PARI
RAPILLY, LIBRAIRE,
PASSAGE DES PANUHAMAS.
Si,/ sr a
Dàiis la foule des Mémoires sur la Révolution qui ont été publiés jusqu'à ce jour presque tous lés partis ont trouvé dés organes. Les serviteurs de la monarchie absolue, les dévouements de Cobléntz comme les constitutionnels de 89 , les proscrits de la Gironde comme les guerriers de la Vendée. Tous ont voulu prendre le public pour juge de leur carrière politique. Une seule opinion n'est pas parvenue à se faire jour, et cette opinion , contre laquelle les hommes de tous les partis se sont réunis , est lé républicanisme ardent dont le monde étonné a déploré les excès et admiré les prodiges. Vaincu au 9 thermidor, il a vu tomber avec lui le principe actif de la révolution. Depuis lors, au milieu d'une réaction progrès sive, toutes les factions ont tour à tour r^né, et les républicains sont seuls restés abattus. I. I
i INTRODUCTION.
De là vient que Thistoire, complice en. dernier résultat des causes qui triomphent, n a enregistré que leurs excès sans vouloir faire la part de leurs belles actions. La révolution a été répudiée même par les amis de la liberté. On veut bien encore profiter de ses bienfaits, mais en la flétrissant; pn consent à conserver son héritage, mais en déversant sur elle honte et mépris. Si l'on excepte les patriotes de 89 et Jes Girondins de 92 de la proscription Commune, c'est parce que, revenus au pouvoir, ils pnt pris soin de séparer leur cause de la cause républicaine; on les excuse d'avoir aimé la liberté avec ardeur, parce qu'ils ont lutté contre le torrent révolutionnaire; mais on condamne définitivement ceux qui n'ont jamais désespéré de la révolution et de la France; ceux qui, ^ 93 même, ont voulu faire sortir un état libre et florissant du chaos de l'anarchie et du délire démagogique.
Jusqu'à ce jour les républicains de 93 n'ont point élevé la voix. Ceux qui ont survécu aux longues et pénibles persécutions dont on les a accablés ont senti le poids de la réprobation
jinRODUGrioir. S
universelle , et ils Font supporté en silence, dévorant dans la retraite ce qu a d'amer Tingratitude des contemporains, dans Tespoir d'être mieux connus de la postérité. Cette der^ nière satisfaction même était pour eux une consolation y mais non un but. Doués de cette énergie qui crée l'ambition de la gloird^ ils l'ap pliquèroit toute entière au désir d'établir k liberté et l'égalité, et livrés exclusivement à cette noble chimère, ce sont eux qui osaient diret Périsse notre mémoire s'il le faut, mais xfok la République soit florissante! De tels homme*»^ après la déÊsiite , devaient savoir en subii* tontes les conséquences. Ge n'était pas d'eux qu'on devait attendre des mémoires justifioâtife.
Aujourd'hui que les débris de toutes les fkc* tions révolutionnaires peuvent voir la posté* rite coffim^icer pour eux, aujourd'hui que, vivant encore, ils sont déjà du domaine de l'histoire, un vieillard plus qu'octogénaire ,!im proscrit de trente années se présente .aux re« 0iards de la jeune génération du^ i^® sièclerGi n'est pas sa justification personnelle tfa'il Ih vre à nos méditations, c'est l'explieattoii de
4 rNTROmfCTION.
l'ère dite de la terreur, telle qu'il la vue, telle qu'il Fa secondée. Gomme aux jours de sa puis* sance il songe seulement à la cause qu'il a défendue; c'est pour la république française qu'il plaide , et non pour lui : ce vieillard , c'est Levasseur ( de la Sarthe ) , membre de la convention nationale, proscrit au 12 germinal, et proscrit de nouveau à la seconde restauration. Son plaidoyer est le livre que nous soumettons au lecteur.
