‹ Mémoires de R. Levasseur, (de la Sarthe) ex-conventionnelChapitre 13 sur 33 · TH^MOIRES · texte numérisé non relu

TH^MOIRES

souTentaussi Un tiers d'entre eux étaient en mission aux armées, et cependant le travail ne languissait pas. Lois de circonstancesylois générales, mesures de salut public, direction de la police et des tribunaux, direction du chaos immense de nos finances que compliquaient et l'aliénation des domaines nationaux et la création des assignats, enfin direction de quatorze armées dépourvues encore de généraux illustres : tout partait du comité de salut public et tout venait aboutir à lui. Quand on examine ce dédale et qu'on songe au petit nombre de têtes chargées de le débrouiller, on trouve presque impossible ce qu'ont su faire ces hommes tant décriés. Cependant les écrivains mercenaires du royalisme et de rémigration ont voulu peindre les républicains comme plongés dans les plus sales orgies : c'est une calorhnie , au moins que je n'ai pas à réfuter; aucun homme qui se respecte n'oserait la rappeler aujourd'hui.

Au milieu des grandes mesures qui signalèrent cette époque, je n'ai guère pris part qu'aux décrets qui concernaient l'amélioration de l'agricul- 'ture. Isoré et moi, nous fumes chargés de rédiger un plan sur ce sujet ; mais les missions que je rem- 'plis auprès des armées, et la catastrophe du 9 therîrtidor, nous empêchèrent de donner suite à ce ttafvail. La Convention songea également à s'oc- •cùpér de l'instruction publique ; Grégoire rédigea ttn grand travail sur les traits de vertus suscités par l'eisprit républicain. La Convention adopta, sur le

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rapport deThibaudeau, un vaste plan d'éducation publique sur les bases que j'ai expliquées dans un chapitre précédent. La Convention décida , sur la motion de Carabacérès , que toutes les lois et dé-' crets seraient reunis en un seul Code. En même temps le comité de salut public songeait à détruire la mendicité , cette hideuse plaie de la civilisation. La loi votée sur cette matière importante peut passer encore aujourd'hui pour un monument de sagesse, puisque après trente ans de calme on n'a pas avisé de. faire mieux : au lieu de ces hideux dépôts de mendicité que, dans sa splendeur, le despotisme impérial inventa pour éloigner de ses yeux l'aspect de 1^ misère, au lieu de ces lois barbares qui traitent 1<> malheur, comme le crime, et placent le pauvre entre la faim et les cachots; cette Convention , dont on a clit t^nt de mal, avait voté une indemnité proportionnelle pour les infirmes et les vieillards; les pauvres valides, il est vrai, étaient encore placés dans une espècede suspicion^ mais c'était; toujours un bienfait que de pourvoir à l'existence des êtres évidenunent incapables de travail, au lieu de les punir de leur misère, comme on le &isaif avant nous, et comme après nous on n'a pas craint de le faire encore. Certes la mesure dont je parle, étai| loin d'être complète : la société n'a pas le droit dç faire un reproche à l'un de ses ^lembrçs de se trouver sans moyens (J'exi^tence , lorsqu!çll« ^'a pas préalablement assuré des nxoyçpç. d'pxistence à tous. La première dia^o^f tiop d'une loi sur la, ni^a-

dicîté devrait tendre à donner de l'ouvrage à tous ceux qui en manquent; jusque là il est de la dernière injustice de reprocher son oisiveté à celui qui peut-être a épuisé tous les moyens pour se procurer du travail. Jusque là les peines portées contre la mendicité et le vagabondage sont une évidente injustice, un outrage gratuit à l'huma^ nité.

