NOTICE HISTORIQUE
(db &a saathi),
DÉPUTÉ A Lk OONVENTiœi NATIONAtE.
Cl 'est un spectacle- digne de remarque que celui d'un homme qui, après avoir pris une grande part aux affaires publiques, après avoir compte parmi les gouvernants y dans un moment où tant d'existences ont été bouleversées, où tant de fortunes se sont élevées, où Tégoïsme ppuvait tirer un si grand profit d'âne commoëon s^sa^ exemple dans l'histoire du monde, c'est un spectader £gne de remarque, disonsnous , que celui d'un des diefs de la république française sorti pauvre de cette grande crise , et exerçant long -temps dans la retraite, et pkis tard dans l'exil, la profe$non modeste qui le faisait vivre en 1788. Un tel fait en dit plus qu'un volume d'apologie. L'amour setd. de son pays a pu guider les pas de celui qui a constamment dédaigné son propre intérêt, et quds que soient d'ailleurs les écarts dans lesquels lés passions politiques ont pu le jeter, on ne p^ut se défendre pour lui de l'estime que le désintéressement fait naître et de l'admiration qu inspire un patriotique dévouement/
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Celte abnégation de sa personne , ce stoïcisme républicain, distinguent plus d'un hommç ignoré , cachant dans la retraite les derniers jours d'une vie consacrée à la.natipo, et livrée, comme un cadayre délaissé, au scafpel des sophistes politiques et aux calomnies des ennemis de la liberté. Combien de ces vieux républicains gémissent en secret de voir leur nom diffamé par cela même qu'ils ont i»XLà k v^ctu I combien doit être triste pour eux , après la perte de leurs décevantes illusions, après la perte de la gloire, seule récompense terrestre qu'ils ont pu ambitionner, la conviction acquise qu'ils sont méconnus et maudits d'une génërîtion à laquelle ils ont voulu donner l'égalité et le bonheur, et à laquelle au moins ils ont préparé Les garanties de la Charte au lieu de l'arbitraire de l'aucien régime! Mais ces douloureux résultats de leurs généreux efforts, cet abandon, cette ingratitude même, ils l'avaient prévue comme une chance possible. Amants passionnés de la gloire, oamme toutes les âmes ardentes, ils port^ent à un pliis haut degré la passion du patriotisme et de Ift liberté •, ils étaient résolus à lui sacrifier jusqu'à cette gloire dont le pressentiment faisait battre lean nobles cœurs. Périssent nos faoms,* disaient* ils, mins-qœ la France soit heureuse ! Cette héroïque résignation devant laquelle pâlissent les sacrifices des vieux Romains était commune chez les hommes de la république ; elle présida à toiite la carrière du conventionnel dont nous publions aujowd'hui les mémoires. . • René Levasseur, né an Mans, exerçait avant la révpkition la profession de chirurgien -accoucheur dans sa ville natale. Sans fortune personnellci il trouvait
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dans les travaux ^ son art , qu'il exerçait avec habileté et succès^.des ressources suf&sajptes pour subvepir aux besoins de sa femme et de troia enfants en bas âge. Doué d'une âme ardente^ d'une imfi^nation vive , il pressentait la grande révolution qui ne tarda pas à embr^er la France, ejt l'appelait de tous ses vœux. Simple. ç^ans ses mœurs , Isfborieux, solitaire, il nourrissait daof l'étudeet dans la retraite la passion de la liberté qui seule, faisait bouillonner son sang; Les grandes scènes politiques des républiques de l'antiquité partageaient presque entièrement, avec les soins dômes* tiques, les loisirs de sa vie active. La philosophie avait aussi part à ses études, et s'il adoptait avec exaltation les doctrines desséchées de squ siècle, c'était parce qu'il croyait y trouver la vérité; c?ir son enthousiasme même prouvait assez qu'il était au-dessus des systèmes qu'il regardait comme le suprême biçn..