Par suite de la tendance générale que nous avons fait remarquer, tendance qui porte à écrire l'histoire dans l'intérêt des causes triomphantes, rère de q3 a été constamment sacrifiée. Cette époque gigantesque a été peinte de traits sanglants et erronés par les hommes de l'ancien, régime^ de la réaction et de la Gironde. Aujourd'hui , c'est un montagnard non converti , un montagnard qui pense avoir fait son devoir, et qui, dans des circonstances semblables, voudrait agir encore comme il a agi; c'â»t un des acteurs des mouvements délirants de la terreur, qui esquisse à son tour le tableau de cet 9ge de malheurs et de triomphes.
RfXmOIHICTIOIf. 3
San point de vue est différent de celui de tous ses devanciers. Il défiaoïd avec force ce que tant d'autres ont attaqué aireo fureur : cq^endant îl est impossible de suspecter sa bonne foi.
Cest sur le bord de la tombe qu*il écrit; et, nous le répétons, le besoin quUl éprouve de repousser la calomnie ne lui est pas personnel* Ce sont les actes des républicains qu'il défend; ce n'est pas sa propre carrière.
Sans nous prononcer entre Levasseur (de la SarUie) et ses adversaires, nous devons dire qu'il y a quelque chose d'extraordinaire et de frappant d^ms cette espèce de testament poli* tique d'un nomme que la haine n'a point épaiv gné, et qui songe moins à lui.>ménie qu!à ce qui fot de tout temps pour lui la cause sacrée Nous devons dire que l'anarchie de 98, expli« quée comme ce vieillard l'explique, présente une idée plus nette à la fois et moins déshonorante pour rhumanité que les autres ta-, bleaux qu'on a voulu en faire. Nous devons dire enfia qu'il démontre jusqu'à Tévidencci que souvent Terreur et le mensonge se sont glissés dans les histoires de la révolution écrU
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tes depuis trente ans. Il donne la preuve non équivoque de la fausseté de vingt assertions passées en force de chose jugée ; il donne sur^ tout aux faits rapportés par tous les faistonens dBs causes bien différentes et bien plus vraisemblables que celles que jusqu'ici on a prétendu leur assigner.
D'après les récits généralement admis , la France, à l'époque de la terreur, aurait été gouvernée par une poignée de scélérats sans frein et sans conscience. Leur but aurait été le pillage; leur mobile la cupidité. L'échafaud aurait été élevé pour tous les riches, parce que les proscripteurs étaient avides dfe richesses; pour tous les talents et toutes les vertus-, parce que les proscripteurs étaient aussi ineptes que scélérats, aussi vils qutf^*f6:'0ces. La convention, dominée par ces hommes , serait devenue après la chute des Girondins une arène d'ignobles gladiateurs , et la France n'aurait été sauvée au 9 thermidor cjue parce que les brigands se seraient battuâ pour le partage des dépouilles de leurs victimes. Telle est l'histoire de la république vulgairement répandue.
INTRODUCUON. ^
Telle est celle qu'on veut inculquer au peuple* On la lui présente sous vingt formes diiTérenr tes, sans dédaigner même le vaudeville et le mélodrame (i), singuliers, auxiliaires de la haine des partis contre une opinion qui n'a régné quatorze mois que pour disparaître à jamais. Le tableau que trace.Levasseui* (de la Sarthe) des mêmes événements est bien diff .férent, et, il faut le dire, bien plus ratioimel et biea plus grand*
Dès 1789,, un petit nombre d'hommes ar^ dents et énergiques osaient rêver Tégalité absolue, chimère généreuse du peuple français quatre, années plus tard. Leur parti y soutenu seulement par quelques voix isolées, grossit rapidement Chaque faute de la cour lui attirait de nouveaux adeptes ; les masses finirent par le comprendre, et, en 1792, il réunit les vœux de l'immense majorité des citoyens. Mais déjà avant le i o août diverses factions se des*
{i)Sept Heures , mëlodrame de la Poite-Saint-Martiti , dans heqàei la révolution a été travestie ; Jvantf Pendant et Àprèn } Latour d* Auvergne, Antoine y et autres productions informes oîi Pon a préténfdu peindre quatre-vingt'U'eizey sans même oser prouonicâr une seule fuis le mot de liberté.