Je sais bien que les partisans de toutes les inégalités et des mesures de rigueur en tout genre, ont plus d'un argument en faveur de l'atrocité légale dont je me plains. Us diront d'abord qu'il est impossible d'assurer du travail à tous les membres de la société; mais en vérité un tel argument mérite à peine une réponse. S'il n'est pas de moyen de faire que tous puissent travailler, la société n'a certes pas le droit de punir ceux qui ne trouvent pas d'ouvrage: il serait par trop douloureux aussi pour celui que sa position condamne au malheur d'hêtre traité en criminel par ceux qui s'asseyent au splendide banquet où on ne lui a pas marqué de place. Punir ce qui n'est point un crime fut de tout temps une injustice, et l'on n*^empéchera pas qu'il n'en soit ainsi de tout temps, car toutes les raisons politiques possibles ne sauraient changer la nature des choses. Soyez justes avant tout, hommes qui gouvernez les nations, vous serez politiques ensuite si vous pouvez !

Mais, dit-on encore , la plupart des misérables qui se livreht à la mendicité , ont été entraînés

dans le malheur par le vice ou par la paresse ; la plupart, je le veux bien; mais qui oserait affirmer qu'il en soit ainsi pour tous; or, tant qu'on ne fera point une pareille affirmation, tant qu'on ne l'entourera point surtout de preuves irrécusables, on n'aura pas le droit dé conclure d'un fait isolé contre une classe d'individus : l'argument peut être^ excellent pour le riche qui veut assourdir ses oreilles contre les cris du désespoir et de la misère, il peut servir à endurcir des cœurs que déjà le luxe et les idées aristocratiques n'ont que trop bien endurci; mais il ne vaut rien pour le législateur qui ne- doit disposer que d'après des faits certains, et qui ne peut sans prévarication condamner une classe entière tant qu'il ne lui est pas démontré qu'elle ne renferme pas un seul innocent. XjQ décret (i) de H Convention fera mieux

(i) SECOURS PUBLICS..

Le comité de salât public sur le rapport de la conunitôidn des secours publics, en exécution du décret du x6 ventôse dernier, arrête provisoire* ment et- en attendant qu'il soit pourvu d'une manière définitive à Textinction de la mendicité dans les grandes communes;

x^Que les mendiants infirmes, bors d'état de travailler, qui se sont Ml ou se feront inscrire dans leurs sections respectives , recevront à titre de secours, et pour subvenir à leur subsistance, x5 sous par jour, 25 lorsqu'ib seront mariés , et 5> sous pour chacun des enfants qu'ils pourront avoir et qui n'auront pas atteint l'âge de i a ans, ou qui seront infirmes ;

Autorise la commission des secours à faire verser les sommes nécessaires au paiement de ces secours entre les mains des sections et sur les états qu'elles lui en remettront directement ;

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juger ce qu'il y avait de bon dans les mesures que nous avons prises , et quels sont les perfectionnemens que d'anciens préjugés nous ont empêché de tenter.

Tandis que la Convention procédait ainsi à des améliorations progressives de notre régime intérieur, le comité de salut public songeait à terminer la révolution; malheureusement il s'égarait encore dans la fausse voie qu'il avait déjà suivie; il croyait devoir en finir avec tout ce qu'il avait regardé comme des factions ennemies avant de mettre la clémence à l'ordre du jour; ainsi il essayait de se débarrasser des nobles et des étrangers par une mesure générale , et il tentait de les expulser de Paris et de toutes les places fortes. Le décret qu'il rédigea pour arriver à ce but devait être naturellement chargé d'exceptions. Il y a^it des nobles dans toutes les fonctions d'utilité publique ; il y en avait dans le sein de la Convention.

2° Les mendiante infirmes, mais qui sont encore susceptibles de quelque travail , recevront les deux tiers des secours ci-dessus;

.3" Au moyen de ces secours, il ne pourra plus y avoir d'infirmes mendiants dans les rues de Paris, et ceux qui seront trouvés mendiant seront arrêtés et conduite dans leurs sections pour y être reconnus; il sera pris a leur égard les mesures de sûreté nécessaires;

4° Quant aux mendiants valides et en état de travailler, comme ils ne peuvent avoir aucun motif pour mendier, ils seront également arrêtés et conduits à leurs sections, qui prendront sur leur compte les renseignemente convenables et telles mesures que leur prudence suggérera;

5^ £i\JQinï à la municipalité de Paris de veiller et de tenir la main à Texécutlon du présent arrêté.

