seul livre, les fables de Phèdre ; il me les faisait apprendre par cœur et allait se promener à cheval. Une fois qu'il voulut me rosser pour n'avoir pas assez de mémoire, je lui sautai à la figure; j'allai chercher ma petite épée pour me battre avec lui. On me sépara de ce pauvre mentor, ignorant et colère. C'est, après mou second abbé, celui dont j'ai fait le moins de cas...
Les jésuites et la cavalerie ayant si mal répondu aux intentions de mon père, pour faire de moi un petit prodige, il se jeta dans un parti tout opposé. Un successeur des Arnauld, des Pascal, aussi éclairé, aussi enthousiaste, aussi éloquent, aussi sublime que la meilleure compagnie de Port-Royal, fut choisi pour mettre la dernière main à mon éducation ; la dernière, disait-on, mais que de mains s'en mêlèrent encore! Il se nommait M. Renault de la Roche- Valain, était grand disputeur, profond théologien, et appelait le prédicateur du village un corbeau croassant dans l'Église de Dieu. Celui-ci avait beaucoup de crédit sur l'esprit de mon oncle, petit maréchal fort borné; celui-là fut accusé d'être janséniste. Je vois encore deux ânes, chargés de Saint-Augustin, de quelques autres pères de l'Église et de la Bible, arri-
ver avec le gardien du couvent pour confondre mon gouverneur. Il eut raison : il n'en fallut pas davantage pour qu'il eût tort. La cabale monacale me priva d'un homme rempli de lumières. J'avais été moliniste, sans le savoir, avec mes deux jésuites, qui m'avaient entretenu de madame Guyon, de Fénelon et du quiétisme. J'étais devenu janséniste de même avec mon ex-oratorien, qui ne me parlait que de Bossuet et me donnait à lire le catéchisme de Montpellier, l'Ancien Testament de Mézanguy, Y Histoire des Variations, etc. Les premiers m'avaient rendu savant sur Molina et Molinos ; l'abbé dont j'ai parlé, le seul qui crût en Dieu , m'avait donné à lire Marie d'Agréda et Marie Alacoque; et, avec toute mon érudition ecclésiastique, je ne savais pas un mot de la religion. On s'en aperçut parce que j'avais quatorze ans et qu'on parla de me faire faire ma première communion. J'allai apprendre tout, depuis la création jusqu'aux mystères, chez le curé du village, ïl me dit qu'il n'y comprenait rien non plus que moi. Je crus au christianisme, dont on ne m'avait jamais parlé, et je fus dévot pendant quinze jours. Mon père , craignant que toutes ces controverses ne m'eussent gâté l'esprit, eut encore recours à l'armée française pour former mes mœurs et ma religion. Il se ressouvint que le chevalier des Essarts avait été déiste , et moi aussi par conséquent avec lui . Il demanda à un chevalier de Saint-Maurice, qui était capitaine des houzars de la Morlière, s'il était déiste aussi ; celui-ci lui assura que non. Il le prit
pour mon gouverneur. Le chevalier ne mentait pas, car il était athée, et nous voilà athées ou plutôt ne pensant à rien de tout cela.
Me voilà encore sans gouverneur. Les occupations de tous ceux que j'avais eus auprès de moi ne m'avaient fixé à aucune. Celle de l'histoire était pour moi un objet continuel de travail. J'étais fou d'héroïsme : Charles XII et Condé m'empêchaient de dormir; il me semblait que je devais l'emporter sur eux; je pâmais sur Polybe, je commentais les commentaires de Folard. On parlait de guerre; j'avais fait promettre à un M. de Chaponais, capitaine dans Royal-Vaisseaux, de m'engager dans sa compagnie. Je serais déserté de chez mon père, et, sous un nom inconnu, je me faisais déjà un bonheur inexprimable de n'être reconnu qu'après les faits les plus éclatants. Au lieu de ce beau projet, un gouverneur beaucoup plus sage que les autres, malheureusement, qui ne donnait aucune prise sur lui, arriva pour me morigéner. Il seconda mon goût pour l'étude; il la partagea de manière à la faire fructifier, et me donna, pour délassement, celle de mes auteurs militaires, parmi lesquels je commençai à prendre la place, quoique très mince, que j'occupe encore. M. de la Porte (c'est le nom de ce gouverneur) fut le troisième ex-jésuite que j'eus auprès de moi; il m'apporta du collège Louis le Grand toute cette fleur
d'humanités, de littérature et d'urbanité qui fait le charme de ma vie ; et , formant mon âme en même temps que mon esprit, il acquit d'autant plus de droits à ma reconnaissance, que je crois que, si je valais quelque chose, c'est à lui que je le devrais.
Du reste, quels qu'aient été mes gouverneurs, on ne put jamais m'apprendre que ce que j'aimais, et l'on découvrit l'impossibilité de m'enseigner la chimie, les mathématiques (excepté ce qui suffit pour les fortifications), l'astronomie et même l'arithmétique^C'est à ce point que je n'ai jamais pu apprendre un jeu de cartes, ni d'échecs, ni de trictrac.
Dans les cinq ou six mois d'été que je passais à Belœil, j'appris singulièrement la chasse et l'économie, celle de mon père, qui, ne voulant pas que je tirasse ma poudre aux moineaux, l'engagea à me la faire acheter ainsi que mon plomb , et à me payer quatre sous chaque pièce de petit gibier que je rapportais à la maison, un petit écu pour un renard ou un chevreuil, un gros écu pour un sanglier ou un loup. Je n'ai pas eu d'autre argent que celui que je gagnais ainsi jusqu'au jour de mon mariage.
Mon père, qui partageait sa loge avec la princesse de Horne, qui venait de se marier, et qui était aussi
belle qu'aimable, craignant que j'en devinsse amoureux, ne voulut plus que £y allasse. Mon gouverneur aimait la comédie. — Eh bien, lui dit mon père, vous irez sur les bancs du théâtre ; il y en avait alors partout. J'y vis de plus près des actrices charmantes, et je ne perdis rien de ce qui était un peu instructif dans de jolis opéras à vaudeville... Un soir, je fais semblant d'être obligé de sortir; je m'arrête dans la coulisse; j'y trouve une danseuse, une demoiselle Grégoire, dont je croyais, étant déjà fat alors, que les beaux yeux se tournaient quelquefois vers moi : je lui fis ma déclaration, elle se mit à rire. D'abord interdit, ensuite confus, je me dis : Il faut pourtant que cette scène dans la coulisse me serve à quelque chose. — Le duel de M. de Turenne à neuf ans m'avait tourné la tête. — J'ai treize ans, disais-je, et je ne me suis pas encore battu. Un officier de trente ans au moins veut entrer par le théâtre pour s'asseoir sur un banc, je lui marche sur le pied : La peste! prince, vous êtes maladroit, me dit-il.— Non, monsieur, lui dis-je, je l'ai fait exprès, car vous m'avez regardé d'un air!... Il se mit à rire comme mademoiselle Grégoire, et voilà que, dans un quart d'heure, je suis deux fois ttarié comme un enfant.
