AUX MEMOIRES
J'ai vu un jardin de quatre-vingts lieues > depuis EupatoH, jusqu'à Théodosie. J'ai vu cet amphithéâtre charmant sur les bords du Pont Euxin , semé d'habitations de Tartares a qui les toits extrêmement plats, servent de salons pour fumer, accroupis comme des sapnjoux. J'ai vu leurs cimetières pittoresques, où des espèces de thermes surmontés d'un turban, doré quelquefois, sous les plus gros arbres, près des ruisseaux, donnent une idée des Champs Élysées. J'ai vu des bouquets de saules, ni pleureurs, qui sont trop tristes, ni comme les nôtres, qui ont une mauvaise tournure. N'est-ce pas derrière l'un d'eux, disais-je, que Galathée allait se cacher, après avoir jeté sa pomme. C'est ici qu'elle se montrait un peu, car elle n'était pas fâchée, qu'on la vît.
J'ai vu s'élever, ou plutôt s'abaisser vers la mer les ruines augustes de Balaklava, Sudack et Alluochta, dans des enclos d'arbres fruitiers qui fournissent à chaque famille des pêches, des abricots en plein vent, des cédrats, des palmiers, des raisins et des figues au mois de janvier, de quoi vendre pour cent écus par an. J'ai vu le Tezetterdar, montagne la plus haute que je connaisse après le Mont-Blanc, servir de repoussoir à cet amphithéâtre, où tout ce qui n'est pas jardin de fruit, est pelouse pour les haras, ou tapis odoriférants de fleurs naturelles qui enchantent la vue par leurs couleurs , comme l'odorat par leur parfum. J'ai vu le vieux château du Stara Krim, entouré ainsi : et j'en ai découvert à la fois la mer Noire, la mer de Zabache, la mer ÏÏAzofF, et ce mont auguste et fameux par le supplice de Prométhée.
J'ai trouvé enfin cette terre de mythologie, que sa majesté impériale de toutes les Russies m'a donnée, si célèbre par le temple de Diane desservi par Iphigénie, et la cruauté de Thoas. Il est à moi, ce rocher, d'où il précipitait les étrangers. Du temple il ne reste qu'un bout de colonne. Le Gap Parthénien, ou le Cap vierge, avait reçu son nom d'Iphigénie. A présent ce petit port, ce petit joli village à mi-côte sur l'amphithéâtre, s'appelle Parthenizza, et réunit, à l'exception de la vue des deux autres monts, tous les avantages dont j'ai parlé. Me voici à peu près sur les
bords fortunés de l'antique Idalie, lieux, ou finit l'Europe et commence l'Asie. C'est au pied du plus antique des noyers, au lieu où peut-être Ovide exilé écrivait, me disais-je, ses Élégies de Ponto, que, regardant autour de moi, je me dis : rien ne manque à ce premier des jardins naturels du monde, qu'un temple de douze colonnes, sur un plateau parfaitement ombragé, aux deux tiers de la hauteur à'Iphigénie. Je le dédierai à l'impératrice avec cette inscription :
Dans ce lieu si tranquille, autrefois si vanté, Des dieux et des héros la l'able a lait la gloire,
Peuples, voyez notre divinité
Tirer ici la sienne de l'histoire.
A la place où je suis, et où deux ruisseaux passent à mes pieds avec une rapidité sans égale, pour se jeter à vingt pas de là dans la mer, j'élèverai un autel à l'amitié, je le dédierai au gouverneur merveilleux du pays des merveilles, le prince PotemUn, avec cette inscription :
De la Baltique à la mer Noire Ton génie et ton cœur travaillent de moitié. Que l'empire te place au temple de mémoire : Je t'offre un simple autel : il est à l'amitié.
L'Europe est si bien barbouillée dans ce moment-ci, que c'est, je crois, le temps de réfléchir sur
son compte. Jusqu'au prince de Stavelot, tout est en l'air, et bientôt en fuite. La France écrit : malheureusement l'empire lit. Les soldats de l'évêque de Liège sont en pleine marche contre les banquiers de Spa. Le Pays-Bas se révolte, sans savoir pourquoi, contre son souverain. Bientôt, sans doute, on se tuera pour devenir plus libre, et plus heureux. L'Autriche menacée dans son sein, menace faiblement ses amis, et ses ennemis, qu'elle a peine à distinguer. L'Angleterre qui n'est jamais d'accord avec l'Angleterre a sa majorité en faveur de la Prusse qui vient de tirer déjà des coups de fusil en Hollande (1). La fière Espagne qui jadis armait l'invincible flotte, est inquiète du premier vaisseau anglais qui sort du port. L'Italie craint déjà les lazzaroni, les sbirres, et les esprits forts. Le Danemarck est aux écoutes de la Suède. La Suède de la Russie. Les Tartares du Cuban, les Géorgiens, les Imarettes, les Abyssins, les Circassiens tuent les Russes. Le voyage de Crimée alarme et agace le Croissant. Les Bâchas d'Egypte et de Scutari sont en guerre avec les Turcs qui de deux autres côtés, à mille lieues de distance, attaquent à la fois les deux plus vastes et puissants empires.
Ai-je quelque chose à regretter de tant de pau-
(1) On voit bien le temps où ceci a été écrit.
vres mauvais ouvrages, auxquels j'ai passé tant de soirées dans onze ou douze quartiers d'hiver des trois ou quatre guerres que j'ai faites? peut-être que non. Cela m'a accoutumé à penser : et si je ne tirais d'autre fruit de tant d'ouvrages que j'ai lus, et que j'ai oubliés, de tant de bêtises que j'ai vues, de tant de sottises que j'ai faites, que de produire quelque chose d'utile pour le bonheur de ceux qui me liront, je serai bien content.
Que de réflexions ce livre-ci, confident de toutes mes pensées, ne m'a-t-il pas fait faire sur moi? j'y travaille depuis que je suis au monde presque, ou au moins que je sais écrire. Il diminue tous les jours de grosseur. J'y travaille si peu et à tant de distance que je ne m'en souviens plus, et que, ne sachant pas si j'ai raison, ou tort, une femme charmante, et pleine d'esprit, à qui j'avais prêté ce livre-ci , me battit l'autre jour, dans une dispute, pannes propres raisonnements, et se moqua bien de moi, de ce que je ne m'en souvenais seulement pas.
On pourrait faire l'abrégé de mon ouvrage en bien peu de mots : calme avec soi-même... bien vivre et bien mourir.
Quand je pense que la vie est un si court passage, je ne sais comment j'ai le courage de m'habiller. Il y aura, tôt où tard, une sorte de philosophes qui diront : laissez-moi dans ce lit, où je dois mourir l'un de ces jours. Jugez combien je ris des empressés, et des affairés. Je rirais de moi-même aussi : mais je me dis : je vais mettre mon habit pour jouer la comédie, car je sais que c'en est une : mais les autres croient être les Hectors, les Achilles, les Homères, et ne sont souvent que des Sinon, des Ther sites, et des Zoïles.
Ne se moquerait-on pas d'un homme qui, en allant de Vienne à Paris, se ferait coiffer, à chaque poste, en changeant de chevaux. Eh bien! c'est l'histoire des empressés qui font des projets, et se donnent bien du mouvement, dans le voyage qu'ils font du berceau au tombeau.
Le luthéranisme, calvinisme, et toutes les sectes échappées du catholicisme, excepté les Grecs, présentent la religion comme un squelette qui fait peur. La nôtre est une grande figure noble et sérieuse, modestement drapée. Je sens qu'on peut s'en contenter. Mais des têtes d'anges bien faits, et quelques groupes de saints, qui entourent la figure principale sur les colonnes, au milieu des places d'Autriche et de Bohême, empêchent les enfants de la
dégrader, et les carrosses, d'en déranger le piédestal.
Je serais tenté de croire que le goût naît avec nous : cependant il y a des preuves qu'il vient de la comparaison. C'est ce qui fait qu'il n'y a qu'un seul pays qui le fournisse réellement. Il n'y a que la France pour le goût et les grâces. L'Angleterre, où il y a du génie, l'Italie, où il y a de l'esprit, doivent céder à ce qui est venu d'Athènes par Rome à Paris.
J'aurais plutôt conçu que dans les pays, où la mauvaise éducation de la noblesse, et les titres dont elle se rengorge si sottement dans la société, sont choquants, on eût dit : pourquoi tant d'insolence? je suis le frère et l'égal de son altesse, de son excellence, de sa grâce, de sa seigneurie, de sa grandeur et de sa grandesse; et sans les guillotiner à cause de cela, je leur tourne le dos. Mais en France, où chacun s'appellait monsieur, où l'enseigne, mal à propos, même frappait sur l'épaule du maréchal; où l'homme de lettres aimable, l'artiste distingué, l'acteur rempli de talent donnait le ton à un souper, où l'on ne faisait pas la moindre attention â un cordon bleu ennuyeux ; était-ce ,à ces messieurs à se récrier? et à s'écrier : les hommes sont frères;
soyons égaux ! Ils ne l'étaient que trop ; et c'est pour cela que tout d'un coup l'armée est devenue celle du peuple.
Le petit gentilhomme buvait souvent avec son fermier; et pour un lapin qu'il avait eu bien de la peine à tirer, et qu'il lui donnait souvent à accomoder, mangeait chez lui une poularde excellente.
Le grand seigneur, quand son affaire n'était que douteuse, perdait son procès contre son vassal, protégé plutôt que lui par les parlements, les intendants et le magistrat. L'inégalité des conditions diminuait souvent celle des fortunes.
Avant de lire un auteur, je voudrais qu'on demandât qui il est, et comment il vit. S'il écrit en faveur des souverains, sans leur faire sa cour, et sans rien attendre d'eux, je le croirai plutôt que celui qui n'écrit contre, que parce qu'il n'a pas un emploi conforme à ce qu'il pense de son mérite. Le peuple, dit-il, me rendra plus de justice. Vive le peuple! et il égare le peuple, trop peuple pour le connaître.
faire le plaisir de devenir meilleur, je lui en serai bien obligé.
Si je m'écarte du christianisme ou du catholicisme, qu'on m'avertisse. Ce n'est pas mon intention. Si je me donne , peut-être sans m'en apercevoir, un petit airPyrrhonien, c'est pour éclaircir les doutes que je n'ai pas, mais que je vois à d'autres. Si je propose quelque chose de hasardé, c'est pour les religions qui n'ont pas de guide assuré , comme nous avons, et qui n'ont rien à risquer, étant déjà hors du giron de l'église. Autre chose dont je dois avertir: Quand je parle d'aimer, c'est souvent légitimement. Quand je dis avoir, c'est du cœur dont je parle, et non de la personne. Quand je cite l'amour, la galanterie, le mariage, l'infidélité, je ne dis pas que cela doit être ainsi ; mais c'est comme si je disais : puisque cela est ainsi.
Qu'on rende à notre religion son antique splendeur. La primitive église nous a laissé encore des habits, et .des cérémonies qui en imposaient, lorsque des gens éclairés, comme il y en a encore chez les Grecs d'aujourd'hui, s'en mêlaient. C'est ainsi qu'on avait fait trouver tant de charmes à la mythologie. On n'y voyait pas un mousti sortant de table,
pour courir à la mosquée avec un Dervis , qu'on ne peut voir sans rire et se boucher le nez et les oreilles. C'étaient les plus beaux génies de la Grèce. Leur religion était entre les mains des poètes. Homère, Pythagore, Virgile, Ovide, César, Caton, Cicéron, étaient les docteurs de Sorbonne de ce temps-là. Ils élevaient ou consolaient l'âme, promettaient au héros, pour prix de son courage, d'être un demi Dieu, au philosophe, pour prix de sa vertu, de recevoir après sa mort un nouveau corps, jeune et frais, et un état plus heureux. Ainsi des autres. Les ignorants qui attrapent quelquefois une cure chez nous, vous disent : lisez quelques livres ennuyeux. Marmottez quelques paroles mal écrites. Trouvezvous à une certaine heure, qui coupe votre matinée, à un temple malsain et mal bâti. Vous serez canonisé, quoique cette cérémonie doive ruiner votre famille : on ne dit pas un mot de la morale, ni de la pratique du bien. On dit : jeûnez, veillez, péchez : et venez nous le dire. Oui, sans doute, observez les règles de notre religion. Ensuite lisez les Pères de l'Église, et l'imitation de Jésus-Christ, l'un des premiers livres du monde. Si vous n'êtes pas convaincus, soyez persuadés. Si vous ne l'êtes pas, faites comme si vous l'étiez : et priez pour que vous le soyez.
On abaisse l'âme, on rétrécit l'esprit, on mortifie
le corps. Ce n'est pas là l'intention de ce Dieu si puissant, si noble et magnifique. Il faudrait en faire un, disait M. de Voltaire, s'il n'y en avait pas. Ne pas le reconnaître, prouve un appauvrissement ou dessèchement d'idées. Pauvre système que celui de Telliamed ! Pauvre dilemme, que celui de Bayle ! Si l'on vous demande : que faisait Dieu avant d'avoir fait le monde, dites que vous n'en savez rien. Si ce qu'on vous dit de Jésus-Christ, est plus raisonnable, et plus vrai que vraisemblable, répondez : il est facile à suivre, lorsqu'on l'interprète bien , d'aucun danger à croire, mais peut-être de beaucoup à douter. Merveilleux pour merveilleux, puisqu'il y en a partout, qu'on se laisse aller à celui qui, moyennant une bonne morale, et quelques pratiques ordonnées, console dans les derniers instants de la vie.
Je n'aime pas qu'on donne le nom d'honnêtes gens à ceux qui ne volent pas, parce qu'ils sont riches, ou qu'ils ont peur d'être pendus : et je déclare dignes de l'être tous ceux qui ne font pas autant de bien qu'ils le peuvent, qui s'aiment aux dépens des autres, qui ne sont capables ni d'enthousiasme, ni d'admiration, ni de compassion, ni d'amitié , comme je la comprends : car je n'entends rien à l'amitié dont on parle toujours, et que je ne vois jamais.
Je voudrais une académie générale pour toute l'Europe, qui formerait le goût de toutes les nations. La communication des lumières en assurerait le succès, autant que l'étendue. Il faudrait y apporter un esprit dépouillé de tous préjugés ; la littérature française profiterait des richesses de la littérature étrangère qui en prendrait le ton, le jugement et la bonne plaisanterie. Il n'y aurait plus de gens superficiels en France, plus de pédants en Allemagne, plus de noirs alambiqués en Angleterre, plus de charlatans en Italie.
L'espérance qui passe pour un bien , en est-il un réel? la crainte dont elle est toujours accompagnée, ne l'empêche-t-elle pas de faire notre bonheur? le bonheur même est-il de durée? et la peur que nous avons de le voir s'échapper , ne vient-elle pas l'empoisonner? que nous payons cher encore nos plaisirs, quand nous en avons! leur fin ou leur privation en est la première peine ; et puis les revers de société, de fortune ou de santé, achèvent de nous accabler. La perte d'un ami ou d'une jolie femme, les malheurs qui peuvent leur arriver, nous touchent encore plus vivement, que nous ne sentions de plaisir à épancher notre âme dans le sein de l'un et à couvrir de baisers celui de l'autre. Tout ce qui nous environne, est pour nous une source continuelle d'alarmes. En proie à l'envie, si l'on a du
mérite; livré au mépris, si Ton n'en a pas; des amis qu'on ne peut obliger, mais des ingrats, si l'on a du crédit; des humiliations, si l'on n'en a pas; toujours des soupçons; quelquefois des besoins. Voilà la vie de l'homme : c'est ainsi même que se passent nos plus belles années.
Oh Cicéron! que je t'aime bien mieux quand tu m'apprends à me passer de tout le monde, à me suffire seul à moi-même , que lorsque tu déclames en chaire contre un plus grand homme que toi. Catilina était un scélérat, mais il eût pu être un héros. Mais que ne te dois-je pas, oh Cicéron! quand tu me soutiens dans l'amour des lettres qui sera la consolation de mes vieux jours, le compagnon de mes travaux et ma société à mon refuge.
En général ni grilles, ni question, ni potences. De l'instruction à un peuple ; la peine du talion ; une mort prompte pour un crime de mort. Et puis c'est tout.
La meilleure administration est celle des gens assez éclairés pour persuader et instruire, mais il ne faut presque pas ordonner. Si les hommes rassemblés n'étaient pas comme un enfant mal appris, qu'il faut toujours fouetter pour son bien, je dirais que la
liberté est un don divin, et ne peut être reprise que par la Divinité. Les chiens qui ont une bonne réputation, sont plus libres que les hommes : et le méritent mieux, puisqu'ils n'en abusent pas. Ils courent où ils veulent , personne ne les gêne. Il n'y a parmi eux que quelques méchants que l'ontient à l'attache. Qu'on sépare les monstres de la société : mais qu'on voie pourquoi ils le sont devenus et qu'on en empêche d'autres de le devenir. J'écrivais ceci dans un temps bien éloigné des horreurs commises au nom de cette liberté, que je ne voyais même alors qu'en spéculation. Or, je dis à présent, éclairé par la malheureuse pratique , que si un père, un gouverneur, ont de la peine, par une éducation individuelle, et une attention continuelle, à faire un bon sujet, comment un souverain peut-il en faire de vingt-quatre millions d'individus. On a dit: qu'on rende l'homme digne de la liberté ; encore spéculation impossible. On a dit : qu'on élève l'homme, qu'on lui donne de la dignité. J'ai vu, j'ai fait des essais. Qu'on s'en rapporte à ceux qui ont commandé de grands corps d'armées, qui ont gouverné de grandes provinces. Autorité simple, sévère, une, dans une seule personne, peu subdivisée sous elle. Justice et justesse, voilà ce qu'il faut à présent.
