CHANT SIXIÈME
et Scipion : c'est un être prodigieux. Mais il n'y a pas un mot à citer de lui en sensibilité ni élévation. Quand je le vois aimer autant les cérémonies et un peu l'arbitraire, il me fait penser à Paul Ier. Pourquoi a-t-il une femme et des parents? Cela ne lui va pas. S'il ne prenait par an pour lui que cent mille francs sans autre représentation que la parade que j'approuve; s'il écoutait, s'il répondait, ce serait le plus grand homme qui ait jamais paru.
Le duc d'Enghien a tué Bonaparte ; la vanité a tué sa gloire; sa folie impériale a abaissé les Alpes; Saint-Cloud a détruit Marengo ; son trône a culbuté sa tente; la fable a écrasé l'histoire.
L'empereur d'Allemagne (François II), se laisse faire empereur d'Autriche par l'empereur des Français. C'est un officier qui se retire avec sa pension.
Alexandre Ier se bourgeoise; le roi de Prusse se
fait caporal ; on ne voit que bons pères et bons maris sur le trône, et pas de bons rois.
L'électeur de Saxe dégoûte du mérite et presque de la vertu. L'un est si sec et l'autre est si roide, qu'il ne sait ni être ni rendre heureux.
François II a de bons mouvements de cœur et de jugement. Il ne lui manque que d'être bien entouré ou de ne pas l'être du tout. Il est porté vers la justice et même la bienfaisance, et croit et veut avoir de la fermeté. On veut qu'il soit dur.
L'archiduc Jean peut, ainsi que je le lui ai dit, devenir un Gréqui par la perte de sa bataille de Hohenlinden, comme l'autre est devenu un grand général par Conserbrick. Il a la meilleure érudition militaire, une grande application, et, je crois, du caractère.
Si l'archiduc Charles avait un autre physique, son application , son intelligence et sa fermeté
auraient été doublées. Il aurait égalé Condé et Eugène. Il est brave, il est bon, il a de l'esprit, de la facilité à concevoir et de grandes vues militaires; mais la méfiance de sa santé donne de l'incertain à son imagination et l'arrêtera souvent, à moins qu'il ne soit sûr d'être bien guéri. Puisse la flatterie ne pas gâter ce prince ! Il a de grands talents, il a eu de grandes actions. J'ai peur que la faiblesse de ses nerfs se communique à son caractère. Il est général et soldat : c'est ce qu'il faut pendant la guerre ; mais il n'est pas officier : c'est ce qu'il faut pendant la paix, et ses changements, ses protections ne valent pas grand'chose.
La reine de Naples est pleine d'àme, d'élévation, de générosité, de suite en tout ce qu'elle fait. C'est le seul enfant de Marie-Thérèse qui lui ressemble. Mais malheureusement elle est plus vive, réfléchit moins, et ne donne pas le temps, souvent à force de bonté, de s'expliquer ni de lui dire les choses agréables ou reconnaissantes qu'elle inspire. Trop confiante, elle embarrasse ; parce que les mêmes confidences, publiées par les indiscrets, compromettent et font soupçonner celui qui ne l'est pas. C'est ainsi qu'on a retenu d'elle cette phrase, que je croyais bien n'avoir été dite qu'à moi, et qui peignait bien sa situation malheureuse : — Je ne suis plus femme,
ni mère, ni reine, ni archiduchesse : je ne suis rien.
Un des hommes les plus aimables que j'aie connus était le prince Louis de Wurtemberg, lorsqu'il était notre volontaire dans la guerre de Sept Ans. Il me donnait du goût pour les vers, il en faisait et les lisait à merveille. Un jour il se brouilla avec le maréchal Daun pour une de ces mauvaises pointes auxquelles il se livrait quelquefois par gaieté et souvent pour impatienter. Nous venions de prendre un camp; il avait beaucoup plu : — « Gomment le trouvez-vous, mon prince? lui demande le maréchal. — Trop profond, lui répondit-il, parce qu'on enfonçait dans la boue. — Je savais bien, lui dit le maréchal, que vous critiquez tout ce qu'on fait. »
On ne se figure pas l'originalité vaniteuse et sans exemple du prince de Kaunitz , sans cesse en galanterie vis à vis de lui-même. Il dit un jour à un Russe que je lui présentai : — « Je vous conseille d'acheter mon portrait, monsieur, parce que dans votre pays on sera bien aise de connaître la figure d'un des hommes les plus célèbres, le meilleur homme à cheval, le meilleur ministre gouvernant cette monarchie depuis cinquante ans, un homme qui sait tout, connaît tout, s'entend à tout. »
Cet homme d'état avait plus de sens que d'esprit. Quatre langues qu'il savait parfaitement rendaient sa conversation imposante plutôt que séduisante : en y réfléchissant, on s'apercevait qu'il n'y avait ni traits ni imagination ; mais, à force de se croire le premier homme du monde, il l'était presque devenu. Il avait autant de fierté dans l'âme que dans le maintien, et avait plus de bonhomie qu'on ne lui en supposait. 11 frisait ou usurpait l'admiration; mais il méritait la considération et l'estime.
L'électeur de Bavière, que je retrouvai avec bien du plaisir, aussi bon diable que lorsqu'il était le prince Max en France, mon compagnon courtisan, chasseur et soupeur chez nos demoiselles de l'Opéra, me faisait trembler à dîner chez le roi de Prusse. Il racontait cent histoires, vraies ou fausses, de lui, de moi, de ces demoiselles, et tout plein de choses que j'avais oubliées : car il faut être grand souverain pour avoir la mémoire des bagatelles et des noms. Un jour que le roi me disait à table que d'avoir si bien traité mes chanoinesses me faisait honneur, je lui dis : Sire, c'est pour l'exemple, en riant et en montrant l'électeur, dont les siennes et tout le clergé qu'il a volé sont fort mécontents. — Bel exemple ! dit-il fort drôlement, avec son reste d'accent du Rhin, c'est un «queux qui veut vifre et mourir comme un queux. » — Comme les affaires font les gens qui font les affaires, l'électeur, qui s'occupe des siennes et qui est assez au courant de tout, est bien mieux que je ne le croyais trouver et pouvoir se former
même en vérité. C'est par air et mauvais air et en se gênant qu'il n'est pas encore meilleur.