Arrivés à Vienne, mon père me mène à la cour, et pendant qu'il est chez l'impératrice , l'empereur me fait entrer chez lui, me traite à merveille, et m'intro-
duit dans l'antichambre où mon père arrivait. Furieux facilement, il me gronda d'être où il ne pouvait pénétrer que des chambellans. — C'est précisément ce qu'il est, dit François Ier; j'ai voulu vous en faire la surprise.
On est plus ou moins bête à cet âge, et toujours important, ce qui en est une suite. Je ne faisais pas un dessin, je n'écrivais pas une lettre sans signer au bas : Charles de Ligne, chambellan. Enfin ma joie fut extrême. Homme de cour à quinze ans î Et puis, me disais-je, M. de la Porte (quoique je l'aimais beaucoup) ne peut pas être chambellan ; je serai à la cour, aux églises, sans lui; quel plaisir! quel honneur!... Hélas, revenus à Belœil et à Baudour, ma chambellanerie ne m'empêcha pas d'être traité encore comme un enfant.
Mon père ne me parlait jamais. Il me fait monter en voiture, me mène à Vienne, et me marie. J'arrive dans une maison où il y avait quantité de jolies ligures épousées ou à épouser. C'est ce que je ne savais pas. On me dit de me placer, à table, à côté de la plus jeune. J'appris par mes gens qu'il s'agissait, de mariage pour moi; mais, quand je pensai, au sortir de table, à tout ce que j'avais vu, je ne savais si c'était ma belle-mère, une tante ou les jeunes petites personnes qui m'étaient destinées. Huit jours après, j'épousai : j'avais dit-huit ans et ma petite
femme en avait quinze. Nous ne nous étions rien dit. C'est ainsi que je fis ce qu'on prétend être la chose la plus sérieuse de la vie. Je la trouvai bouffonne pendant quelques semaines, et puis indifférente.
Mon gouverneur, M. de la Porte, me quitta le lendemain de mon mariage... Gela me fit une peine que je ne puis exprimer. Il s'en retourna avec mon père, qui le laissa en France avec une pension trop modique à mon gré. Je fis alors la première dette de ma vie : c'était 1,200 ducats pour acheter un petit terrain dans l'Agénois , sa patrie , où il mourut peu de temps après.
A la bénédiction du curé jdu village d'Autriche ou de Moravie, on avait dit les litanies. C'était l'usage d'y paraître en robe de chambre, et la mienne était, au milieu de l'été, de satin couleur de feu , avec des perroquets brodés en or, perchés sur une quantité de petits arbres brodés en vert. Quel fut mon étonnement lorsque mon père, avec un air de satisfaction et jouissant de la surprise, me fit passer les bras dans cette vieillerie avec laquelle je lui avais vu essuyer plus de cinquante accès de goutte ! Mon père, en revanche, avait l'air du marié et ne portait que des habits brodés sur toutes les coutures. Il
m'avait fait faire, à la vérité, une pluie d'argent pour les fiançailles et une pluie d'or pour le jour du mariage
Je ne me souviens plus si ce fut par air ou par goût pour la chasse que j'y allai à six heures du matin après la première nuit de mes noces. Il est vrai que ma belle-mère nous était venue réveiller avant le jour, de peur, disait-elle, que de mauvaises gens ne nous jetassent un sort. Je m'aperçus bien que la famille dans laquelle j'étais entré n'était pas grande sorcière
Enchantée de son petit neveu peut-être , la princesse de Saxe-Weissenfels, tante de ma femme, me dit : Je payerai toute votre dépense à Dresde. Je prie toute la Saxe et la Pologne , à l'hôtel de Pologne, à dîner et à souper. Je coûte beaucoup à la bonne princesse, que je laisse charmée d'un couple de trente-deux ans, et je continue ma route pour les Pays-Bas.
Ma femme est une excellente femme, pleine de délicatesse, de sensibilité, de noblesse ; elle n'est point
du tout personnelle. Sa mauvaise humeur passe vite en se fondant dans ses yeux baignés de larmes pour une bagatelle. Elle n'a aucun inconvénient, car elle a un excellent cœur.
Elle accorde à ses enfants tout ce qu'ils demandent et est même complaisante pour moi.
Si j'avais gagné des batailles, au lieu seulement de ne faire qu'y contribuer, je n'aurais jamais été plus content et si fier qu'à ma première garde et le jour que je partis pour ma première campagne (1756).
Mon père, qui ne s'était pas donné la peine de faire ma connaissance, ne faisait pas grand cas de moi, et je dépensais en un mois ce qu'il me donnait pour un an. Il avait prévu, que je ferais des dettes. Gela était aisé puisqu'il me laissait sans le sou. Trois juifs, Henzelkne, Schimelkne et un Lévi, dont la fille était belle comme le jour, eurent pitié de moi et me prêtèrent à six pour cent, au risque de tout perdre si j'étais tué. Je ne leur devais que 200,000 florins à la mort de mon père.
Pendant notre jeunesse, nos guerres et nos amours, n'ayant rien ni l'un ni l'autre, le prince Louis de
Wurtemberg me disait sans cesse : « Ah î mon ami, si mon frère meurt avant votre père, tout mon duché est à vous. »
J'ai voulu toujours faire mieux ou plus que ce,que j'ai vu faire aux autres. J'ai bu, et j'y ai réussi, car on n'est jamais parvenu à m'enivrer. Mais au jeu, je me suis trouvé mal de cette espèce de petit amourpropre. Il est vrai qu'un soir, revenant de la chasse, tout fatigué et endormi , j'ai gagné trente mille ducats. Je ne pouvais me réveiller que lorsque quelque vieille femme qui pontait au trente-et-quarante, me tirait par le bras pour lui payer un écu de six francs qu'elle me trichait. Mais, jeté par ce succès dans les grandes aventures des jeux de hasard, je perdis bientôt le double cle ce que j'avais gagné, et après avoir joué d'un coup 8,000 ducats et fini la la soirée en en perdant 7,000, j'ai quitté pour toujours le plus sot des plaisirs.
J'avais gagné quatre ou cinq cents ducats à un général Wrbra, à un comte Desoflfi, à trois autres officiers la veille de la bataille de Breslau. J'en avais perdu mille contre Rodeni, Tomassoli, Gabloffen; Blankenstein, qui vit encore. Je demande le lendemain comment se portent ces messieurs. Ceux qui me devaient avaient été tués, les autres se portaient fort bien.
Je n'ai jamais été ivre qu'au théâtre, un jour que je jouais Hortensius. Après avoir fait attendre toute la ville, je parus enfin, moitié riant, moitié dormant, appuyé quelquefois contre une coulisse. Comme on ne connaît pas beaucoup à Vienne le spectacle français et cette pièce de la Surprise de l'amour, on crut que c'était de mon rôle, et Ton me fit compliment d'avoir joué si naturellement. C'était la surprise du vin plutôt que celle de l'amour.
Je fus un peu gris encore une fois cependant à Garlsbad, en buvant douze bouteilles de vin avec mylord Riversdale, pour noyer mon chagrin de ce qu'un mari fit partir, le jour de mon arrivée, sa femme, dont j'étais amoureux. On dit que j'ai parlé latin et ri toute la journée.