C'est sans doute à la manière de se nourrir, que les nations doivent leur caractère. Le théâtre anglais
ne plairait pas à des Suisses qui ne mangent que du laitage. C'est^peut-être à cause de cela que l'on voit dans ce pays-là, les effets d'un sang allumé également dans tout ce qui compose la nation. Le citoyen de Londres est autant en fermentation que le lord maire. De là l'opposition, de là la dissention, les dettes nationales, le thé, le papier timbré, et la perte de rAmérique.
Ce qui dégoûte de l'histoire, c'est le peu de foi qu'on peut y ajouter. Je n'ai jamais vu deux personnes expliquer de même aucune des affaires de guerre, où je me suis trouvé. Jugez de ce qu'on nous raconte des batailles des jésuites dans le Paraguai, où l'on sait seulement que le roi Nicolas a eu trois capucins tués sous lui : et de celles des Français en Amérique , ou des Samnites en Italie. Indépendamment de la mauvaise foi des narrations, de l'amourpropre qui les guide , et de l'esprit de partialité qui perce toujours; il y a autant de façons de voir que de sentiments et de visages. Si l'on pouvait s'exprimer ainsi, l'optique du jugement est comme celle de la vue. Les yeux de l'un découvrent tout différemment des yeux d'un autre : ce qui fait qu'on n'est jamais du même avis, sur l'objet qu'on voit, ou qu'on discute. Le seul parti qu'il y a à tirer de l'histoire, pour n'en pas être dupe, c'est de se proposer telle chose à imiter, ou telle chose à fuir, supposé que l'une ou l'autre soit arrivée.
Je crains de lire, et de causer : j'ai peur des nouvelles connaissances. Un livre ennuyeux me paraît la conversation d'un sot : et il me semble que c'est de quoi il faut se défaire. Si j'en trouvais de bons, je n'en ferais peut-être pas tant de mauvais; j'aime encore mieux cela que d'en lire. Voltaire, Montesquieu, un demi-quart de /. /. Rousseau, la moitié de Cicéron, Télémaque, Montaigne, le Traité des Études de Rollin, l'abbé du Bos, les Fables de la Fontaine. Molière, Racine et Corneille, César, Horace et Virgile, quelques odes de /. B. Rousseau, quelques satyres de Boïleau, deux ou trois articles de Y Encyclopédie et cinq ou six de Buffon ; ou bien il n'y a qu'à faire ce que je fais à présent : causer avec soi-même.
La langue sert à faire connaître le caractère d'une nation. Voyez l'orgueil et la paresse de l'Espagnol, le ton militaire et l'énergie de l'Allemand , la vivacité et l'honneur du Hongrois, la bassesse mercantile et bourgeoise, et la lâcheté du Hollandais, la musique, la charlatanerie et le babil de l'Italien, l'esprit subtil et la hardiesse de l'Anglais, le poli du Français, la gaieté du Gascon, la noblesse et le laconisme du Turc, la poésie et le génie du Grec, etc.
Les animaux, et surtout les chevaux, se ressentent
par le climat, la nourriture peut-être et le sol , du caractère des hommes du même pays. Voyez les chevaux espagnols, hongrois, anglais, etc. La langue des Hongrois annonce et imite le galop de leurs chevaux. La langue espagnole annonce le piaffement des leurs : et la légèreté de l'anglaise, celle des chevaux et des hommes, à la course et au saut.
Il n'y a rien qui mette l'homme plus au dessous des animaux, que l'état d'imbécillité, dans lequel plusieurs naissent, et celui de folie dans lequel plusieurs tombent. Le voilà ce maître absolu des éléments qui les a tant de fois bravés, qui s'est élevé par son orgueil jusques à l'empyrée, le voilà réduit à passer le reste de sa vie , méprisé de tout le monde , et à charge à une famille qui s'en croit déshonorée. Son chien, son chat qui, après avoir donné des preuves d'un instinct qui approche bien du nôtre , et paraît souvent le surpasser, sans qu'ils aient l'air de se croire pour cela bien merveilleux ; meurent avec les mêmes perceptions qu'ils ont apportées en naissant. Cette humiliation nous est réservée.
Je ne sais trop comment les francs-maçons sont
à présent dans le monde. Ils ont eu bien du haut et bien du bas. Il est plaisant d'y voir des fantasques; peut-être qu'ils ont quelques bonnes raisons d'être enthousiastes, car je suis convaincu que ce que fait le commun des maçons, dont je suis, n'est rien en comparaison de ce que quelques-uns savent et cherchent à savoir. Il n'est pas possible qu'une société si ancienne, se soutienne sans un grand intérêt. En attendant, quand elle est de bonne compagnie, ce qui est rare malheureusement : tout concourt à donner de l'émulation, des connaissances, de l'agrément et de l'excellente plaisanterie. La maçonnerie exige de l'éloquence, de la mémoire , de la présence d'esprit, de la bravoure de corps et d'esprit, de la douceur, de la patience, de la modération, de la sobriété, delà prudence, delà charité, de la générosité, l'amour du prochain, de l'imagination, de la voix, de la complaisance et de la gaieté. En remontant à leur origine, peut-être chimérique, voyez la science cabalistique des juifs, ensuite le talent de l'architecture et puis les mots de ralliement des pauvres Templiers: voire peut-être les sciences les plus abstraites , les plus utiles, celles des nombres ; toutes celles que les Égyptiens ont enfermées dans leurs pyramides; sans doute le grand œuvre, la médecine universelle, mille découvertes encore à faire. Admirez, devinez et reconnaissez des mystères : ou rien du tout, comme vous voudrez. Les rose-croix, les prétendus petits magiciens à apparition ont tout gâté, et d'une institution agréable et louable , en ont fait une ridicule
ou dangereuse , partagée entre deux classes , les faiseurs de dupes, et les dupes elles-mêmes.
Ce n'était pas un libertin que Lycurgue : mais un homme qui, pour ne faire jouer aux femmes un rôle supérieur aux hommes, avait chassé la pudeur, et moyennant cela déracinant cette source de plaisir, le rendait moins piquant pour le Spartiate, moins subordonné à son attrait, et plus capable de grandes choses.
Qu'on est heureux d'être seul ! mais où aller pour cela? On ne peut pas habiter une forêt. Quand il m'arrive, comme dans ce moment-ci, d'aimer le silence pour moi, j'aime le bruit pour les autres. Il me semble que je suis glorieux de ne point partager leurs amusements , de me faire du plaisir qui n'est dû qu'à moi ; dans le temps que tous les carosses que j'entends dans ma rue, m'annoncent qu'on court en chercher, que toute la ville est hors de chez elle, pour trouver ce que je me procure tranquillement au coin du feu.
Je ne vois pas celle que j'aime de tout mon cœur ; mais j'en ai reçu hier une lettre , j'en recevrai une demain; j'irai dans quelques jours voir celle que j'aime tant. Je n'en suis pas bien loin. Je suis à mon
devoir; j'ai de l'encre et du papier, je suis seul, voilà le présent. On m'a dit en partant qu'on m'aimait, voilà le passé. On me dira en retournant qu'on m'aime encore, voilà l'avenir. Je me porte bien et je chante en m'éveillant.
Que j'envie le sort de cet écolier de Salamanque , je crois, ou de Séville, qui allait, mené par le diable boiteux, découvrir tous les toits. Quel plaisir devoir le fond des ménages ! mais non : on trouverait encore bien moins de vertus. On découvrirait des hypocrites, dans bien des genres, des prudes libertines, des grands seigneurs roturiers, des savants qui ne sont que des copistes, des grands ministres qui ne sont que des commis et de beaux joueurs qui sont des fripons.
Qui ne croit pas en arrivant kPétersbourg, entrer dans un temple? tout y respire la divinité. On dirait qu'elle se partage pour habiter des palais , ou des églises de marbre. Ce qui n'en est pas, est de pierre précieuse. Le granit des quais superbes de la plus
belle des rivières, les colonnes et les murs de granit sont brillants au soleil, comme le soleil lui-même.
Londres m'a encore plus surpris que Venise. Je pouvais m'imaginer une ville au milieu de la mer. Il n'y a qu'à penser à une inondation qui fait des canaux de toutes les rues, et on aura l'idée de Venise. Mais des trottoirs larges et commodes, des boutiques superbes, une propreté inouïe partout, des promenades illuminées, où il y a des concerts et des jeux, et point de surveillants, des jardins superbes, une rivière qui ajoute à tout cela une variété et mille spectacles différents, tout ce que l'on pourrait s'imaginer pour la fête la mieux entendue, se trouvent tous les jours en quatre ou cinq endroits à Londres. L'indifférence, l'air de liberté et de magnificence, des phaëtons élégants, toute une ville au grant trot, des chevaux, et des filles charmantes, du fruit excellent... il n'y a pas là une seule raison pour s'y pendre.
Paris, indigne un arrivant par sa saleté, la figure et la vilaine manière de se mettre du peuple, la grossièreté des fiacres, l'air furie des poissardes, et dégoûtant des racrocheuses , l'étroit et la boue de ses rues, le tintamarre de cinq cents charrettes qu'on
rencontre partout, un vilain guichet, où toute la ville est obligée de passer tous les jours.
Il m'est arrivé plusieurs fois et à plusieurs cours, de voir ceux que j'avais obligés , en remercier ceux qui ne s'en étaient pas mêlés ; et ceux-ci répondre avec bonté : je suis enchanté d'avoir pu vous rendre service.
Voilà les hommes, disais-je : et j'en ai ri. J'ai remarqué qu'on voulait témoigner souvent de la reconnaissance aux gens puissants, pour les flatter, en leur faisant croire qu'ils sont bienfaisants, et les engager ainsi à l'être, par le canal dont je parle toujours, celui de l'amour-propre.
Si je revenais au monde, je ferais presque tout ce que j'ai fait : excepté, que je ne ferais pas les mêmes ingrats : mais c'est égal, car j'en ferais d'autres : et la seule chose que je changerais à mon genre, serait de me donner plus de peine pour mes affaires; c'est
à dire, assez pour ne jamais manquer d'argent un seul jour : et assister ceux qui en manquent, quand ce n'est pas par leur faute.
N'y aurait-il pas moyen de fixer ce qu'on veut savoir, de manière à ne plus s'en détacher? Les notes, les extraits sont un moyen de ne pas oublier : mais il ne faudrait s'occuper que d'un ouvrage à la fois, et ne passer à un autre, qu'après être bien sûr de le bien tenir. Deux mois pour Plutarque, deux mois pour Polybe. Deux mois pour Thucydide, deux mois pour Salluste, deux mois pour Montesquieu, deux pour Montaigne, quatre mois pour les deux Rousseau, quatre mois pour Voltaire, deux pour Corneille, deux pour Racine, deux pour Homère, deux pour Virgile, deux pour Horace, un pour Roileau, un pour Rossuet, un pour la Fontaine, deux pour Ovide, etc.
On sait ceux-ci assez bien par cœur, parce qu'ils sont en vers, et qu'on les a appris par cœur, comme des perroquets. Mais ces deux mois au plus, employés à l'étude et aux réflexions, outre le profit de la morale, enchaîneraient la mémoire. Et dans deux ou trois ans, avec les dix-huit auteurs sublimes que je viens de nommer, on aurait un magasin assuré pour toute sa vie. Ce qu'on lirait ensuite, on le retiendrait, ou on l'oublierait, comme on voudrait. Si c'est quelque chose qui en vaille la peine, on se servirait du même moyen que j'ai indiqué.
Il y a des choses qui font réellement honneur à la Providence; par exemple, l'effet du temps. Aussi les anciens lui ont-ils élevé une statue avec cette inscription : à celui qui console. Sans cette qualité, que deviendraient les grandes douleurs? on n'y survivrait pas. Si le lendemain, sans qu'on s'en aperçoive, n'y apportait pas déjà du changement, on n'y résisterait point. Nous voyons qu'après avoir cru, et voulu mourir de la perte d'une femme, d'un père, d'une fille (ce qui est encore plus terrible), ou d'une maîtresse, on a repris insensiblement son genre de vie, de conversation et de gaieté.
Le plus ou moins de temps qu'il faut à la consolation, vient du plus ou du moins de délicatesse de l'âme, ou plutôt des organes.
Notre existence, sans cela, serait trop cruelle, et la somme des maux dépasserait de beaucoup trop celle des biens. On jouit lentement des douceurs de l'amour, de l'amitié et de la société. On est livré brusquement à la privation. Cette fille chérie contribue chaque jour au bonheur de notre vie. Votre femme, ou celle d'un autre, vous a fait passer une vie charmante qui, ajoutées à plusieurs autres pareilles, font votre félicité en détail.
Qu'une parque cruelle, ou maladroite, ou distraite, vienne couper le fil de ses beaux jours, voilà tous vos sens interceptés, vos facultés interrompues.
On voit que l'article que l'on vient de lire est un article de spéculation que j'avais fait dans des temps heureux. Oui, sans doute, la somme du mal dépasse celle du bien. Celui qu'on pleure a fait plaisir avoir, à embrasser, à admirer, s'il a été tout ce qu'il y a de plus brave au monde, et de plus distingué : mais quel coup de massue, grand Dieu, que d'apprendre que le ciel en a privé la terre ! oui , sans doute, on reprend ses sens, et sa manière de vivre. Mais y a-t-il un jour, où un lieu, un trait, un souvenir, un portrait, son nom, une ressemblance, un rapprochement, n'enfonce le poignard dans le sein?
Non, le temps ne guérit pas. Il ne ferme pas la blessure. Mais il y met un appareil. Un rien le soulève. Les moins sensibles des gens bien sensibles , ne verront qu'une cicatrice : mais ceux qui ont bien sujet de regretter toujours, seraient presque fâchés de voir fermer tout à fait une plaie qui, après avoir fait couler plus de larmes que de sang , n'est couverte que pour prolonger des jours destinés aux regrets. La seule consolation est de partager ces mêmes regrets avec une personne qui a les mêmes intérêts. Mais que de cachotterie, pour lui dérober les moments affreux que la perte du tiers de leur existence leur amène tous les jours. On vit, on rit même, on s'amuse presque encore quelquefois. On se le reproche. Sa sensibilité se porte peut-être encore sur quelque autre objet. Le cœur y est plus ouvert. Si l'on peut aimer encore, c'est pour toute la vie. Une infidélité alors paraît un crime. Le choix
n'est plus une affaire de légèreté. Mais que de moments déchirants expient les petits plaisirs, dont je conviens qu'on est encore susceptible.
On fait tort à la mort, de la présenter comme on fait. C'est nous qui sommes comme cela, quelques jours après être arrivés chez elle. On devrait la peindre en vieille femme bien conservée, grande, belle, auguste, douce et calme, les bras ouverts pour recevoir quelqu'un, et une corbeille pleine d'opium à côté d'elle, pour perpétuer le premier sommeil.
Il faudrait la placer dans un grand jardin de pavots, ou sur un port, et l'entourer de grands divans ; lui donner enfin l'empreinte du repos éternel, après la malheureuse vie inquiète, ou orageuse.
Ce sont les chagrins, ou les médecins, à qui il faudrait donner la faux en main. Pourquoi les payens, qui avaient le privilège de faire des dieux tant qu'ils voulaient, n'ont-ils pas fait une déesse de la mort. C'était d'autant plus raisonnable, qu'Atropos
coupait le fil des jours avec ses ciseaux. On n'avait qu'à remettre cette faux à Escûlape, au lieu de la donner à la mort et au temps. *
Pourquoi faire laide et rendre odieuse celle, qui peut seule faire finir tant de maux répandus sur la terre, et qu'on ne peut pas éviter. Que ce mot allemand est bon à mettre sous la statue de la mort, à ma façon : Genesung!
Je ne veux pas la rendre appétissante : car on ne la désire jamais. Mais pour qu'on n'en fasse pas aussi peur, qu'on lui ôte ce mauvais visage, ce nez camard, ces horribles ronds des yeux, ces dents longues et écartées, et ce grand front avancé qui lui va si mal.
Le passage moral de la vie à la mort n'est cruel que pour les regrets bien vifs, qu'on laisse au bien peu de personnes dont on est aimé : et bien des gens n'ont pas cela à redouter. Le passage physique n'est pas si terrible peut-être que l'on pense. Si la blessure ou la maladie fait souffrir, la mort est une prompte guérison. Si c'est la faiblesse qui y conduit,
un évanouissement en fait l'affaire. Je me suis senti y marcher insensiblement par la maudite fièvre de la guerre des Turcs : ou plutôt, je ne m'en apercevais pas. Je me suis rappelé ensuite qu'un paroxisme de plus m'aurait emporté. Ma vue s'en allait déjà : tous mes sens se retiraient l'un après l'autre, et je n'avais plus assez de force pour avoir de la douleur.