Quelle reine encore que celle de Prusse! quelle beauté! quelle grâce! Qu'elle rappelle, avec une figure plus régulière, celle de la malheureuse reine de France ! Et ses charmantes sœurs ! J'ai été voir cette cour à Anspach. Le roi, un peu timide et n'ayant pas grand'chose à dire pour commencer, étant assez vacant dans la société où il se promène quelquefois tout seul, je l'attaquais de conversation. Il y prend alors à merveille et parle bien guerre et service. Il a l'air militaire, juste, ferme et bon; et quand , assis sur une pierre sur laquelle avait déjeuné Gustave - Adolphe , il s'y dessinait sans s'en douter, je lui parlai avec feu de cette guerre de Trente Ans , il me parut que je le lui communiquai presque, et il eut l'air de regretter que la vile, /néfiante et criminelle politique de toutes les cours l'empêchât de faire ce que l'honneur et l'intérêt dictaient à tout l'empire, dans ce moment qu'on laissait envahir l'électorat d'Hanovre.
Il faut savoir se servir des espèces. Lorsque notre cour était brouillée avec celle de Russie, moi indigne, vraie mouche du coche, je les raccommodai
par une entrevue chez moi entre Trauttmansdorff et M. d'Entraigues. Celui-ci pour se faire un mérite et sensible à la confiance que j'exigeai du premier, rapprocha tellement par son esprit et son habile correspondance les deux empereurs, qu'ils s'écrivirent de la meilleure foi possible les plus belles choses du monde. Le roi de Prusse qui le sait, se met aussi à avoir confiance en Trauttmansdorff. ïl n'y aurait point eu A'Arlichino ftnto principe en France. Un reste d'influence Thugutine s'aperçoit de cette harmonie ; on renvoie Trauttmansdorff et la méfiance et l'aigreur remplacent l'honneur, la sûreté de l'Europe et l'union.
Le roi de Prusse, lorsque j'étais l'autre jour à Berlin, me reçut avec cordialité et distinction, à Potsdam, où il ne voit personne. Quel froid il faisait à la revue de ses gardes et de sa garnison, qu'il me montra ! Puis il me dit : Venez vous chauffer à. ma cheminée. Passons par ce petit escalier qui n'est pas brillant. — Comme il n'a pas de prétention à l'être, je lui dis que les plus sûrs et les plus droits sont toujours les meilleurs. — Et puis, dit-il, allons déjeuner chez la reine. Elle était belle comme le jour le plus beau et le ciel le plus pur.
Je demandai au roi comment s'appelait un joli officier qui défilait devant moi. Il me dit : C'est mon frère Guillaume, que je vous présenterai tantôt. lime
présenta aussi tous les officiers qui avaient fait la guerre de Sept Ans, me conta leurs blessures, leurs actions, et voulut que nous en parlassions ensemble. Il nous écoutait avec intérêt. Je fus successivement introduit à tous les membres de la famille royale. Le prince Guillaume est de la plus charmante figure, aimable, attirant. Le prince Henri ne l'est pas autant, mais c'est un bel homme. Tous les deux sont bons et sûrs et braves, j'en réponds. Le prince Louis Ferdinand de Prusse est un héros de roman, d'histoire et de la fable. Il aurait été un demi-dieu dans temps-là. C'est Mars, Adonis, Alcibiade à la fois, avec amabilité, grâce et facilité. Quel talent militaire! quelle belle valeur! quelle humanité?
Je vois, me dit Frédéric-Guillaume, de la cordialité entre vos officiers et les miens, et cela me fait plaisir. — Je voudrais, sire, lui répondis-je, que pour n'en pas faire à tous les brouillons de l'Europe et à Brouillon Ier Napoléon, l'univers en fût instruit. On respecterait davantage nos deux cours. Je prie votre majesté de faire pendre le premier ministre, général, parent, courtisan, qui que ce soit, qui ose dire encore que nous sommes des ennemis naturels. — Oh ! on me l'a dit bien souvent, me répondit-il avec une bonhomie vraiment charmante. — Je souhaite, continuai-je, que l'empereur en fasse autant. Je le lui dirai à mon retour (et je le lui ai dit), car, ajoutai-je, où est l'Allemagne, si ce n'est vous, sire, et lui? Même langue, même intérêt; sans cela, point de patrie. Brouillon Ier, électeur de Hanovre, de
Trêves, de Cologne, de Mayence, qui, dans huit jours, s'il veut, le sera de Baden, Wurtemberg et Bavière, dont il incorpore les troupes dans les siennes, en faisant ces trois souverains chefs de bataillon, est empereur d'Occident. Le roi a souri à ce nom d'électeurs officiers français, mais d'un sourire amer. — On a confiance dans M. de Hardenberg, lui dis-je ; je le crois bon gentilhomme. — C'est pour cela que je l'ai pris, me répondit-il. — Sire, que vos deux majestés se donnent la main par écrit, pour se la prêter en cas d'attaque ou de plus d'humiliation. Qu'aucun de vos ministres, qu'aucun cabinet n'en soit instruit, et qu'un ordre cacheté au général prussien et autrichien des frontières ne s'ouvre que lorsqu'on le leur dira. Il contiendra de la part de votre majesté l'ordre de marcher dans une heure pour balayer l'électorat d'Hanovre, et de la part de l'empereur d'aller reprendre la Suisse.
Le jeune Frédéric-Guillaume II! n'a pas souri cette fois-ci; il a approuvé, réfléchi, et après un air sérieux pour un moment, il me dit : Vous voyez ce que je viens de faire pour Rumboldt (1). — Je voudrais, sire, qu'on le pendît pour fâcher encore davantage votre majesté et toute l'Europe. Un petit rire du roi, et puis : — Je suis fâché que ces diables d'Anglais aient fait la vilenie de prendre sans déclaration de guerre ces vaisseaux à l'Espagne. C'est encore un des bonheurs de cet homme (eu pensant à
(1) Sir George Rumboldt, le ministre anglais à Hambourg, arrêté on -180t.