Le prince Charles de Lorraine, était si bon que cela paraissait dans ses colères, si par hasard il en avait; par exemple, à la chasse, où il faisait l'important en vieux piqueur, se fâchant un jour contre tout plein de spectateurs qui dérangeaient la chasse à force de courir dans toutes les allées de la forêt de Belœil, il leur cria : Allez à tous les diables... messieurs, s'il vous plaît, ajouta-t-il en leur ôtant son chapeau.
Une fois, c'était à une mascarade de l'Olympe , où
le prince Charles de Lorraine me donna le rôle de Mars. On crut que cela m'irait bien, quoique je fusse bien jeune encore. Mais cette dernière raison était la véritable, parce qu'il était amoureux de ma Vénus et qu'il ne me craignait pas. Je représentai le personnage d'Apollon une autre fois; sans être celui du Belvédère, j'y étais plus à ma place. Ces deux superbes habits m'allaient à merveille, à ce qu'on dit. J'avais trop peu d'adresse, de hardiesse; trop de délicatesse, de tendresse, de sagesse pour profiter alors des avantages qui , malheureusement , ne reviennent plus ; les fatigues des guerres et des plaisirs les diminuent d'une étrange manière. On m'aimait sans que je m'en aperçusse, j'aimais sans qu'on le remarquât.
Madame de Cossel, si célèbre dans la Saxe galante, qui , pour avoir voulu tuer son auguste amant Auguste, avait été enfermée au vieux château de Stolpen, m'avait pris en amitié. Elle me racontait que, pouvant en sortir à la mort de son roi, c'est à dire au bout de vingt ans, elle y était restée plus de trente ans après, puisqu'elle ne connaissait plus personne et qu'elle y mourrait bientôt. Elle me dit qu'ayant eu le temps d'étudier toutes les religions, elle avait pris la juive, et m'exhorta à en faire autant. Elle me donna même pour cela sa Bible avec ses notes en gros crayon rouge , la dernière fois que je
la vis , en m'annonçant ce présent de manière à me faire croire que c'était le plus gros de ses diamants
qu'elle allait me chercher
Elle me raconta l'arrivée de Charles XII à
Dresde, si connue dans l'histoire... Auguste et elle étaient entrés dans son arsenal où il faisait ses tours de force et de poignet, où résidait sa vigueur. On frappe à la porte; Auguste dit : Entrez, et Charles l'embrasse et lui dit : Bonjour, mon frère. Madame de Cossel s'approcha du roi pour lui conseiller de faire arrêter ce frère visiteur. Charles s'en aperçut peut-être, ou d'ailleurs, n'aimant pas les femmes, il fit une mine qui engagea Auguste à faire signe à madame de Cossel de se retirer. Elle le fit en lâchant un regard furieux au roi de Suède, désolée de ce que le roi de Pologne ne tirerait aucun parti de cette entrevue qui étonna toute l'Europe. Elle me raconta cent choses intéressantes, me recommanda de ne point boire ni jouer, et de quitter les grandes aventures de cour et d'armée, où l'on ne pouvait jamais être longtemps heureux , dès que j'aurais la somme de gloire qu'elle me prédisait. Ensuite, avec le plus grand sang-froid et cependant beaucoup d'intérêt, elle me dit: — C'est aujourd'hui vendredi, il est près de sept heures, mon sabbat va commencer. Vous partez dans quelques jours, je ne vous verrai plus. Dans trois ans, vous perdrez la meilleure de vos amies, qui vous dit en ce moment adieu pour toujours. — Je m'attendris, elle m'embrassa, je partis. Elle ne me tint que trop parole , et m'écrivit
une lettre quelque temps après, peu lisible encore, moins intelligible, où elle renfermait des sens mystiques ou magiques que le diable seul aurait pu débrouiller, et je ne la revis plus.
J'arrivai trop tard un jour, à dîner, chez le roi de Pologne. Je lui en expliquai la raison : c'est, sire, lui dis-je, une de vos plus belles sujettes qui en est la cause. Son secret sera bien gardé, car il m'est impossible de me ressouvenir de son nom , qui est de cinq ou six syllabes diaboliques à prononcer.
J'ai été si indiscret, si imprudent, si fat même quelquefois, lorsque j'étais jeune, et encore jusqu'à présent, aimant tant à me faire rire, sans cependant être méchant ni dangereux, que je ne conçois pas comment je n'ai pas eu vingt affaires. J'en ai été bien près au moins autant de fois, mais toujours par des gens qui finissaient par me faire des excuses , ou par dire ce qu'on dit ordinairement quand on n'a pas envie de se battre : N'est-ce pas, monsieur, que vous n'avez pas une envie directe de m'offenser?
Une seule fois je provoquai Jean Palfy pour me venger d'une médisance qu'il avait fait circuler sur mon compte. Il était général et je n'étais encore que colonel. Ce Jean Palfy avait l'air d'un très grand sei->
gneur, était beau et brave Joseph Colloredo,
qui était présent, désolé de me voir une aventure qui pouvait avoir de grandes suites, écrivit au maréchal de Lacy : « J'ai l'honneur de donner part à votre excellence que l'étourderie de Ligne vient de lui procurer une affaire. » Le maréchal entend que ce lui le regarde et passe une très mauvaise nuit, croyant que je lui avais fait, par étourderie, quelque tracasserie dans sa société. Il répondit à Colloredo de venir lui dire ce que c'était. Rassuré sur son compte, il veut l'être sur le mien, et se rend chez Jean Palfy pour voir s'il n'y avait pas moyen d'arrêter son courroux. Il y serait peut-être parvenu, mais j'arrive avec mon témoin, le prince de Nassau- Usingen; je crois que M. de Lacy est là par hasard; j'attends, je trouve mon homme botté et éperonné, et portant des gants comme Crispin. Diable! me dis-je à moi-même, est-il donc sûr de m'expédier, et a-t-il un cheval tout prêt pour se sauver ? Après un moment de silence , M. de Lacy lui dit : — Au reste , monsieur le comte , si c'est votre dernier mot, je vais pousser le verrou. Commencez. — Je le regarde étonné de voir un témoin comme celui-là, qui, par amitié pour moi, risquait, étant déjà Feldzeugmeister, de se perdre à la cour si l'affaire éclatait. Je ris et mets l'épée à la main ; je casse celle de M. de Palfy en je ne sais combien de morceaux, car je poussais comme un diable et le tenais serré contre la muraille. Il parait de même et sabrait quelquefois , ce qui , de peur d'être marqué au
visage , me mis si fort en colère que je ne voyais pas son désarmement et sa petite égratignure; et je l'aurais cloué à son mur sans la canne du maréchal, qui fit baisser mon épée. — J'en prendrai une autre pour recommencer, dit Palfy. — Et moi, dit le maréchal , je me servirai de la mienne pour vous en empêcher. Allons, monsieur, dépêchons. — Je m'y opposai; le maréchal ne demandait pas mieux que de devenir belligérant au lieu d'auxiliaire. Mais, voyant que j'exigeais la préférence pour continuer, il voulut que nous finissions.