sinent avec leurs caractères distinctifsy et J'en peut pressentir qu'après la victoire il y aura division dans le camp républicain. D*tine part, des hommes presque tous doués de talents extraordinaires (les Girondins) appellent avec regret l'insurrection au secours des théories nées de leurs études philosophiques. Ils ont toutes prêtes leurs utopies de bonheur et de liberté, et le désir de les faire régner à tout prix leur fait adopter des moyens peu en harmonie avec les habitudes de douceur et de repos qu'ils ont puisées dans la vie de cabinet. D'autre ps^rt, des hommes ardents , qu'a blessés l'inégalité sociale , et que l'aspect des , misères du peuple a irrités jusqu'au délire (les Montagnards), veulent réédifier par sa base ime société vieillie, dont les fondements croulent de toutes parts. Hommes d'action , ils ne s'arrêtent pas aux promesses menteuses des maximes philosophiques ; ils veulent un bonheur positif, ils le veulent pour tous, et c'est dans l'énergie des masses qu'ils espèrent trouver leur principale force.
Après le lo apût, ces éléments différents
fermentent en sens contraire et ré^igissent l'un contre Tautre. Les Girondins, que la monarchie seule avait gênés, prodament que la patrie est sauvée, et préparent la constitution, unique objet de leurs voeux. L'anarchie qu'ils ont soulevée leur pèsie, ils cherchent avant tout ^ lui opposer une digue insurmontable.
Pour eux la victoire est complète, et il faut , licencier l'armée qui en a assuré le succès. Les Montagnards, au contraire^, ne voient dans le lo août que le premier combat d'une cam* pagne qu'ils comptent rendre décisive. Les royalistes de l'intérieur s'agitent encore; les phalanges étrangères sont toujours menaçan^r tes, il Êiut les anéantir avant de parler de vicr "tOLDe. Mais aucune force organisée ne se pré^ sente. Le mouvement finarchique a seul triom- ,. phé au la août; c'est de la force anarchique çue les Montagnards attendent encore des se* cours. Loin de faire rentrer le torrent dans son lit, ils souhaitent qu'il se déborde de nouveau, et qu'il entraîne avec lui tous les obsta-? clés. C'est selon eux le seul moyen de délivrer la France de ses ennemis, et; de jeter les fondements de. la république.
;0 UfXaODUCTtOJf.
C'est entre ces deux partis que, dès lespre^L miers jours de la coirvention, le combat fut eugagé. Quand les Girondins eurent succombe au 3i mai, on vit commencer ce que Ton s^ appelé depuis Tère de la terreur. Ge fut un temps fertile en. prodiges. En guerre k l'intérieur contre cent factions rivales , la république triomphait au-dehors de toutes les puissances de FËurope coalisée. L'enthousiasme, de la libei^té faisait seul ces miracles! Sans •trésors, sans organisation miUtaire, sans généraux exercés, les masses républicaines se précipitaient sur l'étranger, leurs représentants à leur tête, poussant des cris de liberté, entonnant \ Hymne marseillaise , et ayant la cçrti» tude de la vietoi3;*ey parce que, dans cette lutté étrange, un peuple libre combattait contre des millions d'esclaves. Du reste, les soldats, enfants de la patrie, ne connaissaient pomt leurs chefs et savaient à peine ce qu^était la discipline militaire» La force civile les diri* geait seule, et quand un général, au sortir d'nn.cojàfibat fameux, devenait suspect au pouvoir républicain, le décret lancé par un représentant du peuple, dont l'armée ignorait
jwTKODUcnoir. j \
jusqu'au nom , suffisait pour k ^re arrêter par ses proprés soldats^ car oes soldats étaient avant tout des citoyens, des répid>Ucains fran^ çais« Les mémoires de Levasseur donnent pour la première fois le récit de cet étrange pour voir de Tordre civil sur la force militaire.