Long- temps avant la révplutipa Levasseyr s'était montré dévoué aux doctrioes libérales \ long-tçi^ps avant la révolution il avait fait des sacrifices personQe]^ à ses convictions. Nous citerons un exeipple^.quf 9.^9^*1 que puisé 4ps la vie privée , peint trop biçp .spSr^af. ractère pour que nous puissions nou^ ^i^pep^j; 4f^ Jft rapporter. .,, ; •. . ,y|
René Levasseur avait pour oncle maternel u^ riche planteurde Saint-Domingue, M. David de La Brosse^ possesseur de plusieurs centaines de nègFÇs« Ce ç^on avait promis de, se charger. 4^ l'^yi^PlF -^^ sQn j^Lipy^u *, et, comme il n'avait point d'enfants, cette promesse semblait ouvrir devant notre jeune chirurgien une brillante çarriè^^ jde fortuue; mais ses affections le
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fixèrent au Mans, en dépit des instances de $on oncle pour l'appeler auprès de lui. Cette négligence n'enleva rien à M. David de la tendresse qu'il portait à Levasseur^ aussi, ayant eu l'occasion de voyager en France , dix ans avant la révolution, il vint loger, au Mans, chez le jeune chirui^ien. Au milieu des épan« chements d'une amitié réciproque, et du Tespectueux empressement de Levasseur pour son oncle, une cause de disseritiment ne tarda pas à s'élever entre eux : M. David possédait cinq cents nègres, elLevasseur était ennemi déclaré de la traite des noirs; sur tous les autres points le jeune homme se plaisait à céder à son oncle; mais là il s'agissait d'un principe, d'un principe sacré à «es yeux, et rien ne pouvait lui en faire abandonner la défense.
Un jour surtout, pendant un banquet auquel assistaient M. Leclerc et MM, Duhail et Desportes dsi Tertre, qui existent encore, une discussion animée s'éleva sur l'esclavage des malheureux nègres. M. David défendit avecchaleur un usage atroce, mais sur lequel r4{M)8ait toute sa fortune. Levasseur le combattit avec éhère[ie. n s'éleva entre eux un dialogue que, malgré kl ^imnëes écotdées depuis lors , les récits du vieux proscrit nous permettent de reproduire.
' 'Le Colon. — Vos déclamations ne prouvent rien eontre les faits. Il est certain que les colonies périraient sans la traite des nègres.
Lepàsseur. — Eh !*mon oncle, est-ce une raison pour réduire des hommes au plus dur esclavage , pour les soumettre au traitement des brutes ! Jamais je ne pourrai admettre des richesses matérielles comme
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compensation de la violation des droits les plos sacrés de rhumanitë ! Jamais je ne pourrai évaluer par livres, sous et deniers , les sueurs et les coups de chabouque de malheureux esclaves ! • • •
Le Colon. — Monsieur le raisonneur, tout cela est sans doute fort beau, mais le malheur est qu'il ny a pas dans toutes vos déclamations une ombra de vérité. I>es n^[res mourraient de faim dans leur pays et nous leur donnons du pain \ 1» traite leur est aussi avajatar geuse qu'à nous.
Levasseur. — Pardon y mon cher onde, mais- je ne puis comprendre un tel raisonnement. Certes,. si le mendiant qui nous effraie de ses misères , fait prisonnier par un corsaire algérien , était jetié par lui dans les fers , vous ne vanteriez pas son bonheur \ si ce pauvre esclave secouait ses chaînes et réduisait en cendre sa prison, s'il reprenait sa liberté en don* nant la mort à ses tyrans, vous Tadmireriez comme un héros !.««
Le Golon. — Estf-ceà dire que vous appelez l'assassinat sur nos têtes?
Levasseur. — Je désire justice pour tous.. Je souhaite que vous affranchissiez les hommes que vous a)v pelez vos esclaves. Quant à moi, si j'étais possesseur d'unehabitation, je voudrais faite un acte généreux, en rendant à des hommes , à mes frères , le plus grand des biens, le bien sans lequel on ne peut jouir d'aucun autre... la liberté !...
Le Colon. — Mais remarquez donc que , si tout le monde suivait votre exemple , la propriété des colonies perdrait toute sa valeur ..