Si c'est un accident, on n'a pas le temps de s'en douter. Ainsi j'ai vu plusieurs fois la mort de près, et je trouve qu'on n'a pas le temps de la dessiner; ainsi, pour en revenir à ce que je disais, ses portraits sont infidèles. Par exemple, entre plusieurs chutes de cheval à la guerre, à la chasse et en poste, que j'ai faites, et qui m'ont fait perdre connaissance, en voici une, où malheureusement je ne l'ai pas perdue, mais où je croyais que c'était fait de moi. J'étais trop occupé et trop inquiet pour m'en affliger. J'avais un cheval entier. Je rencontre en marche, quelques jours avant la bataille de Collin, le régiment de dragons de Ligne. Je me mêle avec eux. Je cause avec l'un, je cause avec l'autre ; mon cheval veut en faire autant à sa façon : et s'amourachant d'une jument, il cramponne les deux pieds de derrière contre la terre, et passe ses deux pieds de devant sur les épaules du dragon, qu'il aurait écrasé, si je n'avais pas voulu le tirer d'affaire à mes ris-
ques et dépens. Je préfère de rejetter le cheval sur moi et je me le renverse sur le corps, en le faisant pourtant tomber de côté. Mon calcul était bon : je le sauvai, et sans grand danger pour moi. Mais mon pied était passé au travers de rétrier, sans que je m'en aperçusse. Mon cheval se relève , et me traîne ainsi un demi-quart de lieue, au travers des sillons et des guérets d'une terre labourée, où je croyais tous mes membres séparés les uns des autres. Le fer de ce cheval fougueux, sautant, ruant, galopant, était à une ligne de ma- cervelle. Je m'attendais à la voir sauter aussi. Une de mes bottes resta dans l'étrier, et moi étendu une demie heure sur le carreau, sans pouvoir me remuer et savoir que je me remuerais un jour. La mort ne pouvait pas effrayer un paresseux comme moi. Elle m'aurait laissé dans ce champ de fatigue et de douleur, et me paraissait préférable à ce que je souffrais.
On peut souhaiter de devenir vieux, point pour vivre, mais pour mourir : parce qu'un vieillard s'éteint comme une chandelle.
Le malade de maladie aiguë, emporté dans le délire ne peut point souffrir. Le poitrinaire tombe dans la fosse creusée sous ses pas, sans la remar-
quer : et s'il la voyait, l'espérance lui donnerait assez de force, pour essayer de la sauter : et il y tomberait avec elle.
Les hydropiques et les asthmatiques reçoivent des secours connus, jusqu'à ce qu'ils soient obligés de céder à l'accès qui les emporte. Les apoplectiques sanguins ou séreux , ne souffrent que ce qu'on éprouve en avalant de travers.
La stagnation totale du corps et d'esprit pour le paralytique, et le sommeil pour le léthargique, les conduisent en paix au sommeil éternel.
L'enfer étant un article de foi, j'y crois plus que personne; mais je voudrais qu'il ne fût pas si fort, et qu'il eût, par exemple, des petites-maisons pour ceux qui ne croiraient pas en Dieu, ou qui l'arrangent à leur manière.
Au lieu d'apprendre la géographie aux enfants, et tant de choses qu'ils ont oubliées au moment qu'ils
cessent de l'être, ne pourrait-on pas former leur jugement sur le juste et l'injuste? Si on menait un petit garçon de six ans chez de pauvres gens, si on lui faisait voir l'obligation et le plaisir de soulager leur misère; si l'on faisait remarquer la dureté d'un supérieur qui gronde, ou humilie; le malheur du subalterne, obligé de le souffrir; si on lui fait remarquer un avare, un méchant, un ignorant, un homme qui fait un mauvais raisonnement, ou une mauvaise action : la considération pour ceux qui en font de bonnes, la joie pure des bonnes consciences; les plaisirs innocents de la campagne ; les braves soldats : les gens sensibles et reconnaissants : si on menait toujours ce petit garçon avec soi; si l'on causait avec lui, au lieu de lui faire lire l'histoire romaine; on le rendrait bon, obéissant, compatissant, généreux, raisonnable et heureux toute sa vie, car il s'amuserait à en faire.
Un père croit que tout est dit, quand il donne 200 ducats à un gouverneur qui n'est occupé qu'à soutenir son rang dans la maison, où il a toujours peur de passer pour un domestique.
Je sais bien qu'en nommant Héloïse, celle que je vais peindre, je fais tomber les deux autres, qui lui
sont pourtant bien supérieures dans le premier des genres, qu'elle n'a pas le bonheur de connaître. Mais c'est que ce nom approche le plus du sien qui est Louise, et qu'il y a eu deux Louises qui ont eu la sagesse de m'aimer un peu ; sagesse qu'elle n'aura jamais.
Les deux bonnes Louises avaient leur maître; celle-ci ne trouvera jamais le sien. Elle en fait plus que ceux qui voudraient l'être. Elle a de jolis talents, de petits calculs, du raisonnement, et malheureusement assez de raison, pour être le maître de tout le monde, la maîtresse d'elle-même, et n'être celle de personne. C'est au temps à décider, si elle n'aura pas tort de n'avoir jamais tort.
J'aimerais mieux avoir affaire à une bonne, tendre et mystique Catholique, qui, après avoir pleuré pendant tout le saint sacrifice de la messe, sur la passion de Notre Seigneur, serait capable d'en avoir une, et après y avoir succombé, d'en obtenir le pardon des mains d'un prêtre de ses autels. Cette nouvelle troisième Héloïse est d'une religion sèche et sévère, mêlée d'une morale préservative, qui appuie beaucoup sur ses devoirs, qu'on y pousse extrêmement loin ; et à moins d'avoir une âme extrêmement vive, qui fait tout sauter à pieds, on reste dans les bornes des principes de l'administration, et dans le cercle des vertus de convention.
La figure d' Héloïse est faite pour être sensible. Elle est trop parfaite pour n'avoir pas reçu ce bienfait de la nature, ajouté à tous ceux qu'elle lui a pro-
digues. Mais elle dépensera tout ce qu'elle en a, en détail, pour n'être pas obligée de le dépenser en gros. Ce sera de la petite monnaie en amitié, en soins, en reconnaissance. Son trop d'esprit viendra au secours de son cœur : et si elle a à combattre un penchant, je meurs de peur qu'elle ne gagne la bataille.
Je viens de nommer sa figure. Jamais je n'en ai vu une plus séduisante. Elle est de cette taille proportionnée , susceptible de toutes les grâces , et son aisance passe dans ses manières. Tout ce qu'elle fait et qu'elle dit, est naturel. L'art ne pourrait pas la servir comme la nature; mais c'est la nature embellie par le goût : et une douceur extrême, répandue sur toute sa personne, attire, touche et subjugue sans qu'on s'en doute, par la marche la moins effrayante, et pourtant la plus rapide. Tout ce qu'elle a, y contribue. Son son de voix, ses petites attentions à droite et à gauche, sa façon d'écouter, son regard enchanteur, qu'on prend pour une faveur , quoiqu'il ne lui soit pas possible de ne pas se servir des plus jolis yeux du monde... tout cela prévient les hommes, et les femmes, qui ne s'aperçoivent pas, les uns, de l'ascendant qu'elle va prendre dans un instant sur eux, et les autres de sa supériorité sur elles. De peur qu'elles ne s'en doutent, elle a grand soin d'avertir qu'elle est d'une maussaderie insupportable, et qu'elle ne conçoit rien a l'indulgence qu'on a pour elle. Les autres prennent ses politesses pour des déclarations. Celle-ci a
la malice de prendre les déclarations pour des politesses. Elle est toujours occupée, sans avoir rien à faire. Elle a à parler à tout le monde, pour que tout le monde soit content d'elle; et avec cette envie générale de plaire, elle n'a pas la plus petite coquetterie. Elle change de place, elle commence vingt choses à. la fois, et elle est vive, sans que cela paraisse, parce que ses formes sont douces, et ses mouvements jamais précipités.
Héloïse a vingt ans, pour celles qui sont de son âge, et cinquante pour celles qui en ont autant. Elle se fait à tout, par une complaisance aimable. Elle a le tact le plus sûr dans la société, parle à merveille ; remarque tout, n'est la dupe de rien ; un ton excellent ; toujours de la grâce et du goût. Elle est fraîche comme une rose, et a les plus beaux cheveux blonds que j'aie vus. Elle est ravisante à cheval; elle danse à merveille. J'ai deviné à sa mine sa manière délicate de dessiner, et sa jolie petite écriture. Elle a toujours de la délicatesse ou de la finesse dans l'esprit, de même que dans la physionomie.
Elle a bien sa petite perfidie, comme une autre; car il n'est pas possible qu'elle soit de bonne foi, quand elle dit du bien de tant de femmes, à qui elle nous dit bonnement qu'elle voudrait ressembler. Madame une telle, lui dit-on, ne me paraît pas fort aimable. C'est qu'il faut la connaître, répond-elle. Madame de... est bien laide. — Sans être désagréable, et elle a beaucoup d'esprit. — Vous m'avouerez, que cette autre femme en a bien peu, et n'a pas de
grâce du tout. — Elle a les plus beaux traits du monde; c'est une beauté. — Celle-ci a bien de la roideur dans la taille. — Ah! mon Dieu, point du tout; c'est moi qui en ai. Vous voyez quelle disgrâce! je voudrais être faite comme elle.
On se regarde ; on la regarde : on rit, et cette timide Héloïse n'en est pas effrayée. Il faut la voir protéger quelque absent. C'est un petit avocat des plus têtus, qui dispute le plus joliment, qui a le plus d'éloquence ; et quand elle est près d'avoir raison et de convaincre, elle reprend son petit air modeste, comme si elle n'avait rien dit.
Héloïse a le bon esprit d'aimer la littérature française et les jardins anglais. Une autre qualité qu'elle a, malheureusement pour moi, c'est d'aimer la campagne, et de se plaire à l'orner de son goût délicieux. Dès que je m'en suis aperçu, j'ai parié qu'elle avait une belle âme. J'ai déjà trouvé qu'elle était compatissante et généreuse.
Je parie aussi qu'elle a du caractère, et qu'elle aurait de la force dans l'esprit, dans l'occasion. Elle est égale, sans humeur, sans caprice, et aussi aimable le soir que le matin. Mais dans le fond, comment l'a-t-elle été? — on a été enchanté d'elle toute la journée; mais si l'on fait une récapitulation le soir, de ce qui est arrivé, on n'est jamais content d'elle, ni de soi. Elle aura décliné une conversation intéressante, par une insignifiante qu'elle met adroitement à la place d'un petit développement de son cœur. On a eu mille choses à lui dire ; elle trouve
le moyen d'en empêcher, on ne sait comment. Elle vous échappe au moment qu'on s'y attend le moins. Pourquoi donc l'aimez-vous tant, me dira-t-on? je n'en sais rien. Qu'espérez-vous? Rien. Mais je sens que je lui serai tendrement attaché tout ma vie. Que ce mot me coûte à prononcer et qu'il m'attendrit ! lorsque je songe que je la passerai peut-être sans revoir l'être le plus parfait et le plus distingué, et qui réunit le plus de charmes, à mes yeux!
De toutes les mouches du coche, celles que je méprise le plus, ce sont les militaires et les ministérielles. Les autres mouches ne sont qu'amusantes à suivre, et ne font mal à personne.
Celles de chasse, par exemple. Elles ont tout fait, elles ont revu du cerf; elles ont crié : Tayau; elles ont rompu les chiens ; ou elles les ont mis sur la voie, etc.
Celles de comédie de société, qui croient que pour souffler quelquefois mal à propos, s'agiter dans les coulisses ou sur le théâtre, elles font tout aller.
Les mouches du coche de l'administration d'un pays, qui croient avoir tout l'empire sur les épaules, tandis que c'est l'empire qui les porte souvent sur les siennes.
Les mouches de la cour, qui s'imaginent que le service d'un chambellan, ou d'une grande ou petite charge, fait l'honneur et le bonheur du souverain : et que toute l'Europe a les yeux fixés sur eux, lorsqu'ils ont l'honneur de marcher devant lui à une procession.
Les mouches de l'Église, où l'on voit l'enfant de chœur courir partout, le sous-diacre remuer l'encensoir, le diacre lever la chasuble, pour ne pas la gâter, en s'asseyant pendant l'épître, et le suffragant tenir la mître. Il faut que tout cela se fasse : cela est tout simple ; et notre culte est nécessaire et majestueux. Mais c'est le prix qu'y mettent ceux, qui n'ont pas à remplir les devoirs mystérieux et sacrés, qui est plaisant.
Celui qui est chargé d'une besogne sacrée ou politique, ne peut pas être mouche ; car il doit y mettre
un prix.' Qui dit mouche, dit un assistant qui se croit un aide : et un témoin qui se croit un assistant.
Les mouches de parade et d'exercice : drôle d'espèce de mouches encore. Les mouches de fêtes, de bal, de concert. Il y en a dans tous les états, les métiers, les manufactures, les institutions, les éducations, les hôpitaux, les couvents, les collèges et les villages, comme à la ville et à la cour.
Il n'y a de mouches que parmi les hommes. Il n'y en a pas parmi les mouches, excepté celle que La Fontaine nous cite, pour se moquer de nous, à l'aide de cette délicieuse fable. Voyez les mouches à miel : voyez les fourmis. Chacune ne sait, ne fait et ne veut que ce qu'elle a à faire.
Et moi, pauvre mouche littéraire, qui prétends peut-être être utile par des réflexions que d'autres font, sans se donner la peine de les écrire. Gela n'est-il pas risible aussi? Nous en sommes au point, qu'il faut même pardonner aux mouches. Il n'y a pas grand mal à cela. C'est aux insectes qu'il faut en
vouloir. C'est à ceux qui s'attachent, qui sucent le corps humain, qui piquent et qui incommodent, même en chatouillant.
Combien d'hommes n'y a-t-il pas qui marchent à quatre pattes, ou qui rampent, pour faire du mal? La mouche au moins s'envole, quand on la chasse; mais on ne se défait pas aisément des autres.
Le bonheur a des ailes : et le malheur a des pieds de plomb. L'un s'envole de manière qu'on croit que les faveurs de la gloire, de l'amour, de la fortune, ont été un rêve. Lorsqu'on les a perdus, la privation, n'en est pas un, elle reste avec tout son poids sur celui qui n'a pas la force de le lever.
Je dis plus : c'est un rêve, même dans le temps qu'on jouit. Pendant le jour heureux de la bataille, la nuit heureuse de la plus jolie femme du monde, on est dans l'ivresse. On ne sait pas, si l'on veille, ou l'on dort. Mais perdez la bataille, votre malheur
est écrit sur votre dos : perdez cette jolie femme, votre malheur est écrit sur votre front.
La preuve que le malheur porte avec soi des impressions plus fortes que le bonheur, c'est qu'on voit, pour tel genre de malheur que ce soit, la désolation dans les yeux, le visage et les transports. On n'y voit presque pas l'empreinte du bonheur. Il y a un petit moment pour la joie. Mais dès que la petite expression en est passée, je défie que l'on voie, si c'est un homme heureux à la guerre et en amour.
Aimez-vous les miniatures? J'en connais une qui est sans prix. Ce sont les plus jolis traits, les plus jolies petites mines, la plus jolie petite taille, les plus jolis yeux, et les plus jolis petits mouvements du monde. La grâce lui descend du sommet de la tête, jusqu'à la plante de ses petits pieds, et parcourt vraisemblablement en chemin tous ses jolis petits appas cachés. Après l'avoir vu marcher, danser, sauter, courir, parler avec feu, s'animer, animer les autres, écoutez-la; vous admirerez alors la grâce de son esprit qui ressemble trait pour trait à celle de ses manières. Entendez comme elle s'exprime joliment : et, s'il y a une occasion, après quelque petite histoire ou plaisanterie de bon goût, ou quelque
obligeance de sa part dans la conversation, de parler, sentir ou prouver sa sensibilité, ses jolis yeux et toute sa personne l'expriment si bien, qu'on voit que son âme est à l'unisson de sa figure et de son joli ton. Elle pense à tout et à tout le monde. Ceux qui ne peuvent pas lui avoir des obligations, ou concevoir des espérances de lui plaire, malgré la petite envie qu'on dirait qu'elle en a, la quittent toujours contents d'elle et d'eux même : car elle les fait valoir. Sa vertu n'est pas ce que j'aime le mieux, mais encore voyez ce que c'est. Elle n'est pas fille de la religion, ni de la pruderie. La première sentirait la pieuse begueulerie, et la seconde une vanité sévère ; sa vertu n'a jamais fait froncer le sourcil. Elle lui fait faire -au contraire une petite mine plus agréable peut-être encore que les autres. Sa vertu laisse vivre tout le monde. C'est, je crois, entre nous, l'effet d'un petit calcul de personnalité, dont elle n'est pas capable d'ailleurs : car son égoïsme est à n'en point avoir. Elle s'est vue gentille, jolie et vive; elle s'est dit : je serai souvent attaquée. Pour n'avoir pas la peine de me défendre, je me ferai bien vite une réputation d'insensibilité, qui me rendra plus libre dans la société et n'alarmera pas les femmes qui la composent : et puis, comme elle aime à être bien avec tout le monde, elle n'est peut-être pas fâchée de faire dire du bien d'elle-même à Dieu, tout comme à un autre. On dit même que les dimanches elle est en coquetterie avec lui. C'est amusant de lui voir prendre le parti de quelqu'absent, ou des gens de sa connais-
sance. On la voit, on l'entend partout à la fois. C'est étonnant tout ce qu'elle fait dans un jour. Mais on n'a jamais mieux fait qu'en la faisant.
Il y a des gens qui réfléchissent pour écrire. D'autres qui écrivent pour ne pas réfléchir : ceux-ci ne sont pas si bêtes : mais ceux qui les lisent , le sont, à mon avis.
Je suis un peu dans la seconde classe, et je mettrais mes lecteurs dans la dernière, si, pour les justifier et moi aussi, je ne leur disais que, si j'écris de suite (et pour m'occuper), c'est que je me suis accoutumé à méditer, observer, rentrer en moi-même; et que, par tout cela, j'ai, sans le vouloir, un magasin de pensées, dont il faut que je me soulage. J'écris plus d'inspiration que de réflexion.