Long-temps en mission auprès des armées y il a usé lui-même de cette autorité, que le vœu du peuple rendait seul exécutoire. Mais il faut Tavouer : si les représentants dirigeaient les ar^ mées au nom de la convaition, ils ne croyaient pas devoir rester simples spectateurs des combats auxquels leurs missions les forçaient d'as^ stater. Ceints de l'écbarpe nationale, le fer dans une main et les droits de l'homme dans l'autre, ils se jetaient dans la mêlée, excitaient par leur exemple l!eathousiasme du soldat, et^ à défaut de ccmnaissaoïces militaires , ap^ porteient au commandement des armées la plus grande de toutes les forces, le presti^ d'un enthousiasme sans limite et d'une con-t viction sans bornes. C'est ainsi que Levasseur* à la bataille de Hondschoote, général impror. visé, après avoir en vain transmis aux chefs
I a JJ!f TaODUCTIOK.
militarre^ les ordres de la convention^ se met à la tête des troupes j çt les rallie par sa mâle énergie et son audacieux courage.
Pendant ce temps, dansFintérieur, la France était sans lois et sans chefs. La convention nationale et les comités dirigeaient à peine, le mouvement de délire démagogique qui s'était emparé de tous les esprits. La force était dans les masses : cette force, à défaut de pouvoir, organisé, la république en avait, besoin. Les Montagnards le savaient , et ils laissaient crol-tre l'anarchie, parce qu'aveeelle augmentaient les chance^ de salut. Cependant à. l'aide même de ce mouvement désordonné, les agents des ennemis de la liberté trouvaient moyen de nuire à fct cause nationale. Ils s'étaient fait jour dans le sein de la commune de Paris, l'un des centres d'action de la puissance populaire. Là, loin d'arrêter l'incendie, auquel.leurs faibles mains n'auraient pu opposer de digue, ils soufflaient le feu de la terreur, pour la jeter dans ce genre d'excès qui perdent à jamais la cause qui les autorise. Hs excitaient à l'immoralité un peuple dont la vertu républi-
INTKODUCTIOW. 1 3
caine avait causé tous les triompher L'athéisme était jproclaméy les vices encouragés, les ministres des autels foulés au pieds. Ces excès étaient propagés au nom de la liberté, idole du peuple. La Montagne ne put couper le mal à sa racine ; elle laissa passer sou premier élan sans y prendre part; et, démasquant ensuite ceux qui avaient allumé les torches de la discorde, elle les réduisit au néant. La commune vendue à Tétranger fut renversée et les principes de la vertu proclamés de nouveau :
tel fut le dernier acte de cette Montagne et de ce comité de salut public, que Ton a représuites comme la réunion de toutes les perversités humaines.