Ce bon souverain (François Ier) aimait les fêtes sans apprêt, les femmes et les jeunes gens. Il m'habilla un jour en dame de cour, et voulut faire croire à un épouseur que c'était celle qu'il avait demandée en mariage. Je fis mille folies, j'embrassai tout le monde. Il voulut m'enlever, et, comme il était grand maître de cuisine, il marcha à la tête de cinquante marmitons, qui imitaient sur leurs casseroles une musique , et prit en flanc, sur le chemin d'Etzendorff, où nous allions souper, la troupe ou le groupe qui m'entourait. Le grand écuyer, en corps de réserve avec cinquante palefreniers, tomba à grands coups de fouet sur la cuisine. On me défendit, et tout finit par substituer à ma place , après tous ces simulacres de combat, sa véritable fiancée, qui arriva très décemment avec sa Fraeul , Hoffmeisterin , pour
demander tout ce que cela voulait dire, et gronder son amant de ce qu'il avait pu la croire dévergondée comme moi.
Dans le temps que je partageais les bonnes grâces de la plus jolie femme du monde et la plus grande dame de Vienne avec l'empereur de ce temps là, le bon , l'excellent, le sûr, l'aimable , le beau même , le propre, le gai, l'honnête François Ier, l'impératrice allait quelquefois au spectacle , et alors l'empereur n'osait quitter sa loge. Un soir qu'il la vit apparemment bien occupée, il se glissa dans celle où j'allais toujours ces jours là. Son amie et moi nous fûmes un peu alarmés de son apparition ; mais nous savions qu'il nous aimait tous les deux. Il me demanda quelle était la petite pièce : c'était Crispin rival de son maître. Je ne sus comment faire pour le lui dire. Il insista. Je le lui dis, moitié embarrassé et moitié mourant de rire, en balbutiant ce qui faisait notre position à tous les deux, et je me sauvai au plus vite, laissant à cette jolie et charmante femme le soin de trouver dans sa brillante imagination une explication naturelle de notre embarras et de ma brusque sortie.
J'ai fait attendre des empereurs et des impératrices, mais jamais un soldat. J'aime bien mieux
attendre moi-même les troupes que d'arriver trop tard. Un jour que, pour courir après une femme que j'aimais et que j'arrêtai trop longtemps sur les escaliers de la cour, l'impératrice Marie-Thérèse m'attendit plus d'une heure inutilement, elle se fâcha , et me fit dire de venir tous les jours dans son antichambre m'annoncer au chambellan de service qui ne me ferait entrer que lorsqu'elle m'aurait prouvé que c'était moi qui étais fait pour attendre. Je prenais du papier, de l'encre : j'écrivais dans son antichambre tous les matins, pour ne pas perdre mon temps, jusqu'à ce que le chambellan me dît de revenir un autre jour. Enfin, au bout de deux semaines de cette pénitence publique, et lorsque je croyais avoir la tête lavée, l'impératrice me fit la meilleure mine du monde , et me dit : « Savez-vous que je vous ai fait colonel pendant notre petite brouillerie? J'entends mal mes intérêts. Vous m'avez fait tuer une compagnie dans la campagne de 1757 : vous allez, à celle-ci, me faire tuer un régiment. Ménagez-vous pour mon service et pour ma personne. »
M. Neny me dit un jour que l'impératrice lui avait fait des plaintes de ce que je n'allais pas à la messe : je le priai de lui représenter que, si mes parents, moins heureux que les siens, ne leur avaient pas toujours été si fidèles (1), depuis deux cents ans
(1) La maison de Ligne ne voulut point, lors de la révolution religieuse des Pays-Bas au seizième siècle , abandonner la cause du catholicisme et de la dynastie autrichienne.
nous serions dispensés d'y aller. Ce n'était pas de quoi la satisfaire. Aussi, le premier jour que j'allai chez elle pour lui faire je ne sais plus quelle recommandation, elle me reprocha mon peu de religion. Je ne pus m'empôcher de lui dire que le peu que j'en avais était bien tourné, puisqu'on ne pouvait pas me reprocher d'être hypocrite, et que j'étais meilleur chrétien que ceux qui lui disaient que je ne l'étais pas. J'avais le grand jour devant moi et il me faisait mal aux yeux. L'impératrice crut que je pleurais : je n'eus pas la bonne foi de l'en dissuader. Elle me dit : — Vous avez bon cœur, et j'espère encore votre conversion. Restez dans mon cabinet : je ne veux pas qu'on vous voie sortir de chez moi avec l'air malheureux. — Cette fois, je manquai de pleurer de reconnaissance ; et cependant je me mis à rire en sortant et à raconter tout ce qui s'était passé. L'impératrice le sut et me le pardonna encore, ainsi que cent autres étourderies dans tous les genres.
Du reste, j'ai toujours tout fait de tout mon cœur. Obligé de communier avec l'impératrice Marie-Thérèse, je n'avais pas encore trouvé, à dix heures du soir, un confesseur qui sût le français, car je ne voulais pas avouer mes péchés dans un allemand trop grossier : on me nomme le père Aubri ou Aubré dans la maison où je soupais, l'on m'indique la sienne, et j'y cours à onze heures; j'éveille tout le monde ; je me trompe d'escalier; je parais dans l'antichambre d'une jolie femme; on me prend pour un t. v. 5
amant; on me chasse: j'ouvre une porte, elle se ferme après moi; je me trouve dans un grenier; on entend du bruit ; on monte ; on me prend pour un voleur; je me sauve, ou plutôt je me damne de toutes ces méprises; enfin je trouve l'escalier de mon révérend père, et, bien résolu à faire tout de très bonne foi, je lui dis : Monsieur, vous avez été jésuite; vous êtes indulgent sans doute. Ne vous levez pas ; me voici à vos genoux. — Je commence ma prière et puis ma confession. Il me prend pour un mystificateur : et, effrayé de mon insolence impie ou de la multiplicité de mes petits crimes, il me met à la porte.
Lorsque je fus envoyé à Versailles porter la nouvelle de la victoire et de la prise de 17,000 Prussiens à Marxen, le roi me fit vingt questions saugrenues et aux autres aussi : comme, au curé de Saint-Germain, s'il y avait eu beaucoup de morts pendant l'hiver :— Mauvaise année, — répéta-t-il dix fois en portant cette phrase à tous ceux qui étaient à son lever. Il demanda à notre ambassadeur Stahrenberg, le temps qu'il faisait à Vienne et s'il y avait beaucoup de vieillards, et au nonce comment étaient vêtus les pages du pape. Quel fut mon étonnement, lorsqu'après la ronde de révérence qu'on me fit faire chez tous les individus de la famille royale, on me con-
duisit chez une espèce de seconde reine qui en avait bien plus l'air que la première, qui était une vieille mal élevée. Madame de Pompadour (c'était elle) me dit cent balivernes politico-ministérielles et politico-militaires; elle me fit deux ou trois plans de campagne et puis me dit avec emphase : — Vous voyez , monsieur, ce que nous faisons pour vous : n'en êtes-vous pas satisfait? — Je vous jure, madame, lui dis-je, que je n'en sais rien. — Elle ajouta : — Nous vendons notre vaisselle pour soutenir votre guerre. — Et puis ne s'avisa-t-elle pas de me dire :
— Je suis mécontente de vos femmes de Prague. — Et moi aussi, lui répondis-je, je l'ai été très souvent.