Bonaparte). — Sire, cela ne le justifiera pas au moins du duc d'Enghien.
On est moins libre avec un roi à la tête de sa garnison de Potsdam qu'avec un roi qui court le monde, qu'on voit au bain et qui tout en professant d'être chevalier, n'est jusqu'à présent qu'un chevalier errant. C'est ce qui fait qu'un jour qu'il me fatiguait de sa chevalerie, je lui dis : Sire, vos intentions sont superbes ; mais elles ne s'exécuteront point, à moins que vous ne donniez rendez-vous à trois de vos camarades et que vous leur disiez : Foi de gentilhomme, jurons*nous une alliance éternelle. — Et j'en demande pardon à votre majesté, c'est un terme militaire que j'entends et que je n'ose prononcer. — Misérable qui s'en dédit !
Voilà deux mois que je parlais de tout cela à Berlin. On y était échauffé, ainsi qu'à Pétersbourg et presque à Vienne; Mùllendorf avec qui je buvais tous les jours trois bouteilles de vin de Champagne, brave et aimable octogénaire, plus que tous les jeunes gens. Rumboldt est rendu ; on est redevenu de glace, même sur les nouveaux royaumes qui se forment. À la guerre, en politique et en amour, si l'on manque le moment, il ne se retrouve plus.
Tant pis pour l'Europe, qui est une vieille coquine qui a perdu ses !
Si j'avais voulu écrire à notre empereur et à l'im-
pératrice de Russie du bien du prince Potemkin, de son talent pour la guerre et de notre campagne de 1788, j'aurais été écrasé de paysans, de roubles et de diamants. Je crois que Paul Ier m'a su de même gré de n'avoir pas profité de l'amitié intime et de la confiance de sa mère pour en abuser et obtenir une somme très considérable des prétentions de la maison de Massalsky qui m'avaient été abandonnées, et que c'est ce qui l'engagea à m'accorder une pension de mille ducats. Pour donner une idée de l'amour de la justice dont est possédé cet être extraordinaire à qui l'on a tourné la tête, je citerai sa promptitude à cette occasion. Je lui écrivis à son avènement que, comme il était fort aisé d'être délicat quand on est riche, je n'avais pas sollicité 3,000 ducats que M. de Stackelberg, le seul qui avait connaissance de cette affaire-là, m'avait accordés, quoique ce fût l'objet de mon premier voyage en Russie, et que du reste, il ne trouverait aucun renseignement là-dessus. Heureusement cet ancien ambassadeur arrive à Péterbourg. On lui en parle, le lendemain il a une attaque d'apoplexie. Poste pour poste, je reçois ma pension; de sorte qu'avec cela et 1,500 florins de rente que je me suis faite de ma terre d'Iphigénie en Tauride, j'ai plus de la Russie, que je n'ai pas servie, et de distinction de la Prusse que j'ai desservie, que de l'Autriche que j'ai trop bien servie.
... Ma petite armée (1) voulut courir après (les brigands) ; mais comme j'appris que cette bande de treize petits tyrans brûlait aussi quelquefois les maisons, je l'en empêchai. D'ailleurs ils ne restaient jamais un jour sous la même juridiction. Ils passaient sous. celles de mes voisins les électeurs de Bavière et de Wurtemberg; et comme il n'y a ni police ni maréchaussée dans ce pays-là, où le margrave de Bûrgau, mon autre voisin, n'a pas même autant de soldats que moi, ils peuvent s'amuser comme cela tant qu'ils voudront.
Quel moment intéressant que celui de mon inauguration! Heureusement que mes sujets ne sont pas nombreux, car ils m'auraient usé la main en me la baisant ainsi que l'exige la cérémonie. Mais ils me la serraient en même temps ces bons Souabes et levaient les yeux au ciel pour mon bonheur. Moi de mon côté un peu par charlatanerie, car il n'y avait pas de danger (et alors je l'aurais fait par humanité), je gardais la main des vieillards jusqu'à ce qu'ils fussent tous descendus des gradins de mon petit trône.
Quoique je voulusse échapper aux tristes adieux de part et d'autre de mes adorables chanoinesses et de ces excellents habitants de mon bon gros village, je ne pus surprendre ma garde qui veillait aux barrières du Louvre, et comme du côté de Guntzbourg,
(1) Le prince venait de recevoir en Bavière le village d'Edelstetten avec l'abbaye. Cette propriété était désolée par les brigands, et ce sont les chanoinesses de l'abbaye qui composent la petite armée en question.
il n'y a pas loin de ma capitale aux frontières, je les trouvai rangés à une heure et demie du matin, avec toute la musique turque qui ne se contentant pas du tapage qu'elle me faisait au réveil, à la parade et à la retraite tous les jours, y en faisait encore autant. Cela cependant et trois salves de mousqueterie, quoique tirées au nez de mes chevaux qui en manquèrent de me casser le cou, faisaient le plus bel effet du monde pendant la nuit la plus obscure et une pluie à verse.
Ainsi mon départ fut éventé. Je ne sais s'il en coûta quelques larmes à mes anges de chanoinesses, mais tout ce qui était levé dans la maison et dans la rue, et mes jolis et bons soldats en répandaient ainsi que moi, et mes gens, Imaël compris, qui versait des larmes aussi noires que sa figure.
Quelques Unser Printz soll leben prononcés alors, ainsi qu'à mon inauguration, d'une voix un peu sourde et concentrée, me touchèrent bien plus que tous les vivats dont en d'autres temps l'on m'avait étourdi les oreilles. Que de choses attendrissantes pendant mon séjour ! Je voyais quelques petits ingrats pour l'abbesse, ce qui prouve que si même parmi les Souabes, les plus honnêtes gens de l'Europe, il s'en trouve, il doit y en avoir une terrible quantité dans le monde. Je voyais les justes regrets de l'abbesse de la perte de sa domination et de sa fortune, et je ne m'en serais jamais consolé si je ne m'étais pas emparé de l'une pour réparer les malheurs de l'autre, en la rendant elle et ses chanoi-
nesses trois fois plus riches qu'elles ne Tétaient. Si pelles-ci avaient été laides, dédaigneuses, dégoûtées, intéressées comme elles le sont dans presque tous les chapitres, j'aurais 10,000 florins de rente de plus. Mais pourvu que ce que j'en tirerai remplace la vente de mes tableaux, dont le dernier paiement va finir, je serai fort content et continuerai à vivre dans mon aurea mediocritas avec mes 17,000 ou 18,000 florins de rente.