DE RENÉ LKVASSEUR. 89

Ils furent exceptés des [prescriptions du décret. Jamais la Convention ne s'était montrée si nulle; elle accepta d'abord sans murmure le déeret du comité ; elle accepta de même , dans les séanceis suivantes, les modifications contradictoires qui lui furent proposées. Je donne ici le décret tel qu'il fut définitivement rédigé.

POLICE GÉwiRALE DE LA. lUSPUBUQUE.

Art. j^^. Les prévenus de conspiration seront traduits, de tous les points de kt ifÉjpblique , au tribunal révolutionnaire de Paris. :^' ^

2. Les comités de salut public ^ de sûreté gé*' nérale rechercheront promptement les comphcesi des conjurés, et les feront traduire au tribunal révolutionnaire.

3. Les commissions populaires seront établies pour le i5 floréal.

4. Il est enjoint à toutes les administrations et à tous les tribunaux civils de terminer dans trois mois, à compter de la promulgation du présent décret, les affaires pendantes, à peine de destitua tion ; et à l'avenir toutes les affaires privées den vront être terminées dans le même délai , sous la même peine.

5. Le comité de salut public est expressément chargé de faire inspecter les autorités et les agents publics chargés de coopérer à l'administration.

6. Aucun ex-noble , aucun étranger avec Lesquels la république est en guerre ^ ne peut hfihiter PariS;

ai les places fortes, ni les villes maritimes, pen^ dant la guerre. Tout noble ou étranger dans le cas ci^essus, qui y serait trouvé dans un mois, est mis hors de la loi.

7. Les ouvriers employés à la fabrication des armes, à Paris, les étrangères qui ont épousé dès patriotes français, ne sont point compris dansl'ar/* ticle précédent.

8. Le séjour de Paris', des places fortes , des villes maritimes, est interdit aux généraux qui n'y sont point en actillté de service.

9. Le respect envers les magistrats sera religieusement observé; mais tout citoyen pourra se plaindre de leur injustice,, et le comité de salut public les fera punir selon la rigueur des lois.

10. La convention nationale ordonne à toutes les autorités de se renfermer rigoureusement dans les limites de leurs institutions, sans les étendre ni les restreindre.

I T. Elle ordonne au comité de salut public d'exiger un compte sévère de tous les agents , de poursuivre ceux qui serviront les coniplots et auront tourné contre la liberté le pouvoir qui leur aura été confié.

12. Tous les citoyens seront tenus d'informer les autorités de leur resisort et le comité de salut public des vols , des discours inciviques et des actes d'oppression dont ils auraient été victimes ou témoins.

1 3. Les représentants du peuple se serviront des

DE RENÉ LEVA.SSEUR. yï

autorités constituées, et ne pourront déléguer de pouvoirs.

14. Les réquisitions sont interdites à tous autres que la commission des subsistances et les représentants du peuple près les armées, sans l'autorisation expresse du comité de salut public.

i5. Si celui qui sera convaincu désormais de s'être plaint de la révolution vivait sans rien faire et n'était ni sexagénaire , ni infirme, il sera déporté à la Guiane. Ces sortes d'affaires seront jugées par les commissions populaires.

16. Le comité de salut public encouragera par des indemnités et des récompenses les fabriques, l'exploitation des mines, les manufactures; il protégera l'industrie, la confiance entre ceux qui commercent; il fera des avances aux négociants patriotes qui offriront des approvisionnements au maximum; il donnera des ordres de garantie à cçux qui amèneront des marchandises à Paris , pour que les transports ne soient pas inquiétés; il protégera la circulation des rouliers dans l'intérieur, et ne souffi:ira pas qu*il soit porté atteinte à la bonne foi publique.

17. La convention nationale nommera dans.son sein deux commissions, chacune dé trois membres : l'une chargée de rédiger, en un code succinct et complet, les lois qui ont été rendues jusqu'à ce jour, en supprimant celles qui sont devenues confuses ; l'autre commission sera chargée de rédiger un corps d'instruction civile propre à conserver

le$ mœurs et Fesprit de la liberté. Ces Commissions feront leur rapport dans un mois.

i8. L'insertion au bulletin du présent décret tiendra lieu de promulgation.