— Elles sont mal élevées, reprit-elle. Comment ne font-elles pas mieux leur cour aux sœurs de madame la dauphine? — Il n'y avait rien à répondre à une pareille bêtise, et je me retirai.
Le roi me donna une bague superbe que je mis en gage le même jour, tant je me moquais de tout dans ce temps-là, et me pressais de vivre, voyant que la guerre était vive et ayant peur de ne pas avoir assez de plaisir avant de mourir. Je vendis , en arrivant à Vienne, à l'impératrice une tabatière que le roi m'avait également donnée. îl y avait son portrait entouré de diamants. Je les lui abandonnai avec la boîte; mais je conservai le portrait. Elle en eut de l'humeur, et je lui en donnai davantage en lui faisant dire (car la négociation dura plus d'un an) que j'étais d'autant plus décidé à le garder que c'était le gage de la dernière victoire que ses armées
avaient remportée. Nous venions d'être battus à Torgau. (1760.)
J'étais ivre de plaisirs, de fêtes, de surprises, d'enchantement... Qu'on s'imagine ce que j'éprouvai lorsque je quittai ce lieu de féerie pour voir mon père à Baudour. Je le trouvai dans une grande salle mal éclairée, pendant l'hiver, avec la goutte et deux merles pour rôti! Il me dit qu'autrefois, lorsqu'il était à Paris, il allait toujours au balcon de l'Opéra, que c'était plus noble : — Et moi aussi, lui dis-je, à côté de l'ambassadeur de Naples. — C'est fort :bien, me répondit-il, je connais la place. — Au lieu de cela, il n'est sorte d'extravagances que je n'allasse faire avec Létorières et autres jeunes gens de mon âge, aux trois spectacles où l'on se donnait soimême en spectacle, car il y avait encore des bancs sur le théâtre.
Jeune, extravagant, magnifique, ayant toutes les fantaisies possibles, j'avais fait tout plein de lettres de change à Paris, ne sachant pas ce que c'était, et voulant seulement avoir de l'argent. Elles arrivèrent presque en même temps que moi chez mon père, que je quittai bien vite pour m'en retourner à l'armée. D'ailleurs je n'avais pas le temps de m'arrêter chez lui. 11 me reçut fort mal, à son ordinaire, et me demanda si je n'avais pas été bien étonné de sa magnificence de m'avoir envoyé 50 louis. — Gertai-
MEMOIRES. oô
nement, lui dis-je, j'en ai eu assez même pour payer la poste jusqu'ici. — Il est vrai que je n'y avais ajouté que 3,000 ou 4,000 louis que j'avais dépensés à toutes les folies possibles. Je cachai tant que je pus mes deux coureurs roses galonnés sur toutes les coutures, mes houzards et mes nègres; mais mon père tous les jours en rencontrait un sur son chemin.
Malgré le changement prodigieux qu'elle apporta dans ma situation, la mort de mon père me frappa infiniment. Ce qui fit sur moi le plus d'effet et me coûta des larmes, ce fut lorsqu'un jour il me chargea d'une affaire, et me parla, presque pour la première fois de sa vie, en me disant que cela me regardait
plus que lui, puisque Ce puisque me fit fondre en
larmes.
Quand je fus fait colonel de son régiment, je lui en donnai part. Voici ce qu'il me répondit : Il était déjà assez malheureux pour moi, monsieur, de vous avoir pour fils, sans avoir encore le malheur de vous avoir pour mon colonel. Je lui répondis dans une lettre respectueuse : Monseigneur, l'un et l'autre ne sont pas ma faute, et c'est à l'empereur que votre altesse doit s'en prendre pour le second malheur. Il avait exigé que je lui écrivisse ainsi que les autres colonels. Jamais il ne m'avait donné de bonnes paroles , ni écrit pour me dire qu'il était content de l'honneur que j'avais fait à son nom et à celui du t. v. 5.
régiment. Il n'avait point pris part à ma petite vérole (1), et m'avait chassé de chez lui les deux fois que j'avais essayé de le voir, quelque temps avant le couronnement de Francfort (1764), où j'allai, ainsi qu'en Russie et en Italie jusqu'à sa mort.
Et cependant j'oubliai toutes ses rigueurs à ce moment où l'on ne se rappelle plus que les bonnes choses qu'on a vues ou dont on a entendu parler. Je me ressouvenais qu'il avait été brave à la guerre et avait l'air d'un grand seigneur à la cour, et que je l'aurais aimé tendrement s'il avait voulu. Marie- Thérèse elle-même s'amusait de la peur que j'avais de lui, et vint me dire un jour que je riais et faisais rire les dames de la cour : Le voilà !
On m'avait engagé pendant une de mes brouilleries avec la cour de Vienne à accepter en France un régiment allemand, la promesse d'un gouvernement, le cordon bleu et le grade de lieutenant-général. M. de Choiseul me dit : Je vous donnerai tout cela, mais vous ferez une sottise. Croyez-moi; restez chez vous, vous êtes plutôt ennuyé de votre cour que vous n'êtes piqué contre elle. Il avait raison, je m'y raccommodai et tout fut dit. Cela me rappelle une autre proposition du même genre. Il était impossible aussi
(I) Cotte petite vérole lui avait été communiquée par le prince Auguste (i'Aremberg (célèbre par l'amitié de Mirabeau), qui avait la fureur de l'embrasser pour voir si elle était contagieuse.
que j'acceptasse ce que le prince Henri m'avait fait promettre par le feu roi de Prusse, si son oncle venait à mourir. J'aurais été lieutenant-général aussi, gouverneur de Stettin, etc. Ces propositions avaient été faites aux deux cours à mon insu.
Il a toujours été à la mode de me bien traiter partout, et j'ai éprouvé des choses agréables de plusieurs pays. J'ai six ou sept patries : empire, Flandre, France, Autriche, Pologne, Russie, et presque Hongrie , car on est obligé d'y donner l'indigénat à ceux qui font la guerre aux Turcs, et je l'aurai à la première diète.
Un jour je fis le caporal d'ordonnance pendant la nuit, J'invitai tout le monde chez les généraux qui ne dînaient jamais chez eux. On les attendit ; on crut qu'ils allaient revenir. Il n'y eut que le maréchal Lacy, qui ne comptait avoir qu'une douzaine de personnes, qui en vit arriver soixante. Il s'imagina que c'était la faute de ses aides de camp qui avaient chacun mal à propos invité ses amis; ceux-là ne savaient point, disaient-ils, à quoi pensait le maréchal d'avoir prié tant de monde. Chacun était mal à son aise, mal nourri, mai servi et de mauvaise humeur, et les autres officiers quittèrent à quatre
heures la tente des généraux, en disant que c'étaient des vilains et des impertinents.