Il n'y a pas quatre ans que la flatterie et l'intrigue sont venus s'établir à Vienne (1). On ne connaissait pas les sottes cantates de louange, ni les battements de mains, ni les articles de gazettes, ni les portraits, etc. Cette cour-ci avait eu la gloire de ne ressembler à aucune jusqu'alors. On adorait Marie- Thérèse, on aimait Joseph II, sans le leur dire. La première forçait à l'enthousiasme ; le second à l'estime. Cependant on ne leur faisait grâce de rien; ils le savaient et ne le trouvaient pas mauvais.
L'imagination est si bien ici une plante hétérogène, que trois ou quatre que je connais qui en ont, sont fous. Il y a trop de dénigrement sans doute, mais beaucoup de bonhomie. Ni tracasseries ni commérages : les vieilles femmes et les dévotes mêmes ne sont pas méchantes. Le dénigrement dont je parle
(1) Le prince s'était définitivement retiré ta Vienne.
est sur des choses, des ouvrages ou des actions qui seraient admirées ailleurs; mais ici l'on ne sent pas le bonheur de l'enthousiasme.
Il y faudrait des écoles d'admiration. Peut-être que des étrangers, dans la première éducation, à force de mettre sous les yeux des jeunes gens les plus beaux traits dans tous les genres, finiraient par les échauffer.
Ici l'on a tous les talents ; mais souvent c'est la ressource des gens qui pensent peu. L'allemand, auquel on s'est remis dans la conversation , ôte l'urbanité .que le règne de François Ier avait apportée avec lui. Les tutoiements parmi les femmes, l'organe que cette langue nécessite, ont ramené la grossièreté dans le monde. On ne rit même décemment qu'en français. Les vieux seigneurs et les vieilles princesses, accoutumés à le parler depuis cinquante ans, sont les seuls- polis. Quand le gosier et l'idiome autrichiens s'en mêlent, qu'on juge ce que c'est qu'une gaieté ou une discussion dans ce pays-ci.
Il y a de l'étoffe ici, mais il faudrait l'apprêter. Il y a du dessin, mais il faudrait du vernis; il y a du corps, mais il faudrait une machine électrique pour en tirer des étincelles. Il n'y a pas de pays où un spectacle français soit plus nécessaire ; il contribue à l'éducation, au ton, au goût, au maintien et à l'intonation même de la voix. On n'est pas assez mililitaire ici pour se passer de tout cela.
Quelle idée peut-on avoir de l'honneur d'un pays où le fils aîné d'une grande maison ne peut point
servir. Il doit conserver ses jours pour faire des enfants aussi sots que lui, dont le premier est destiné aussi à être un fainéant qui aura peur du feu.
Toutes ces réflexions ne sont pas étrangères à ces fragments de ma vie peu intéressante, peu signifiante, peu importante, mais agréable. Il faut bien que je dise que ma maison couleur de rose comme mes idées est la seule ouverte dans Vienne. J'ai six plats à dîner, cinq à souper. Arrive qui veut, s'asseoit qui peut. Quelquefois lorsque les soixante personnes qui la fréquentent arrivent et s'y rencontrent en même temps, mes chaises de paille n'y suffisent pas. On s'y tient debout en flux et reflux comme au parterre, jusqu'à ce que les plus pressés s'en aillent.
Il s'y trouve toujours quelques causeurs parmi les étrangers, seuls sociables; car il n'y a point de naturels du pays. Gela roule sur la Pologne, la Russie , l'Angleterre, peu sur l'Italie, peu sur l'ancienne France, point du tout sur la nouvelle, comme de raison. Je ne vais ni à la cour, ni aux assemblées; je refuse les grands dîners, je vis fort content.
J'aime assez à faire le beau dans les rues de Vienne,, à cheval derrière la voiture de l'empereur, aux grandes cérémonies où je remplace le grandchambellan... J'arrange avec assez de coquetterie mon collier et mes rubans, ce que Roger Damas appelle d'une manière si aimable le bouquet de l'honneur.
Depuis quatorze ans j'ai laissé là mon uniforme de lieutenant-général; j'en porte un de régiment.
Jo2 OEUVRES DU PRINCE DE LIGNE.
Quand, comme prince chambellan, j'ai la commission de porter ou plutôt de soutenir les enfants de l'empereur au baptême, on me demande pourquoi puisque toute la cour est en grand gala; je réponds : Je me suis fait archiduc. De même, ne voulant point demander d'être conseiller d'État, et d'un autre côté porter la clef de chambellan qu'on a prodiguée à des espèces et à de soi-disant gentilshommes, je l'ai supprimée, c'est plus court. Je me suis fait ainsi moi-même conseiller d'État intime et actuel, sans intimité et sans actualité.
Bientôt il n'y aura plus de nations ni de sexe non plus. La société devient de plus en plus monotone. Si on n'y trouvait pas encore de temps en temps à examiner un sot qui en tire un autre dans une embrasure de fenêtre pour causer avec lui, ou à faire parler les laudatores temporis acti qui ne se souviennent plus du temps où ils se sont ennuyés et ont la bonté de le regretter, ce serait à périr d'ennui. Je le répète, la société et tous les pays se ressemblent chaque jour davantage; on dit, on voit trop souvent de même; on n'est ni bien ni mal. Chacun, par exemple, et chacune écrit fort bien son billet du matin. Moi, j'aime le temps où les femmes faisaient des fautes d'orthographe.