Malgré les modifications nombreuses que ce projet avait subies, le comité ne tarda pas à s'apçrcevoir qu'il était complètement inexécutable. Tous ses protégés nobles réclamèrent, et bientôt il lui fallut faire une exception spéciale pour e|iaque individu; cependant, à part ce qu'il y avait de dur ^ de cruel même dans cette mesure^ il faut avouer qu^elle produisit quelque bien; elle purgea du mpins les administrations secondaires^ et surtout la commune de Pa;*is, d'une foule d'intrigants étrangers et de nobles qui feignaient de servir la cause de la liberté pour la rendre odieuse. La Commune n'avait plus de pouvoir que par le comité: elle obéit. Beaucoup d'agents de la faction héber-r tfste en furent ainsi expulsés; de ce nombre était cet ignoble Dorat-Cubière , qui ^ dans le cours de notre longue révolution , se vendit à tous les partis; cet homme, savant 89, avait pris le titre de chevallier, qui ne lui appartenait pas, au bas de pinceurs Recueils de vefs pitoyabljss, suffisamment jugés pfir l'adipiration f^nfitique que leur auteur portait au fade Dorât dont il ayait pris le nom. En g% il fut me^ibpe de ^ Cpmmu,np et apparUpt ^u paFt^ ai^grcl>ist^ ; fpai^ il ne valait pas la peine d'étrç pi^nf ^yec ses chefj^. pepfiis la restauration , uqus FavAas yu, soi^^. \e titre usurpé de marquis, plein-

DE RETTIÉ LEVASSEÙr. g^

Yer le roi Louis XVI , auprès duquel il avait au Temple rempli l'emploi de geôlier, et qu'il avait maltraité dans ses rapports à la Commune. Nous l'avons vu demander la proscription des conventionnels ail nom de la royauté, lui qui avait tenté de lés proscrire dans l'intérêt de l'anarchie. Cet intrigant de bas étage valait peu en lui-même la peine que je le citasse ; mais il était assez curieux de constater par un nom propre que la contrerévolution s'était glissée au milieu de nous pour enrayer les roues du char de la réforme* Au reste , j'aime à le répéter, nous pouvons montrer une foule d'aristocrates avérés au milieu de la Gironde et dans le sein de la faction anarchiste que nous avons renversées; tandis qu'au milieu de nous, Montagnards dont on a osé suspecter la bonne foi, je défie de trouver un homme vendu à la faction ennemie^

Au moment même où le comité de salut public prenait de rigoureuses mesures contre les nobles, il réalisait en quelque sorte le tribunal de clémence qu'avait proposé Camille-Desmoulins. Des commissions populaires étaient établies pour examiner les motifs de l'arrestation des citoyens détenus comme suspects; tes commissions n'avaient point le pouvoir de juger; elles pouvaient prononcer des mises en liberté; jamais de condamnations. C'était sans doute une belle institution comme transition à un gouvernement régulier , mais elle manque son effet par une exéctition imparfaite , et Vqtï n'en sut aucun gré à ses auteurs. A la

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même époque Robespierre tentait de réaliser unç autre mesure de régénération; il faisait proclamer de nouveau la liberté des cultes, liberté qui avait subi tant d'atteintes sous le règne des anarchistes; en même temps il voulait, par une proclamation solennelle, prouver à la France et à l'Europe que nous n'avions jamais été complices des tentatives immorales de la Commune, et que nous n'avions jamais voulu répudier la croyance consolante en un dieu. Malheureusement une semblable proclamation pouvait difficilement produire son effet; la forme que Robespierre lui donna prêtait même aux calomnies de nos ennemis. Us feignirent d'y voir encore un nouveau symptôme d'impiété. Certes ils ne pouvaient être de bonne foi dans une semblable supposition : les discours antérieurs de Robespierre et toute sa conduite privée prouvaient assez que l'athéisme, l'immoralité et le cynisme lui faisaient horreur ; les discours que j'ai rapportés l'ont démontré jusqu'à l'évidence. Mais les hommes qui ont voulu faire peser sur sa tête l'accusation d'impiété auraient pu, s'ils avaient été de bonne foi , reconnaître leur erreur dans le discours même qu'ils lui ont tant reproché. La péroraison de ce discours 9 que je vais citer, en est la preuve.

