CHAPITRE V
Trahison de Dtitnouriez. — Danton déclare la guerre an côte droit. — Pétition des sections de Paris. —7 Signes précurseurs 4*une nou- Têlle catastrophe»
Le général Dumouriez ne jouissait de l'estiine d'aucun parti; il était connu de tous comme u^ homme d une moralité fort suspecte^ lancé seulement dans la révolution par son intérêt particu*lier* On se rappelait encore qu'après avoir été appelé au ministère en 1792 par les patriotes de l'assemblée législative, il s'était lié avec les hommes de la cour pour renverser ses collègues Roland,. Servan et Glaviére, et organiser un autre cabinet dans le sen^ du côté droit. Mais en même temps on <^royait avoir trouvé en Dumouriez le seul homme de guerre véritablement distingué, capable d'être pl^cé. à la. tête de no§ armées. Les succès qu'il avait obtenus à la fin de 93, dans un moment de crise où la France avait de tous cotés à craindre des revers, rehaussaient sûrtoal recelât de ses talents. On l'admirait pour les circonstances dont il avait eu à triompher autant que pour son propre mérite; enfin on ne voyait personne à mettre à sa place, et la cruelle loi de la nécessité
DE RENÉ LEYASSEUR. iBt
militait autant au moins en 8a faveur que Tadmiration que lui prodiguait la France: On pensait d'ailleurs que , quelque immoral qu'il fùt^ et quelque peu d'attachement véritable qu'il portât à la république , son intérêt le liait dorénavant à la cause de la liberté. N'était-ce pas au succès de cette cause que sa gloire était irrévocablement attachée? Sou nom ne s'était-il pas élevé au niveau de celui des grands hommes de guerre à l'aurore de la républi** que française ? Que pouvait-il espérer de plus sous tout autre régime que les couronnes civiques dont on avait déjà ceint son front? Voilà ce qu'on répétait sans cesse; et c'en était assez pour continuer à ce général la confiance qu'on avait été forcé de lui accorder* Quelques patriotes ombrageux , appelés alors du nom d'ultrà- révolutionnaires, à la tête desquels il faut placer Marat, conçurent seuls de^ doutes sérieux contre Dumouriez. Us l'accusèrent de vouloir placer le duc de Chartres sur le trône, en se faisant proclamer lui-même duc de Brafoantf mais leubs soupçons ne furent pas écoutés. Nous avons même vu dam le chapitre précédent qu'une accusation portée contre Dumouriez avait éié-, dans la séance du 1 2 mars , déclarée calomnieuse par la presque unanimité des membres de la convention.
Le id mars, la défaite de Nerwinde porta le découragement dans l'âme du général. Jugeant bien qu'il perdrait sa popularité s'il était abandonné de la tictoire, il ne voulut point subir les eilets-de
l32 MÉMOIRES
riogratilude républicaine. Il cessa d'ambitionner le litre de héros dé la liberté dés qu'il n'entrevit plut de chants de triomphe ^ ni de couronnes de laurier. Aussi son dégoût se manifesta- 1- il par des actes inconvenants à l'excès. Il écrivit lettre sur lettre au conseil exécutif^ et chacune de ces dépêches contenait de violentes diatribes contre la convention et contre sa propre armée. Il annonçait hautement qu'il n'y avait plus moyen de se défendre en Belgique^ et qu'il allait se voir obligé de ramener ses troupes sur la frontière.
Le conseil exécutif donna connaissance de ces lettres au comité de défense générale^ qui ne crut pas convenable de les rendre publiques en en donnant lecture à la convention. Quoique je ne fusse pas membre de ce coinité, j'assistais à ses séances ainsi qu'un grand nombre de mes col lègues , avides de recevoir des nouvelles des armées aussitôt qu'elles parvenaient à Paris. Plusieurs montagnards et moi-même ^ nous attaquâmes vigoureusement Dumouriez contre lequel nous aurions voulu voir lancer un décret d'accusation. Robespierre était de la même opinion. Danton et Camus ^ qui revenaient de l'armée, sans ouvrir d'avis, nous peignirent la situation véritable des a£faire.s et l'esprit qui animait Dumouriez. J'emprunte au représentant Thibaudeau , qui s'est assez mpntré notre ennemi pour qu'on ne» puisse pas l'accuser de partialité en faveur de Danton, le récit que fit ce dernier dans cette circonstance.