Je vais vous dire pourquoi vous êtes si sages. C'est que vous nous voyez trop à notre désavantage, le matin à cheval, en voiture découverte, avec mauvais visage , lorsqu'il pleut , qu'il fait du vent ou de la poussière , et le soir mal peignés et mal tenus pour être à la mode. Autrefois un habit brodé sur toutes les coutures , une frisure à l'oiseau royal , dix boucles de chaque côté, de la poudre à la fleur d'orange, de la pommade de jasmin, des talons rouges, l'air seigneur, annonçaient celui qui cherchait à plaire. Nous ne nous montrions ainsi qu'aux bougies, après avoir brillé d'abord sur le théâtre, dont les coulisses étaient encore garnies de bancs où l'on cherchait à se faire voir. Nous allions ensuite dans les salons fixer l'attention que nous nous étions déjà attirée. Les femmes, de leur côté, se laissaient moins voir le jour... A présent que nous sommes plus laids et que l'on attaque moins vos vertus, cela vous fait une réputation que vous- ne méritez pas.
Ma pauvre tête est épuisée, mais mon cœur ne l'est pas.
Le meilleur temps de ma vie c'est celui où j'étais
lo4 OEUVRES DU PRINCE DE LIGNE.
aimé d'elle (1). Le bonheur dont je jouissais avec elle à Baudour, avec des gens très aimables; sa belle âme et sa personne, qui seule l'égalait en blancheur, je ne le sentis que lorsque je m'y arrachai. Je me rappelle encore, avec plus de tendresse peut-être qu'alors, que je me sauvai d'une fête charmante qu'elle me donna pour aller assister à celles de Fontainebleau qui n'était pas pour moi, et que je quittai pendant la nuit pour me dérober à ses larmes , la grâce , la beauté , la candeur si mal remplacées par tout ce que je trouvai à la cour.
Angélique m'a aimé à fond ; on ne peut pas aimer davantage. Malheureusement deux autres femmes, les seules qui avec elle m'ont bien aimé, ont pris précisément le même temps. Je les aimais aussi toutes les trois en même temps de la meilleure foi du monde. Mais cela me coûtait bien des embarras et des reproches. Celle qui m'en faisait le moins était peut-être celle qui en souffrait le plus, mais je souffrais bien de celle qui m'en faisait. Je ne les trompais pas; peut-être que je me trompais moi-même.
J'ai une muraille à ma charmante maison du Kattenberg, où il y a le chiffre et la lettre initiale de la femme que j'aime et qui m'aime. Je crois
(1) Le prince se rappelle ici un de ses amours de jeunesse pour une femme du nom d'Angélique.
toujours que c'est la dernière. Oh î cette fois, ce l'est certainement. C'est un J. ; c'est encore une autre lettre. Il y a une horloge, et voilà bien des fois que je change l'heure où j'ai été heureux. Oh ! je ne la changerai plus. Je prends de l'âge : vraisemblablement ce sera la fin de ma belle carrière que cette dernière passion embellit encore. Aussi bien ma muraille se barbouillait. Voici toutes les autres lettres effacées, et le cadran marquant cinq heures et demie qui est le temps où j'arrive chez la créature céleste à laquelle je suis attaché pour la vie. Je n'y écrirai plus.
La vie est un rondeau; elle finit à peu près comme elle a commencé; les deux enfances en sont une preuve. Il n'y a que l'intervalle chez chacun qui soit différent. Mon automne à moi qui se prolonge par ma constitution et mon caractère, empiétant sur l'hiver, est comme mon printemps, à la vérité par suite de circonstances inattendues, telles qu'une révolution. Des créanciers, des usuriers, dans mon antichambre, comme au temps où j'étais réduit à la maigre pension paternelle; des emprunts que je fais sous un prétexte fastueux et qui servent à satisfaire des besoins réels, à peu près comme je faisais à vingt ans aux banques* de pharaon, où je ne perdais que la moitié de ce qu'on me prêtait.
Me voilà donc pauvre gentilhomme aux expédients
ainsi que j'ai commencé. J'en ai connu qui sont devenus de grands seigneurs, et chez moi c'est le contraire... On a vu aussi gue mon père pour que je ne tirasse pas sa poudre inutilement et peut-être pour me forcer à bien tirer, me la faisait acheter, mais me donnait sur mes états contrôlés par son capitaine des chasses, sept kreutzers par pièce de petit gibier. Eh bien, pour prouver encore plus ce que je dis du rondeau de la vie, en pariant un florin à chaque pièce que j'abats de plus que le prince de Biren, je suis à couvert pour tous cadeaux que je fais
à la belle madame W ka, qui m'attraperait bien si
elle ne m'attrapait pas, et quelquefois aussi à la Toscana, notre première chanteuse, assez jolie, très séduisante, chez qui je vais faire ma cour en vrai jeune homme de dix-huit ans, pour me dire à moimême que je suis le roi d'Étrurie.
Autre preuve du rondeau. J'ai un âne, un mouton et une chèvre qui viennent déjeuner avec moi quand je suis à mon Kattenberg. Ils grimpent presque sur mon lit; je suis trop heureux quand ils n'y mettent que les deux pieds pour me demander du pain. Dès que je bats des mains, ils me suivent au galop dans le bois. A douze ans, j'avais un corbeau , un mouton aussi et un renard qui me consolaient des rigueurs de mes maîtres tous mécontents de moi. Le corbeau piquait les jambes de celui à danser, comme s'il avait su que c'était celui que je haïssais le plus. Le renard était un polisson qui prenait le coton de l'écritoire de mon gouverneur pour en barbouiller
Toujours voyager. Nous sommes en vérité comme des âmes en peine. Pour peu qu'on soit assez considéré dans le monde, pour y jouer un rôle, on est lancé comme une boule qui ne reprend* jamais sa tranquillité ; et qui même , lorsqu'elle n'est pas dans le grand effet de l'impulsion , remue pourtant sans cesse.