-Léi^Mseuf. ^-i-- îPërîssent tontes lèâ rîfchessés matërielïes plut^ qu nn principe philanlhropiqtie t
Et avec une chaleur que légitimait la discussion à laquelle il venait de se livrer, le jeune chirurgien dé*tité de mémoire ce passage de Raynal :
« Cette soif insatiable de Tor a donné naissance au plus îriffcrtié, au plus atroce' de tous les trafics, à celui des esclaves. On parle de crime contre nature, j'ai nommé le plu^ exécrable, et la plupart de^ nations de l'Europe s'en sont souillées î Ainsi un vil intérêt à étouffé dans tous les cœurs lé sentiment de ce que ThomiiMfdoit à son semblable. —^ Mais , sans ces^ras, de* contrées dont l'acquisition a coûté si cher resteraient incultes. — Eh! laissez-les en friche, s^il faut que, pour les mettre en valeur, l'homme soit réduit à la condition de la brute, dans celui qui achète, dans celui qui vend, et dans celui qui est vendu ! » Édit. în-8% tom. 4 9 pag- 107*
On pense bien que cette vigoureuse sortie indisposa outre mesure M. David. Il quitta peu de jours-après le logement qu'il avait pris chez son neveu et la ville du Mans. Il conseiTa dans la suite un vif ressentiment contre Levasseur, et au moment de sa mort, il partagea sa fortune, qui se montait à 700,000 livres, entre ses autres héritiers, laissant seulement à notre jeune républicain i5,ooo livres pour pria: de mémoire et en récompense de sa philanthropie. Cette cruelle raillerie fut reçue avec calme de Levasseur. Il avait toujours dû hériter de la fortune de M. David, à charge de faire de modiques pensions à ses cohéritiers. Ses espérances furent donc tout d'un coup renversées. Mais
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il 8*a|yplaiidit d'aroir professé haDOtemenl les TnîS' principes au prix même de toot smi avenir^ et troo¥a, dans la satisfaction qœ procure Faccomplissement d^nn généreux sacrifice y un ample dédommagement de la fortune qu'il avait perdue. Nous verrons dans ses Mé*' moires que la liberté des noirs a été votée sur sa propo» sibon dans la conventi<m nationale , et nous «knerons à nous rappeler que sa motion de 1793 n'était pas fbn» dée sur des convictions de circonstance , mais sur des priacipes qui^ avant k révolution même, étaient k set yeux diose sacrée
Lorsque le grand mouvement national de 1789 éclata, Levasseur fut au comble de la joie; il voyait dans cette, glorieuse crise la régénération de sa pairie et le triomphe de ses principes chéris : aussi mé^ rtta-t^il au milieu de ses concitoyens la réputation de zélé patriote. A la formation des municipalités il reçut une première marque de leur confiance par sa promotion aux fonctions d'officier municipal. L'année suivante, ayant quitté sa place par la voie du sort, il fut réélu à la presque unanimité. U accepta avec re-' connaissance un emploi gratuit et obscur y dans lequel on ne pouvait obtenir d'autre récompense que le plaisir de faire le bien y et il consacra la plus grande partie de son temps à la chose publique , quoiqu'il n'eut aucun autre moyen d'existence que sa profession, et qu'il fût déjà chargé d'une nombreuse famille.
Les fonctions d'officier municipal n'étaient pas alors comme aujourd'hui un titre honorifique sans peines et sans dangers. Quelque modéré que l'on fût, on aurait en vain essayé d'échapper à la haine des aristo-
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crates ; qndque patriote que Ton fut, on aurait en vain essaye d'être au niveau de tous les ultra*- patriotes. Des deux côtés il y avait des aversions et des injustices à subir, des deux côtés il y avait des dangers à affronter. Levasseùr surtout fut, par la nature de l'emploi spécial dont il se chargea, en butte à plus d'un ini* que ressentiment. U dirigea pendant ses deux années d'exercice des charges municipales la police de la ville du Mans. Le désir de maintenir Tordre et de servir en même temps la cause de la liberté le* eempromit souvent, soit avec les ennemis de la révolution, soit avec ses plus ardents amis. Nous en citerons quelques exemples.
' La ville du Mans eut, dès 1790, à souffrir plus d'une fois de la disette, et Ton sait ce que devient une population nombreuse lorsque les subsistances commencent à manquer. Des mutineries se renouvelèrent à chaque marché, et l'esprit de révolte finit par se manifester entièrement. Les propriétaires furent ouvertement attaqués. Les classes pauvres voulurent faire la h>i en empêchant la sortie des grains apportés au marché et en taxant arbitrairemefht les céréales. Les propriétaires opposèrent une grande résistance à celte espèce de spoliation déguisée. Levasseùr se hâta de leur prêter son appui, car il était, avant tout, ami de la justice; sa popularité, son patriotisme, les insignes de la magistrature nationale qu'il remplissait, ne parvinrent pas à calmer l'effervescence de la populace. « C'est un traître, criait-on de toutes parts, c'est un traître, c'est un aristocrate 1 A la lanterne le traître! à la lanterna le municipal !» Et un ouvrier d'une
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hante stature, qa'vne figure aussi dure que lepous^^ sanle rendait encore plus effroyaUe, agitait dans ses mains la corde destinée à donner la mort au fonctionnaire que ses concitoyens avaient deux fois , depuis quelques mois, honoré d'unanimes suffrages.