« Malheur à celui qui cherche à éteindre le sublime enthousiasme et à étouffer par dé désolantes doctrines cet instinct moral du peuple qui est le principe de toutes les grandes actions ! C'est à vous, représentants du peuple, qu'il appartient de

DB REirÉ LEVA-SSEDR. q5

faire triomphei' les vérités que nous venons de développer; bravez tes clameurs insensées de l'ignorance présomptueuse ou de la perversité hypocrite. Quelle est donc la dépravation dont nous étions environnés, s'il nous a fallu du courage pour les proclamer? La postérité pourra-t-elle croirequelesfactions vaincues avaient porté l'audace jusqu'à nous accuser de modérantisme et d'aristocratie pour avoir rappelé l'idée de la divinité et de la morale? Croira-t-elle qu'on ait osé dire, jusque dans cette enceinte, que nous avions par Ih reculé la raison humaine de plusieurs siècles? Ils invoquaient la raison, les monstres qui aiguisaient contre vous leurs poignards sacrilèges! Tous ceux qui défendaient vos principes et votre dignité devraient être aussi sans doute les objets de leur fureur. Ne nous étonnons pas si tous les scélérats ligués contre nous semblent vouloir nous préparer la ciguë; mais avant de la boire nous sauverons la patrie. Le vaisseau qui porte la fortune de la république n'est pas destiné à faire naufrage ; il vogue sous nos auspices, et les tempêtes seront forcées de le respecter.

« Asseyez-vous donc tranquillementsur les bases immuables de la justice et ravivez la morale publique; tonnez sur la tête des coupables et lancez la foudre sur tous vos ennemis. Quel est l'insolent qui, après avoir rampé aux pieds d'un roi, ose insulter à la majesté du peuple français , dans la personne de ses représentants? Commandez à la vie-

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même époque Robespierre tentait de réaliser une autre mesure de régénération; il faisait proclamer de nouveau la liberté des cultes, liberté qui avait subi tant d'atteintes sous le règne des anarchistes; en même temps il voulait , par une proclamation solennelle, prouver à la France et à l'Europe que nous n'avions jamais été complices des tentatives immorales de la Commune, et que nous n'avions jamais voulu répudier la croyance consolante en un dieu. Malheureusement une semblable proclamation pouvait difficilement produire son effet; la forme que Robespierre lui donna prêtait même aux calomnies de nos ennemis. Ils feignirent d'y voir encore un nouveau symptôme d'impiété. Certes ils ne pouvaient être de bonne foi dans une semblable supposition : les discours antérieurs de Robespierre et toute sa conduite privée prouvaient assez que l'athéisme, l'immoralité et le cynisme lui faisaient horreur ; les discours que j'ai rapportés l'ont démontré jusqu'à l'évidence. Mais les hommes qui ont voulu faire peser sur sa tête l'accusation d'impiété auraient pu, s'ils avaient été de bonne foi , reconnaître leur erreur dans le discours même qu'ils lui ont tant reproché. La péroraison de ce discours 9 que je vais citer, en est la preuve.

« Malheur à celui qui cherche à éteindre le sublime enthousiasme et à étouffer par dé désolantes doctrines cet instinct moral du peuple qui est le principe de toutes les grandes actions ! C'est à vous, représentants du peuple, qu'il appartient de