Faisons justice, dis-je à mes officiers de vingt ans comme moi, puisque tous les autres avaient été tués. Jetons les drapeaux où ils méritent d'être. On enlève la sentinelle; on en fait un colin-maillard devant le front du régiment, pour qu'il n'ait rien à se reprocher ; et je lui donne cinq ducats pour sa peur. Les drapeaux vont où je l'ai dit. Qu'on juge du bruit que cela fait. Je vais chez le propriétaire de ce régiment comme si de rien n'était. C'était O'Kelli, qui m'aimait beaucoup. Je le trouve en larmes : — Ah! mon ami , dit-il , si vous saviez ce qui vient de m'arriver! Mais n'en parlez à personne, en grâce. Il vaut mieux assoupir l'affaire. — Oui, lui dis-je, assoupissez, et motus le plus que vous pourrez.
Encore une preuve de raison. M. de Lacy, pour savoir des nouvelles de l'ennemi , crie sans se flatter de réussir à une vedette housard prussien : Dix ducats si tu désertes ! Le voilà au galop, en essuyant un coup de carabine de son voisin. Il nous arrive; il dit ce qu'il sait ; Lacy le paye , ses nouvelles ne valaient pas cela. Mais qu'en faire ensuite? Le général me propose de le prendre à mon service; il
volait, il sabrait tout le monde ; il était si dangereux que quand je revenais la nuit à mon camp, j'étais obligé de le faire marcher devant moi et d'avoir la main sur un pistolet. Je n'ai jamais su renvoyer personne. Heureusement il tua un marg... (1), il déserta et j'en fus ainsi débarrassé.
Fabris, brave officier du grand état-major général et moi, nous avions parlé, quelques jours avant l'affaire d'Adelsbach, du poème sur l'art de la guerre. Il s'en souvint ce jour-là, et pendant un déluge d'eau et de feu, car il survint une grande averse au milieu de la pluie des balles et des boulets , il me répéta une citation que je lui avais faite de deux assez mauvais vers :
Ces armes, ces chevaux, ces soldats, ces canons Ne soutiennent pas. seuls l'honneur des nations.
Je le payai tout de suite en même monnaie, étant à l'aile de mon régiment et de celui de Betschein, et les lui montrant :
Nous avons des Hongrois, nous avons des Wallons...
M. de Mérode, capitaine de mon régiment, au
(!) Mot illisible dans le manuscrit.
moment que la bataille de Hochkirch commençait, croyant que je n'avais pas de religion et voulant m'éprouver, me demanda s'il y a un Dieu, espérant me faire aller au diable, où je l'envoyai en lui répondant : Je n'en ai jamais douté. — Comme si l'on s'était donné le mot pour me damner, un autre officier que j'aimais beaucoup, qui m'avait peut-être entendu tenir des propos légers sur tout cela, et dont j'étais le Mahomet, à une autre affaire, me fit à peu près une semblable question. C'était pour savoir à quoi s'en tenir, et point par malice. Maudit respect humain ! et pour qui? pour un sous-lieutenant de dixhuit ans. Je répondis faiblement sur ma croyance, et voici bien la contradiction de notre esprit. Il pleuvait des balles autour de moi, et je me mis à faire le signe de la croix de* bien bonne foi, comme Henri IV à la tranchée de Montalban.
Pour donner une idée de ma pauvre tête sans arrêt, toujours occupée du moment présent auquel j'ai toujours tout sacrifié, je promis, un jour qu'étant à l'armée je voulus arriver de bonne heure dans un château où j'étais amoureux, dans le comté de Glatz, à mon postillon, de renoncer à une rente de huit ducats qu'il payait à mon père pour une maison, lorsque je serais maître de mes biens. Il creva presque mes chevaux pour cela; mais j'arrivai à la mintute que je lui avais prescrite pour pouvoir échan-
ger une parole avant qu'on se mît à table, et je tins ma promesse.
Il y eut dans le cours de cette aventure (1) une grille de parloir qui fut limée, un rendez -vous à un bal masqué à lieues de là ; retour à ma garnison à francétrier en domino et bahutte à la vénitienne pour n'être pas reconnu , ce qui fit l'effet contraire , des soirées entières à attendre pour entrer dans le couvent, masqué en femme; des lettres, des jalousies de sa part, des désespoirs de la mienne; un rendezvous pour me battre avec une espèce de rival , un petit prince J Un jour que j'avais une cape à l'anglaise pour entrer au couvent, tous les polissons du quartier me suivirent et huèrent ma mascarade.; mais ce qui fut plus plaisant, c'est que le jour que j'attendis mon rival , il vint après deux heures accompagné de trois ou quatre de ses amis, me faire des excuses, des pardons, des amitiés, et me proposer un excellent souper que je n'aurais jamais eu sans cela.
Une autre fois je me rendais au jardin de Montecuculli, à présent de Razumowsky. Je passe très vite devant une petite chapelle sans me douter que son petit saint y attirait une procession qui dans le moment déboucha d'une petite rue. Un dévot en
(1) La première aventure du Prince à Prague.
colère retient les chevaux de volée et les secoue à les renverser; un autre se jette sur mon postillon; un plus dévot le bat. Je lui crie : Fahrt zu zum Tenfel (mots qui parurent dans la plainte et qui manquèrent me faire casser). Mon postillon fouette, on arrête les quatre chevaux; les dévots colères tiennent presque les roues, pour me rouer de coups aussi peut-être. Je sors , et comme malheureusement je n'avais pas de canne, je disperse l'épée à la main toute la procession. Le prêtre était resté seul à son petit autel, mais je poursuivis mon chemin.
Deux jours après, le diable après moi : clergé, bourgeoisie, police, gens de loi, trente cahiers d'écritures. Le maréchal de Neipperg me fait venir : — Qu'avez-vousfait? m'a-t-il dit. C'était bon du temps passé ! Charles VI même , le sévère , a ri de savoir les princes Eugène, de Commercy et de Vaudemont à la maison de police pour un tapage dans les rues. Mais une procession! l'impératrice... vous êtes perdu. Allez trouver M. de Schrottenbach. — Je n'en ferai rien, lui dis-je. Si je le rencontre peut-être que je lui en parlerai. Bien obligé, monsieur le maréchal. Vos bontés habituelles et votre intérêt dans ce moment-ci vous assurent bien ma tendresse et ma reconnaissance. — Le procès empirait. Je craignais encore plus un sermon de l'impératrice que la cassation. Je trouve un gros chef de la police entrant dans sa loge qu'on me désigne. J'y entre aussi, je lui raconte l'insulte faite à ma livrée et à moi, le mal fait aux chevaux et au postillon, celui qu'on voulait
MEMOIRES. til
me faire. Son excellence me dit qu'on a eu raison , qu'on aurait très bien pu et peut-être dû tuer mon homme. J'entre en colère ; son excellence me demande encore des détails. Je les lui donne : son excellence me dit qu'il ne sait pas si cela est vrai. J'entre en fureur, et je lui dis avec l'étourderie et la délicatesse de mon âge d'alors : Croyez dans l'instant ce que je vous dis, et je lui fais une mine à le jeter dans le parterre. — Son excellence fait semblant de me croire et l'affaire s'apaise.