Dans une semblable crise la moindre faiblesse ouk moindre imprudence pouvait perdre notre jeune mu<* nidpaL U pouvait se briser également contre deux ëcneils contraires. Son sang-froid et sa fermeté le sau* vèrent. Sans paraître s'apercevoir des menaces dont il était Tobjet ,- Levasseur monta sur un monceau de pierres et se mit à haranguer la multitude. U fit sentir les funestes suites de la taxe des grains , défendit énergiquement la liberté du commerce, et démontra aux amis de la liberté qu'ils devaient, pour assurer leurs droits y savoir respecter ceux des autres. On applaudit, et les menaces cessèrent. La foule se relira en chantant les louanges de celui qu un instant avant elle voulait sacrifier à ses vengeances.
Une autre fois , l'assemblée primaire ayant volé la vente des cloches de la ville du Mans, une espèce de sédition se manifesta : « Nous voulons garder nos cloches! » criaient les insurgés; et les officiers municipaux, qui se rendaient à leurs sections, furent insultés et frappés. Levasseur essaya encore de faire revenir la multitude à la raison par une harangue. « Le produit de la vente des cloches, s'écria - 1 - il , sefa employé à des travaux publics qui feront vivre les pauvres ouvriers. Cette mesure vous est donc favorable, vous ne pouvez pas vivre de son »
« — L'entendez- vous ? s'écria avecperfidiel'un des
meneurs 48. la populace ; il veut nous faire vhrré de son comme des bestiaux ! . . ^ i»
Et ce misérable jeu de mots provoqua le redoutable cri à la lanterne! Poussé ^ pressé par la foule, Levas^ seur est conduit contre un mur où la corde fatale est déjà attachée; dans ce mouvement un furieux lui brise sur le pied la boucle de son soulier. Il n'y avait aucun moyen d'échapper. Notre officier municipal essaya de faire bonne mine à mauvais jeu , et gardant un front serein, feigrtit de prendre pour une plaisanterie les menaces dont il était Fobjet^ il se mit à chanter à haute voix un couplet grivois sur la nécessité des clo* ches. Ce couplet fit rire la mullitude, et Ton commença à parlementer. Les gens sages eurent le temps de seeourir le courageux patient, qui en fut encore une fois quille pour la peur.
Vers le milieu de 1790, il s'établit au Mans deux sociétés populaires affiliées aux clubs de la capitale; Levasseur fit partie de toutes les deux : c'était un moyen de popularité ; mais , comme nous Tavons vu , la popularité avait alors ses dangers. Tel acte que Ton n'eût pas remarqué venant d'un aristocrate, était si-» gnalé comme une trahison chez un patriote, et le mettait aussitôt en péril de la vie. C'est ainsi que Levasseur vit mettre sa tête à prix pour avoir blâmé les mauvais traitements exercés par la populace contre un régiment de dragons qui tenait garnison an Mans^ On ne pouvait cependant pas le supposer ami des aristocrates en général , et encore moins des chefs du régiment dont il s'agit, puisqu'il avait eu un duel avec deux de ses principaux officiers, pour avoir, malgré
SUR RBBÉ lEYASSMR. It
leur opposition^ fait jouer Tair^ ira siirle tbéitrede la viUe : mais Tesprit de parti est aveogle ; atissi Thomme qui s'était le plasënei^quement opposé aa joag mili» taire, fut-il accusé de Tavoir soutenu, et on le condamna sans avoir youlu Fentendre. Dix-huit francs avaient été offerts à celui qui promènerait sa tête au bout d'une pique. On avait proposé en même temps à la société de Texclure de son sein. Ses amis l'avertirent dn dan«^ ger qu^il courait , et rengagèrent à se cacher pendant quelques jours, lui promettant de le défendre dans le sein de la société. « Comment, répondit- il, ils n'offrent que dix-huit francs de ma tête ! c'est trop peu. Je vais la leur porter cette tête qu'ils demandent , et ils n'oseront pas j toucher. »
U se rendit en effet dans le sein de la société; uA murmure d'étonnement se fit entendre*, alors s'élançant à la tribune , il s'écria : « Ma vie est, dit -on, menacée , mais mon cœur ne connaît pas le sentiment de la crainte; faites de moi ce que vous voudrez ! Ce^ pendant, que me reprochez>-vous? les services que je vous ai rendus peut*-étre ?... J'ai blâmé votre conduite envers les troupes delà garnison ; je le devais. Les officiers sont presque tous, je l'avoue, d'odieux aristocrates; mais ce n'est pas une raison pour indisposer les soldats, et les tourner contre la révolution, qu'ils auraient peut^ être seiTie. Votre conduite tend à faire des ennemis à la liberté. Vos excès perdront notre cause, la cause sacrée de la patrie !.. » Ce discours, écouté en silence, ne fut suivi d'aucun murmure. Les amis de Levasseur s'empressèrent de le défendre , et sa cause fut gagnée. S'il fût resté chez^lui, il était perdu : son audace le sauva.