DE RENlt LEYA5SEUR». iSi
cr Dunipuriez a de grands talents^ militaires el la confiance des soldats; il est^ surtout dans cet instant, très- nécessaire à l'armée» Il a eu des torts assez graves dansla Belgique ; le décretde réunion a contrarié ses- idées. Il manifeste des principes politiques souvent contraires à ceux de la convention. Il s'était persuadé qu'il appapt^nait à lui seul de diriger les révolutioietô de la Belgique et de la Hollande ^.qu^il voulait e/ei^er comme ses enfants et à sa manière. Il aime à être caressé. Il a été entouré de flatteurs et d'intrigants, surtout d'an-^ cien& révolutionnaires du Brabant , qui lui ont fait faire beaucoup de sottises^. Lora de son retour à Bruxelles^ dans ce moi» même, il a réintégré dans leurs, fonctions les administrateurs provisoires, destitués en vertu d'un arrêté des représentants du peuple en mission. Il à fait à Anvers un emprunt en son propre nom. Il n'a ni pour les commissaires de la convention , ni pour la convention elle-même, le respeet qui leur est dû. Il a dit qu'elle était composée moitié d'ignorants, moitié de scélérats ! A l'exemple de leur chef , les autres généraux se permettent des plaisanteries amères sur toutes les opérations du gouvernement* Cette conduite réprëhen&ible a une influence funeste surl'opinion de l'armée. Eu présence du représentant Ganain, auquel on ne faisiât nulle attention^ les soldats s'écriaient : Voilà Duqiouriez , notre père ! nous irons partout où il voudra I,.. Ils se pressaient autour de lui, baisaient ses mains, ses bottes et son cheval. >i
ï 54 MÉMOIRES
Des membres influeoia de tous les c^^és de la conventioa entendirent ce rapport, dans lequel Danton était loin de se montrer favorable au vainqueur de Jemmapes. Il était d'ailleurs de notoriété publique que ce général était l'ami des girondins : ces derniers applaudissaient même aux insolentes lettres dans lesquelles il peignait la Montagne comme une minorité factieuse composée des plus vils scélérats ! Cependant l'on ne craignit pas, quelques jours après, d'accuser Danton et la Montagne d'être de connivence avec Dumouriez. J'ai presque honte de repousser d'aussi absurdes imputations! je dois le faire pourtant, pour qu'on ne puisse* pas dire que j'ai laissé une seule calomnie sans réponse. Mais je n'ai besoin d'aucun effort d'argumentation, je puiserai même mes preuves autant que possible dans les propres paroles de nos adversaires.
Le nQ mars une nouvelle lettre de Dumouriez , communiquée au comité de défense générale, excita contre lui la plus vive indignation. Il dictait des lois à la convention, se plaignait de notre marche , tonnait surtout contre la Montagne , vantait la modération et l'humanité des^ Autrichiens qu'il opposait aux troupes françaises , dans lesquelles il ne voyait plus que des brigands et des déserteurs; enfin il annonçait qu'il allait faire tous ses efforts pour ramener la tranquillité dans le royaume. C'était assez pour provoquer contre lui un décret d'accusalion ; toutefois^ la
DE REtiÉ XfiyASSEUB» l55
majorité du comité ne crut paa nécessain^ depren^ dre une mesure si décisive* On se contenta de faire demander^ par Torgane de Camus, à la con*- Tention, un décret pour traduire l'insolent général à la barre, et l'envoi, auprès de son armée, de commissaires chargés de nos pleins pouvoiirii. La proposition de ce décret ne fut pas motivée, parce que l'on crut dangereux de répandre trop tôt le bruit d'une rébellion qui pouvait entrai* ner les plus graves conséquences. Mais tous les membres de la convention avaient appris ce qui s'était passé dans le sein du comité^ et les morsures qu'il réclamait furent votées sileneieuse-» ment et sans objection^ tant on considérait comlne désirable de conserver Dumouriéz à l'armée, ettant on s'effrayait de la nécessité de recourir tsontre lui aux voies de rigueur.