Quand les ennemis extérieurs furent vaincus; quand les royalistes de Fintérieur eurent cessé d'exciter des troubles, les chefs montai gnards songèrent à clore le gouffre anarchique. Clémence, constitution, telle était leur devise ; mais ils durent en préparer dans l'ombre le règne avant de l'offrir publiquement à l'adoration des masses, car tout pas rétrograde était considéré comme une trahison, et
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il fallait convaincre le peuple avant de lui iitiiposer de& lois. Mais les intentions des repu^ blicains furent devinées et causèrent leur perte. Comme dans toute grande conflagra* lion , des élments impurs s'étaient mêlés aux famnmes sincères; des énergumènes sans talent s'étaient faits les apôtres de TopinicMi ré^ gnante, les agents d'exécution des actes san« glants de la terreur. On peut encore diviser cette classe d'hommes en deux branches. Les uns avaient pi^is une part directe au gouvernement, et avaient cherché à maintenir leur règne par la terreur, faute de pouvoir autre^ ment satisfaire une basse ambition^ Les autres, hommes de plaisir, avaient exercé sur ks provinces leur sanglante rapacité. Ces êtres vils pressentirent la fia du gouvernement révolutionnaire , et <îomprirent que Robespierre et ses amis, austères dans leurs principes, ne voudraiait jamais accorder un bill d'indemnité à le«irs crimes et à leur immoralité. Une isogilition se forma entre tous les membres gangrenés de la Montagne pour raiverser les chefs organisateurs éet mouvement républi-»
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tain. Mais cette coalition, trop faible encore, ne put conquérir la majorité qu'en se ralliant les débris du parti de la Gironde. Pour cela il lui fallut écrire sur ses drapeaux : Plus de terreur! Ainsi par une étrange bizarrerie , que les données écrites plus haut expliquent seules, {lobespierre et les purs Montagnards furent renversés pour avoir voulu mettre un ternie à la terreur; et le jour de leur chute fiit la fin de ce régime qu'on tremblait de voir arrêter par leurs mains. Au reste, le mouvement qui terrassa les Montagnards porte les traces de son ignoble origine. On voit, en l'étudiant, une assemblée long ^ temps dominée par l'as*cendant de quelques hommes; énergiques, se refuser à les entendre, de peur de reprendre la chaîne qu'elle n^ose secouer qu'en trem^ blant ; on voit une assemblée qui prâ;end être mue par la justice , envoyer à la mort un frère et un ami j dont le crime consiste à avoir dit t Nous demandons à mourir cwec notre frère, auec notre ami, parce que nous a^ons partagé ses vertus; et d'atroces applaudissements accompagnent ces décrets atroces. Un Carrier
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de Nantes Veut envoyer à la mort, comme proscripteur, un jeune homme coupable d'avoir désappr'ouvé ses crimes, en les mettant sous les yeux- de Robespierre. On demande contre David le décret d'accusation , en l'accusant d'avoii^ embrassé le tyran; et, parmi les crimes qu'on met à la charge du vaincu, se trouve T imputation étrange d'avoir calomnié le divin MaraU
Ici commence une nouvelle ère, dont les mémoires de Levasseur présentent pour la première fois le tableau. La Montagne décimée par de sanglants décrets, et abandonnée par l'ancien parti de Danton , ne ae compose plus que d'un petit groupe de vieux, républicains. Leurs ennemis, marchant à grands pas dans la voie de la réaction, portent chaque jour contre eux de nouvelles accusations. Une seule voie de salut leur est ouverte ; il leur faut se jeter dans le parti de la réaction ou subir ses coups. Les Montagnards opposent une héroïque constance à ces cruelles attaques. Ils défendent leurs principes avec plus d'intrépidité que jamais; ils n'ont rien perdu de leur
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conviction, rien de leur audace. Quand, de proscrits devenus proscripteurs, les soixantetreize reprennent leurs, places dans le Marais, les Cretois (nom ridicule donné alors aux Mon* tagnards) persistent à appeler ennemis pu-»
blics ceux qui vont devenir leurs juges. Les vengeances s^ourdissent , les menaces s'accu* mulent sans les ébranler : On a frappé Ro^ bespierre , mais il faut ervcore détrtdre sa queue , crient les réacteurs. On ameute contre quelques honunes désarmés une troupe de jeimes gens, chez qui Ton allume le feu dés passions haineuses : on cherche à lancer les fils des victimes contre les bourreaux de leurs pères ^ et ce sont les Fréron, les Tallien, les Fouché^ les Barras qui dirigent le mouvement : ce sont des hommes couverts de sang, qui appellent la proscription sur la tête des Rulh, des Goujon, des Bourbotte, des Levasseur, des Soubrani, des Duquesnoy, hommes énergiques, mais que n'a jamais souillés le crime.
Cette horrible tragédie eut pour dénouement les journées de prairial , et la mort héroïr
l8 INTRODUCTION.
que de six des^ principaux Montagnards. Un mois plus tôt, quelques^unâ de leurs collègues, à la suite de rinsurr€*Jtion du 1 2 germinal , avaient été jetés dans les cachots. De ce nombre étaient Levasseur, coupable d'avoir persévéré à s'asseoir sur les bancs désertés par les thermidoriens , et Lecointre, ennemi de Robespierre, accusateur des membres des deux comités et de Robespierre !