Cela fait que j'ai un grand défaut. Il y a tout plein de gens, à qui je ne dois paraître ni clair, ni agréable, ni profond. Si je l'étais, ce serait seulement pour
les pays et les gens avec qui j'ai le plus vécu, et qui ont appris à peu près les mêmes rchoses que moi ; ayant été élevés de même, et s'étant trouvés, à peu près, dans les mêmes circonstances.
Donc, j'ai un grand tort. Il ne faut pas être au courant de ce que sait et fait un auteur, ni du jargon ou des plaisanteries de société ; ni être dans son secret. Il ne faut pas seulement s'entendre, il faut se faire entendre.
J'aurai le tort de Rubens qui se mettait et mettait ses trois femmes partout : et le tort de Racine et de Voltaire, qui ont fait de Britannicus et à'Orosmane deux Français comme eux. Leur scène est toujours à Paris. Celle de Corneille était à Rome.
Je serai toujours toléré par les indulgents , qui se diront : mutato nomine de me fabula narratur.
Je suis un peintre minutieux qui revient donner quelques coups de pinceau, pour donner plus de
vérité au coloris et prononcer mieux quelques traits.
J'ai parlé de la grâce à'Eéloïse; mais ce n'est pas celle d'une autre. Reloue ne ressemble qu'à ellemême. On ne sait de quel pays et de quel siècle elle est. Les grâces françaises sont si connues, si prévues, si égales, que toutes les femmes de ce pays-là se ressemblent, puisqu'elles ont eu le même couvent, le même coiffeur, la même marchande de modes, et le même maître à danser. Les Polonaises quelquefois ont trop de laissez-aller; les Anglaises trop peu, et on est souvent brouillé tout à fait avec les grâces dans les autres pays. C'est toujours de la justesse, du naturel, et du charme dans le maintien, les mouvements, le visage et la conversation d'Héloise. J'ai parlé de sa douceur : elle est bien éloignée de la fadeur, à laquelle elle conduit souvent les autres. Il y a du piquant, du trait, de la gaieté, du plaisant et rien de vulgaire, dans sa manière de s'exprimer. A la vérité, lorsqu'elle dit quelque chose à remarquer et de parfaitement bien, elle laisse presque tomber sa voix, comme si elle en voulait demander pardon. Je me souviens qu'on peut avoir presque tout ce que je dis dans mon premier portrait, sans être parfaitement aimable, et c'est ce qu'elle est précisément. On ne peut pas l'être davantage. C'est votre sort, malheureuses femmes! vous
êtes obligées à plaire, à plaire et à plaire. Il est extraordinaire d'y réussir à ce point, n'ayant pas, je le répète, le plus petit projet, ni fond de coquetterie.
Elle est décente sans pruderie. Elle dit s'être formée elle-même; on ne donne pas ce qu'elle a. Ce n'est pas sa vertu qui en impose. On n'a pas besoin de la mettre jamais en avant, lorsqu'on est élevée à merveille ; et si elle perce, par hasard, on lui donne des charmes qui la font pardonner.
Quand ses beaux yeux ne la servent pas bien, pour regarder quelque chose ou quelqu'un, elle les ferme à moitié, et alors de beaux ils deviennent jolis et amusants à regarder. Qu'une autre l'imite, on fera une mine épouvantable.
Que les grandes beautés frappantes ne viennent pas s'asseoir à côté d'elle , qui n'est que touchante, car elle n'y touche pas. On verra les autres se faire peindre pour un grand salon d'antichambre, et on mettra le portrait ÏÏHéloïse dans son cabinet, où il n'y aura que de YAlbane, du Corrége, du Titien, du Guide et du Raphaël.
Faut-il après cela qu'elle quitte sa solitude? si elle a un petit intérêt pour quelqu'un, et pour ses occupations, elle le perdra. On voudra passion pour passion. Elle sera malheureuse de savoir, ou de rendre malheureux, en ne l'ayant pas. Elle sera excédée d'hommages, tourmentée par des fêtes, et la jalousie des autres femmes. Qu'elle se montre partout tous les ans, pour qu'on sache qu'il y a au monde une t. v. 19
créature céleste, et un excellent peintre en ma personne.
Il faut être bien fat, si c'est un homme du grand monde, ou bien orgueilleux, pour entretenir le public de soi. Si je parle de moi, c'est parce que je ne connais pas un autre aussi bien que moi ; et pour qu'un autre aussi rentre en lui-même, par exemple, il faut se demander : ai-je du talent et de la disposition pour ce que-je fais? il y a des choses dans lesquelles il est impossible qu'on réussisse. Je n'ai jamais pu apprendre la soustraction, la division, encore moins l'algèbre, le trictrac, les échecs, les jeux de cartes, la physique, la chimie, le dessin, la musique, la sphère et la géographie.
Je parie que d'autres avec des antidispositions pour les mêmes choses, ou pour d'autres, vont leur train dans la carrière que tout cela exige. Je suis assez insolent aussi quelquefois dans la conversation, pour en imposer avec assez d'adresse. Je ne sais rien des îles et des caps dont j'entends parler sans cesse, et dont je parle souvent. Mais la géographie particulière des guerres et des voyages, que je
n'ai faits que parce que j'ai été obligé de les faire, m'est toujours présente.
Je voudrais savoir combien il faudrait d'hommes pour en faire un parfait. Une des plus belles âmes que j'aie connue et que je prendrais pour cet objet, une âme qui riait au bien, vive, douce, gaie, sensible et prompte, était, par exemple, celle du prince Charles de Lorraine, frère de notre bon empereur François, qui était bien près de la perfection. La franchise de cette âme était peinte sur le front du prince, et la gaieté obligeante et communicative dans un sourire, qui n'a pas même été dérangé par les ans, ni par la petite vérole, ni par la guerre qui avaient emporté sa beauté. Ce premier sourire était toujours prêt d'être remplacé par un rire de si bonne foi, que celui des autres en partait de même, et il ne lui fallait qu'un rien pour cela. C'étaient des éclats si bruyants drôlement, ou si étouffés comiquement, que le public, qu'il troublait toujours à la comédie par là, l'admirait d'abord en souriant, et puis finissait par en faire autant. Il ne tenait pas à un geste d'arlequin, ni à une mine de Grispin. C'était toujours comme s'il n'en avait jamais vu. C'est l'homme le plus franchement gai que j'aie vu de la vie ; on ne pouvait pas le voir une fois, sans l'aimer toute sa vie : et il était plaisant surtout, lorsque, pour un moment de représentation, ou cle présentation, il
était interrompu dan s une polissonnerie, une attrape, ou une enfance, dont il avait la pureté et les plaisirs. Sa gaieté suspendue était concentrée , et la dignité, la douce majesté de sa figure et de son rang, arrivaient avec l'obligeance de mine et de parole.
Je parle de son âme peinte par là, comme d'une étude, comme on parle d'une jambe d'Apollon du Belvédère : avec cette différence que je ne la propose pas à imiter , parce qu'on ne peut pas apprendre ce qui est naturel. Mais c'est pour donner aussi l'idée du beau. Il est clair, puisqu'il n'y a jamais eu dans cette âme la moindre ombre de malice, que la suite en était la générosité, un aimable désordre de finances, l'indulgence et la bonté que sa grâce dans les manières, et l'amabilité de son esprit amusant, et si aisément amusable, savaient encore embellir. Donc sa figure et son âme peuvent entrer dans le portrait idéal de la perfection que je désire.
Je reviens même à lui pour la valeur, et quelques qualités militaires. Mais pour les autres que j'appelle plutôt talents militaires, le vaste, la fermeté, les connaissances, l'art de se faire craindre et obéir, et ce que je trouve plutôt dans un autre genre d'esprit, c'est celui de Frédéric que je voudrais lui attacher, d'autant plus que je suis bien aise d'y coudre son amour pour les lettres, et la philosophie théorique et pratique.
Pour les vertus, l'amour de son devoir, joint à la fermeté dans le plus grand feu, la stricte honnêteté, et la logique, je veux qu'on joigne aux deux autres le
prince d'Anhalt, tué il y a six ans par les Suédois, et héros pour l'histoire. Ensuite, en voici un pour le roman. C'est à dire qu'avec le même courage qui le rend amoureux des coups de fusil, ses manières chevaleresques y jettaient de l'éclat. Il tient du Maure et du Sarrazin dans leur beau temps. Il a de la galanterie et de la magnificence. Il est poète à la guerre et dans la société, sans faire de vers que dans sa langue lusitanienne. Alors c'est un Camoens : mais il est même Camoens dans ce qu'il dit et ce qu'il fait. C'est le duc de Bragance.
Ce n'est pas que ces quatre personnes n'aient des qualités l'une de l'autre. Mais celles que j'ai remarquées dans chacune, sont celles qu'ils ont portées au plus haut degré, et c'est en les réunissant toutes dans le même individu, que je prétends que de même que la Vénus de Médicis a été composée de vingt genres de beautés de vingt femmes différentes, je réussirais au tableau parfait de la perfection, par ces traits détachés de quatre portraits aussi distingués.
La Rochefoucault a plus de réputation qu'il ne mérite; quelquefois même il a tort d'avoir raison. Il a le ton un peu précieux, j'aurais voulu de lui celui d'un homme de cour : Yhôtel de Rambouillet gâtait tout le monde.
Vauvenargues est trop triste , pour un homme de guerre. Il voyait trop noir. Je n'aime pas les gens à prétention.
La Bruyère est trop vague ; quoiqu'il ait l'air de faire des portraits, je ne les crois pas ressemblants. Et puis il ne peint que le Français, et point l'homme en général. Il faut que chacun trouve le sien sans s'en douter, et qu'on dise : oh! cela m'est arrivé; ceci, par exemple, est bien vrai. Ceux qui ont eu beaucoup d'aventures, sont enchantés et surpris de rencontrer des situations pareilles à celles où ils se sont trouvés. Voilà ce que je cherche en vain chez tous les faiseurs de réflexions qui écrivent toujours à faux, parce qu'ils ne sont pas répandus dans la société. Quand Théophraste a commencé à écrire, il avait quatre-vingts ans plus que moi : car j'ai commencé cet ouvrage-ci à dix-neuf. Je crois que j'avais déjà vu tant de mondes différents, de pays, de cours, et d'armées, que j'avais plus d'expérience que lui.
Je ne vois jamais ce que pensent ces messieurs de la religion. C'est pourtant un petit article assez intéressant. Pour avoir le plaisir d'être imprimés, ils ne
disent jamais ce qu'ils pensent : et pour avoir le plaisir d'être écoutés, ils dépensent dans la conversation des impiétés qu'ils ne croient pas eux-mêmes.
Monsieur de Voltaire ne se décide pas plus qu'un autre. Je crois le tenir, lorsque d'abondance de cœur, à ce qu'il paraît, il s'entretient avec Uranie. Point du tout, il m'échappe. La Palinodie est au bout. Je sais bien qu'il n'y est pas de bonne foi. Mais quand l'estil donc sur cet article? Je suis convaincu que, s'il voyait les sots incrédules de nos jours, il ne se permettrait pas les plaisanteries, qui ont fait plus de mal qu'il ne croyait. L'athéisme court les antichambres. Qu'on voie les crimes, qui en ont été la la suite! J'aime mieux ce qu'il dit : Dieu ne doit pas pâtir des sottises du prêtre; quoique pâtir ne soit pas le mot. Qu'on lise ses beaux vers sur la miséricorde de Dieu, dans la Henriade, qui commencent ainsi : Ne crois point , dit Louis , que ces tristes victimes, etc.
Jean-Jacques change deux ou trois fois de culte, et vingt fois de croyance. La Profession de foi du vicaire
savoyard se trouve au milieu de cela ; les gens d'esprit n'en savent donc pas plus que les autres.
Quelle est la seule preuve contre notre religion , dans tant de livres ennuyeux? concours fortuit d'atomes. Lois du mouvement. Nécessité déterminée. Monde éternel : ou cahos avant, ou cahos après. Système de la nature. Hasard. Destinée. Principes du bien et du mal. Cabale. Magie.
Matière première et électrique, matière réversible, modifiée, impérissable. Ce sont des mots. Eh! que veulent dire ces mots? Hobbes et Spinoza pensent et écrivent : comment sont-ils matière? L'incrédulité est si bien un air, que si on en avait de bonne foi, je ne sais pas pourquoi on ne se tueraient pas à la première douleur du corps ou de l'esprit.
Ce qui seul suffit pour faire croire à l'immortalité de l'âme, c'est l'injustice du fort. Comment cet être admirable , qui a fait de si belles choses, pourrait-il être si habile, si universel, si grand, sans être juste? et comment le serait-il, si tant de braves gens malades, estropiés, n'ont pas quelqu'autre état à espérer? il se peut très bien que la condition pour l'obtenir, soit la patience à supporter celui où ils souffrent tant. Ce qu'il y de sûr, c'est qu'ils me font
bien souffrir lorsque, sortant d'un dîner magnifique, où j'ai laissé des hommes qui n'en ont que la figure, le ventre à table et le dos au feu, je rencontre des misérables, mourants de froid, de faim et de mépris, sur un grand chemin, où ils sont rebutés et injuriés encore : heureux quand , exposés à être foulés aux pieds des chevaux, ils peuvent y échapper, en se traînant sur les membres qui leur restent, sans essuyer les coups de fouet d'un coquin de postillon.
Il n'y a seulement à dire sur le bonheur des méchants que peut-être ils n'en ont qu'en apparence. Les riches sont volés. Les gourmands sont malades. Les libertins sont épuisés. Les voleurs ont peur d'être pendus. Les médisants craignent qu'on sache le mal qu'ils disent. Les ambitieux d'être arrêtés : ainsi des autres.
En mettant les choses au pis , je dirais aux raisonneurs : il est aussi difficile de ne pas croire que de croire. Que coûte-t-il de croire? tout est surna-
turel. Tout est extraordinaire. Rien ne peut s'expliquer. Réparons l'espèce de tort qui se rencontre dans le monde , en faisant du bien aux malheureux ; en ne souffrant pas qu'il y en ait ; en consolant les affligés ; en n'humiliant personne ; en honorant la vieillesse, en défendant les orphelins ; en consacrant notre voix à la défense de l'innocence opprimée sourdement. En sacrifiant notre vie pour notre souverain et pour nos amis ; en reconnaissant les bienfaits; en oubliant les outrages; en éclairant sur leurs devoirs ceux qui n'y manquent que faute de les connaître ; en répandant dans la société cette sûreté et cette aménité de mœurs qui feraient le bonheur de cette vie et seraient la suite de cette paix intérieure de l'âme, que l'incrédulité doit nous ôter. N'est-ce pas là de l'Évangile tout pur? Y a-t-il une meilleure morale, plus philosophique et plus politique à la fois.
Assuré d'un bonheur éternel dans l'autre vie, on laisserait venir le moment d'y aller, sans le désirer, ni le craindre. Exempt de toute inquiétude à cetégard , on en sera plus gai dans celle-ci : on n'aura ni humeur, ni maladie; rien ne troublera l'harmonie générale; tout le monde concourant au bien, il n'y aura plus de méchants; il n'y aura plus de guerre;
chacun cultivera son bien et augmentera ses richesses pour les partager.
Si Ton vient ensuite chez vous troubler votre petite économie de morale, en vous demandant peutêtre, si vous êtes bien sûr que votre âme soit immortelle? répondez : qu'est-ce que cela me fait? si elle l'est, je vois, par la pratique de ma loi, les cieux ouverts pour moi ; mais je ne veux pas qu'on me dise, que si l'on ne croyait pas à l'immortalité, on commettrait tous les crimes les plus horribles; je déclare ces gens-là aussi scélérats que s'ils les commettaient. Il me semble, moi, que la vertu a sa récompense dans ce monde-ci. Le sentiment intérieur est en enfer, si, en rentrant en soi-même, on se trouve un crime. Voyez la mine des envieux, des méchants, des avares, des poltrons et des ambitieux: cela seul peut arrêter plus que la Géhenne, le Tartare des Païens, le plomb fondu des Chrétiens et tous les tableaux des chaudières d'huile bouillante.
S'il en coûte pour être vertueux , on est bien mal né. Je n'entends pas qu'il y ait de la vertu à en avoir, et qu'on n'en ait qu'autant qu'on est porté au crime. Qui est-ce qui nous y porte? outre les remords, n'y a-t-il pas une sorte de personnalité qui en éloigne :
228 OEUVRES DU PRINCE DE LIGNE. y
on craindra que d'autres ne fassent ce qu'on veut leur faire. On serait toujours sous les armes, au milieu des arsenaux de la méchanceté. Ma paresse s'en effraie. La paresse même porte à la bonté. Qu'on en ait, n'importe comment , et pourquoi, tout le monde sera heureux.
S'il n'y a que les peines de l'autre monde qui arrêtent, elles sont si éloignées, et le besoin du crime pour les criminels est si près... Vous avez tué. Vous avez calomnié. Repentez-vous en seulement à l'heure de la mort, et vous serez assis à la droite de Dieu le Père : selon les mauvais catholiques. Mais les ministres éclairés de notre culte, vous y mèneront; d'abord, par la morale, ensuite par la pratique de vos devoirs, la haine du vice, et l'amour et la confiance, au lieu de la crainte et de l'escamotage supposé des supplices.
Il me semble qu'une grande douleur de l'âme ôte la mémoire; cela me ferait croire plutôt qu'elle s'arrange encore moins avec la sensibilité qu'avec le jugement.