Le monde est lui-même une boule que Dieu fait rouler. Elle ne va peut-être pas toujours bien. Mais elle va, et elle ira toujours. On dit : si cet homme qui remplit si bien sa place, vient à mourir, comment fera-t-on? il est remplacé : et cela va. On dit : si nous n'exerçons pas cette année, qu'est-ce qui arrivera? tout de même à peu près. Si l'on ne fait pas tel changement à l'administration, tout est perdu. Rien ne l'est ; cela va toujours. Il faut faire et faire faire à tout le monde son devoir. Et quand cela n'arrive pas ; c'est encore à peu près la même chose.
Je voudrais que tous les pays s'entendissent pour corriger les défauts des citoyens. On devrait leur faire changer de patrie. Envoyer les élégants à Londres, les sauvages à Paris, les bigots à Berlin. Les gens trop sincères à Rome; les mutins à Péterst. v. 15
bourg, les gens trop raisonnables à Varsovie. Les gens trop gais à La Haye, et les gens trop savants à Bruxelles.
M. de Voltaire a éteint les esprits de parti , et il a fait embrasser les huguenots , les catholiques et les hébreux. Il s'est moqué d'eux et les a fait rire d'euxmêmes ; et en prêchant le goût des arts, et étendant celui de la littérature, il a adouci les mœurs, et éloigné tout ce qui pouvait ainsi qu'autrefois troubler les gouvernements , et la tranquillité , dont on jouit si bien en Europe.
Cet article précédent prouve que je ne suis pas sorcier. Pouvais-je deviner qu'on profanerait le nom de Voltaire et de Rousseau , pour renverser les trônes et les autels, les palais, les châteaux et les lois? Qu'on ne dise point que c'est la philosophie qui a produit les monstres qui ont fait le contraire de ce que je viens de dire de l'Europe. C'est l'ambition de quelques misérables qui entasse crimes sur crimes, et nous a ramenés à la barbarie.
Si j'étais chargé d'un grand ouvrage noble, majes-
tueux, superbe , j'irais me promener le long de la mer. Il n'y a rien de si digne que la mer. On y a des idées sublimes.
A vous, à moi, à l'homme qui êtes-vous, roi de la nature? Lisez le Marseillais et le Lion. Riez ou méditez avec Voltaire : et loin de vous tout orgueil. Êtesvous gai? c'est tout ce que vous pouvez être de mieux. Le singe l'est plus que vous. Et entre ses espiègleries si plaisantes, il y a encore d'autres gaietés que vous ne soutiendrez pas si gaiement. Ètes-vous prévoyant? la fourmi l'est plus que vous. Lisez Horace. Ètes-vous légiste? voyez les lois des abeilles et confondez-vous. Ètes-vous maçon, charpentier, menuisier, architecte, couvreur, allez voir la maison d'un castor. Êtes-vous manufacturier, ou marchande de modes, voyez la manière coquette dont sont mis les petits poissons de la Chine, mordorés et argent, cramoisi et or; vingt étoffes rayées. Ètes-vous peintre, pouvez-vous imiter le coloris des papillons, le bon goût et la magnificence des coquillages? êtes-vous brave? et le lion ne l'est-il pas davantage? êtes-vous vigoureux? l'âne, qu'en dites-vous? et puis la sobriété, son gros bon sens, sa plaisanterie, excellente, quoiqu'un peu lourde. Ètes-vous fort? l'éléphant, le chameau : êtes-vous propre ? c'est le lapin qui l'est bien autrement. Nagez-vous? parlez-moi du cochon. Sautez-vous? ce
ne sera jamais comme un cabri. Ètes-vous adroit? voyez ces chinois pendus sur un rocher, comme dit Virgile. Courez-vous? qui peut égaler le cerf à la course? Ètes-vous dur? c'est le sanglier, qui l'est bien davantage. Ètes-vous intrépide à vous défendre? voyez l'ours et ses ressources. Avez -vous de l'esprit? le renard en a bien plus, et sa physionomie l'annonce. Ètes-vous fidèle? jamais autant que le chien vigilant. Examinez les grues en sentinelle. Tacticien ? voyez le Cuneus des anciens dans le vol des oies. Voyageur? prenez votre temps aussi bien que les oiseaux de passage. Brillant? jamais autant que les vers luisants. Insinuant? caressant? chantant? amusant? quelle différence de vous au plus petit individu d'une volière! Avez -vous de la mémoire? écoutez une leçon de serin. Parlez-vous bien? prononcez comme les perroquets. Fin? l'écureuil l'est au dessus de vous. Avez-vous de la grâce? c'est par où les chats se distinguent bien autrement. Tous leurs mouvements en sont remplis. Souple, adroit à prendre plusieurs formes? le caméléon change à tout moment. Bon, utile? qui l'est plus que le cheval? Clairvoyant? qui ressemble au lynx? Beau? y a-t-il des phénix parmi nous? Libre? tous les animaux le sont. L'homme l'est-il? les animaux ont-ils des médecins, des avocats? des maîtres? des maîtresses? s'assassinent-ils? ils ne disent pas même du mal les uns des autres , ils ne rient pas, mais ils ne pleurent pas non plus. Ils ne font la cour à personne. Si on les gronde, ils mordent, ils ne sont
humiliés par personne. Il n'y a pas de gens bien aimables parmi eux, mais il n'y a point d'ennuyeux ; et ils ne sont pas damnés.