Après avoir recouvré la liberté à la faveur de l'amnistie du 4 brumaire, Levasseur vécut dans la plus profonde retraite , pleurant sur la cause de la liberté abattue, sur ses fils qu'a poursuivis la haine de ses persécuteurs , et nourrissant dans son sein l'espoir de voir triompher plus tard et à jamais la cause de la raison. Il fut tiré de son asile par la loi d'amnistie de la chambre introuvable. Quel était le crime de ce vieillard.»^ l'adhésion à un acte auquel deux millions de Français avaient adhéré par écrit, et presque toute la France par ses acclamations ! Depuis lors il a traîné dans l'exil le reste de sa (îànière infortunée. Aujourd'hui, prêt à descendre au .tombeau, il met sous les yeux de
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ses concitoyens sa carrière politiqiie, sans déguisement , sans apologie, et attend sans crairtte le jugement de la postérité. Nous avons parconru sucteessivement les divers sujets iju'il traite ; nous avons indiqué le point de vue où il a dû se placer: Que le lecteur étudie, et juge. Depuis trente ans , les accusateurs élèvent la voix ; les esprits de tios contemporainfs ont été saturés de leurs clameurs : on pourra enfin connaître la défense. Sans partager les opi-* nions du vigoureux Montagnard qui montre à nuf toute sa pensée , il est an moins une vérité qu'on ne saurait révoquer en doute, si porté que l'on soit à désapprouver les moyens dont les hommes dfe 9S se sont servis , c'est qtie leur but était le bien de la patrie, et letn* unique passion l'eirthousiasme dé la liberté.
Pour nous , qui nous sommes chargés de la publication de ces mémoires, nous ne pouvions pas nous dissimuler que notre participation' attirerait sur notre tête bien des haines et bien des calomnies. Oser défendra ce que tout le monde attaque! c'est une sorte de couragp que Ion regatde presque comme un crime. Aussi se
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trouvera-t-il des hommes qui ne craindront pas de nous appeler démagogue , révolutionnaire! mais ces expressions de parti perdent chaque jour de leur valeur, et il faut espérer que dans peu de temps elles seront tout-à-fait anéanties. Il y a si peu d'analogie entre le temps oii nous vivons et l'époque gigantesque que notre auteur a essayé de tracer , les passions qui animaient nos devanciers sont si loin de nous, que ces déclamations furibondes ne sauraient nous atteindre.
La révolution n'est aujourd'hui pour nous qu'un souvenir historique; nous admirons son héroïsme; nous sommes attachés à ses bienfaits, mais ses crimes nous font horreur. Nés loin des passions qu'elle a enfantées, nous pouvons la juger avec une impartialité complète ; nous pouvons nous enthousiasmer pour les vertus qu'elle a révélées et les grandes actions qu'elle a fait naître , sans qu'on doive nous accuser d'avoir un intérêt personnel à soutenir ou un esprit de faction à défendre.
Cependant un esprit de parti contraire ne crain t pas de nous prodiguer, à nous jeunes gens^
INTRODUCTION. a I
les épithètes de révolutionnaires et de jacobins ; ëpithètes qui, appliquées à nous, ne signifient absolument rien. Veuton dire par là que nous som<* mes attachés aux principes de la révolution ? Et pourquoi les répudierions -nous s'ils sont nobles et vrais? Veut-on dire que nous savons rendre hommage à nos gloires républicaines ! et pourquoi les répudierions-nous si elles ont honoré la Franceet l'humanité? Ce qu'il y a de bien certain c'est que par notre âge même nous sommes étrangers aux excès révolutionnaires , et qu'à eux ne peut pas être attribuée ladmiration que nous vouons à une époque célèbre.
