‹ Mémoires de R. Levasseur, (de la Sarthe) ex-conventionnelChapitre 10 sur 33 · J.! MEMOIRES · texte numérisé non relu

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avaient Toîlé ces conséquences inévitables de son dernier coup d'état. L'immense besoin de popularité de Robespierre lui avait fait sacrifier des amis pour ne point mériter la réputation de tiède et de modéré ; peut-être avait-il avec plaisir renversé un rival dans la personne de Danton , mais à coup sûr il avait montré une lâcheté indigne de son caractère en laissant traîner à l'échafaud ce Camille Desmoulins , son plus ancien ami , qui ne pouvait porter ombrage et qui n'avait été accusé avec lant de violence que pour avoir exprimé des opinions reçues en quelque sorte de la bouche de Robespierre lui-même. Robespierre avait pensé raviver sa popularité en jetant aux ultra-révolutionnaires cet odieux trophée. La mort de Camille fut le crime de son insatiable vanité; il en porta la peine; car du jour du meurtre de son ami date la marche rétrograde des esprits et la décadence de ce pouvoir de popularité dont il avait tant ambitionné de se rendre maître.

Certes, Danton et Camille Desmoulins n'étaient pas purs de tout reproche, et. les hommes qui périrent avec eux, à l'exception d'Héraùlt-Séchelles, méritaient peu de regrets. Fabre-d'Églantine et ses complices s'étaient évidemment rendus coupables de honteux agiotages et d'une scandaleuse improbité. Philippeaux (i) avait été convaincu

(i) Mes démêlés avec Philippeaux ne me rendront point injuste envers lui. Je ne crois pas qu*i! ait jamais conspiré contre la république. Un

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d'intrigues et de mensonges: c'en était assez pour flétrir les autres ; mais les traîner à l'échafaud était à la fois injuste et impolitique; injuste, car en vain l'on décrétait sur le papier une égalité de supplice pour toutes les fautes; ces fautes n'en étaient pas moins inégales aux yeux de la morale; impolitique , car chacun des députés voués à la mort avait des amis , des adhérents , une clientelle qui se détachaient du gouvernement et lui suscitaient de nouveaux embarras^ de nouveaux dangers^

Quant à Danton et CamilleDesmoulins , les fautes qu'on pouvait leur reprocher n'avaient rien de politique, rien surtout de contre-révolutionnaire. Camille Desmoulins joignait à une grande énergie de sentiment, à un enthousiasme sans limite, une étrange faiblesse de caractère. Eminemment impressionnable il se laissait toujours aller à l'émotion du moment sans en calculer les suites; mais ses inconséquences puériles , son naïf enfantillage ne l'empêchaient pas d'être un sincère républicain prêt à sacrifier tout ce qui lui était cher pour la cause

mouirement de vanité blessée fut la cause des inconséquences et des fautes qui le conduisirent à Téchafaud ; il avait rédige dans le cours de sa mission un petit catéchisme patriotique pour Tinstruction des rebelles de la Vendée. Son amour-propre d'auteur lui faisait regarder cet opuscule comme plus propre à terminer la guerre qu'une, seconde levée en masse ; il en parla dans ce sens au comité de salut public, où on lui rit au nez. Inde irœ I de là les dissensions qu'il suscita dans le sein de la Convention , efc qui causèrent la ruin,e de tant de bons patriotes.

{Note de iautcur.)

de la liberté. J'ai déjà montré comment, lors de la publication du Vieux-Cordelier, après avoir marché avec la partie saine de la Montagne , il s'était laissé égarer par les Philippeaux et les Fabre d'Églantine. Déjà long-temps avant, il s'était séparé de nous en défendant le général Arthur Dillon , noble dont l'opposition au gouvernement républicain n'était pas douteuse. Dans cette circonstance je m'étais écrié: Président, fermez la discussion, empêchez Camille de se déshonorer; — mot qui témoignaitàla fois de la douleur que m'inspiraient les erreurs de mon collègue et du respect que je portais au premier fondateur de la liberté. Il était un moyen facile de ramener Camille, c'était de lui prouver qu'il avait tort ; mais Robespierre était déjà effrayé de l'avoir défendu, et Tauteur du Vieux-Cordelier périt victime des terreurs ambitieuses de l'homme qu'il regardait comme son guide et son meilleur ami. Quant à Danton , ce Danton trop décrié et trop peu connu, j'ai assez mi« en scène ses actes et ses discours pour n'avoir point besoin de le peindre; il s'est peint lui-même dans chacune de ses énergiques harangues. Les seules fautes que l'on ait à lui reprocher tiennent à l'homme privé ; l'homme politique a toujours été à l'abri de toute atteinte : je l'ai déjà dit, la probité de Danton n'était point intacte : je vais ici en donner une seule preuve. Je reçus au comité de correspondance ^jwe lettre des administrateurs du district de Bétfaune , qui nous annonçait le passage

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de trois voitures chargées d'effets venant de la Bdgique, et adressées à Danton et à Lacroix.