Cette modération et ces temporisation» prudentes furent inu tiles. Dumouriez , au lieu de se soumettre au décret qui le traduisait à la barre, se mit en révolte ouverte. Il fit arrêter les commissaires de la convention et les livra aux Âutrichienâ. Almrs , levant entièrement le masque, au lieu de faire, comme dans sa dernière lettre, l'apologie de la saine partie de la convention ( la Gironde ) , ce fut contre la convention tout entière qu'il se prononça, et il annonça bautementl'intention de rétablir la constitution, de 1791. Cl La tyrannie > les assassinats||^ les crimes sont à leur comble à Paris , l'anarchie nous dévore... H eCt temps que l'armée émette son
l36 MÉMOIKES •
vœu^pui^e la France des assassins etsdes agitateurs , et. rende à notre malïsfeui^euse patrie le repos qu'elle a perdu par les- crimes de ses représentants !»
Malgré cet appel aux Soldats , Dumouriez fut abandonné de son^afmée. Gomifte toute là France, l'année itaitalo]^^^éput)Iicaine. L^idée d'un retour à l'ancien ordre de choses la révolta. Force fut à l'imprudent général de fuir chez l'ennemi/ que naguère encore ilj arait battu aux cris de vive la liberté! Il publia alors, de concert avec le prince de €obourg, manifeste sur manifeste pour offrir au^x Français la paix et la constitution de 1791 . Les soldats républicains répondirent par l'hymlue mar- ^illaise et par des coups de canon.
Cepeiidant il ^tait désormais impossible de révoquer en doute la trahison de Dumouriez. Il tançait, du- camp de CobcHirg, dés proclamations contre la France (i) ; il tonnait contre la république et contre la convention i les girondins ne» poùvaieift plus le mér^ Honteux d'avoir été joués par un traître, ils ne se contentèrent pas
(i>) Un fait assez curieux à constater, c'^est que- tés manifestes de DuonQuriez sont complabainment rapportés dans le Moniteur de Tcpoque, rëdigë par ce qu^on appelait alors le parti raoàéré. Il faut donc avouer que, bien que hi majorité' de la Gironde fût sincèrement républicataey ee qu?il y avait alors de royalistes timides m jetaient dans leurs rangs et se «enraient du manque d'une modération pré-tendue^ pour trayailler a rétablir la constitution de 1791*
(Jfo«c de l'Éditeur.}
DE RENé LBVASSEUR. 1 Sy
de faire amende honorable, ^et d'avouer qu'ils s'étaient tromjpés : ils voulurent faire tourner contre nous un événement qui , aux yeux de beaucoup de patriotes sincères, faisait peser sur leurs têtes de graves soupçons. Lasource osa dénoncer Danton comme complice de Dumouriez.
Son accusation portait sur la faiblesse qu'aurait montrée ce député, lors de sa mission en Belgique, en ne destituant pas le général , et sur un prétendu éloge qu'il en aurait fait dans le sein du comité de défense générale. J'ai déjà fait justice de cette dernière imputation par l'autorité de Thibaudeau , qu'on n'accusera pas sans doute d'être trop favorable à la Montagne. Quant à la première, elle se réfute d'elle-même; il n'y avait pas lieu en effet sans doute de destituer Dumouriez avant sa révolte, puisque la convention 'n'avait pas même jugé nécessaire de prendre une semblable mesure après le retour de Danton, et l'envoi des deux dernières lettres, dont l'insolence avait cependant dépassé toutes les bornes. Danton avait assez fait connaître son opinion sur le compte de Dumouriez, pour qu'il fût facile d'expliquer sa conduite. Sans croire ce général irréprochable, il le jugeait nécessaire à la défense du pays, et il pensait en même temps que, tel peu attaché qu'il fût au fond à la république, son intérêt personnel et le soin de i^ gloire l'empêcheraient toujours de se séparer de sa cause.