Nous voyons dans le grand mouvement na* tional de 89 la lutte de la raison contre les préjugés, de l'émancipation de l'homme contre k servitude : entre de pareils contendants notre choix ne saurait être douteux ; mais dans cette grande crise nous avons aussi à juger des hommes?^ nous avons à examiner des faits de détail sur lesquels il est impossible que nous ayons un jugement fait d'avance. A qui persuadera-t-on que nous ne^sachions pas nous attendrir sur les victimes? à qui persuadera-t-on
a a IHTRÔDUCTIOXC.
q^ue nous ne sachi<His pas déplorer les excès? Certes il est douloureux pour la France, il est douloureux pour nous que la plus belle page de notre histoire soit en même temps une page sanglante; abjurerons - nous pour cela notre raison ? condamnerons - nous en masse les hommes et les faits? les malheurs de cette époque nous rendront-ils indifférents à sa gloire? non sans doute; le sang qui a coulé dans une bataille n'a jamais / empêché d'en apprécier les résultats heureux, les larmes qui ont été versées dans le cours de notre révolution ne doivent pas nous fermer les yeux sur le pas de géant qu'elle a fait faire à l'espèce humaine.|
Voilà pour ]es faits : quant aux hommes, nous devons le dire ; il y a eu des héros et des scélérats dans tous les partis; et pour nous, qui déjà sommes la postérité pour cet âge écoulé , il n'y a plus de parti , il ne reste plus que des individus que nous pouvons seulement juger par l'impulsion qui les dirigeait. Aristocrates, constitutionnels , jacobins , pouvaient nourrir les uns contre les autres d'injustes haines, car
ils étaient eni^mis de position. M ais^ quel rapport actif avons^nous avec eux pour les juger autrement que par leurs actes? On est toujours juste envers des cendres refroidies : quoique patriotes , nous savons donc admirer Gathelineau et Malesherbes aussi bien que Bailly et Camille Desmoulins ; nous ne détestons pas moins Carrier et Lebon que Pichegru et Charette, car notre jugemait sur ces hommes, jugement historique ou philosophique^ ne peut être ni politique ni passionné. Tout dévouement nous paraît beau, tout égoisme est ignoble à nos yeux. Nous ne pouvons pas, au reste, savoir quelle eût été notre place au milieu de cette terrible conflagration. L'enthousiasme de la liberté eût pu nous pousser au sommet de la Montagne. L'horreur des sacrifices humains eût pu au contraire nous faire fuir une terre souillée de sang; il y a des rôles qu'on aimerait avoir joués à toutes les places; mais ce que nous savons bien c'est que nous n'eussions jamais fait partie de corps d'émigrés armés, pas plus que nous ne nous fussions unis aux farces viles et sanguinaires inventées par les Chaumette et les Hébert.
a4 / INTRODUCTION.
Ee jour n'est pas loin où tous les Français jugeront Tère révolutionnaire avec autant dç sang-froid que nous. Le jour viendra où tous les postes de la société ne seront plus occupés par d'anciens acteurs de cette grande crise.
Jusque là on accusera encore avec la turbulence de l'esprit de parti ceux qui étudient des faits qu'ils n'ont point vus avec le calme de l'impartialité, et disent froidement ce qu'ils croient être vrai. Personne que jç sache ne se passionne aujourd'hui pour César ou pour Brutus. Comment peut-on croire que les enfants du dixneuvième siècle jugent d'unemanière passionnée les querelles de Vergiiiaud et de Robespierre ? Certes nous pouvons mettre de la chaleur à défendre ce que la patrie a gagné dans ces luttes , car c'est notre patrimoine et notre avenir; mais les faits et les hommes ne sont pour nous que la lettre morte du passé.
Pourquoi ne dirions-nous pas que la Montagne, représentée si long-temps comme une caverne de brigands, a vu sur ses bancs plus d'un pur républicain , plus d'im homme à talents, plus d'un enthousiaste plein de probité?