Point de chevaux à la poste (1). Je m'ennuie, je m'en vais à un cabaret borgne, rendez-vous ordinaire des recruteurs prussiens, avec deux colonels que je menais à un camp de paix de Joseph II, Schorlemer et Glerfayt. Je me vois observé par un ou deux amateurs. Je n?en méritais plus que par ma taille de 5 pieds 10 pouces, car ma fraîcheur était passée. On me propose pour m'engager cinquante ducats. J'accepte à condition qu'on prenne les deux autres. Ils consentent pour Schorlemer qui était beau ; ils ne veulent pas de Glerfayt qu'ils trouvent trop vilain, comme de raison. Je ris, on ne riait pas, on était prêt à m'emmener. Mon nom donné à la poste me sauve heureusement.
Autre exemple. A Liège, je me fais passer à l'au-
(1) Le Prince se trouvait à Augsbourg.
Q$ OEUVRES DU PK1NCE DE LIGNE.
berge pour un cardinal envoyé par le pape pour admonester le prince-évêque sur l'irrégularité de ses mœurs. Il pensa en mourir de peur, et du scandale dont les papiers publics firent mention, et écrivit contre moi au prince Charles. C'était mal s'adresser; car il rit comme un fou de l'aventure, en m'en parlant.
D'humeur de ne pas avoir eu à la mort de mon père son régiment et sa Toison, j'écrivis à M. Neny, que l'impératrice appelait par plaisanterie mon ministre auprès d'elle : Né dans un pays où il n'y a pas d'esclaves, je saurai porter ailleurs mon petit mérite et ma fortune. Elle lut cette lettre et, furieuse de cette phrase, elle fit venir monsieur son fils, le maréchal Lacy, le prince Venzl Lichtenstein, mon oncle, pour tenir conseil de guerre sur mon compte. L'empereur (1) plus dur encore qu'il ne Fa été depuis et qui se faisait dur par système, proposa de me congédier au lieu de l'être : car, disait-il, c'est nous qui le serions si nous le prenions au mot. Prenons l'avance et renvoyons-le. Mon oncle,, pour faire le Romain à mes dépens , proposa de m'enfermer dans une citadelle pour m'apprendre à mettre le marché à la main à mes souverains. — Et vous, monsieur le maréchal? dit l'impératrice. — Je serai plus sévère, répondit-il, que l'empereur et le prince; les deux châtiments ne sont pas assez forts pour son crime.
(1) Le prince désigne évidemment ici Joseph II, qui n'était encore qu'archiduc.
Ligne va arriver; il faut que Votre Majesté tourne la tête quand il lui baisera la main et ne lui dise pas un mot dans les trois mois qu'il compte rester à Vienne. C'est ce qu'elle fit avec tant d'affectation, que je crois l'avoir vue, une fois, au moment de rire elle-même. Je consentis à être employé, ce dont je ne me souciais pas trop pendant la paix ; et lorsqu'au risque encore de lui faire tourner la tête ou les talons, je la remerciai d'avoir eu une brigade et une garnison, au lieu de la mine foudroyante ou d'un propos piquant ou piqué, si elle faisait tant que de me parler, elle me dit : C'est à moi à vous remercier de ce qu'après m' avoir voulu sacrifier votre vie pendant la guerre, vous voulez bien me sacrifier votre liberté pendant la paix.
Je me ressouviens que j'ai toujours été indifférent sur tout. Avec du soin, j'aurais eu à vingt ans le régiment de Ligne-dragons qui venait de gagner la bataille de Collins. J'y avais été; mon oncle venait de mourir. Je détestais déjà l'intrigue. Je crus que d'envoyer à Vienne, écrire à l'impératrice, en serait une. J'aurais été maréchal à trente ans.
La maîtresse de l'empereur François Ier m'échappait, et, en me retirant ses bonnes grâces, elle voulut pour me consoler me faire lever une garde wallonne à cheval. Je m'occupe de l'uniforme : rouge, velours jaune, broderie d'argent; chevaux, bonnets
et tournure à l'anglaise. Mes jeunes gens auraient été jolis comme des anges. Je crois la chose faite, je m'en vante. Je ne fais point de démarches; la princesse croit que j'en fais. Personne n'y pense. J'aurais encore été, par ce moyen-là, maréchal à trente ans. Je ne le suis pas à plus du double, et je m'en ris.
La bêtise n'allait bien qu'à un homme de génie comme La Fontaine. J'en ai eu souvent de nuisibles, par exemple dans le genre : A qui la bourse? dans l'Étourdi. Sur les premières lignes d'une lettre de la part de l'impératrice, où je lus qu'elle donnait à un autre général le gouvernement que je demandais, j'envoie chez lui pour le lui apprendre et lui en faire mon compliment. Dans l'instant il en fait ses remercîments à la cour et à moi. Je lis ensuite : N'en parlez à personne; cela vient de se changer à l'instant, je crois que vous l'avez. Les remercîments arrivent à Vienne le même jour qu'on allait expédier mon affaire, et pour me payer de ma précipitation obligeante et de mon indiscrétion, j'en suis privé.
Mon éloignement pour les affaires et toute espèce de calcul, et quelquefois la peur de faire de la peine, m'engageaient à donner aux uns pour me laisser voler par d'autres. Un jour j'ai compté quatorze perruquiers ou domestiques de mes gens. On les appelait commissionnaires. Us étaient alertes pour que je
les prisse à mon service, ou plutôt me prendre au leur. Ils réussissaient; dès ce moment, ils en prenaient d'autres et ne me servaient pas mieux que ceux qu'ils avaient commencé par servir.
J'ai été puni par où j'ai péché toutes les fois que j'ai eu de la vanité, et c'est bien fait. Je me suis relâché de plus de cent mille écus dans un accommodement que je fis avec une espèce de petit parent de province, sur les prières, les visites, la grâce du duc de Bouillon, aussi son parent , mais qui le trouvait très joli. On parla de mon désintéressement pendant trois jours. Je crus que cela durerait, que tout Paris au moins dirait : Voilà celui qui n'a pas voulu ruiner ce petit jeune homme , en faisant vendre sa terre de Saint-Félix. On l'a bientôt oublié, et lui tout le premier. Les gens raisonnables qui l'avaient prévu m'ont donné tort , et puis, il n'a plus été question de rien.
Je ne sais pas trop pourquoi je ne profitai pas de l'amitié que madame Du Barry a eue pour moi avant d'avoir de l'amour. Par délicatesse, je refusai de m'adresser à elle pour gagner un procès intéressant, et je lui dis même un jour, à sa toilette, qu'elle me demandait devant le roi un mémoire, que je le don-
T. V, fi.
nerais à La Croix, son coiffeur, pour lui en faire des papillotes, que je croyais que c'était le seul moyen de lui mettre une affaire dans la tête. Elle en rit et le roi aussi, qui le répéta vingt fois de suite, car c'était un mannequin qui avait l'air de marcher par ressorts. Je portais guignon, je crois, à ce pauvre Louis XV, car je ne l'avais pas vu depuis que je lui avais été envoyé de notre armée. A cause des amis de mes amis, des Choiseul , dont pourtant je ne me souciais pas, je ne me remis à aller chez madame Du Barry que quelques mois avant la mort du roi.