Il n'est pas indifférent, d'avoir, ou de ne pas avoir des contrariétés dans sa matinée. Gela influe sur l'humeur de toute la journée. Il ne faut pas gronder ses gens, s'impatienter contre son cocher, de ce que ses chevaux ne sont pas mis , chercher une chose qu'on ne trouve jamais, etc. Il faut ne voir et n'avoir que des gens gais. Mais il ne faut pas l'être trop soimême, car on l'est moins le soir. Il ne faut pas dépenser mal à propos ce qu'on a pour l'être, avant îe temps, où cela doit plaire encore à d'autres.
On devient si doux, si efféminé qu'on rougit de dire qu'on a été au combat des bêtes. On pleure l'oreille d'un Peccata, ou l'ongle arraché à un ours. Il vaut mieux aller voir les combats de taureaux en Espagne, et de poings en Angleterre, que leurs pièces à assassinats, poisons, vols des enfants ou des valets, etc.
Je n'ai pas assez parlé de l'imagination; c'est peut-être une classe entre le génie et l'esprit; l'esprit soutient et règle l'imagination. Le génie n'a besoin de personne. Si l'imagination est gaie, grande ressource pour plaire. Si elle ne l'est. pas quoique triste , elle intéresse. Mais si elle est par trop vive, trop brûlante; qu'on l'arrête. Trop de feu refroidit.
Trop de traits blessent. Trop d'esprit humilie. Pour plaire, il faut savoir descendre, et se mettre à la portée du plus grand nombre.
Peut-on se passer de goût? je ne le crois pas. On peut en avoir sans esprit, et réussir. Mais l'esprit sans le goût, ne réussira jamais. Le goût exclura toujours l'importance, l'air de supériorité et de prétention.
Si l'on n'a pas naturellement tout ce que je viens de dire, qu'on ne songe point à l'acquérir ; ni surtout à imiter personne. La méthode se verrait, tout serait gâté. Le plus grand art pour plaire , est de n'en pas avoir. La meilleure séduction est de n'en employer aucune.
Il y a des gens qu'on fait ce qu'ils sont, en croyant
qu'ils l'étaient déjà. J'ai vu comme cela créer des gens vifs, paresseux, lents, distraits et hommes à bonne fortune.
Toutes les fois qu'on apporte dans la société un caractère bien décidé, il finit par y réussir. Il prête à la plaisanterie ; s'il est décidé même à l'indécision, c'est égal. Tous ceux qui sont joués sur le théâtre, sont comiques dans le monde ; même le méfiant. Ce n'est pas pour vivre avec eux. Mais ils sont plaisants à rencontrer. Puisque le monde est une comédie, qu'on juge tout comiquement; mais que rien ne soit joué. Point de demi-aimables, ni de demi-savants : on peut tirer plutôt parti de ceux qui ne le sont point du tout. Du naturel : et surtout du naturel.
Quel triste état que celui de désirer toujours î à chaque instant nous souhaitons qu'un autre instant lui succède. Hélas ! il n'arrive que trop tôt. Si l'on devient amoureux, on voudrait être à trois mois de là, pour jouir des peines qu'on se donne. Si l'on est à la chasse , on ne respire qu'après l'instant où la bête doit être mise à mort. Si l'on est en voyage, on voudrait déjà être arrivé; si l'on est en quartier d'hiver, on n'attend qu'avec peine l'ouverture de la campagne. Si la chaleur de la saison vient incom-
moder ceux qui sous la tente cherchent à prendre quelque repos, on désire au moins la fraîcheur de l'automne. Si l'été en ville est trop chaud , ou trop désert, on souhaite l'hiver, pour les fêtes et un plus grand rassemblement de monde. L'hiver on dit : quand viendra le printemps pour aller à la campagne voir se ranimer la nature? je ne parle pas des souhaits de l'ambition. Qui s'y livre, est cent fois plus maltraité que toutes les danaïdes possibles. Qu'espère-t-on par cette inquiétude continuelle? d'approcher du moment où l'on finit, de presser le temps des infirmités, bien plus terribles que la mort, et de se précipiter dans les abîmes du néant, comme disent les incrédules, ou peut-être dans les tourments d'une éternité malheureuse.
Je ne vois en vérité que misère et humiliation dans la condition humaine. Les enfants sont beaucoup au dessous des animaux. Ceux-ci sont dès le moment de leur naissance pourvus de connaissances nécessaires à la conservation de leur existence. Ceux-là jusqu'à sept ou huit ans font trembler à chaque instant pour leurs jours ; ceux-là savent choisir les remèdes aux maux qu'ils n'ont pas pu éviter; ceux-ci se les procurent et les empirent, sans pouvoir même expliquer ce qu'ils souffrent à ceux qui sont chargés du soin de les guérir. Les réflexions sur le malheur de l'existence sont encore
un autre malheur. Mais comment n'en pas faire? même quelquefois sans le vouloir. Je n'ai jamais vu personne se promener seul, ou rester les bras croisés, pour méditer, qu'il n'en revienne plus triste.
La condition humaine est si resserrée que, pour peu qu'on s'écarte des petites idées que permet la faiblesse de notre organisation, elle se dérange et le génie est presque un échelon vers la folie. C'est peut-être pour avoir pris ce vol si haut vers la sublimité que le malheureux Jean-Jacques Rousseau a tant souffert par son imagination.
Telle est l'opinion des hommes. Il faut un certain âge pour eux. Il y a quantité de choses que je voudrais essayer avec mes enfants, qui réussiraient sûrement, et que je n'entreprendrai que vis à vis des leurs, puisqu'à présent on ne manquerait pas de dire que je suis un fou, que les livres m'ont gâté; et mille autres propos semblables, tenus toujours par les sots, qui font les deux tiers et demi de ce qui compose le monde.
Sommes-nous nécessités vers le bien et le -mal , t. v. 20.
ou ne le sommes-nous pas? on dit : Nous avons de la raison; mais elle est trop faible, apparemment pour que l'on puisse résister à son malheureux penchant; le mal est-il donc un piège, et un piège sûr qu'on ne peut point éviter.
Qu'il est joli de suivre dans une autre le développement d'une passion, et de voir le chemin que fait l'imagination d'une petite personne gênée par ses parents et agitée par son cœur.
On est quelquefois heureux de se tromper soimême. A force de l'entendre dire, ou de le dire soimême, on devient amoureux. C'est une occupation agréable. Le temps qu'on espère, est presqu'aussi agréable que le temps qu'on jouit. Mais cependant il faut qu'il y ait un peu de nourriture à l'amour. C'est un enfant qui périt faute de cela. Mais le petit doigt de celle pour qui on a une véritable passion , fait plus de plaisir, que la personne entière de celle qu'on n'aime qu'à demi.
Je voudrais savoir s'il n'y aurait pas des moyens physiques qui pussent améliorer l'àme et régler l'es-
prit. Il y a peut-être un régime à tenir ; qui sait s'il n'y aurait pas une nourriture qui influât sur la manière de penser? Il me semble que celle d'un auteur ne devrait pas être la même que celle d'un guerrier. Des choses spiritueuses ou douces, des boissons simples ou actives, pourraient donner de l'aptitude au genre de travail auquel on se livrerait : les occupations gaies exigeraient peut-être une méthode particulière. Les profondes en exigeraient une autre. Ce qui affaiblirait trop et pourrait nuire au nerf qu'il faut à la guerre, serait banni pour le militaire. Les bains froids lui seraient peut-être conseillés. Et les bains chauds pour celui qui, n'ayant pas de raisons pour se donner la peine d'avoir de l'énergie, recevra mieux dans son équilibre les idées philosophiques, dont il a besoin dans son travail, et sa conduite dans le monde.
J'ai trouvé aujourd'hui quelqu'un de mon avis : et c'est très rare, il faut que je l'écrive aussi; ce quelqu'un est une femme : et cette femme est un génie. Nous disions qu'il faudrait se former une petite société de confession , où l'on se rendit compte de toutes les moindres pensées et actions de sa vie , comme Rousseau en a eu seul le courage. Je commence à croire qu'on serait plus indulgent à son
égard. Cette bonne foi serait déjà une vertu assurée. Supposé qu'on s'en trouvât beaucoup d'autres de moins, ce serait autant de gagné. Il n'y aurait rien de plus piquant que ces aveux , de plus amusant et de plus instructif que cette histoire de l'âme.
Qu'on ne s'aveugle pas. Qu'on ne se fasse pas meilleur qu'on n'est. On ne peut pas se détacher assez de soi-même, pour être indifférent sur ce qui intéresse l'amour-propre. Ce n'est que lorsqu'il est fatigué par l'injustice, que le mépris de l'opinion rend tout égal. Mais avant d'être blasé à ce point, je serais hypocrite, si je ne me vantais d'une exagération de vertu. Comment! on m'ôterait le commandement d'une armée : j'aurais tout préparé pour sa gloire; celui qui me remplace, en jouirait : et moi je m'en réjouirais, oh! non, mes amis. Je vous confierais dans notre petit comité que j'en enrageais de tout mon cœur. Je suis bien sûr que je m'en consolerais ensuite. Mais ce serait par philosophie et non pas pas vertu. Le commandant d'une armée,, par hasard ou par défaut de calcul, ou par quelques événements inattendus, serait au moment de perdre la bataille; j'arriverais, et par mes troupes, ma valeur, et mes conseils, j'arracherais la victoire à l'ennemi. Et je ne le dirais pas, oh! oui, mes amis,
FRAGMENTS RELATIFS AUX MÉMOIRES. 2o7
je vous confierais dans notre petit comité que je le dirais à toute la terre, mais j'aimerais mieux qu'elle le fût par d'autres que par moi.
On peut regarder le suicide comme une maladie : puisque l'état ordinaire est de craindre sa destruction. Il est clair qu'on appartient à quelqu'un, à quelque chose, ou tout au moins au grand tout. Il est clair que l'espérance n'abandonne jamais un homme qui se porte bien. Si Ton se tue, c'est donc un effet de dérangement physique. C'est encore bien pitoyable , quand c'est par un sot orgueil, suite d'une sotte incrédulité. Si ceux qui se tuent, croyaient qu'on n'en parlerait pas, il n'y en aurait pas plus à Londres que dans les autres pays. Qu'on l'effraye, on s'en trouvera bien. Qu'on s'en moque, on s'en trouvera encore mieux. Qu'on dise que cela n'arrive qu'aux fous, on guérira les sages ; il n'est pas à douter qu'il n'y ait de ceux-ci en Angleterre qui, calculant le peu d'avantages qu'ils ont à espérer, avec cet amas de chagrins -qui sont inséparables de la condition humaine, ne s'en privent tout d'un coup exactement par force d'esprit. Mais il ne faut pas le leur laisser croire, puisque c'est renverser les lois du créateur qui veut qu'on multiplie au lieu de diminuer. J'aime bien cette belle phrase, que ceux qui se tuent, ont moins de courage que ceux qui souffrent. C'est bien en avoir que de quitter tout de suite les espérances
qu'on a et qui soutiennent dans les souffrances. N'était-ce pas courage à ceux qui préféraient unemort volontaire aune vie honteuse? Il serait extraordinaire qu'on admirât plutôt celui qui, chez les Grecs et les Romains, allait baiser la main d'un tyran qui le châtiait , que celui qui, ne pouvant empêcher le mal, s'empêchait au moins de le voir.
Pourquoi n'y a-t-il pas une école de bonheur? au lieu des écoles de latin et de droit : qu'on y apprenne le régime de son âme ; qu'on dise, si l'on est heureux : je jouis; si on ne l'est pas : la vie n'est qu'un passage. Il faut savoir manier l'espérance, ne mettre de prix presque à rien, tirer parti de tout, savoir s'occuper, se donner des goûts et du goût, n'enchaîner sa liberté que par les chaînes légères des roses de l'amour, ou des lauriers de Bellone, faire du bien selon sa puissance, prendre tous les plaisirs de son âge et de sa situation : n'avoir ni méfiance, ni envie, ni méchanceté, ni passions ; garder, livrer, ou retirer son cœur, suivant l'occasion : et quand il n'est plus présentable, se retirer à la campagne, au sein des belles-lettres et de la nature : et là dire à la mort : Je ne vous crains pas. Un incrédule ajouterait : si vous m'alliez plonger dans le néant, je serais comme avant de venir au monde : et je ne souffrirais pas. J'ai fini un beau songe. Mais chrétien, mon âme étant immortelle, je dis : vous allez la faire passer
au calme heureux destiné à celles qui sont aussi pures que la mienne. Je reconnais le Dieu qui m'a créé. J'ai très bien fait de venir au monde, je ne fais pas mal d'en sortir; et je vais dormir en paix.
Il faut laisser parler les indiscrets. Il n'est pas mal d'avoir des secrets ; il serait affreux d'en abuser, mais il est bon de se faire ménager. Ce qui peut engager à la discrétion pour soi, c'est qu'on s'est souvent repenti, d'avoir dit, mais jamais de s'être tu.
La bassesse à la cour est un bien mauvais calcul C'est à force de la faire, que souvent on la défait.
Il faudrait plutôt se résoudre à être humilié qu'à humilier. D'ailleurs on ne peut pas l'être, si on a de la véritable fierté dans l'âme. L'humiliation n'est faite que pour les gens humbles. L'humiliation est une suite de l'humilité. Il ne faut point en avoir, c'est duperie. Il me semble qu'on ne peut pas se pardonner, si l'on a plongé le poignard de l'autorité ou de la plaisanterie, dans le sein d'un honnête homme, qui ne peut pas y répondre : quand on a insulté à ses malheurs, quand on ne le distingue pas au milieu
de la foule, malgré sa pauvreté, son état ou sa figure, quand on lui fait sentir sa supériorité, qu'on lui préfère un coquin titré ou aimable, qu'on lui parle avec hauteur, qu'on le contrarie durement, qu'on oublie une belle action, ou qu'on en fait semblant, qu'on lui en attribue une mauvaise, enfin quand on le traite comme on ne voudrait pas être traité : on mérite soi-même d'être humilié par un supérieur : car tout le monde en a jusqu'au souverain. C'est auprès de lui qu'il faut dénoncer un homme pareil.
Si a toutes les meilleures qualités possibles, ce pauvre honnête homme ne joint pas de la philosophie, il faut en avoir pitié et lui sauver tous ses dégoûts.
Il faut mettre tout au pis, et regarder pour un grand bonheur, si, en rentrant chez vous, vous ne trouvez pas votre maison brûlée et votre maîtresse à un autre.
Il n'y a pas de mal de faire un petit cours de dégoût, c'est à dire de tirer parti de ceux qu'on essuie : la cour, et les femmes en fournissent assez.
Il s'y rencontre même des ingratitudes. Qu'on fasse son profit de ces petits revers , et qu'on apprenne à s'en moquer.
Les gens qui ont des malheurs, et des affaires, sont des gens bornés. Il faut être au dessus des uns et des autres.
La bouderie est un genre bien insupportable. Je dirai plutôt : tuez-moi, ou : je vous demande pardon, même d'avoir eu raison. A plus forte raison, si on a eu tort.
La conversation avec des gens vertueux, ou instruits, est le plus grand charme de la vie. Mais qui sait causer? cela est bien rare. Si on n'en trouve pas l'occasion dans le grand monde , où l'on n'entend que des choses fausses ou communes, qu'on tire un cordon autour de soi; et sans que cela paraisse, en répondant même, qu'on s'accoutume à penser à autre chose, jusqu'à ce qu'on t. v. 21
puisse rentrer tout à fait chez soi, pour éviter les ennuyeux.
On dit : les souverains ne doivent pas faire les commerçants. C'est faire tort à leurs sujets. Moi, je dis qu'oui; puisqu'ils sont plus en foncls qu'eux, ils peuvent être les premiers banquiers, entrepreneurs et manufacturiers de leur pays ; par là ils peuvent diminuer presque tous les impôts. Ils seraient de riches particuliers, ils n'auraient ni ministres, ni commis; ce seraient de bons pères de famille, qui enrichiraient tous leurs enfants, en les faisant travailler.
Ce qui peut justifier la conduite des femmes, et leur faiblesse à notre égard, c'est que ce sont toujours les hommes qui demandent; et puis elles ne savent que faire. Pourquoi ne pas les occuper? elles restent chez elles, les bras croisés. Elles savent que leur règne est court. Elles en profitent ce petit moment-là. Qu'on les emploie dans les négociations, étant trop faibles pour la guerre. Elles ont encore plus d'amour-propre que les hommes, elles y en mettront beaucoup à séduire les souverains et les ministres, dans les affaires, et leur faire faire la guerre, ou la paix, comme elles voudraient. Madame
de Kœnigsmarck a été ambassadeur. Une ambassade; ce serait la récompense des invalides. Leur travail dans les bureaux, leur ferait passer le temps le plus orageux, jusqu'à vingt-cinq ans : puis elles courraient les petites cours étrangères. Elles ont du secret, quand elles y sont intéressées ; de la finesse, de l'ambition, que faut-il de plus pour réussir?
Il y aurait de l'injustice à la création, si les femmes n'avaient pas été dédommagées des peines de l'enfantement, et des soucis du ménage, par la disposition continuelle, où elles sont, à prendre et recevoir le plaisir. Et puis pour compenser le malheur de n'être plus aimées, ni considérées à un certain âge; leur commencement est tout ce qu'il y a de plus brillant, de plus gai, de plus charmant.