Il restait donc hors de doute, malgré cette imprudente attaque, que la Montagne avait tou--
1 38 kÉMoiR^
].ours marché à la tête des antagonistes de Duinourlç2 ; que la Gironde lui avait au contraire long-temps été attachée^ et qu'elle n'avait reconnu la trahison de ce chef qu'à la dernière extrémité. On vient de voir que ce ne fut pas june cause pour que la Gironde se privât d'une absurde imputation de plus; mais cet incroyable acte d'hostilité hâta sa perte; car il anima contre elle le paissant Danton^ dont la longue hésitation l'avait jusque-là protégée, et qui croyait encore nécessaire de tenter tous les moyens possibles de réconciliation avant de commencer une guerre à mort.
Je n'oublierai jamais l'instant où,. dans la séance du 5 avril , Lasource commença son inconcevable accusation contre Danton. Lorsqu'à l'aide de rapprochements captieux il essayait de transformer ce redoutable montagnard en un partisan secret de Dumoûriez; lorsqu'il rassemblait des inductions forcées pour former un fantôme de corps de délit , et qu'il coordonnait tous les éléments de cet échafaudage misérable sans cacher une espèce de complaisance et de contentement secret; Danton, immobile sur son banc, relevait sa lèvre avec une expresbion de mépris qui lui était propre et qui inspirait une sorte d'effroi; son regard annonçait en même temps la colère et le dédain ; son attitude contrastait avec les mouvements de son visage, et l'on voyait dans ce mélange bizarre de calme et d'agitation qu'il n'interrompait pas son adversaire paroe qu'il lui serait facile de, lui répondre, et
qu'il était certain de l'écraser. Mais lorsque Lasource eut terminé sa djatribe^ et qu'eu passant devant nos bancs pour s'élancer à la tribune, Danton dît à Toix basse , en montrant le côté droit : f( Les scélérats I ils voudraient rejeter leurs crimes sur nous ; » il fut facile de comprendre que son impétueuse élo(|uence long- temps contenue allait rompre en6n toutes les digues, et que nos ennemis devaient trembler.
En effet, son discours fut une déclaration de guerre plus encore qu'une justification. Sa voix de Stentor retentit au milieu de l'assemblée, comme le canon d'alarme qui appelle les soldats sur la brèche. Il avait enfin renoncé aux ménagements qu'il avait crus utiles à la chose publique, et certain désormais de ne voir jamais les girondins se réunir à lui pour sauver la liberté , il annonçait hautement que cette liberté chérie pouvait être sauvée sans eux. Assez souvent il avait refusé de relever le gant qu'on lui jetait presque à chaque séance. Le gage du combat était enfin accepté , et en paraissant pour la première fois dans l'arène armé de toutes pièces, il dut prouver au côté droit que l'on ne pourrait pas sans peine renverser un athlète tel que lui.
« Je dois commencer par vous rendre hommage , s'écria-t-il d'abord en se tournant vers la gauche, et en désignant du geste les bancs où nous étions assis, citoyens qui êtes placés sur cette montagqe; vous avez mieux jugé que moi. J'ai cru long-temps
que, quelle que fût l'impétuosité de mon caractère, je devais tempérer les moyens que la nature m'a départis pour employer, dans les circonstances difficiles où m'a placé ma mission, la modération que m'ont paru commander les événements. Vous m'accusiez de faiblesse 9 vous aviez raison ; je le reconnais devant la France entière. C'est nous qu'on accuse, nous faits pour dénoncer l'imposture et la scélératesse, et ce sont les hommes que nous ménageons qui prennent aujourd'hui l'attitude insolente de dénonciateurs I.... i>
Après cet énergique début, Danton parla plus de deux heures, et suivit l'accusateur dans toutes ses imputations. La réponse était facile; elle fut accablante d'évidence et de vigueur. Il démontrait que toutes les haines de Dumouriez avaient été pour la Montagne , toutes ses affections pour le côté droit ; il démontrait que de la Montagne étaient partis, contre l'ancien collègue de Roland^ les premiers soupçons qui, le 12 mars même, avaient été repoussés par le côté droit comme un crime de lèse -nation. Enfin, poursuivant tour à tour les faits cités par Lasource et ses raisonnements, il les réduisit également en poussière.