Je ne m'en fis pas moins une affaire pour elle avec la première des intrigantes, madame de N — k — rck — , qui voulut épouser le roi ; et comme elle s'était mise dans la dévotion pour cela, dans une explication avec elle, je lui écrivis: Vos grâces, madame, les grâces du roi et la grâce de Dieu vous donnent des droits atout; cependant, etc.
À en croire les anecdotes qu'on a mises sur mon compte, je dis (peut-être que cela est vrai), le jour où je trouvai toute la cour de Louis XV sens dessus dessous, parce qu'on avait exilé la comtesse de Gramont pour avoir passé avant madame Du Barry en lui donnant un coup de vertugadin: Voilà ce que c'est que d'en avoir un et de n'avoir pas de considération (c'est ainsi qu'on nomme une espèce de paniers). A propos de cela, la maréchale de Luxembourg, qui y était, me dit qu'il n'y avait que trois vertus en France : vertuchou , vertubleu et vertugadin,
Louis XV étant près de mourir, les courtisans de madame Du Barry l'abandonnaient, suivant l'usage ; et moi, qui l'avais négligée pendant cinq ou six ans, je ne la quittais plus. Je dis à son fameux beau-frère, le roué Du Barry: — La farce est jouée; vous pouvez partir. — Il me répondit avec son drôle d'accent de la province : — Et pourquoi m'en aller? Si l'on me fâche, je mettrai le royaume en république. — Gela avait l'air d'une gasconnade impossible, et le hasard l'a réalisé par des gens plus coquins mais moins spirituels que lui.
Le jeune roi apprit que j'avais donné une lettre de madame Du Barry à la reine pour l'engager à arranger ses affaires, que son étourderie et son désintéressement avaient laissées très mauvaises à la mort du roi; et il me dit : — Voilà une belle ambassade dont vous vous êtes chargé. — Je lui répondis que c'était parce que certainement personne autre que moi ne l'aurait osé. En allant à Versailles, je passais par Luciennes. Elle a toujours été une excellente personne, et, il y a sept ans encore, très belle à voir et très bonne à connaître.
Qui a pu voir tous les jours l'infortunée reine (Marie Antoinette) sans l'adorer? Je ne m'en suis bien aperçu que lorsqu'elle me dit : — Ma mère trouve mauvais que vous soyez si longtemps à Versailles. Allez passer quelques jours à votre comman-
dément. Écrivez des lettres à Vienne pour qu'on sache que vous y êtes, et revenez. — Cette bonté, cette délicatesse, et plus encore l'idée de passer quinze jours sans la voir m'arracha des larmes, que sa jolie étourderie d'alors, qui la tenait à cent lieues de la galanterie, l'empêcha de remarquer. Gomme je ne crois pas aux passions qu'on sait ne pouvoir jamais devenir réciproques, quinze jours me guérirent de ce que je m'avoue ici à moi-même pour la première fois, et que je n'aurais jamais avoué à personne de peur qu'on se moquât de moi.
Jugez comme ce sentiment qui a fait place à la plus vive amitié aurait éclairé cette charmante reine, si elle en avait eu pour quelqu'un, et avec quelle horreur je lui ai vu donner à Paris et de là dans toute l'Europe, grâces aux infâmes libelles, le duc de Coigny, M. le comte d'Artois, M. de Lamberti, M. de Fersen, le prince George de Darmstadt, le duc de Dorset, M. Gonway, mylord Strativen, quelques autres Anglais aussi sots que lui, deux ou trois Allemands bien bêtes, etc., etc., etc.
Ai-je vu dans la société quelque chose qui ne fût pas marqué au coin de la grâce , de la bonté et du goût? Elle sentait un intrigant d'une lieue; elle détestait les prétentions en tout genre. C'est pour cela que toute la famille de Polignac et leurs amis, c'est à dire Valentin Esterhazy, le baron Bezenval, Vaudreuil, puis Ségur et moi lui étaient agréables.
Dans le temps de la grande jeunesse de la reine et de la comtesse Jules, un jour que je leur faisais la
chouette au billard , elle se disputèrent et elles se battirent pour savoir qui des deux était la plus forte. La reine prétendait que c'était elle. — C'est que vous faites la reine, disait son amie. — Brouillez-vous, leur dis-je, croyez-moi. — Eh bien! si nous nous brouillons, dit la reine, qu'est-ce que vous ferez? — Oh! je pleurerai bien, dit l'autre. Je pleurerai, je pleurerai, mais je m'en consolerai, parce que vous êtes une reine. — C'est ce que sa conduite a prouvé dans d'autres temps plus sérieux. Elle détestait la cour et n'y restait que par attachement et reconnaissance. Il n'y a jamais eu rien de plus vertueux et de plus désintéressé que tous les Jules. La comtesse Diane était celle qui mettait un peu plus de piquant dans la société. Il y en aurait fallu un peu davantage. De peur de faire des histoires, de donner lieu aux caquets, il y avait un peu trop de monotomie.
Qui croirait que c'est quelqu'un (1) qui aimait la reine, et tous les Jules avec la même amitié, qui a donné lieu, par une étourderie, à l'une des plus méchantes calomnies répandues dans- le peuple sur cette malheureuse princesse? À Fontainebleau, il s'éleva tout à coup un orage sur sa liaison avec madame de Polignac. Le chevalier de Luxembourg avait fait un grand projet pour éloigner la duchesse, dont il craignait la bonne petite tête et le cœur excellent, et gouverner la reine. Madame de Poli-
(1) Ce quelqu'un, on le devine, est le comte d'Artois. Comme le maréchal écrivait du vivant de ce prince, il avait effacé son nom cité d'abord dans le manuscrit.
gnac dit un jour à celle-ci : — Nous ne nous aimons pas encore assez pour être malheureuses si nous nous séparons. Je sens que cela arrive déjà; bientôt je ne pourrai plus vous quitter. Prévenez ce tempslà. Laissez-moi partir de Fontainebleau, je ne suis pas faite pour la cour, tout le monde en sait trop ici pour moi. — Ses chevaux étaient mis. La reine l'embrasse, lui prend les mains, la conjure, la presse, se jette à son cou. La porte était entr'ouverte ; ce quelqu'un voit ce tableau en entrant. Il se met à rire et sort en disant : — Ne vous gênez pas, — et raconte à tout le monde qu'il a dérangé deux amies.
Le roi dont j'espérais quelquefois un peu de mérite, que je protégeais pour ainsi dire, dont je cherchais souvent à élever l'âme par quelque conversation intéressante au lieu de ses propos de fou ou de chasseur, aimait beaucoup à polissonner. Ses coups tombaient toujours sur Conflans, les Coigny et les amis des Jules, c'est à dire des Polignac, que j'appelle toujours de même, malgré leur duché, dont ils ne se souciaient pas.
La reine est parvenue à le corriger décela. C'était aux couchers que sa majesté se plaisait à nous tourmenter. Il y avait cependant une espèce de tact au milieu de ces jeux grossiers. Un jour qu'il nous menaçait de son cordon bleu, qu'il voulait jeter au nez de quelqu'un en y accrochant ceux qui comme moi ont des anneaux aux oreilles, le duc de Laval se retira. Il lui dit : — Ne craignez rien, monsieur, cela ne vous regarde pas. — Un autre jour qu'il