Comment cet être si parfait, ce créateur qui entend si bien la perfection, qui en a mis dans les astres, dans les plantes, dans mille choses inanimées, n'en a-t-il pas voulu mettre dans les créatures vivantes? Rien de parfait, rien de presqu'aimable, rien de tout à fait beau, rien de tout à fait bon; il y a des pays, où l'on ne trouve pas une jolie femme en tout. Il
n'y en a pas assez dans, le monde. Et puis pourquoi ne sont-elles pas plus franches?
Cela est singulier. J'ai vu l'amour prendre la place de l'amitié, et l'amitié prendre la place de l'amour. J'ai vu commencer par aimer sa rivale, en parler souvent, en dire du bien, et puis, sans s'en douter, la supplanter tout à fait. J'ai vu des seconds rôles jouer les premiers. J'ai vu des gens, qui ne se croyaient qu'aux confidences , aux plus tendres aveux. J'ai vu....
Ce ne sont pas les gens les plus tristes qui pensent aux choses les plus tristes. Personne ne pense plus que moi aux maux et à la mort. Personne ne s'attend plus à tout ce qu'il y a de plus fâcheux. C'est pour compter pour bonheur tout ce qui n'est pas malheur : être préparé à tout, n'être étonné de rien, me faire des préservatifs, ou des curatifs, ou des conservatifs, ou des préparatifs à tout supporter, et ne rien craindre.
Nous mourrions de chagrin, si nous nous voyions vieillir tous seuls. Mais heureusement que les
femmes que nous aimons, vieillissent en même temps. J'ai vu désirer que le moment arrive plus tôt, pour être sûr qu'on n'enlèvera plus leur cœur ; et ensuite être bien fâché, quand ces années de plus , tant désirées, étaient arrivées. Il n'y a qu'à ne pas se quitter; alors on ne s'en apercevra pas.
J'ai vu l'amour-propre jouer mille tours dans le courant d'une passion. Je l'ai vu donner de la jalousie, je l'ai vu donner et ôter la confiance. Tantôt il inquiétait mal à propos; tantôt il rassurait de même. Il prenait le ton de l'amour véritable : et était bien plus babile que lui, qui n'est pas fin. Aussi il succombe souvent à la peine; car il ne sait pas se retourner, tandis que l'autre qui est toujours de sens froid, triomphe à ses dépens.
J'ai vu des âmes paresseuses qui auraient aimé, si on les avait mises en train ; comme des gens paresseux qui ne se promènent jamais, si on ne les y entraîne. Il se trouve souvent que ce sont celles-là qui aiment le mieux : et que celles qui y songent d'avance avec une tète romanesque, épuisent ce sentiment avant de l'avoir trouvé.
Qu'on dise tout ce qu'on voudra des malheurs de l'amour, ils sont charmants. Mais si vous avez une tête extrêmement vive, ne vous y exposez pas. Si vous êtes raisonnable, accoutumez-vous à mettre plus de prix au bien qu'au mal. Si on sent plus celui-ci que celui-là, qu'on n'aime pas. C'est ainsi que je dirais à un joueur : si vous êtes plus fâché de perdre mille louis , que vous n'êtes aise de les gagner, ne jouez pas.
Y a-t-il un bonheur pareil à celui de la rencontre de deux cœurs qui étaient unis depuis longtemps sans s'en douter : qui ont eu le temps de se reconnaître, et que les circonstances amènent au point de se livrer ensuite des deux parts sans réserve ?
Voici ce que je voudrais pour sanctionner l'un , bannir l'autre, et fixer le troisième. Qu'on envoie à la campagne, tout seuls, les gens destinés à s'épouser. Que le prétendu tache de séduire, de tourner, ou au moins de monter la tête à la jeune innocente. Si elle se rend à l'attrait de la figure , de ses manières, ou du plaisir, sa pudeur ne cédera qu'à la nature, et non pas à une loi grossière et barbare. La peine qu'elle a eue à succomber cette première fois, peut la garantir d'une seconde. Elle demeure pure,
quoique vaincue. Mais elle cesse d'être pure , par le contrat qui l'a mise entre les bras d'un homme. Elle n'est plus en droit de parler de décence à son amant. Peut-elle lui dire : non, je ne pourrai plus vous voir, si je me rends à vous; je n'oserai plus vous regarder; n'a-t-elle donc pas regardé son mari? lui-même ne l'a-t-il pas engagée à se dépouiller de ses vêtements, et de ses préjugés?
La philanthropie , ou plutôt la philantromanie est une singulière invention. Faut-il donc un nom grec, une secte, des assemblées et des ouvrages, pour aimer son prochain ?
Gomment s'appelle-t-on modestement aussi illuminés ? ils ne portent souvent ce nom que parce qu'ils ne sont pas éclairés.
Brûlez les bibliothèques et les savants, vous disent ensuite ceux qui croient qu'il faut être ignorant, pour remettre les choses en équilibre. Encouragez les pèlerinages à S. Jacques de Compostelle et à Jérusalem. — Extrémité opposée à celle de vouloir trop instruire. Que le peuplé le soit de ses devoirs, l'artisan de ses occupations, et l'homme de lettres sur la science , à laquelle il s'applique. Qu'on conserve le peu qu'il y en a dans le monde , et qu'on fasse des découvertes, tant qu'on pourra. Mais que
le savetier ne cherche pas à gouverner un État; il ne pourra pas gouverner sa famille, ni sa boutique.
Voudrait-on me dire quand était le beau temps de la république romaine pour la vertu? je ne vois pas un instant, où il y en ait eu plus que chez nous. Quel amour pour la patrie, dit-on! plaisant amour! à peine un Camille, un homme fameux avait rendu des services, que tout de suite on voulait le perdre. A peine un général s'était enrichi des richesses permises, qu'on voulait lui confisquer ses biens. A peine les nobles avaient gagné crédit sur l'esprit du peuple, que ce peuple même, le plus inconstant, le plus inconséquent de tous les peuples, s'imaginait qu'ils ne l'avaient protégé , que pour envahir toute l'autorité.
Les coquineries des tribuns , le pouvoir des femmes, l'amour de l'argent, l'orgueil de tout le monde, une personnalité incroyable, une tyrannie dans les provinces , comme les Vénitiens à présent dans leurs États de terre ferme, l'avarice des pro-
consuls, l'ignorance des consuls.... Voilà ce que je trouve chez les Romains. Ils étaient plus beaux parleurs que nous : voilà leur seule supériorité.
On s'imagine qu'on est plus aimable le soir : c'est tout le contraire ; ceux qui l'ont été beaucoup toute la journée, le sont moins alors. Il n'y a plus d'huile dans la lampe. On vaudrait bien plus au lever du soleil. Au lieu de passer depuis deux heures après midi jusqu'à quatre heures du matin, à se voir, et souvent à s'en lasser, on irait se coucher de bonne heure; sûr de se rencontrer, de bon matin, en gaieté, en bonne santé et en beauté.
Ce que je vais dire, paraîtra bien enfant. Mais j'en suis sûr. C'est de chanter le matin pour être gai tout le jour. On s'habitue à être triste, lorsqu'on se laisse aller à ne rien dire, à se promener dans sa chambre, à soupirer, à se croire malheureux, ou malade. Habituez-vous de même à être gai. Si vous ne l'êtes pas naturellement, au moins vous chasserez la tristesse. Secouez-vous tout d'un coup. Prenez un air bien joyeux, comme par exemple : Chantant à pleine gorge, dès que je vois le jour, j'écarte de ma forge le
sommeil et l'amour. Si l'on ne sait pas à son réveil se tirer de l'engourdissement, qui est la suite du néant où le sommeil a plongé, on passe à une espèce de nullité, qui prive de la faculté de penser : de là, à une apathie bien décidée : puis à la paresse et ensuite à l'ennui pour soi et pour les autres. Attaquez brusquement vos organes, par quelques chansons bruyantes , à haute voix. Montez vos fibres comme on monte un instrument. Votre esprit rendra bientôt des sons aussi agréables.
Tout va bien, disent les Leibnitz, les Pope, les Shaftsbury, les Bolingbroke tristement. Tout va mal, disent gaiement les Candide, Memnon et Scarmentado. Le vrai c'est que tout va, ni trop bien , ni trop mal. Par conséquent, chantez.
Pardon, si je reviens encore à l'école et au régime du bonheur. Mais qu'y a-t-il de plus intéressant? pour que tout n'aille pas mal pour vous, persuadezvous que tout va plus mal pour les autres. Ne voyez jamais noir. Prévoyez le plaisir, le succès, sans pourtant le croire assuré. Vous en aurez deux fois , si tout cela arrive. Mettez les choses au pis, pour
être surpris agréablement. Je crois l'avoir déjà dit. Mais fuyez-vous vous-même, si vous vous trouvez enclin à être sombre. Prenez-y garde. Vous vous croyez des penseurs, parce que vous aimez à être seuls. Vous n'êtes que des pensifs : car je parie qu'au bout de deux heures de solitude, ou de silence, vous n'avez pas eu deux idées. Vous vous êtes rabâchés à vous-même quelques mécontentements mal fondas sur votre existence, qui est cent fois meilleure que vous ne le méritez. Il n'est pas donné à tout le monde de réfléchir, et de tirer parti de ses réflexions.
Si vous pensez à une sottise que vous avez faite, au lieu d'en avoir du regret, réjouissez-vous : puisqu'au moins vous ne ferez plus celle-là, et que vous songerez à en éviter une autre. Raison encore pour que vous chantiez.
Encore une fois, vous avez des devoirs qui vous donnent de la peine et vous exposent à des contrariétés. Vous le ferez plus gaiement. Vos affaires sont dérangées , vous y rêvez ; cela ne les raccommode pas. Chantez, cela ne les raccommodera pas non plus : mais vous n'y penserez point. Les soldats, les moissonneurs, les vendangeurs , les couvreurs d'ardoises, les bergers chantent et se portent bien.
2o2 OEUVRES DU PRINCE DE LIGNE.
Sait-on pourquoi on cherche souvent des gens au dessous de soi ? c'est pitoyable quand c'est par orgueil de rang, ou fausses lumières. Mais si c'est besoin d'amabilité , parce que les gens qui ont quelque chose à demander, mettent de l'intérêt dans la société : je le passe. Un homme qui demande à une femme, emploie toutes les façons possibles d'être aimable. Un autre qui est bien aise de conserver une liaison avec quelqu'un qui est plus que lui, cherche à lui plaire. Un homme au dessus des autres ne se soucie pas de réussir auprès d'eux ; et c'est ce qui fait que tant de gens élevés en rang, sont des sots, ou le deviennent. S'ils ont de l'humeur, ils ne se donnent pas la peine de la chasser. Ils sont insupportables à eux et aux autres.
Il n'y a jamais plus d'agrément dans une société, que lorsqu'il y a plusieurs jolies femmes; tout le monde fait sa petite dépense pour être bien avec elles. Si on a de l'humeur, on n'a garde de la montrer. On enrage contre celui qui a le plus de succès, mais de peur de devenir odieux, on songe à s'en procurer par la douceur, la complaisance et les éloges même qu'on donne à celui qui plait.
C'est la femme qui a le mieux senti le prix de ses
appas, lorsqu'elle était jeune, qui est souvent la plus aimable, lorsqu'elle ne l'est plus. Accoutumée à recevoir des hommages, elle se les conserve, par les charmes de son commerce, son indulgence, sa discrétion et même sa facilité pour les jeunes gens qui s'aiment. Elle s'en fait adorer. Bonne spéculation à un certain âge.
Les commencements de l'amour qui ne s'est pas développé, sont charmants. Mais quand il est une fois reconnu des deux parts, voilà le commencement des infortunes. On respecte trop pour en parler. On souhaite d'être seul. On meurt de peur dès qu'on s'y trouve. On a mille choses à dire, mais on ne s'en souvient pas. On cherche des exemples de pareille situation ; on parle des autres, mais on ne parle pas de soi. On va le plus loin qu'on ose; on conte des histoires d'amants heureux : on entre dans les plus petits détails, On tâche d'intéresser, puis d'attendrir, puis, le dirai-je? d'échauffer, au moins l'imagination; on n'est jamais plus amoureux, que quand on ne croit pas l'être. On est plus aimable, et souvent plus aimé : mais quand on n'est qu'aimant , on devient insupportable. L'est-on sans espoir? pas longtemps à ce que je crois, quoiqu'on le dise. On doit voir d'abord, si cela prendra, ou ne prendra pas. Un je vous aime, dit-on , et je suis heureux. Cela
nourrit quelque temps. Mais on veut des preuves : et si on ne les reçoit pas, le faux calcul de la rigueur exclut l'amour, qui veut un abandon sans réserve.
Il ne manque plus que d'être jaloux pour s'achever d'être odieux. La crainte de ne pas réussir, arrête la gaieté. L'inquiétude chasse celle des autres. On devient le fléau de la société. Vous seriez un tyran, lui dit la femme qu'il aime, vous n'avez point de droits. Jugez de ce que vous deviendriez, si vous en aviez. Voilà pourtant ce que c'est que l'amour. Il est arrivé sans projets. On l'a ignoré. On l'a montré. Il a été peut-être d'abord assez bien reçu. On n'a plus de plaisir à ce qui en donnait toujours : on n'aura plus celui qu'on cherche. On court après un bien imaginaire; on perd celui qu'on a. On a usé son cœur. On a ennuyé. On s'est ennuyé. Voilà ce qui s'appelle faire un mauvais marché.
Était-ce une passion? je n'en sais rien, puisqu'elle a passé faute d'être recompensée ; peut-être elle en fut devenue une. Il y a amour de convention, de
FRAGMENTS RELATIFS AUX MEMOIRES. 2o5
convenance, de circonstance, de fondé sur l'estime, l'amitié, le goût, ou la reconnaissance : tout cela a une marche bien froide. Le délire la saute à pieds joints. Je crois que malgré tous ses inconvénients, c'est encore ce qui vaut le mieux. S'il tourmente trop, et qu'on ait des sujets bien réels de mécontentement, une absence guérit. Mais les passions de pied ferme, lorsqu'elles diminuent une fois, font paraître les journées bien longues : et les nuits insipides.
Je ne suis pas assez immoral , pour conseiller ce qui trouble l'ordre de la société : on peut désirer une femme, ne pas l'avoir, mais la voir sans cesse avec un charme continuel. Si on l'avait, on serait l'homme le plus heureux qu'il y ait jamais eu. On n'est pas malheureux, si elle est aimable. On la plaint seulement d'être une célibataire. Car fut- elle mariée, si ce n'est pas à un homme qui lui soit agréable, je trouve que sans une liaison consacrée au temple du mystère , et dans l'ombre de la nuit, elle devient un être isolé. Si le respect pour ses devoirs la retient, je la respecte elle-même : mais si c'est la peur de n'être pas assez aimée ou d'être quittée , je lui dirais : si l'amour s'envole avec la jeunesse et la beauté, il met à sa place l'amitié et la confiance qui ne vont qu'en augmentant. Les fruits
2o6 OEUVRES DU PRINCE DE LIGNE.
de l'automne remplacent les fleurs du printemps : et se conservent même pendant l'hiver.
J'ai remarqué deux différentes manières dont l'on veut qu'on parle de sa maîtresse. Quand on l'aime bien fort, on désire qu'elle n'ait pas de succès. On souhaite qu'elle soit mal mise et qu'il lui arrive même quelque gaucherie dans le monde, qui l'y fasse tomber; pour être plus sûr d'elle, et que, par reconnaissance d'un sentiment, qu'elle ne croira pas pouvoir inspirer à d'autres , elle conserve son passionné. Quand on n'aime que par air, on veut que sa maîtresse brille, soit citée, fasse du bruit, reçoive des hommages. Le premier déprime la beauté de la sienne, si on en parle, et relève ou invente un petit défaut. Le second exagère tout. Le premier est bien personnel , le second est bien confiant, ou est jun fat.
Si la femme qu'on aime, change et avertit, pour ne pas faire jouer un mauvais personnage à son mari, ou à son amant, on n'a pas de droit de s'en plaindre. Elle en a sur leur reconnaissance, pour tout le temps qu'elle a fait leur bonheur. Pourquoi
FRAGMENTS RELATIFS AUX MEMOIRES. 2o7
avoir de mauvais procédés? il n'y a presque pas de raison de se brouiller. Mais point de cachotterie. Il n'y a que cela à mon avis, qui rendent les femmes criminelles.
Je ne me dédis pas, pour la diminution de l'amour, le jour qu'on n'aime pas davantage. Mais quand il y a une confiance, une sécurité , une amabilité constante : tout cela fait un cercle autour de l'amour, qui ne peut plus s'échapper. C'est une croûte de bonheur qui la conserve. C'est alors une passion et une félicité continuelle.
L'esprit tient à si peu de chose, vient de si peu de chose, va, je crois, à si peu de chose, et devient si peu de chose, que sans m'aller fourrer dans la métaphysique de ce qu'il est, après qu'on n'est plus ; je le prends dans ce monde-ci, le plus physiquement du monde. L'esprit, l'humeur, la santé, l'estomac, la digestion, l'influence du beau temps! voilà une dépendance nécessaire, à laquelle je défie de rien comprendre.
Qu'on s'examine. Est-on capable de faire la moin-
dre chose après quelqu'excès. A peine peut- on
écrire une lettre, lorsqu'on a poussé loin certains plaisirs.