IKTRODOCTION. 2^
On ne pensera pas sans doute que nous admi-' lions dans ces hommes le sang qu'ils ont verse; cette supposition serait absurde. Pourquoi ne dirions-nous pas même que leur violence a sauvéla patrie? Nous n'avons plus heureusanent à parcourir la même série d'événements, et jamais on. n'aura besoin de recourir à d'aussi terribles moyens. Aujourd'hui la France est organisée sur des bases libérales; ceux qui l'attaquent sont trop faibles pour exciter en elle des haines profondes et de terribles ressentiments ; nos aînés combattaient pour acquérir, nous n'avons plus qu'à conserver; ils furent obligés d'attaquer les préjugés par le fer et par le feu; il nous suffit d'attendre les gothiques partisans de l'ancien régime derrière le rempart de mœurs nouvelles et d'une organisation sociale plus forte qu'eux ^ Enfants de la révolution, nous aimons la liberté dont les hymnes magiques se faisaient entendre autour de notre berceau. Mais, mûris de bonne heure par la fatale expérience de nos pères , nous ne sommes pas appelés à passer par les sanglantes épreuves à travers lesquelles
a6 INTRODUCTIOir.
ils iWt conquise. Pour jouir de cette liberté nous n'avons pas les mêmes résistances à vaincre, les mêmes obstacles à franchir. En regardant autour de nous à peine voyons-nous chez les vieillards de Tancien régime quelques débiles soutiens du passé. Le siècle marche vers un affranchissement certain , et les liens dont on le garrotte sont vermoulus. Les efforts qu'il nous reste à faire pour les briser sont trop faibles pour avoir besoin d'une crise violente et d'une fièvre d'anarchie. Plus tôt ou plus tard la liberté nous est assurée , et nous savons attendre.
Qu'on renonce donc à nous traiter de révolutionnaire et d'anarchiste! Nous craignons l'anarchie et nous n'avons pas besoin de révolution. Cette fièvre d'enthousiasme qui a transporté nos pères ne se reproduit pas deux fois en un siècle ; elle ne conviendrait pas à notre génération calme et réfléchie qui se voit près du port, et qui ne voudrait pas tenter de se briser sur des écueils en affrontant de nouveaux orages. La révolution, il est vrai, est pour nous un glorieux souvehir ; loin de nous
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la pensée de désavouer les généreux efforts de ceux qui nous ont fait naître à la liberté! Mais c'est un souvenir historique où nous n'irons pas chercher nos exemples. Elle a trop bien détruit l'ancien ordre social pour qu'il nous reste à soutenir une lutte du même genre.
On a pu en 1788 haïr la noblesse; en 1829 à peine ce qu'on appelle la noblesse a encore assez d'existence pour attirer nos regards.
Il en est de même de tous les vieux préjugés, de toutes les anciennes supériorités sociales. L'égalité a déjà chez nous force de chose jugée ; . toute liberté est en même temps passée dans nos mœurs , et si un Gatilina nobiliaire tentait de reconstituer l'ancien régime , il ne retrouverait pas de matériaux pour commencer son ouvrage , ni d'ouvriers pour le seconder. Tout ce qu'il fallait détruire a été si bien détruit qu'il n'en reste plus de vestiges. Il n'y a plus maintenant qu'à reconstituer : noble tâche que nous remplirons un jour en dépit des hommes qui regardent sans cesse en arrière pour nous entraîner dans de nouveaux combats.
Que nos lecteurs nous pardonnent cette di-
a8 IirTRODUCTIOlTi
gression ; elle nous a paru nécessaire pour répondre d'avance aux attaques que nous pres^ sentons ; elle ne les arrêtera pas sans doute, car les ennemis de la liberté n'ont jamais connu la bonne foi, mais il nous était nécessaire de prouver qu'on peut admirer l'héroïsme de notre révolution san» rêver de révolutions nouvelles , et qu'il suffît même de bien connaître les bienfaits de cette grande crise pour être certain que son délire ne se reproduira jamais.
Achille ROCHE , éditeur.
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