DE RENi LEVASSEUB. qS

faire triompher les vérités que nous venons de développer ; bravez les <;lameurs insensées de Tignoranee présomptueuse ou de la perversité hypocrisie. Quelle est donc la dépravation dont nous étions environnés, s'il nous a fallu du courage pour les proclamer? La |)ostérité pourra- t-elle croire que les factions vaincues avaient porté Taudace jusqu'à nous accuser de modérantisn^e et d'aristocratie pour avoir rappelé l'idée de la divinité et de la morale? Croira-t-elle qu'on ait osé dire, jusque dans cette enceinte, que nous avions parla reculé la raison humaine de plusieurs siècles? Ils invoquaient la raison, les monstres qui aiguisaient contre vous leurs poignards sacrilèges ! Tous ceux qui défendaient vos principes et votre dignité devraient être aussi sans doute les objets de leur fureur. Ne nous étonnons pas si tous les scélérats ligués contre nous semblent vouloir nous préparer la ciguë; mais avant de la boire nous sauverons la patrie. Le vaisseau qui porte la fortune de la république n'est pas destiné à faire naufrage ; il vogue sous nos auspices, et les tempêtes seront forcées de le respecter.

« Asseyez-vous donc tranquillement sur les bases immuables de la justice et ravivez la morale publique; tonnez sur la tête des coupables et lancez la foudre sur tous vos ennemis. Quel est l'insolent qui, après avoir rampé aux pieds d'un roi, ose insulter à la n^ajesté du peuple français, dans la personne de ses représentants? Commandez à la vie-

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toire, mais replongez surtout le vice dans le néant Les ennemis de la république , ce sont les hommes corrompus. Le patriote n'est autre chose qu'un homme probe et magnanime , dans toute la force de ce terme. C'est peu d'anéantir tous les rois de l'Europe; il faut faire respecter à tous les peuples le caractère du peuple français. C'est en vain que nous porterions au bout de l'univers la renommée de nos armes, si toutes les passions déchirent impunément le sein de la patrie. Défions-nous même de l'ivresse des succès ; soyons terribles dans les revers, modestes dans nos triomphes, et fixons au milieu de nous la paix et le bonheur par la sagesse et par la morale. Voilà le véritable but de nos travaux, voilà la tâche la plus héroïque et la plus difficile. Nous croyons concourir à ce but en vous proposant le décret suivant. »

Ce décret portait reconnaissance formelle de la liberté des cultes ; était-ce donc là une preuve d'athéisme ? Ce décret portait création de fêtes nationales en l'honneur de toutes les vertus ; était-ce donc làune preuve d'immoralité ? Il s'y trouvait, il est vrai, cette disposition ridicule : « le peuple français reconnaît l'existence de l'être suprême et l'immortalité de l'ame*)» Cette formule de décret était étrange, insolite, elle avait surtout le grand malheur de ne point répondre à l'intention qui l'avait dictée; on peut donc la blâmer à distance comme une -fautey mais il faut un bien grand degré de mauvaise foi pour -la présenter comme une impiété; il est

DE RElVJé LEVASSE UIU 9^

trop évident que l'intention de son auteur était toute contraire ; elle fit naître cependant un déluge de plaisanteries ; on prétendit que la Convention reconnaissait au peuple le droit de juger Dieu au scrutin secret (i). On prétendit que Robespierre avait inventé une mauvaise parade pour achever de détruire les idées religieuses. Ces imputations sont certainement calomnieuses ; il est de la dernière évidence que si Robespierre s'est trompé, il éfait du moins de bonne foi ; il est impossible de supposer que dans son projet de fête à rÊtre-Suprêmè il ait été guidé par d'autres intentions qu'un désir de retour à un ordre de choses meilleur. Si la réparation aggravait le mal , ce n'était certes pas dans son intention , et ce n'est pas à lui , mais aux aristocrates de la Commune qu'il faut s'en pi^endre du scandale d'une réhabilitation des idées religieuses , inconvenante dans sa forme, mais qu'ils avaient rendue nécessaire.

La fête k l'Être-Suprême fut célébrée le ao prairial^ Robespierre présidait alors la Convention ; il prononça plusieurs discours sur cette solennités

(r) ... .Le peuple souverain ,

Libre par sa nature même , Ne reconnaît d'être suprême Que cdui qu'il nomme au ^scrutin.

Ces vers de Berchoux, fort jolis d'ailleurs, ont conti'e eux le malheur d^être tout-à-feit opposés à la vérité historique.

{Nota de l'âUteur.)

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