Il est faux que les monologues ne soient pas naturels. J'en fais souvent. Ils ne sont pas aussi longs que ceux des tragédies ; et je ne les fais pas en vers. Mais quand je suis agité d'un grand plaisir, ou d'une grande inquiétude, quand je cherche quelque chose, je dis souvent.... il m'échappe alors quelques mots qui expriment mon agitation. Et quand on aime, ah! comme on parle tout seul , à tous moments ! Je m'y surprends; oh! comme je t'adore! je dis alors : peuton adorer comme cela. Oh ! c'est qu'il n'y a qu'elle dans dans le monde.... Combien de fois n'ai-jepas harangué mon oreiller! heureuse folie! puissiez-vous ne jamais passer.
C'est pourtant dommage qu'on perde alors tous les autres goûts. On lit bien mal. On est une heure à la même page, sans savoir ce qu'on y fait. On croit.... on écrit.... oh ! on écrit comme j'écris à présent. On n'a qu'à voir.
Comment y a-t-il des gens assez froids, pour croire que les lettres d'amants puissent être imprimées? Si Saint Preux et Julie avaient existé, ils n'auraient jamais pu l'être. Que de répétitions, quel désordre n'y aurait-il pas eu dans des lettres, où se trouve toujours un rabâchage d'amour qui impatienterait un lecteur qui n'en a pas ! quel garçon imprimeur pourrait déchiffrer l'écriture de deux personnes si agitées. Et les pâtés et les ratures... il faudrait donc que ces amants fissent des brouillons, Hélas! il n'y en a qu'un. C'est l'amour lui-même.
C'est ce maudit amour-propre; c'est la crainte de faire des avances; c'est la crainte d'être dupe qui empêche les unions et les dérange lorsqu'elles sont formées. Mon Dieu! que de malentendu dans le monde! il n'y a que cela en vérité. Cette femme craint d'avouer trop tôt qu'elle aime. Cet homme prend son parti ailleurs. Il est heureux; mais il craint que son bonheur ne durera pas toujours. Il quitte de peur d'être quitté. Voilà deux femmes malheureuses qui s'en vengent sur d'autres hommes. L'une ne s'avise plus d'en aimer, parce que cela lui a trop mal réussi. L'autre est résolue la première fois, de prendre son parti avant qu'on l'abandonne; et son pauvre amant de bonne foi est planté là, de peur
qu'elle ne le soit par lui, comme elle l'a été par l'autre.
La grossièreté vaux mieux que la sécheresse honnête d'une réception ! et l'impertinence est préférable à l'insolence de la politesse froide , plus écrasante cent fois que la hauteur. Il y en a dans le son de la voix, le regard trop, ou trop peu attentif, et jusqu'aux expressions, comme de dire, par exemple, qu'on ne connaît presque point des gens qu'on voit presque tous les jours, etc. On dit aussi du bien si froidement qu'il vaudrait souvent mieux dire du mal.
Qu'on me montre une histoire d'Horace , une tragédie de Virgile, un poème épique d 'Anacréon , une ode de Jean- Jacques , une comédie de Montesquieu, une chanson de Corneille, une épigramme de Molière, un conte d'Ovide, de la géométrie de la Fontaine, un roman de Rousseau le lyrique, des calculs de Racine, un dialogue de Tibulle, une satire de Catulle, un compliment de Juvenal, une satire de Fontenelle, un madrigal de Perse, etc., etc. Et je dirai qu'on peut
valoir autant que M. de Voltaire; jusques-là je dirai qu'il est supérieur à tous ces gens-là, même dans le genre où chacun d'eux prétendait à la gloire.
J'ai remarqué, qu'il y a des temps plus favorables que d'autres, pour la lecture : et des lectures qui doivent être proportionnées , pour la quantité et la qualité, à la situation où l'on se trouve. Dans le temps qu'on est le plus agité par de grandes aventures de guerre, de cour ou d'amour, il ne faut que des ouvrages qui occupent l'esprit légèrement , comme des mémoires, ou des mélanges de philosophie, de littérature et de poésie. L'histoire des batailles, et des intrigues de politique et de galanterie, est bonne encore pour contempler, dans son inaction, l'activité des autres ; cela repose, délasse, et calme le corps et l'esprit.
Il est bien étonnant qu'il ne soit pas possible d'être parfaitement content de quelqu'un. Cela prouve que si l'on était de bonne foi , on ne serait pas. souvent content de soi. On se dit : voici un homme estimable qui a fait telle et telle chose, et qui est capable de faire telle, ou telle autre. On est désolé de trouver à
côté de cela quelque petitesse, quelque négligence, quelque ingratitude peut-être, et même une petite injustice.
Le ciel me devrait créer un être tout à fait digne d'admiration. Mon Dieu! que je m'y livrerais avec plaisir! j'y suis si porté! — j'ai cru le tenir quelquefois en homme, et en femme. Mais quelque bout d'oreille échappé par malheur dans un sexe , trop de réserve , et de personnalité dans l'autre , m'apprennent à ne m'attendre plus à trouver une créature céleste sur la terre (1).
Voici bien encore une preuve que tout a deux faces. Et c'est ainsi que j'ai, dans le cours de cet ouvrage, tort, et raison par fois sur le même sujet. Souvent l'expérience m'a prouvé, que je voyais mal, à force de vouloir bien voir. J'ai entendu dire, et je parie que j'ai dit cent fois, qtiAgamemnon, Alcibiade même , ne m'intéressent pas autant que des noms connus dans l'histoire. J'aimerais bien mieux, disaisje, voir sur le théâtre l'exécution du comte d'Egmont, que le bûcher d'Olympie, ou de la Veuve du Malabar. Les temps modernes, mes parents, ceux de mes connaissances , enchanteraient mon attention , fatiguée par la famille de Clytemnestre, et refroidie à force de s'échauffer pour des personnages fabuleux. J'y ai
(1) C'est ce que je disais, avant d'en avoir enfin rencontré une.
réfléchi : et j'ai trouvé que ce qui est historique, si vrai, et si fort de nos jours, peut plaire un moment, et dans un seul pays. C'est comme les portraits : et il y a la même différence des sujets pareils, à ceux de l'ancien temps , que des portraits aux tableaux. On quitte celui de son père avec son uniforme, pour une belle tête de Van Dyck avec une fraise : et on quitte le Siège de Calais pour Sertorins.
L'amitié est une prude sœur d'un petit libertin qui s'appelle l'amour : je crois qu'on n'est pas capable de l'une, quand on n'est pas susceptible de l'autre. Je ne dis pas pour cela, qu'une femme sans amour ne peut avoir ni ami, ni amie : mais il est absolument décidé qu'elle ne trouvera jamais son vainqueur, c'est qu'elle est décidée à une réserve qui exclut la confiance, et un abandon qui est nécessaire aussi à l'amitié.
Il faudrait obliger tous les auteurs, à faire une nouvelle édition de leurs ouvrages, tous les cinq ans. Alors, on en aurait de bons, parce que l'expérience, ou de nouvelles réflexions, y apporteraient les changements les plus sublimes. Et ce sont ceux qui
auraient fait ces premières, qui seuls pourraient faire les secondes.
Ni trop de flatterie, ni trop peu aux femmes et aux souverains. J'entends par ce mot, sans avoir envie de tromper, et sans mentir, qu'on vante les qualités de l'une et de l'autre. Celles-là en deviennent plus aimables : et ceux-ci sont encouragés à faire encore mieux. Qu'on dise, par exemple, quelquefois, ce qu'on leur a entendu dire de bon , comme si c'était de soi. Bon moyen pour leur amour-propre. Ils ont oublié qu'on le leur a entendu dire : et sont aises de se trouver renforcés dans leur opinion. Cela peut leur ôter la méfiance d'eux-mêmes, qui leur fait souvent du tort, par une confiance mal placée en des gens qui n'ont pas le même intérêt.
Avec toutes les analyses de l'amour, on le dessèche, on le décharné, et puis on le couvre, parce qu'il ne serait pas assez beau, pour paraître nu : mais on l'habille si mal, que celui qui court les rues, vêtu de haillons., vaut encore presque mieux. Pour couper court à tout ce qu'on dit toujours qu'on ne peut avoir qu'une passion ; réfléchissez donc que le
FRAGMENTS RELATIFS AUX MÉMOIRES. 26o
cœur n'a pas son franc arbitre. Preuve de cela, j'ai vu aimer et mépriser, et adorer et abhorrer à la fois. Représentez-vous l'amour, comme une fièvre : tant mieux, si elle est continue. Ce n'est pas votre faute, si vous n'en avez que des accès. Ou si vous l'aimez mieux, représentez-vous l'amour, comme le magnétisme de l'àme. Un regard, un geste, le son de la voix d'une femme vous opère. Pouvez-vous y résister? de là je conclus que celui qui n'a trouvé cet agent qu'une fois, n'a eu qu'une passion : mais que celui qui l'a trouvé plusieurs fois, en a eu plusieurs de la meilleure foi possible, sans vouloir tromper, ni se tromper soi-même.
J'ai parlé de l'état de l'avocat à donner à un fils aîné d'une grande maison, de celui de médecin pour le cadet. J'en trouve un autre, encore plus glorieux peut-être, pour le troisième, celui du maître d'école.
Il faudrait être physionomiste de l'âme et du visage, pour bien remplir cette auguste profession. Il faudrait varier son genre quelquefois suivant les nuances, depuis le fils d'un magister, à celui d'un roi : mais ce serait, au fond, très ressemblant, quant à la bonté, la douceur, l'envie de dire et faire du bien, l'indulgence, la manière de voir tout en beau, et de donner de la sensibilité et de l'élévation.
Le choix des exemples , dans la lecture peut faire un grand effet. Il n'y aurait pas de mal à engager à choisir des modèles dans l'histoire. Nous avons des saints pour patrons. Mais moi, militaire, je ne puis pas imiter le mien qui était un archevêque. Quittons le martyrologe pour Pluîarque. Si vous êtes lent, prenez Fabius. Si vous êtes fin, prenez Annibal. Si vous êtes audacieux, prenez César. Si vous vous sentez capable d'application, prenez les Scipions. Achille est encore un bon patron. On pourrait empêcher de s'égarer, en disant : ne soyez pas colère comme celui-là. Ne vous enivrez pas comme Alexandre, ne soyez pas aussi ambitieux que Silla, n'ayez point d'esprit de parti comme Condé, ne croyez pas aux sorciers comme Luxembourg, ne vous vantez pas comme Villars, ne soyez pas paresseux comme un Vendôme, et cochon comme l'autre.
(1) Je sais bien qu'il y a des génies heureux, qui embrassent tout, et mènent de front plusieurs genres avec succès ; mais cela est si rare que, pour ne pas courir le risque de ne se pas bien trouver de ceux qui ont cette envie, il faudrait qu'un chacun ne sût, ne dît, ne lût, ne fît que ce qui est relatif à son
(1) Je crains d'avoir déjà dit quelque chose de ceci dans un article de mes ouvrages militaires. Mais je ne me lis jamais, de peur de m'ennuycr, et je m'oublie le plus tôt que je peux.
métier. Il ne faudrait pas que les états se mêlassent dans la société. Chacun d'eux devrait tirer une ligne autour de soi. Qu'a besoin un officier d'être physicien, et de savoir l'anglais. Son esprit doit être à sa besogne. Mais s'il est affecté de différents besoins, et travaillé par des connaissances étrangères : adieu la principale. Qu'il lise Horace; il est perdu. Il lui prêchera que tout est égal, pourvu qu'on s'amuse, et qu'il ne faut pas perdre un instant pour boire et aimer; qu'il a jeté son bouclier à la bataille de Philippe, et que malgré cela la cour et la ville l'aiment à la folie. Les églogues de Virgile, par la mollesse de leurs chants, en répandront dans ses mœurs. Le pipeau rustique d'un berger qui chante amoureusement, et paresseusement, au pied d'un hêtre, où il s'endormira peut-être, pour laisser passer la chaleur, lui paraîtra plus doux que le boute-selle d'un aigre trompette, qui, si cet officier est aux housards, l'oblige peut-être à aller patrouiller, à midi pendant l'été, à minuit pendant l'hiver, des bois, des défilés, des villages , et des précipices , pour rencontrer peut-être des coups de fusil. S'il rencontre un des articles de cet ouvrage, où je parle de la duperie de se faire tant de devoirs, et se donner tant de peine, pour un passage, comme est la vie humaine; autre raison de perdition pour mon jeune homme. S'il lit, ou s'avise de faire des chansons : encore pis. Si les Shakspeare, les Pope, les Shaftsbury, les Bolingbroke viennent lui donner , l'un des idées folles, et les autres trop sages, trop profondes, voilà une tête
renversée. Si les Tasses, les Ariostes s'en mêlent, voilà une tête troublée. L'histoire, les Grecs, les Romains, les Carthaginois viennent lui parler phalange, marche, cohorte, légion, et Frontin de ses ruses enfantines ; mon housard voulant peut-être les imiter, se fera enlever avec sa patrouille. Qu'il sache la langue de l'armée, surtout des troupes de sa nation, et tout ce qui lui fit honneur dans l'histoire. De même , pourquoi mettre les commentaires de César entre les mains de celui qui est destiné à la robe, Ozanam à celui qui l'est à l'église, l'abbé Nollet à l'apprenti jurisconsulte, et Rousseau à l'apprenti médecin. Il n'y a que Molière, après Boerhaàve, que je lui permettrais.
Ce que je vais dire n'est que pour les pays, où il n'y a pas de mœurs, mais où cependant on croit avoir de la vertu. Ce n'est même que dans les sociétés que je condamne, mais qui parlent vertu. L'une vous dit qu'elle se croirait déshonorée d'avoir un amant avant son mariage : et que c'est le temps de la pudeur. L'autre, qu'une infidélité à son mari le couvrirait, et elle aussi d'ignominie : et que si elle n'avait pas juré au pied des autels de lui être fidèle, elle serait toute à vous : mais qu'elle y aurait été, si elle vous eût connu avant que de se marier. Une autre trouve abominable un aveu pareil, et dit : il
vaut tout autant, en vérité, prendre cet amant. Une quatrième trouve qu'il n'y a pas de mal à s'en permettre un, et qu'un mari est fort heureux d'avoir une femme qui a autant de mesure. J'abhorre, ditelle, tout ce qui a l'air de mauvaise conduite, et l'on ne peut plus voir madame une telle, depuis qu'elle a quitté monsieur un tel, pour prendre monsieur un tel. Celle-ci dit : j'aime bien qu'il y ait des prudes dans le monde, qui veulent que, si l'on s'est trompé dans le choix d'un amant, on ne puisse pas s'en permettre un autre.
Vous voyez déjà que, depuis longtemps, il n'est plus question du mari , et que la première raison de sévérité, est déjà tout à fait oubliée.
Pour moi, ajoute une autre femme, si j'avais un amant, je ne vois pas de raison pour n'en pas avoir cent ; et je méprise autant celle qui n'en prend qu'un. Je crois très fort, prétend une autre femme, qu'on est toujours de fort bonne compagnie, quand on respecte l'opinion. J'aimerais mieux ne pas me refuser un amant, sans qu'on s'en doute, que de passer pour en avoir, comme madame une telle qui n'en a pas, et qui pour se donner l'air d'en avoir, mérite sa mauvaise réputation.
C'est moi, qui suis honnête, dit celle-ci, j'aime mon amant à la folie. Mais je ne l'ai pas. Mon mari ne peut pas trouver mauvais que je dispose de mon cœur. Je ne lui ai donné que ma personne : que m'importe, dit une autre, que l'on ait ma personne, si l'on n'a pas mon cœur. Je me pardonnerais plutôt
quelques caprices, que d'accorder toute ma tendresse à un seul homme. Sans doute, dit la dévote, Dieu fait grâce aux faiblesses de l'humanité, mais il punit les péchés d'habitude.
Je crois, prétend une autre femme, qu'il y a moyen d'arranger tout cela. Il y a des petites faveurs qu'on peut accorder. On peut écrire, recevoir un billet . . . . mais non, madame, vous vous engagez . . . . mais .... une main que l'on presse ... est un crime, madame, dit une autre. J'aimerais autant accorder un baiser. Que de nuances encore dans ce genre de liberté, dit une troisième. Je ne sais pourquoi je me croirais perdue, pour n'accorder que cela. Et moi, ajoute une quatrième, je suis persuadée qu'il vaudrait mieux tout permettre que de consentir à toutes ces licences. Il y en a de plus fortes, madame . . .ah ! mon Dieu ! quelle horreur ! non, madame, la reconnaissance, le désir de rendre heureux, à un certain point, sans nuire tout à fait à mes serments, m'y engage .... cent mille fois mieux encore, se livrer toute entière .... Je ne le pense pas, dit celle qui a si bien parlé. Pour moi, lasse de combattre contre le penchant irrésistible qu'on reçoit en naissant, je ne me crois pas coupable. Une fête à la campagne, un spectacle de société, un clair de lune, une promenade sur l'eau, de la musique, de la danse,
une belle nuit d'été Je ne réponds plus de
moi.
Eh! bien, madame, dit une indulgente, cela est tout simple. Une déclaration me touche. On monte
la tête. La tête tourne. Je suis séduite, mais point convaincue. Est-ce notre faute? c'est celle des hommes. Nous ne sommes pas coupables.
Pour moi, dit une femme de bien, je suis honnête. Je n'ai jamais eu personne. Mais le ciel m'est témoin que si je ne craignais sa foudre vengeresse, je m'en serais passé plus de cent . ... .Fi donc, madame, si je n'en ai pas, la cause en est plus pure. Une noble vanité m'en a empêché. L'amour de moi-même m'a empêché d'en avoir pour d'autres.
Et moi , dit une autre , je vous avoue que c'est ma santé, et mon indolence.