L'administration les avait arrêtées , parce que les voituriers n'avaient ni lettres de voiture ni passeport. Je renvoyai cette lettre au comité de défense générale , sans la lire à la tribune , ainsi que j'y étais autorisé par un décret , dans la crainte de faire naître Une discussion scandaleuse. Je me doutais dès-lors que ces voitures recelaient le résultat des malversations de nos deux collègues ; j'en acquis la preuve dans la suite ; quelques jours avant le décret d accusation porté contre Danton , Saint- Just vint me demander la lettre dont j'ai parlé , et dont il avait appris l'existence à Béthune même; nous nous transportâmes pour en chercher les traces au bureau de l'ancien comité de défense générale. Nous trouvâmes bien la date du reçu et le numéro de la pièce , mais la pièce elle-même avait disparu. Le secrétaire Petit, interrogé, nous apprit qu'il l'avait remise au citoyen Danton , qui l'avait demandée pour la communiquer au président , sous promesse de la rapporter. I^e président Guitton Morveaux se rappelait bien le même fait^ mais il n*avait point vu la lettre en question; Danton lui avait seulement demandé un laissez^ passer pour ses malles et celles de Lacroix, arrêtées, disait-il , à Béthune. — Ces bons administrateurs^,, ajoutait-il , croient sans doute que les représentants voyagent comme les garçons perruquiers avec leur bagage dans un chausson ! Guitton Mor-

veaux avait donné sans hésiter le laissez-passer. Ainsi avaient été dérobée» à nos yeux les traces d'une de ces malversations qui, pour n'avoir pas été aussi fréquentes qu'on affecte de le dire , ne se sont pas moins quelquefois rencontrées dans le cours de nos orages.

C'est avec douleur que j'ai rapporté un fait à charge contre l'un de ceux de mes anciens collègues dont la mémoire m'est le plus chère; contre un homme qui a si bien défendu la noble cause à laquelle j'ai consacré ma vie ; mais j'ai fait vœu de dire la vérité, et ici surtout il était important de la dire tout entière ; ami politique de tous les amis de la liberté , je n'ai été d'aucune faction ; perdu au milieu de la Montagne, j'ai voté suivant ma conscience , sans suivre les bannières de qui que ce soit ; je n'étais pas plus partisan de Danton que de Robespierre, et je veux être juste envers tous les deux. C'est au moment où je rapporte la catastrophe qui a privé la Montagne de son plus éloquent appui , au moment où je dois imputer la mort de Danton au comité comme une faute , à Robespierre comme un crime , au moment où je me prononce pour Danton contre ses ennemis , que je dois rapporter les faits qui accusent Danton et excusent ceux qui l'ont frappé. L'impartialité m'en fait un devoir, et, quoiqu'avec peine, je sais le remplir. Quoi qu'il en soit de la conduite du comité de salut public dans cette affaire , une chose du moins reste démontrée, c'est que la Con-

vention ressentit Tivement le vide que laissait Danton au sommet de la Montagne. Nous avons déjà vu, le jour de l'arrestation des quatre députés montagnards, le mouvement de douleur qui avait frappé la Convention et la stupeur générale qui en avait été la suite. Le comité de salut public put voir dès-lors qu'il n'avait plus d'assentiment à attendre , et que la force et la terreur étaient désormais ses seuls moyens de gouvernement; tristes moyens , puisque sa force ne résidait que daiis une opinion chancelante , et que la terreur qu'il inspirait devait disparaître dès qu'on oserait le regarder en face !

Cependant, il faut le dire , le pouvoir qui avait été confié par la convention à son comité , le pouvoir plus grand qu'il avait usurpé, Robespierre et Saint-Just n'en voulaient disposer que pour le bien. C'était à des mesures réparatrices, à un retour vers l'ordre qu'ils voulaient appliquer leur puissance : mais le bien qu'ils méditaient était plus que jamais difficile à réaliser. Il fallait avant tout, pour y parvejiir, une grande union, et l'union était devenue impossible dans la convention, où le comité trouvait un grand nombre d'ennemis vaincus , mais pour ainsi dire point un seul collègue qui sympathisât avec lui. Rétablir l'ordre et le règne des lois, tel était son but, mais avant de l'atteindre il lui fallait encore combattre, terrasser les ennemis quilui restaient^ c'est-à-dire créer encore des loisde sang et accroître le désordre qu'il voulait éteindre.

Nous verrons cependant Robespierre tenter par sa fête à FÊtre-Suprême de replacer la société sur les bases sacrées dont les anarchistes avaient voulu l'arracher. Nous le verrons prêcher la mo*dération ; mais ces tentatives de bien devaient être inutiles quand le combat continuait et quand le tribunal révolutionnaire poursuivait le cours de ses sacrifices humains.

Peut-être néanmoins serions-nous sortis de ce chaos, peut-être ainsi que l'affirmaient Robespierre jeune etSaint-Just, serait-on revenu à la clémence après quelques jours encore de rigueur révolutionnaire, si une parfaite homogénéité avait régné daHs le sein du gouvernement; mais il n'en était pas ainsi : Au comité de salut public, à côté de Robespierre et de Saint-Just, hommes inflexibles mais conduits par les principes , et voulant sincèrement la république , quoiqu'ils fussent capables de moyens odieux et sanglans pour la faire triompher ; à côté de Couthon , leur ami et leur agent, se trouvaient Billaud-Varennes et CoUot d'Herbois qui ne s'étaient mêlés à la crise révolutionnaire que pour leur intérêt; qui, en politique, ne savaient que répandre du sang, et qui ne pouvaient voir dans le rétablissement de l'ordre que la fin de leur influence. Les vues élevées de Saint-Just les effrayaient, car ils sentaient bien qu'il n'y aurait pas de place pour eux dans un gouvernement régulier et libéral ; de là un commencement de haine qui ne tarda pas à trouver

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de puissans aliments. Entre ces hommes si différens, nul dans le sein du comité ne pouvait tenir la balance; Carnot ne s*occupait guère que du mouvement de nos armées, et son travail était immense ; Robert Lindet n'avait d'influence qu'en matière financière; et Barrère, homme de beaucoup d'esprit, était trop faible pour acquérir une grande consistance politique et pour s'interposer entre des athlètes tels que le rigide Saint- Just et le féroce CoUot. Un déchirement devenait donc inévitable ; nons verrons bientôt sous quels auspices il éclata. '

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