« Â-t-on pu croire un seul instant, continuat-il, a-t-on eu la stupidité de croire que moi, je me sois coalisé avec Dumouriez ? Contre qui Dumouriez s'éléve-t-il ? contre le tribunal révolutionnaire ; c'est moi qui ai provoqué l'établissement de ce tribunal. Dumouriez veut dissoudre la con-
DB RENÉ LEYASSEUR. l4l
vention. Quand on a proposé dans le même objet la convention des assemblées primaires, ne m'y suisje pas opposé? Si j'avais été d'accord avec Dumouriez, aurais-je combattu ses projets de finances sur la Belgique? Les citoyens de Mons^ de Liège, de Bruxelles, diront si je n'ai pas été redoutable aux aristocrates, autant exécré par eux qu'ils méritent de l'être; ils vous diront qui servait les projets de Dumdariez^ de moi ou de ceux qui le vantaient dans les papiers publics, ou de ceux qui exagéraient les troubles de Paris.
« Tous les citoyens vous diront quel fut mon crime; c'est d' avoir défendu Paris^
u A qui Dumouriez déclare->t-il la guerre ? Aux sociétés populaires. Qui de nous a dit que sans les sociétés populaires^ sans le peuple en masse, nous ne pourrions nous sauver ? De telles mesures coînr cident^elles avec celles de Dumouriez ? Ou la complicité, ne serait-elle pas plutôt de la part de ceux qui ont calomnié à l'avance les commissaires, pour faire manquer leur mission ? Qui a pressé l'envoi des commissaires? Qui a accéléré le recrutement? le complément des armées? C'est moi, moi, et je le déclare à toute la France, qui ai le plus puissamment agi dans ce sens. Ai-je, moi, comme Dumouriez, calomnié les soldats de la liberté qui courent ^n foule pour recruter les débris de nos armées? N'ai-je pas dit que j'avais vu ces hommes intrépides porter aux armées le civisme qu'ils avaient puisé dans l'intérieur ? N'ai-je pas dit que
l4a MÉMOIRES
cette portion de l'année, qui depuis qu^elIe habitait sur une terre étrangère, ne montrait plus la même vigueur, reprendrait, comme le géatit de la fable, en posant le pied sur la terre de la liberté , toute l'énergie républicaine ? Est-ce là le langage de celui qui aurait voulu nous désorganiser? »
Après avoir complété sa justification , Danton reprit l'offensive, et nous adressa cette véhémente apostrophe : « Ralliez -vous contre les lâcher qui entravent nos délibérations. Serrez-vous ; appelez le peuple à se réunir en armes contre l'ennemi du dehors; écrasez celui du dedans, et confondez par la vigueur et l'immobilité de votre caractère lous les scélérats, tous les aristocrates, tous les modérés, tous ceux qui vous ont calomniés dans les départements. Plus de composition avec eux. Reconnaissez-le tous, vous qui n'avez jamais^ su tirer de votre situation politique dans la nation le parti que vous auriez pu en tirer, justice doit vous être rendue. Vous voyez, par la situation dans laquelle je me trouve en ce moment, la nécessité où vous êtes d'être fermes, et de déclarer la guerre à tous vos ennemis quels qu'ils soient. Il faut former une phalange indomptable. Ce n'est pas vous, puisque vous aimez les sociétés populaires et le peuple , ce n'est pas vous qui voudrez un roi. C'est à vous à en ôter l'idée aux défenseurs des tyrans. Je marche à la république, marchons -y de concert; lîous verrons qui de nous ou de nos détracteurs atteindra le but
DE BENÉ LEYASSEUR. l4^
H Je demande qu'une commission examine la conduite de ceux qui nous «rit calomniés ^ de ceux qui ont machiné contre l'indivisibilité de la république y enfin de tous les coupables qui ont voulu ruiner la liberté, et l'on verra si je redoute les accusateurs. »