Il y a quelque chose de mieux à dire que tout cela, répond une autre femme. C'est la peur d'être quittée, humiliée et sacrifiée qui m'a conservé mon honneur : et la somme des peines pouvant passer celle des plaisirs, je suis demeurée fidèle à mon mari.
Quelle est la plus honnête dans tout cela? messieurs, je vous le demande.
Il y a autant de manières de sentir que de visages. Je ne fais pas le procès aux autres douleurs. Il y a plus de force à s'en nourrir par la vue continuelle de ce qui rappelle ce qu'on a perdu. Si je ne le voyais pas professer quelquefois par des gens que l'on dit sensibles, je croirais que cette prétendue force est de l'indifférence. J'ai pourtant deux choses à leur
dire. Tous ces restes de l'objet chéri font trop ou peu d'effet. Dans le premier cas, on ne vit plus : cela ne peut s'appeler vivre : et dans le second on se blase sur tout ce qui doit conserver sa première fraîcheur. Mais toutes les fois qu'on me dira : cette personne a soutenu cette perte avec bien du courage, je dirai que je me méfie de sa sensibilité. Où va-t-on placer le grand caractère?
Sans parler des grands plaisirs, ni des grandes peines, vous avez eu un instant de volupté dans les transports de l'amour. Vous avez ri un instant à souper, vous avez joué heureusement pendant la journée. Vous avez fait une belle chasse, vous avez même fait peut-être une belle action.
Un accident quelconque survient. Une lettre , une contrariété, une ingratitude peut-être, un mal entendu. Et ce que vous éprouvez d'amertume à la fois, est cent fois plus accablant que tout ce qui vous est arrivé en détail d'agréable, n'a été réjouissant. Vous ne pouvez pas même pleurer. Ce n'est qu'au bout de quelques heures, ou de quelques jours que ce déchirement commence la guérison. S'il ne revient pas plus souvent, ce n'est pas l'âme qui l'arrête. C'est le corps qui ne le produit plus, parce qu'il ne pourrait pas le soutenir. Une douleur cuisante, prête à se montrer à côté des tempes, à la
plus petite chose, à un beau trait qu'on raconte, à une aventure touchante qu'on lit, annonce l'ébranlement total des nerfs de la tête, qui ne peuvent plus être ce qu'ils étaient.
Indépendamment des raisons personnelles de se conduire vis à vis de ses voisins, de ses amis, de ses ennemis, et de ses sujets, de telle, ou telle autre manière ; un accès de mauvaise humeur ou de fièvre, une plaisanterie, une fausse nouvelle dérange tout le plan qu'on s'était proposé , dans un empire , ou une république. Quelques acteurs disparaissent. En voilà d'autres sur la scène. La première chose qui s'annonce, c'est l'envie de défaire ce qu'on trouve fait, n'importe quoi, et comment; parce qu'on veut paraître plus juste, et plus habile que le prédécesseur. Si depuis le commencement de l'autorité du monarque, ou du doge, ou des soi-disants et faux représentateurs d'une nation, jusqu'à la fin, on suivait le même plan, je pourrais agréer le nom de politique. Mais la santé d'un vieux roi dépérit, sa femme meurt, la maîtresse change de figure, le confesseur est fait général de son ordre, le ministre a une attaque d'apoplexie, le doge est devenu amoureux de la femme d'un ministre étranger. Les autres chefs, ou administrateurs des puissances qui se croient libres, sont gagnés par de l'argent, suivant la coutume,
puisque la vénalité est à côté de la liberté. Voilà en défaut tous les scrutateurs qui croyaient avoir saisi la politique de ce pays. Ce sont les mêmes frontières, et les mêmes voisins. C'est la même population. C'est le même commerce. Tous les plans sont changés. Où donc est cette politique? qu'est-elle devenue?
Veut-on juger des grandes choses par les petites? cela est fort aisé, allez dans un couvent, regardez dans l'intérieur de la famille de votre cordonnier, voyez celui d'une compagnie de fusiliers. Portez sur une plus grande échelle, tout ce que vous avez remarqué; ou, par carreaux, portez tout cela du petit au grand : et vous aurez les résultats des États, et des armées.
C'est par tout ce qu'on a vu, et éprouvé dans le monde, que je m'aperçois qu'à mesure qu'on vieillit, on s'attache aux bêtes , comme les chiens , les oiseaux, et les moutons. On cherche à se dédommager des hommes, en fidélité, en attachement, et en reconnaissance. Pardon, animaux raisonnables, selon vous, mes camarades humains. Excusez-moi : mais cherchez ailleurs vos flatteurs : car je ne vois
de bien à dire de personne, et tout aussi peu de moimême.
Je ne crois pas aux précepteurs, ni aux collèges, ni aux couvents. Mais je crois aux nourrices, et aux bonnes. Si elles ont bien soin de la santé et de la gaieté de la petite créature qui leur est confiée, cela sera son bonheur et celui de tous ceux qui en dépendent.
La Bruyère a l'air d'avoir dessiné une cinquantaine de personnes : mais c'est en crayon, et c'est à Paris.
Ce sont des visages connus, et c'étaient des gens assis. Il faut se trouver dans des tempêtes, et dans toutes les occasions possibles, pour faire des portraits qui fournissent matière à réflexions.
Ce seront alors des Van Dyck, et des Rembrandt; si cela est bien fait, on trouvera des traits, des creux, des ombres, des rides, mais du beau, et du nerveux; ou rien de tout cela.
Autrement tout le monde se ressemble presque, surtout dans le même pays. Les visages, les esprits
sont comme les habits : et l'éducation, cette première traîtresse qui fait les hypocrites , jette le vernis égal sur toutes les figures.
On devrait défendre d'écrire morale, . caractères, hommes, femmes, philosophie, législation, à ceux qui n'ont pas beaucoup voyagé, et qui n'ont pas été dans les grandes aventures. Il faut avoir vécu avec les souverains, et avoir soupe depuis eux, jusqu'à la plus petite classe de la société, pour juger le monde. Il ne suffit pas d'être présenté. Il faut avoir été mêlé dans presque tout, et partout. Il faut être acteur, pour être connaisseur, et avoir joué sur bien des théâtres. C'est quand on est affecté de quelque grand mouvement sur la scène, qu'on écrit le mieux, et qu'on peut être cru. Voilà où les personnages donnent prise, et où on les voit au naturel. Voilà le jeu des passions. Voilà les ressorts à découvert. Ce n'est pas une société de l'ancien Versailles. Ce n'est pas la matinée de l'homme de lettres. C'est le monde tout entier : et le cœur de l'homme bien mis au jour.
Si ce demi vers n'avait pas été trop triste, et
n'annonçait pas trop mon projet, de rendre l'homme sage malgré lui; j'aurais pris pour épigraphe de cet ouvrage : Rentre en toi-même, Octave.
J'ai aussi mauvaise idée des grands qui aiment les complaisants, que de ceux-ci, qui y sont souvent attrapés. Les premiers sont comme les loups et les ours qu'on apprivoise pendant quelque temps. Ils caressent, ils ont l'air même connaissant, et reconnaissant. Méfiez-vous en. Le naturel ne change pas. Le coup de patte n'est pas loin. Heureux encore, si ce n'est pas un coup de dent. Voyez les autres dans leurs petites gaietés avec vous, il y a toujours du gêné, du contraint, du réservé. Laissez les uns dans leurs bois, les autres dans leurs chambres à estrades dorées, et vivez parmi vous.
J'ai déjà parlé des promeneurs dans leur chambre, et de ceux qui en sortent, pour se promener encore. Gela empêche de lire et d'écrire, puisqu'il faut être assis : je vois passer ainsi bien bêtement des matinées entières à des gens d'esprit. Dans l'éducation, on dit à un jeune homme : Levez- vous de bonne heure, monsieur; à peine éveillé, sortez de
votre lit. Point du tout, restez-y. Les idées sont plus fraîches. L'esprit est plus calme. Vous n'êtes point troublé par le bruit des valets dans votre chambre. Vos quatre rideaux, dont l'un est un peu entrouvert, est un cabinet qui vous sépare de l'univers. Un ennuyeux même arrive. Vous lui demandez pardon : et sous prétexte de n'avoir plus qu'un mot à lire, ou écrire, vous continuez.
Il n'y a pas une raison pour ne pas annoncer tous les événements. S'ils n'arrivent pas tels qu'on les a prédits, on en est quitte pour dire : je me suis trompé. On passe encore pour être modeste. On rit là-dessus; on dit : Mon Dieu! que je suis bête d'avoir vu comme cela. Si, par hasard, le cas prévu arrive, on en a un honneur infini : il y a donc bien plus à gagner à prédire. Le mérite d'avoir annoncé, a un effet incommensurable avec le peu d'impression que cela fait de n'avoir pas deviné.
Méfiez-vous des gens qui ne savent ni lire, ni écrire. Je veux dire des gens qui ne savent point s'occuper, et rester quelquefois chez eux. S'ils sont nés bons, ils ne seront que des indiscrets : mais
s'ils n'ont pas eu de la vertu, en naissant, ils sont malins, tout au moins, s'ils ne sont pas méchants.
Il ne faut point avoir de gloire dans le temps ou le pays, où peu de gens la connaissent. Elle sera enlevée tout de suite. Trois classes de gens y contribueront, les envieux, les dénigreurs, et les nonappréciateurs. Voyez le temps du grand Coudé, en France , et celui du prince Eugène , chez nous. Comme il y avait d'autres héros, et qu'il y avait de la gloire pour plusieurs autres , on ne la leur a pas disputée. Le siècle était monté à l'honneur. Malheur à celui qui s'en fait, au milieu de gens qui n'en ont pas : il sera écrasé. Ce qui console de n'avoir pas de gloire, et qu'on ne nous rende pas de justice, c'est qu'on la refuse souvent aux grands hommes. J'ai entendu dire que le roi de Prusse, Frédéric, le grand Frédéric, était un poltron î
L'amour-propre est si fort quelquefois , qu'on voit des sujets d'honneur, dans son ignominie; du génie, dans sa plus forte bêtise; de la science, dans sa plus profonde ignorance; de la vertu, dans sa bassesse ; de l'émulation, dans son affreuse jalousie.
Qu'est-ce que c'est donc que ce goût d'antichambre et d'affaires dont les gens qui s'en trouvent le plus mal, ne peuvent se déshabituer. S'ils quittent l'un et l'autre, pour se reposer, ils se croient heureux huit jours : et puis le diable les y ramène , ou les tue , s'ils ne peuvent pas y revenir.
C'est notre fatale inquiétude qui fait préférer les malheurs de l'agitation, aux douceurs de la tranquillité. C'est, à la vérité, à ceux qui, ayant été élevés ainsi, n'ont pas eu le temps de réfléchir, que cela arrive. C'est pour cela que la méditation, les lettres et les beaux-arts sont si utiles. Voilà le vrai port où l'on se sauve des naufrages.
Je pardonne aux adroits qui savent hériter de ce que les autres disent ou font de bien. J'aime cependant mieux les autres. Mais ceux-ci se moquent des premiers et ils se réjouissent de l'effet produit par eux.
J'ai parlé de la politesse à écouter. Mais il y a une manière d'écouter les sots et les gens en place, qui me révolte, et qui est la flatterie la plus dégoûtante.
Je parle encore plus mal, lorsque je vois des sots prêts à rire de ce que je vais raconter, ou des complaisants disposés à m'admirer.
Toute notre vie se passe, comme mon livre, d'erreurs en erreurs. S'il y a une chose qui paraît toujours de même, c'est qu'elle est juste. S'il y a un homme qui, après une récapitulation du temps qu'on le connaît, vous paraît de même , c'est qu'il est ce que vous l'avez jugé.
Combien de temps un guerrier, qui a gagné une bataille, jouit-il de ce bonheur qui est si rare, et le plus brillant de ceux où l'on aspire? Le lendemain il est déjà déchiré par la calomnie et l'ingratitude. L'amant qui remporte une victoire sur la pudeur d'une femme, jouit au moins jusqu'à ce qu'un autre le remplace dans ses bras. Voilà autant de temps de gagné.
Je voudrais savoir si les intrigants sont heureux. Ils doivent être bien fatigués. Je crois que l'intrigue est une espèce de jeu : où l'espoir de gagner fait qu'on écrit, qu'on parle, qu'on questionne, qu'on
calomnie même toute la journée , comme l'envie de ramasser tout l'or d'un tapis vert fait passer toutes les nuits, les cartes à la main.
Il y a des gens assez ennemis d'eux-mêmes, qui aiment mieux avoir un malheur qu'ils ont prévu , à force d'en prévoir, que jouir d'un bonheur auquel ils ne s'attendaient pas.
Voulez -vous savoir si un homme a beaucoup d'amour- propre ? C'est de le faire parler sur son compte, pour des choses indifférentes. Si l'on vous dit, avec l'air de ne pas y mettre du prix, qu'on joue à merveille à un jeu, qu'on est plus adroit, ou plus vigoureux qu'un autre; j'ai beaucoup de mémoire; je suis très complaisant; je fais quelquefois des vers assez heureux; et qu'on ajoute : c'est sans me vanter , car il n'y a pas grand mérite à tout cela : c'est comme si l'on disait : j'ai bien plus d'esprit, de talent, de valeur, de connaissances que personne. Mais je n'ose pas le dire.
On dit quelquefois : Je ne veux pas m'accoutumer à cela , comme si l'on avait deux mille ans à vivre.
A soixante ans, j'entends dire : Je ne veux pas m'accoutumer à mettre une pelisse, ou à me chauffer, ou à boire du vin; ou bien : Il fait mauvais temps , mais je sors pour ne pas m'accoutumer à une vie sédentaire. En vérité, l'incertitude et la brièveté de nos jours ne vaut pas la peine d'attendre ; il est toujours plus sûr de profiter de ce qui est bon, pour n'avoir rien à regretter ensuite, si, après s'être ménagé sur bien des choses , on s'en trouve privé tout à coup.
Théophraste entre dans de jolis détails bien suivis, et dignes d'un bon peintre. Mais il ne s'aperçoit point qu'il les confond si bien , qu'en lisant le titre de son chapitre, on est tout étonné de trouver ce qui appartient à un autre. C'est ainsi que l'avarice et la défiance, la vanité et l'ostentation, sont rapprochées par lui, de manière à faire croire qu'il n'avait pas l'art de nuancer ses couleurs.
Je le passe à Montaigne, parce que tout va bien. Son âme est une babillarde, et non pas son esprit qui a toujours été le serviteur de l'autre. C'est comme cela qu'il bat presque toujours la campagne, d'une manière charmante. Une idée l'emporte, en amène une autre. Il dit: à propos de cela, je m'en vais
vous dire. Il ne s'est pas douté de sa profondeur, et de la finesse de ses observations. Je suis pour lui, comme Condé pour Tarenne. Que ne donnerais-je pas, ainsi que disait le premier, pour causer une demi-heure avec lui.
Divine Providence qui existez certainement pour conserver cette vaste machine qui, sans vous, irait encore plus de travers, et que chaque être paraît vouloir déranger; je ne murmure pas contre vos décrets impénétrables : mais que vos coups sont accablants, quand ils tombent sur le peu de créatures sensibles qu'il y a dans le monde. C'est pour cela, je crois, qu'il y en a si peu : c'est parce que la Providence ne veut pas faire des malheureux.
Loin de moi toute idée qui ne soit pas orthodoxe. Il faut les laisser à la canaille philosophistique qui y trouve son compte, pour voler et massacrer les honnêtes gens.
Il faut des cœurs jumeaux, si l'on peut parler ainsi, pour se convenir. Mais où sont-ils? Je n'ai encore vu qu'une famille unie. Hélas! c'est la mienne. Plusieurs individus souffrent également d« la perte
FRAGMENTS RELATIFS AUX MÉMOIRES. 28o
d'un autre. C'est que les six réunis n'en faisaient qu'un. Ce n'est pas les liens de Famille, mais de ce qu'on ne peut expliquer.
Pour vous bien conduire, gardez-vous de réfléchir : mais suivez un moment d'instinct. Chacun aie sien. Saisissez le moment. Prenez votre parti. C'est par inspiration que vous ferez juste ce qu'il y aura à faire.
Pour les gens puissants , je ne conçois pas qu'ils soient assez maladroits pour ne pas aimer la vérité : car c'est pour leur service qu'on veut la leur dire. Pourquoi, étant encore moins capables d'amitié que les autres, ne veulent-ils pas qu'on leur prouve que celui qu'ils croient un habile homme, est un sot. Qu'ils l'examinent, au moins. Ces gens-là sont leurs favoris, mais ne sont pas leurs amis.
J'ai souvent remarqué que les meilleures idées viennent pendant la nuit, presqu'en dormant : ou au moment qui précède, ou suit le sommeil. Le calme de la nuit fait qu'elles sont plus nettes, plus fraîches, et plus neuves. Mon avis est qu'on ait, à
côté de soi, des espèces de tablettes rayées par l'étui, où la main ne peut monter ni descendre; et qu'on écrive quelques lignes sur ce qu'on a pensé. Cela peut être le canevas de quelque ouvrage excellent, auquel on travaillera, quand il fait jour.
Comment a-t-on fait un péché capital du mobile employé par la Providence? Sans l'orgueil que deviendrait le monde? il ne durerait pas un an.
Sans lui, nous tomberions dans l'autre péché capital, la paresse qui est si bien dans l'instinct des créatures, que tous les animaux sont sans cesse couchés, lorsque la faim ou la peur ne les fait pas marcher. Ils sont comme les Turcs, qui ne se promènent jamais.
tin.