Homme superbe, créature par excellence , parce que vous êtes raisonnable, dites-vous. Supposé que vous le soyez, quand est-ce que vous l'êtes? Je vous vois des hochets jusqu'à la mort; le premier est un morceau de cristal avec des sonnettes qui annoncent la légèreté, la fragilité, la futilité de toute votre vie. Et le dernier est ce que je n'ose pas dire. On y est conduit par d'autres joujous intermédiaires. Après les premiers, les chevaux, les équipages, la faveur de la cour , les grades de l'armée : des régiments , des exercices qu'on ne peut point exécuter à la guerre, des bataillons de poche , où une boîte renferme une armée entière, avec laquelle on joue sur une table; ensuite des rubans, des cordons de toutes couleurs, des plaques, des étoiles; et comme a dit André Schuwalojf, les hochets fastueux d'une caduque enfance. Dix-huit ans passent pour être l'âge de raison. C'est donc l'âge de passion qu'on veut dire. Celui qui aime le jeu, en a-t-il? il veille, il jure, il se ruine, perd son argent, son temps, sa santé , et presque son honneur. Celui qui aime une femme, esclave de ses désirs, dupe de ses perfidies, idolâtre de sa beauté, qui ne voit qu'elle, qui néglige ses devoirs, qui n'est jamais à la conversation, qui
passe sa journée à l'attendre sur l'escalier, à la chercher aux promenades et aux spectacles, et la nuit à saisir le moment d'entrer chez elle pour un petit moment; qui épie, qui est épié, qui crie sans cesse, qui se désole de n'avoir pas encore de réponse à un billet qu'il n'a peut-être pas envoyé, qui lui sacrifie d'autres femmes qui l'aiment davantage.... Est-ce là peut-être de la raison? Un autre un peu moins fou en apparence, prend en pitié ces pauvres amants qui mènent une vie infernale. La vendange , dit-il, a réussi à merveille. Sans sortir de chez moi, en liberté avec mes amis, je vais passer mes jours à table. En la quittant pour prendre l'air, il tombe de cheval. On l'emporte mort chez lui. Ses amis font encore au buffet son oraison funèbre. A-t-il été raisonnable à votre avis? Celui qui court les antichambres des ministres; celui qui compte son argent et ne s'en sert pas ; celui qui fait des procès à tout le monde ; ce voyageur continuel , à qui personne ne peut s'attacher, parce qu'il ne s'attache à rien : ce chasseur qui n'a plus de jambes à force de chasser, ou qui s'est déjà cassé deux fois la clavicule : l'homme qui n'a pas de goûts, qui s'ennuie toujours, qui ne sait pas s'occuper; le misanthrope, le jaloux, le colère, l'homme noir, le méchant, l'envieux, le sot, peuvent-ils être raisonnables? je mets la chose au pis contre moi. Je veux que toutes ces classes que je viens de parcourir, en commençant par l'amour qui est la plus jolie des déraisons, n'existent pas. Je veux croire l'homme raisonnable, pendant
quarante ans ; c'est à dire , l'espace qui existe entre les deux enfances. Un petit accès de fièvre ôte la raison. Le sommeil est une cessation de raison. Une digestion un peu laborieuse la suspend encore. L'obligation de remplir ses devoirs, les préjugés à respecter, l'enchaînement des circonstances, le torrent du monde qui entraîne; la réserve qu'on doit avoir.... Tout cela est encore attentatoire à la raison, et remarquez que j'ôte même à ceux-ci toute espèce de passion. Le sommeil rabattu, qui fait le quart de la vie, ne me laisse que trente ans, sur quarante ; la nullité, où les maladies et le temps mal employé nous jettent, donne encore dix ans de moins. Reste à vingt, pour les gens les plus raisonnables, sur une carrière de soixante-dix ans , compris les dix-huit de la première enfance et les douze de la seconde.
Que serait-ce encore que cet homme raisonnable qui n'aurait pas eu de passions. J'aimerais mieux six ans de raison à celui qui en aurait, que quarante à ce septuagénaire qui , n'ayant jamais été agité par ses sens, ni son esprit, se sera toujours bien médiocrement conduit , et aura sauvé sa raison , aux dépens de son énergie et de son plaisir.
Où sont les élus? j'en vois bien peu dans tous les États et le grand monde. Je vois des sacrilèges qui, après pâques, ne rendent ni la femme, ni le bien du prochain. Je vois le monde aller comme auparavant.
Peut-être qu'il y a quelque hermite, au haut d'une montagne, ou quelque pauvre habitant d'un hameau. On en voit plutôt qu'ailleurs dans nos casernes, où un vieux soldat, en nettoyant ses armes, remercie Dieu du peu de bien qu'il lui a fait : et voit la mort, dans la paix comme dans la guerre, sans crainte, parce que son âme est pure. Il y aurait une classe d'élus à trouver dans les vieilles femmes, puisqu'elles ne sont plus les élus de la société. Mais la méchanceté et l'aigreur en empêche plusieurs. Elles sont bien assez adroites pour offrir à Dieu ce qu'elles n'ont plus ; lui faire, par exemple, un sacrifice de leurs plaisirs passés ; mais elles ne sont pas assez douces pour lui offrir les humiliations qu'elles reçoivent. Leur règne a été bien beau pendant vingt ans. Mais ensuite les pauvres malheureuses le payent bien cher. Les hommes ont des emplois et des filles. Leur considération augmente. Mais les femmes, les femmes! qu'elles soient dévotes de bonne foi. Il y en a si peu comme cela, que pour revenir au compte des élus de notre religion d'élus ; s'il y a dans un royaume entier, cinq chartreux, trois grenadiers, six dragons et cinq vieilles femmes, c'est, en vérité, le bout du monde.
, Je sais très bien qu'on pourra critiquer mon titre de mélanges sentimentaires. Je sais très bien que cela ne se dit pas. Mais j'ai voulu exprimer senti-
ment de sensibilité; et sentiment d'opinion. C'est un composé que j'ai fait , et qu'on peut me pardonner. Je ne pouvais dire ni sentimental, ni sentimentaux, ni sensibles. Sentimentaire me paraît plus sensé.
Rien n'est stable, rien n'est durable; grandeur d'un État, gloire, plaisir , faveur de cour , affaire de cœur. Je parierais qu'on n'aime pas deux jours de même : et je prétends qu'on aime moins , le jour qu'on n'aime pas davantage. Tout va en croissant, ou diminuant dans la vie. Il n'y a qu'une chose qui, au lieu de diminuer, augmente : c'est la confiance. C'est elle qui peut soutenir un amour heureux et le rendre éternel. Sans pouvoir en avoir davantage, quand c'est au plus haut degré, une couche de confiance au dessus des autres (et on est tous les jours dans le cas d'en montrer) , est une couche de bonheur de plus; quelle cuirasse contre la méchanceté, l'envie, l'ennui et la lassitude, en le rendant impénétrable, par là, à tous les traits du mauvais génie.