Pour juger tout l'efFet que produisit sur nous cette éloquente improvisation , il faut se rappeler que Danton avait jusqu'alors cherché à amener une réconciliation entre les deux côtés de l'assemblée. Il faut se rappeler que, bien qu'assis au sommet de la Montagne , il était en quelque sorte le chef du Marais. Il faut se rappeler enfin qu'il avait souvent blâmé notre fougue, combattu les défiances de Robespierre, et soutenu qu'au lieu de s'occuper de guerroyer contre les girondins, il fallait les contraindre à nous seconder pour sauver de concert la chose publique. Peu de jours même avant la inalencontreuse levée de boucliers de Lasource et l'accablante réplique que je viens de rapporter, Danton avait eu une conférence avec les principaux chefs dtl coté droit, conférence dans laquelle on était convenu de marcher d'accord, et de ne plus songer à autre chose qu'à battre l'étranger, et à confondre l'aristocratie. Nous aimions tous Danton; mais la plupart d'entre nous pensaient qu'il jug^it mal l'état des choses quand il espérait rétablir l'union entre les girondins et la Montagne. La plupart d'entre nous, il est vrai, avaient consenti à marcher avec lui vers la fusion sur laquelle
t44 MÉMOIRES
il paraissait fonder tant d'espérances : mais c'était plutôt pour tenter un^ssai auquel on croyait peu, que dans la conviction de la réussite que Danton nous promettait. Aussi , lorsque ce chaleureux orateur, maladroitement provoqua par l'un des éclaireurs du pai^ti adverse, répondit avec tant de force à d'imprudentes attaques; lorsqu'il déclara si hautement la g;uerre à des hommes avec lesquels nous avions vu depuis long -temps qu'il n'était point de paix possible ; lorsqu'il brûla en quelque sorte ses vaisseaux pour s'enlever toute possibilité de retour, nous fumes tous transportés d'une espèce d'enthousiasme électrique ; nous regardâmes la résolution inopinée de Danton comme le signal d'une victoire certaine. Quand il descendit dé la tribune, un grand nombre de députés coururent Vembrasser, et la salle retentit du bruit réitéré de nos applaudissements. Cependant cet incident n'eut pas de smte : Lasource n'ayant fait. aucune motion formelle, la convention reprit simplement la suite de ses travaux; mais si le discours de Danton n'amenait aucun résultat positif, il en avait un immense pour la direction des .esprits. Nous étions rassurés sur notre avenir, et tes girondins ne nous paraissaient plus à craindre, depuis qu'il était décidé à les combattre : son ae* quisition valait à nos yeux une armée.
Vers la même époque , Robespierre reproduisit la proposition faite autrefois par Louve t d'expulser tous les membres de la maison de Bourbon, en
DE RENÉ LEVASSEl}R. 1 45
y compreâant Philippe Égalité. Malheureusement un grand nombre de montagnards , ne songeant qu'aux services rendus par cet homme à la liberté, s'opposèrent à celte espèce d'ostracisme qui aurait ravi à nos adversaires le prétexte d'une calomnie de plus. La convention passai à Tordre du jour à une immense majorité. Cependant la fuite du général Égalité (duc de Chaftres) ramena bientôt l'attention de l'assemblée sur les Bourbons^ et un décret d'arrestation fut porté contre eux à l'unanimité : cela n'empêcha pas de répéler encore que la Montagne était vendue à d'Orléans, >qu'il existait une faction d'Orléans dont elle était la tête. En vain Sillery, courtisan du diic d'Orléans et beau -père du général Valence, Tun des fugitifs complices de Dumouriez, resta- t-il jusqu'au dernier instant attaché à la faction girondine; en vain, après le 5i mai, d'Orléans fut-il décrété d'accusation et livré à l'échafaud, nous n'en étions pas moins des orléanistes i comme nous étions des royalistes au dire de Louve t, malgré notre \oie dans le procès de Louis XVI. Si l'on ne connaissait pas bien jusqu'à quel délire de folie l'esprit de parti peut entrainer, on ne trouverait pas d'expressions pour flétrir des accusations si odieusement mensongères ! Au reste, je veux encore citer un passage de Thibaudeau, qui montre les discussions relatives à É|;alité sous leur véritable point de vue. Je cite cet homme de préférence, je le répète, parce qu'il a été notre ennemi, et que soh'té-