Qu'est-ce qu'on fait? qu'est-ce qu'on peut expliquer? par exemple, le magnétisme animal, la boussole, l'électricité, la circulation du sang, l'effet d'un son sur un instrument dont on ne joue pas, le grincement de dents à un bruit ou une chose qu'on
n'aime pas à toucher, ou à voir toucher; l'antipathie ou la sympathie; les rêves; un air ou une chanson que vous êtes forcé de chanter, sans que rien vous la rappelle ; la communication du bâillement, quelquefois du rire; le réveil, lorsque quelqu'un s'approche de vous, pour voir si vous dormez, etc., etc.
Si la sympathie agit comme je n'en doute pas, pourra-t-on condamner une femme qui ne se rend peut-être qu'à cause d'un rapport invisible entre elle et son vainqueur ? dans l'analyse du sang , n'y a-t-il peut-être pas des particules aimantées.
Pour bien juger un ouvrage, il faut n'en pas connaître l'auteur. Sans cela , il n'est presque pas possible de ne pas se préparer à être pour, ou contre lui. Si c'est le traité le plus sérieux de morale d'un homme gai, on dit d'avance : je parie qu'il y aura mille folies. On le lit en riant. Et quelque chose de profond, mais de neuf, paraîtra une extravagance.
Il faut avouer qu'on a bien gâté les femmes à plaisir, en les nommant les reines du monde, et la
plus belle et meilleure partie de la création. L'une est vague et l'autre sera vraie, quand ces dames seront douces comme des moutons, point réservées, point exigeantes, et ne songeront qu'à faire le bonheur de leur mari, ou, à son défaut, de leurs amis.
J'ai eu beau rendre justice à leur sagacité, talents, sensibilité, agréments , et même vertus. L'habitude d'être flattées, fait qu'elles crient toujours contre les ouvrages, où l'on parle d'elles. Grâce, mes dames, pour le mien. Je vous flatterai toutes, l'une après l'autre, si vous voulez : mais en corps , recevez de ma part quelques vérités , dussent-elles être un peu sévères.
Il n'y a pas d'apparence que je croie valoir le divin Montaigne , la Bruyère et La Roche foucault. Si je m'avise d'écrire quelquefois sur le même sujet, c'est que les circonstances différentes des leurs, peuvent m'avoir donné d'autres aperçus. Les passions ne changent pas; mais les mœurs, les nuances, les usages, les opinions changent. Les écrivains ne sont pas du même âge, ni du même monde.
Je ne demande qu'une demi-heure de récapitulation de sa journée, le soir, avant de s'endormir. Si l'on se rappelle une sottise qu'on a dite, qu'on a faite, ou qu'on a entendue; si l'impatience d'une injustesse, ou l'horreur . d'une injustice occupent pendant ce temps-là, il y a parier qu'on s'en gardera pour le lendemain; et que, de lendemain en lendemain on deviendra bon, et peut-être excellent. Si une belle action, dans cette journée, si de la considération pour un homme vraiment vertueux, et non pour un prétendu moral, qui crie contre un prétendu immoral qui vaut mieux que lui ; si un bon exemple, enfin, vient se présenter à l'esprit; on se lèvera le lendemain meilleur qu'on ne s'est couché.
Qu'on me pardonne de dire le mal que je trouve dans le monde. Je souhaite qu'il change assez pour qu'on en dise du bien. Mais l'amour de celui-ci est une passion malheureuse. Il me semble que la somme de l'un et de l'autre est égale à celle que nous connaissons, depuis qu'il y a des tableaux de la société civilisée, et très peu civile, surtout si elle est civique. Si je fais moi-même des tableaux, je ne me flatte pas de corriger. Un lecteur est comme le voyageur qui va voir la galerie de Dresde. Il regarde, sans songer à l'honneur ou l'horreur d'une action bien exprimée. Mais si cependant quelqu'un veut me
tous les papiers, et qui un jour gâta la figure d'un de mes ancêtres en peinture, étalé à terre avec d'autres dans un salon que mon père faisait arranger. Il fut d'une colère affreuse de ce qu'il avait manqué à dessein, croyait-il, à son bisaïeul.
Il m'avait pris tout à coup, en 1803, une fantaisie de faire une confession générale. Ayant oublié mes prières, je me mets à genoux; je veux dire mon confiteor, je ne m'y retrouve plus. Je commence, j'oublie une partie de ce que veux dire. Mon bon diable de curé ne sait pas bien le français, et, ravi peut-être de voir à ses pieds un grand pécheur, il me donne bien vite l'absolution, et oublie même de me donner une pénitence.
Pourquoi ne recommencerais-je pas? on risque de ne pas le faire ; et que risque-t-on de promettre de ne plus faillir lorsque l'âge de l'indifférence est venu , et d'aller tous les dimanches à la messe lorsque la raison qui en empêchait cesse aussi? C'était de voir mes matinées coupées et mes ouvrages de littérature interrompus; je les ai aussi, de même que mes aventures , à peu près finis. Je veux être et peux être aisément heureux dans l'autre monde après l'avoir été dans celui-ci.
Dieu me pardonnera cette personnalité égoïque bien placée, et mes lecteurs aussi; ils verront que je n'ai été ni prude ni bégueule pendant ma vie. Les
cyniques y trouveront assez de cynisme, et les dévots se réjouiront de voir succéder une philosophie chrétienne à l'autre. Les impies et les indifférents jugeront si le respect humain vaut la peine de faire mourir impénitent. On me croira plutôt qu'un saint, et l'on ne s'imaginera pas être déshonoré pour suivre mon exemple.
Je laisse quelques pages, comme on voit, parce que je compte vivre jusqu'en 1820. On m'a prédit que je vivrais tant que j'aurais un cheveu noir dans ma queue. Je m'examine; il me paraît qu'il y en a très peu de gris. Nous verrons.
Le congrès (de Vienne) est à bout de fêtes : quel spectacle lui donnerai-je pour le désennuyer? l'enterrement d'un maréchal.